‹ Venise, notes prises dans la bibliothèque d'un vieux VénitienChapitre 4 sur 18 · LE GRAND SIECLE · texte numérisé non relu

LE GRAND SIECLE

Ke pourrait-on pas appliquer à Venise ce que disait Strozzi de la Nuit de Michel-Ange : C'est par sa mort même qu'elle est vivante, jyerch* e morta ha vita !

Et c'est qu'en effet « Venise a cela de particulier que , bien que son drame soit fini, la décoration du passé y est restée en place * » . Faire revivre ce temps qui n'est plus , mais dont les

' Th. Gautier.

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restes à chaque pas se heurtent aux lambeaux du présent, serait, ce nous semble, une étude propre à inspirer de piquantes pages et d'attachants tableaux. Mais n'ayant en nous ni la science de l'érudit , ni le talent de l'écrivain , ni l'autorité du critique, nous n'avons pu que transcrire les récits des contemporains de l'ancienne Venise et mettre à profit les travaux modernes.

l'oyons d'abord ce qu'était la cité vénitienne au seizième siècle. La traduction d'un fragment du livre curieux de Francesco Sansovino va nous le dire :

« Il n'est pas de ville en Europe qui ait plus de palais et d'une plus grande étendue, lesquels palais nous appelons maisons, par modestie, ne donnant le nom de palazzo qu'à celui de notre doge. Et cependant, si l'on parcourt les principales villes d'Italie, Rome, Xaples, Milan, Gênes, Florence, Bologne, etc., on n'en trouvera pas une qui puisse présenter plus de trois ou quatre habitations méritant vraiment le titre de palais , tandis qu'à Venise ils se comptent par centaines. Au bout de la ville , du côté de la terre ferme , quelques maisons, il est vrai, construites dans les premiers

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temps de la république, font maigre figure, et démontrent la parcimonie de leurs antiques pro- [>riétaires. Elles sont basses, et leurs fenêtres étroites; elles furent ainsi faites, afin de ne pas donner trop de prise à Fair qui , dans ce temps, n 'était pas épuré.

^^ \os vieux auteurs assurent qu'autrefois nos ancêtres , voulant montrer leur union et leur égalité en toutes choses, construisirent leurs maisons (en vertu de la loi Daula) toutes égales en hauteur. Mais le commerce ayant fait croître les richesses, elles furent exhaussées ou baissées selon le caprice de leurs possesseurs.

- Presque tous nos palais s'élèvent dans les meilleures places et aux plus beaux points de vue de la ville. La plus grande partie sont bâtis sur l'eau et bordés par un quai. Outre cela, chacun a sa terrasse sur le toit, faite de pierres ou de bois. Ces terrasses s'appellent altane. Toutes sont recouvertes de tuiles sans aucune faitière. Autour du toit s'étendent des gouttières de pierres taillées qui conduisent les pluies dans les citernes. Chaque place publique, chaque cour, a sa citerne publique. Sous le seul dogat de Foscari , le gouvernement

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en fit construire plus de trente pour l'usage des pauvres. Les fondements des édifices s'établissent au moyen de très-forts pieux de chêne, qui se durcissent dans l'eau. Ces pieux sont fixés à force de bras dans la vase , et ensuite arrêtés avec de grosses traverses; les intervalles des pieux, remplis avec du ciment et des fragments de roche , forment par leur coagulation un fond assez ferme pour porter toute espèce de lourde muraille.

ii Joignez à cela que toutes nos fenêtres sont closes, non pas avec de la toile cirée ou du papier, mais bien avec de très-blancs et très-fort verres enchâssés et arrêtés dans du fer et du plomb. Ce luxe ne décore pas seulement les palais et les grandes maisons, mais encore tous les bouges, quelque ignobles qu'ils soient, au grand ébahissement des étrangers qui admirent tant de richesses ; et pourtant toutes ces richesses sortent de nos fournaises de Alurano ' ! î)

Après ce naïf élan d'orgueil national, Sansovino ajoute, pour compléter ses rodomontades véni-

' Saxsovixo (1521-1586), Délie cose notahili que sono in {'enetia (V^enise, 1561, in-8o), réimprimé avec additions de D.icjlioni (;i603), in-V^ et de Ziotti (1655), in-12.

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tiennes : - J'ai vu vendre à l'encan les vieux meubles d'un de nos patriciens, qui auraient été trop beaux pour le plus somptueux des grands ducs d'Italie. ^^

Et encore ces lignes précieuses de Sansovino sont-elles insuffisantes à nous représenter la \ enisc du seizième siècle. Pour vraiment la voir, il faut s 3 reporter aux tableaux ^ du temps. " On voit, en effet , dans ces toiles les anciennes maisons de l enise avec leurs murs rouges , leurs fenêtres aux trèfles lombards , leurs terrasses surmontées de piquets, leurs clieminées évasées, leurs vieux ponts suspendus par des chaînes, et les gondoles d'autrefois, qui n'ont pas la forme qu'elles affectent aujourd'hui; il n'y a pas Aefelce, mais un diaj) tendu sur des cerceaux, comme aux galiotes do

' Voyez un très-remarquable tableau de Gcnlile Belliu : c'est la Procession sur la place Saint-Marc des reliques gardées dans la confrérie de Saint-Jean au moment où Jacopo Salis fuit son vœu à la croix, a On ne saurait imaginer, dit Th. Gautier, une collection plus complète des costumes de l'époque. Rien n est sacrifié, tout est rendu avec la conscience gothique, s Voyez aussi trois toiles du plus haut intérêt, sur le même sujet : Miracle, d'une croix tombée dans Veau du haut d'un ])ont de Venise, de Lazzaro Sébastian!, de Genlile Eellin, la plus connue, et do Giovanni Alansueti.

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Saint- Cloiid; auciino ne porlî^ cette espèce de

manche de violon en fer poli qui sert de conti-e-

poids au rameur place à la poupe; elles sont aussi

moins eifilées ' . " Alors , mais alors seulement ,

reconstituant la scène, on p;nit comprendre les

mœurs.

Les mémoires sont les meilleurs guides à travers les siècles passes. En France, Michel de Montaigne , Saint-Simon, de Retz, J. J. Rousseau, madame Roland, nous en apprennent plus que les historiens de profession. De même, en Italie, l'état des mœurs ne se révèle que dans les Mémoires de Benvenuto Cellini, les Lettres de l'Arétin , le Diariwn de Burckhard , dans les Mémoires de ce respectable M. de Casanova.

Au moins, dans ces excellents et admirables récits, bien égoïstes, où l'auteur trempe sa plume dans Tintimité du moi , on voit un homme qui prend ses coudées franches, et ne cherche pas à se draper pour cacher les faiblesses de la nature humaine.

A Venise, au seizième siècle, il est un homme

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en qui se reflète bien l'état des mœurs, " type ignoble, bonoré de Frcançois I", intime de Cliarles- Quint, de niveau avec toutes les puissances, ami du Titien, correspondant de Alicbel-Ange , bravant les foudres papales, plus ricbe qu'un prince, plus insolent qu'un condottiere , plus admiré que le Tasse, plus célèbre que Galilée... Qu'était cet bomnie ' ? 5

C'était l'Arétin'-, un lils de courtisane, né àl'bôpital [nello spedalé)^ à c-ette époque où régnait sur rilalie une terrible figure. César Borgia. En lui devaient se résumer tous les vices d'une société pourrie jusqu'à la moelle, oii tout le monde était courlisan, oii Paul Jove vendait l'éloge et le blâme de sa plume , oii Bembo obtenait la barrette pour avoir commenté l'amour... pendant que Lelio

' Ph. Chasles, étude sur l'Arétin, in Shakespeare, Marie- Stnart et l'Arétin, 1 vol. iii-18, Amyot. — Une grande partie des lignes qui suivent sur l'Arétin est empruntée à la très-belle étude de l'illustre professeur au Collège de France.

- Sur l'Arétin et son époque, conf. I'Arkiix, Lettere familiari, en G livres (Venise, 1.535; Paris, 1C09, 6 vol, in-8"). — Lasca, PampJilets satiriques. — Roscok, Vie de Léon X, traduite par P. F. Henry. Paris, 1806-1816, 4 vol. in-80. — La.vdi, Cose memorahili dltalia. — Gixguk.vé, Histoire littéraire d'Italie, t. VI.

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Socin fuyait à travers les mers, que Jorclano Ih'uno était brùlé vii", que Galilée était en prison, que le Tasse restait ^c sans ehandellc 55 , que l'Arioste était a sans chemise « !

Telle fut la civilisation au milieu de laquelle FArétin se trouva jeté. Aventurier, sans parents, sans famille, sans protecteur, sans instruction', il ne fit pas mal son chemin. Doué d'un esprit vif, de sens ardents, de beaucoup d'audace, sans éducation, sans un écu de patrimoine , paresseux, voluptueux, poltron, il quitte à treize ans Arrezzo avec quelques monnaies volées à sa mère, et va s'engager comme apprenti chez un relieur de Pérouse, y reste six ans, et un beau jour déloge sans bruit et gagne Rome, oii Jules îï régnait le casque en tète. Il reste quelque temps au service du cardinal San-Giovanni , court la Lombardie , se fait capucin à Ravenne, jette le froc aux orties, et revient à Rome, oii Léon X venait de monter sur lo trône. Il débute à la cour pontificale cornm^^

' a Moi, dit-il, je n'ai été à l'école que tout juste ce qu'il faut pour apprendre la croix de par Dieu ! • [Lellevc, t. I, p. 49.) s Ainsi, qu'on me pardonne, si j'écris comme uu brigand; je ne sais que... lo non so ne baliar, ne cantar, ma chi... corne un

ascnazzo, »

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