‹ Venise, notes prises dans la bibliothèque d'un vieux VénitienChapitre 6 sur 18 · LE GRAM) SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE GRAM) SIÈCLE

lies, sans adorateurs autour de lui. l'oilà ce que c'est que d'être venu l'oracle de la vérité, le secrétaire du monde. "

Suivez-le à travers cette maison splendide qu'il a meublée de ses pillages ; voyez sa garde-robe remplie d'iiabits précieux, son cabinet de curiosités et sa galerie de tableaux... cette salle couverte encore des restes du festin matinal et toujours ouverte aux seigneurs, aux artistes, aux courtisanes. Ob! celles-là sont sures de trouver dans la maison du Canal Grande bon feu, bonne table et bon lit, car te il se charge de convertir ces pauvres filles égarées, il leur enseignera la morale, et elles prendront en le fréquentant de bonnes Imbi^ tudes * 55 .

Ce que vous trouverez le moins chez lui, ce sont les livres; il s'en moque et rit des pédants; son cabinet n'a qu'un pupitre, des plumes et du papier; mais il a un garde-manger qui atteste une prodigieuse consommation de viandes et de pâtisseries, et où tout est pêle-mêle, vin de Chypre, becfigues, chevreuil, lièvres, melons, raisins. Il mange

' Lettere, t. IV, p. 133, verso.

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bien, boit bien, et foit relentir sa salle de marbre des éclats de sa belle luiiiieur. Des perdrix arrivent : " Aussitôt prises, aussi rôties. J'ai quitté mon hymne en faveur des lièvres, et je me suis mis à chanter les louanges des volatiles. Mon bon ami Titien , donnant un coup d'œil à ces savoureuses bétes, se mit h chanter en duo avec moi le Magnificat que j'avais commencé. > Il jouit non pas délicatement et furtivement, mais crùmenl et à ciel ouvert, a Dépensons, vivons, buvons frais et... comme des hommes libres. ^5 — a Par la grâce de Dieu, je suis un homme libre, nomo libero per la gracia divinaf ^ dit-il souvent. et Cela signifie qu'il fait ce qui lui plait et donne pâture à tous ses sens. A cette époque, les nerfs sont encore rudes et les muscles forts ; c'est à la fin du dix-septième siècle que les mœurs tourneront à la fadeur et à la mièvrerie. En ce moment, les convoitises sont gloutonnes plutôt que friandes... la volupté âpre et franche ne laisse aucune place à la mignardise et au raffinement ' . ^^

Il est populaire et fait la mode, a Je vois, dit-il,

1 H. Taixr, Voyage en Italie, t. II, p. 334.

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mon elTigic dans les façades des palais ; je la retrouve sur les boites à peignes, sur les ornements des miroirs, sur les plats de majolique, comme celles d'Alexandre, de César et de Scipion. Je vous assure encore qu'à Murano une certaine espèce de vases en cristal s'appelle les arétins. Une race de chevaux s'appelle l'arétine en souvenir d'un cheval que j'ai reçu du pape Clément et donné au duc Frédéric. On dit le style de FArétin; que les pédants en crèvent de dépit, qu'ils essayent d'arriver là en répétant et ânonnant Janua sunt rudihus ' ! -^

Le style del'Arétin! - Avec un bout d'aile et quelques rames de papier blanc, je me moque de l'univers. On dit que je suis fils de courtisane ; je le veux bien, mais j'ai l'àme d'un roi. ^

Sa générosité n'a pas d'égale : " Doublez-moi ma pension, écrit-il à don Lope di Soria, de cinq cents écus ; quand j'en aurais mille fois autant, je serais à l'étroit. Tout le monde accourt à moi comme si j'étais le maître du trésor royal. Si une pauvre fille accouche, ma maison fait la dépense.

^ Lettere, t. I, p. 80.

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Si l'on met quelqu'un en |3rison, c'est à moi de pourvoir à tout. Les soldats sans équipements, les étrangers malheui-eux, une quantité de cavaliers errants viennent se refaire chez moi ' . )•>

Que de traits on pourrait citer, pris dans ces lettres de l'Arétin, qui peignent au vif les mœurs vénitiennes au seizième siècle ; amourettes légères, frasques de jeunesse, tours joués aux maris, choix dictés par la beauté et par l'esprit, boutades d'orgie, amours de vanité, amours de parade... Rappelons seulement un trait caractéristique.

Une bonne comtesse, la comtessa Madrina, oublie aisément son sot mari pour le jeune homme. L'Arétin vient présenter a la comtesse une lettre de ce mari qui se trouve à Milan : u Mon mari, lui dit-elle, m'écrit de faire pour vous tout ce que je ferais pour lui; venez ce soir [cjiacer con mi). "

La passion de ALadrina devint si vive, qu'on la vit, dans les églises (fielle chiesc) et dans les rues, embrasser cette tête si chère. Un jour, l'Arétin s'oublia et s'endormit chez la dame, fort près d'elle, la tête " sul piumaccio î? . Le bonhomme de

' Lettere, t. II, p. 258.

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comte arrive de Casai. Il secoue l'Aiétin viveinont et lui crie : c; Habille-toi ! debout ! et \ a-t-en ! 55 LMrétin s'en va '.

Cependant l'Arélin avait un serait : Paola^ Laura, Angela, Zaffeta, Calerina Sandella, Angela, Sara, Franceschina, Sirena, la Aïarietta dall' Oro, Perina Riccia, cette fille poitrinaire dont les sentiments honnêtes furent flétris par la plume et les mœurs de son amant.

Cette vie d'animal demi- sauvage , souple^ ardente, toute vibrante et accentuée, toute passionnée pour les aventures, toute amoureuse de la témérité et de la beauté physique, était d'ailleurs le tempérament du siècle. Or le siècle de l'Arétin et notre siècle, son idiome et le nôtre, ses idées et nos idées occupent les deux pôles^ contraires. Quelle est donc cette idée ridicule de prétendre juger le temps passé par le plus ou moins de ressemblance avec celui dans lequel on vit, et non en lui-même? La vie de l'Arétin est étrange, dites-vous. Parbleu! il vivait comme on vivait à cette époque, qui n'était pas celle des

' Pliilarètc Chasles.

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ruelles. Aussi quelle révélation cFunc société disparue dans les faits et gestes de ce cynique^ le roi des viveurs !

« L'Italie à cette époque, dit Paul de Saintlictor, offre l'étonnant spectacle d'un pandémonium ennobli et décoré par les arts. Elle a des monstres lettrés et des bandits dilettanti, des Périclès empoisonneurs et des Phidias meurtriers. Des tigres bondissent et s'embusquent dans les jardins d'Armide, les haines sont atroces, les ressentiments, les concurrences se dénouent à coup de stylet ; mais un souffle divin plane sur toute cette tempête humaine ; la sève déborde et fermente; et l'art grandit au fort de ces passions déchaînées, comme le bronze prend une forme sublime au milieu des flammes et des scories de la fonte *. )'

Le seizième siècle à Venise est le grand siècle, l'âge d'or de l'art. Jamais on ne vit admiration plus sincère et plus profonde pour les chefs-d'œuvre de la main humaine. L'art était le seul idéal, la seule religion, presque l'unique morale. Aussi se vantait-

' Hommes et dieux, 1 vol. in-18. Lévy, 1872.

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on du bien comme du mal et affichait-on même plus de forfaits qu'on n'en avait commis. Le génie était la vertu, la bravonre était la gloire. Ce temps explique Macbiavel en politique, Benvenulo Ccllini en art et en littérature.

A Venise, oii il y avait partout des oreilles', des juges invisibles, des supplices cacbés, il n'y avait de sûreté et de franchise que pour les artisles.

On comprend alors comment Titien, Sansovino et l'Arétin pouvaient vivre de la même vie, c'està-dire au milieu des mêmes orgies. Assurément Titien, Sansovino, ne voyaient pas dans ces débauches un acte signalé de vertu; mais pour eux comme pour leurs contemporains, c> la vérité, c'est l'art ^; le virtuoso, c'est l'homme doué d'un in-

' li Oh! le conseil des Dix! parlons-en bas, Tisbé, car il est peut-être là quelque part (|ui nous écoute. Des liom:ncs que pas un de nous ne conna t, et qui nous connaissent tous; des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie, et qui sont visibles dans tous les échafauds... des hommes qui ne montrent jamais au peuple de Venise d'autre visage que ces mornes bouches de bronze toujours ouvertes sous les porches de Sainl-^Iarc, — bouches fatales que la foule croit muettes, et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrible, car elles disent à tout passant : Dénoncez! — Une fois dénoncé, on est pris. Une fois pris, tout est dit... » (V Hugo.)

2 V^oycz les Mémoires de Bcnvenuto Ccllini.

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sLiiict criniitation, d'un penchant pour la beauté, d'une organisation impressible et créatrice * )^ . Qu'on y songe bien, ajoute Ph. Chasles, celle confusion du beau dans les arts et de la beauté morale explique Fénignie historique de l'Ilalit^ moderne. Elle explique à la fois la merveilleuse efilorescence des arts, et les vices nés d'une adolation exclusive de la beauté physique ^.

Titien, Sansovino, l'Arétin! génies étranges unis par l'amitié et en qui se résume cette société toute sensuelle. On se réunissait tantôt chez le pot' te, tantôt chez Titien, dont la maison était tenue par sa sœur, Orsa Veccelli, depuis qu'il avait perdu sa femme. A ces dîners venaient quelquefois prendre part le célèbre graveur Eneas l'ico, les sculpteurs Calaneo Danese et Alessandro , Leone Leoni, graveur en médailles, des gens de lettres ou des amateurs, tels que Ludovico Dolce, Priscianese, l'abbé lassalo, François Marcolino, savant imprimeur de l'enise, Xicolas Pigna, écrivain distingué, et Luigi Anicliino. L'un d'eux,

' PJj. Ch.asles, Voyages à travers la vie et les livres : L'a lie et Espagne, 1 vol. in-18. Didier, 1869. ~ Ph. Gh.vsles.

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Priscianese, nous donne à ce sujet quelques détails précieux dans une lettre citée par Ticcozzi, et dont voici la substance : 'c Je fus invité au moisd'août à un grand festin, chez messer Tiziano Veccelli, grand peintre comme chacun sait, et amphitryon des plus charmants, pour célébrer celte manière de fête qu'on appelle, je ne sais pourquoi, ferrer l'août, ferrare agosto. \ous étions dans un jardin délicieux, situé à une extrémité de l'enise, sur le bord de la mer, du côté d'oii Ton aperçoit la plus jolie petite ile de Murano. En attendant que la table fût dressée sous les ombrages, et que la chaleur du jour fût tombée, nous visitâmes la maison du peintre, remplie des plus merveilleux tableaux du monde. Puis, quand vint la fraîcheur du soir, nous vîmes tout à coup la mer se couvrir de gondoles chargées de musiciens et de chanteurs, qui, mêlés aux plus belles filles de V enise, commencèrent une sérénade qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit... Quant au festin, il fut aussi délicat que bien ordonné; les vins fins et les gais propos n'y manquèrent point... et, comme on me remit inopinément au dessert votre bonne lettre, oii vous vantez la langue latine aux

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dépens de Ja langue toscane, FArclin s'eniporla, et fit en paroles une sortie des plus brillantes, en attendant de confier à l'encre et au papier son courroux lillcraire. Enfin tout se passa en joie et en liesse, v Dans ces réunions familières, l'Arétin poussait toujours à la galanterie; a l'aimable et grave Titien conservait toujours une certaine tenue. Tandis que ses deux amis se laissaient entraîner aux cbarmes des Aspasies de l'enise, il se contentait, lui, de leur adresser des propos gracieux et caressants, et ne leur donnait que le baiser de Socrate '. i)

Qu'est-il étonnant qu'on trouve dans la peinture vénitienne le reflet de ces habitudes et de ces goûts? La littérature elle-même ne put s'y soustraire. L'Arétin fit école, " école de parasites et d'orduriers ^" . Tragédies, comédies, épopées, dissertations, biographies, odes, dialogues, sonnets, toute la littérature du temps est chez lui. ^^ Il produisit sur son siècle le même effet que \ oltaire sur le sien, et fut l'esprit géant, l'homme unique \ '^

' Cil. Blanc.

2 H. TilNK.

^ Ph. Chasles.

LE GRAXD SIÈCLE. 9:î

Ses œuvres de bouffonnerie et de paillardise étaient entre toutes les mains; jugez des lecteurs par les livres. Cependant nul document n'est plus révélateur des mœurs de ce siècle que sa conespondance. On y \oit comment cet homme au(pud la réputation donnait à Venise ^ un trône d'or et des coussins de pourpre, une apothéose et des esclaves 5? ^ était sur de lui-même, et comment il traitait ses contemporains. Il faut relire sa lettre au Tasse, humble vassal qui avait offensé son seigneur, son hypocrite épitre au cardinal de Trente, sa lettre agenouillée à l'évéque de Xicée qui lui avait envoyé des souliers de velours bleu brochés d'or pour une de ses maîtresses... Quelles mœurs, mais aussi quelle ardeur, quelle force brutale chez ces hommes du seizième siècle î Plus on les considère, « phis on sent derrière soi le souffle d'un âge héroïque ' v . Voyez les portraits du temps : la puissance et la volupté y éclatent effrénées et superbes. Ces grands vieillards drapés , ces belles femmes si voluptueuses, ne semblent-ils pas vous dire : '« Xous

' H. Tains,

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sommes des créatures nobles , l'énitiens et grands seigneurs, d'une race privilégiée et supérieure. \e retranchons et ne comprimons rien de nousmêmes ; esprit, cœur et sens, tout en nous est digne de bonheur. Donnons du bonheur à nos instincts et à notre corps, comme à notre pensée et à notre âme, et faisons de la vie une fête où la félicité se confondra avec la beauté '. 5 Et c'est qu'en effet, dans ce seizième siècle, pour nous servir d'expressions chères à M. Taine , l'homme va au grand plaisir, et au plaisir libre comme l'eau coule sur la pente ; la santé de l'àme et des sens , la fougue animale exubérante éclatent dans sa volupté comme dans ses œuvres et dans son action ".

Etudier dans la vie de l'Arélin son caractère propre et dans ce caractère celui de son temps, tel a été le but de ce chapitre. Cet homme ignoble, en elfet, résume en lui toutes les façons de sentir, de penser, de vivre de ses contemporains. En lui surtout éclatent la superbe volupté animale , le

1 H. Taixe.

- H. Tai\e, Philosophie de Vart en llalie, iu-18, p. 121. Germer Baillière.

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mou i émeut impétueux, la vigoureuse iuitiative, la force et la joie athlétiques, l'amour désintéressé du beau, vices et vertus qui constituent le fond du caractère des hommes du seizième siècle.

— LE c 0 M M K .\ c. i; M i; \ T I) !•: I. \ DV-CK r> r. x c v. . —

Il y a deux hommes auxquels il faudra toujours revenir quand on parle des mœurs de Venise au dix-septième siècle : c'est Saint-Didier, secrétaire d'ambassade du comte d'Avaux, et Amelot de la Houssaye.

Le sieur Alexandre-Toussaint Limojon, sieur de Saint-Didier, a vécu là, au dix-septième siècle , en curieux, en fureteur, comme dit Cli. Vriarte, et il nous a laissé un livre ^ aujourd'hui fort précieux, où il a consigné " toutes les observations qu'il a faites lui-même pendant le temps qu'il a été à Venise, toutes les informations 5^ qu'il a pu se procurer de vive voix en compulsant a les chro-

' Dk S.\i\r-DiuiER, la Ville et la République de VeniiC. A Paris, chez Guillaume de Liiyncs, libraire juré; ù Amsterdam, Elzevier, 1680.

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niques et les annales manuscrites de Venise, le livre de l'origine des familles ^^ . Quand le comte d'Avaux vint prendre possession de son ambassade, Venise était encore puissante, bien cpi'elle eût depuis trois ans perdu Candie après une lutte de vingt-cinq années. Mais la République était en paix avec tout le monde, et le moment était favorable pour observer les institutions et les mœurs. Le livre d'Amelot de la Houssaye ' est un document non moins précieux pour l'histoire. On y voit comme dans un miroir, miroir grossissant peut-être ^, ce qu'était la Venise du dix-septième siècle. Or je ne sache rien de plus attrayant que l'étude de cette Venise du dix-septième siècle , si insouciante et si spirituelle, — rien de plus digne de captiver l'artiste et le philosophe que l'observation attentive « de cette population de carnaval, grouillante et bariolée , courtisanes , joueurs et croupiers , spadassins , abbés mignons , entre-

^ Histoire du gouvernement de Venise, par le sieur Aaielot DE LA Houssaye, 1 vol. in-12; à Paris, chez Frédëric Léonaid, imprimeur du roy et du clergé de France. M. DG. LXWI.

- tt II ne faut cependant croire tout le mal qu'il en dit, mais seulement la plus grande partie. » (Gli. de Brosses, lettre XIV, ù M. de Blanccy, août 1739.)

metteurs, parfumeurs et comédiens qui vont, viennent, intriguent, escaladent, volent, trichent et assassinent sous les yeux inquisitoriaux du conseil des Dix ' ? .

Venise courait donc à sa perte avec gaieté et bonheur. L'aristocratie , qui si longtemps avait justifié sa domination par ses talents " et son patriotisme^, était dégénérée. Le portrait, du moins, que nous a laissé des nobles Amelot de la Houssaye n'est guère à leur avantage. Il nous les représente comme ingrats , grands trompeurs , ciaiels dans leur vengeance, ne se visitant point les uns les autres, sobres par avarico'^, amusant

1 Th. Gautier .

- Ifario Foscarini dit dans son Histoire de la lit'érature vénilieiine : a Appunto délie nobili famiglie, uscirono i migliori lumi délia nostra litteratiira, e non solo in iino, ma in tuUc le facolla. I

^•Témoin ce proverbe qui résumait sa politique : * Siamo Veneziani, e poi cristiani. d

''* Les festins à cette époque, qui le croirait? étaient rares à Venise, et la noblesse y vivait sordidement, t excepté quelques gentilshommes, qui avaient rapporté de leurs ambassades les coutumes étrangères ». • De ce côté-là, dit A. de la Houssaye, les seigneurs des Pompes n'ont pas beaucoup de peine îi se faire obéir. » Et il ajoute : c Aussi ils pourraient se passer de renouveler de temps en temps la dépense de manger chair et poisson dans un mesme repas, vcu que la plupart des nobles ne so

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les étroDgers par de magnifiques mensonges, adonnés à leurs plaisirs ', timides et superstitieux, croyant tout ce qu'ils désirent, suspectant les ambassadeurs, grands vanteurs de leurs grâces et de leurs bienfaits, de leurs victoires et de leur noblesse, de leur fausse bravoure et de leurs infâmes débauches.

Cette immoralité des nobles dont parle Amelot de la Houssaye, et dont font mention tous les voyageurs de cette époque, était favorisée parle Sénat comme une utile distraction qui empêchait la tête de penser. Aussi la vie des jeunes nobles était-elle toute de dissipation et de plaisir, u Ils se font un mérite d'être libertins et joueurs, dit Saint- Didier ; ils ne s'en tiennent pas à une seule courtisane, et leurs parents leur donnent de quoi payer leur débauche , ou du moins ils ferment les yeux à tous les désordres de leur conduite... Le fils d'un procurateur de mérite, qui eut une grande part à la dignité dogale, après la mort du dernier

nourrissent que de sardines, de moules et autres denrées de vil prix. I

' « Ils sont fort adonnés à leurs plaisirs, et leurs maîtresses leur sont bien plus chères que leurs femmes, qu'ils traitent comme des servantes, n (A. de la Holssave.)

doge Contarini, était si fort amoureux de la plus belle et de la plus honnête courtisane de Venise (s'il peut y en avoir de ce caractère), qu'il ne bougeait plus de chez elle. Le père , affligé de ne pas jouir autant qu'il l'aurait voulu de la préférence d'un fils si cher, l'exhortait de mener cette fille chez lui, en lui disant, en son tendre langage vénitien, qu'il n'en ferait pas pour cela un plus grand ordinaire , et qu'il aurait du moins la satisfaction de le voir plus souvent. » Ce trait pourrait paraître douteux si le vertueux Misson lui-même n'allait jusqu'à déclarer - que les mères sont les premières à chercher des courtisanes à leurs enfonts, afin de s'assurer qu'ils ne se jetteront pas dans des abîmes de contagion • ^^ . Et il ajoute : u Quand elles ont fait marché avec le père et la mère de quelque pauvre fille, toute la parenté l'en vient féliciter avec le même sang-froid que si c'était pour un mnriage bien contracté. ^ Mais Saint- Didier va encore plus loin, ci Je me trouvai, dit-il, un jour par hasard à une traite de cette nature.

' Missov, Xoifieau Voyage d'Italie, 3^ éilit., 3 vol. in 18; à La Haye, chez Henri van Burderen, marchand libraire dans le Pooten, à l'ensoiane de Mézeray, M. DG. XGVIII, t. I, p. 234.

f02 VEXISE.

Il y tivoit déjà quelque tenq)s qu^un genlilhonime étranger de ma connoissance estoit en marché pour ime fille. Sa tanle l'avoit amenée chez luy; mais comme il différoit toujours à donner une réponse positive sur €0 qu'il ne luy trouvoit pas assez d'embonpoint et qu'elle n'avoit pas encore la gorge bien formée, la tante luy dit qu'il ne falloit pas estre plus longtemps à se déterminer, parce que le Pcre Prédicateur d'un des premiers couvents de Venise, qu'elle nomma, estoit entré en traité, et avoit déjà foit une offre raisonnable. ?>

Tout ceci n'explique-t-il pas ces lignes d'Amelot de la Houssaye : 'c 11 n'y a pas de lieu au monde où la jeunesse soit plus insolente et plus licencieuse qu'à Venise, où elle vit à sa mode, n'étant retenue dans le devoir ni par la crainte, ni par la honte, qui sont les deux principes de la vertu. L'on appellerait partout ailleurs lâcheté ou cruauté ce que les jeunes nobles veulent faire passer pour des bravoures. Ils se vantent publiquement de tous les excès, et font même à la veiie de tout le monde des choses que les plus débordés du reste des hommes couvrent d'un voile de

lénèbres \ » Triste résultat d'une déploi-able éducation : u Les pères et les mères sont si idolâtres de leurs enfants qu'ils ne les contraignent jamais... C'est pourquoi les étrangers ne trouvent ordinairement d'honnêtes gens parmi ces gen-, lilsliommes que ceux qui ont appris à vivre hors de leur pays , parmy lesquels ceux qui ont vcu la France se font ordinairement distinguer des autres '. j)

Il n'était pas étonnant qu'il n'y eût plus de tamille. a II y a parmi eux (les nobles) des gens (pli font si peu de cas du mariage que de dire que c'est une pure cérémonie civile qui lie l'opinion et non jms la conscience, et qu'une femme libre qu'ils entretiennent n'est de pire condition que leur épouse que pour des raisons de politique '^. » Il ne faut donc pas trouver étrange a si les vieux barbons de la noblesse conservent encore leurs habitudes ; ils sont même si peu circonspects sur cette matière, et ils cachent si peu leur pratique, que les maris ne font pas difficulté de dire chez

' AxiELOr DE LA HOLSSAVK, p. 354. ^ :

- Saim -Didier.

^ ^. dk la houssave.

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eux qu'ils vont dîner chez leurs courtisanes, et leurs femmes mesmes leur envoient tout ce qu'ils ordonnent qu'on leur porte en ces lieux-là, oiije vous laisse à deviner... ' » . Or ce sont ces maris qui, ayant ou non sujet ce d'en estre jaloux, les tenoient sans scrupule les années entières sans les laisser sortir de leur maison '^ 5) . C'est ici le cas de transcrire quelques lignes de Saint-Didier relatives au genre de vie des gentildonne : " La manière dont elles vivent entre elles est si retirée et particulière, qu'elle tient quelque chose de sauvage ; elles ne se visitent point et ne se parlent point lorsqu'elles se rencontrent , si elles ne sont fort grandes amies, ce qui ne se voit guère qu'entre celles qui forment quelque société particulière, de sorte qu'elles demeurent dans leurs maisons en déshahillé, excepté les jours de festes, et lorsqu'il y a quelque concours à quelque église ^, oii les dames ont coutume de se trouver, ou du moins celles dont les maris, moins jaloux ou plus lion-

1 S.AINT-DiDIER.

^ Id.

^ « Les gentildonne vénitiennes se font suivre ans églises par le plus de camérières ou femmes de chambre qu'elles peuvent, lesquelles ne les quittent pas un pas. » (Salvt-Didier )

nêtes qu'un grand nombre d'autres très-incommodes, ont la complaisance de laisser aller leurs femmes aux assemblées d'église , qui sont pour elles un des grands divertissements dont elles puissent jouir ; aussi elles s'y tiennent plus longtemps qu'elles peuvent ; mais il se trouve des nobles qui ne laissent sortir leurs femmes que pour aller à la messe à la plus prochaine église... » Et plus loin, Saint-Didier ajoute : « De six ou sept cents gentildonne qu'il y a à Venise , on n'en voit ordinairement que cinquante ou soixante qui aillent aux églises, au cours et aux assemblées publiques; mais lorsqu'il se fait quelque réjouissance, on en voit un nombre prodigieux parmy lesquelles la beauté et la bonne grâce ne se rencontrent que très-rarement. )> De plusieurs frères, un seul ordinairement se marie, et c'est le plus sot. Parfois, ils sont trois ou quatre pour la même maîtresse. « Ils ont cela d'admirable qu'ils s'accommodent aisément d'une maîtresse en commun, et ce qui est partout ailleurs un sujet de discorde et de haine produit chez eux l'union et l'amitié '. w

• A. DS LA HoLSSAYE, p. BVi-. Saint-Didier et Missoa tiennent le même lanj^age.

100 VEXISE.

Toiil allait donc pour le mieux. Plus la jeunesse s'amusait, plus le conseil des Dix était tranquille. a 11 y a deux cent cinquante-quatre ans, dit Saint- Didier (livre III, p. 356), que Venise se trouvant sans courtisanes, la République fut obligée d'en faire venir un grand nombre d'estrangères '. Le Doglioni, qui a écrit les choses notables de Venise, loue extrêmement en cela la sagesse de la République, laquelle, parce moyen, sceut pourvoir à la sécurité des hommes d'honneur. . . » , « veu que tous les jours, ajoute A. de la Houssaye, on voit enlever et violer les filles de famille, et même forcer les portes des plus célèbres monastères îr . Et plus loin : a La protection des courtisanes est un mal dont le Sénat tire un bien, se délivrant par là du souci qu'il auroit de tenir occupé tous les jeunes nobles qui, faute d'être employés , pourroient dans l'oisiveté s'entretenir de pensées pernicieuses à l'Etat ^. t^

C'est cette même politique qui inspirait la conduite du Sénat à l'égard du peuple. « Quant au

' Sur le ^inglllie^ décret de l'expitlsion des courtisanes et de leur rappel, voyez Daru, t. IV, cl), wxvi, p. 23. 2 A. DE L-^ EoussAYE,. cliap. du Sénat, p. 90.

Lie DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 107

peuple en particulier, dit A. de la Houssaye , le Séuat, qui en appréhende l'union et les forces . entretient à dessein deux partis contraires dans la ville, Fun appelé les Castellans et l'autre les \icolotes ' , parmi lescpiels il y a une telle émulation qu'ils ne s'appliquent qu'à se contrecarrer incessamment les uns les autres, jusque-là même que les enfants de ces factions ne se rencontrent jamais dans les rues sans se battre à coups de poing t. 5)

Le Sénat encourageait ces combats, comme il favorisait toutes les folies publiques. C'est ici le cas de rappeler celles du carnaval. Laissons la

' Les Xicolotti et les Gastellani sont les seuls partis avoues qui aient jamais existé sous la République. Ils étaient loin cependant d'offrir le caractère politique qu'ont eu les factions renommées d'Italie, les Guelfes, les Gibelins, les Capulelti, etc. L'bistoire de V^enise offre cela de remarquable qu'on n'y trouve pas de «{uerrc civile. L'origine de ces discussions se perd dans la nuit des temps. Les Gastellani habitaient l'île de Gastcllo, c cst-ii-dii e l'extrémité orientale de Venise jusqu'au pont de lîialto. Les \icolotti occupaient l'ile de San-\icoIo, extrémité orientale où sont situées la place Saint-Marc et la rive des Esclavous. Le Grand Ganal servait de confins aux deux camps. Sur les mœurs de ces deux factions, voyez les belles pages de George Sand, Lettres d'un voyageur, édit. Lévy, p. 68, 75. Sur les combats et les exercices du peuple vénitien, voyez l'intéressant ouvrage : Iljlars de Venezia, t. III, p. Cl et seq.

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parole a un témoin oculaire, à Saint-Didier : « lUen n'est plus singulier que de voir pour ainsi dire toute la ville en masques; les mères portent à leurs bras leurs enfants déguisés; et les honnnes et les femmes qui veulent aller au marché ou faire une empiète de cinq sols à la Mercerie, y vont masquez : la place de Saint-Marc est le grand théâtre où s'étalent tous les jours la pompe du carnaval ; il n'y a pas un masque à Venise qui ne s'y rende une heure avant le coucher du soleil , et quelque grande que soit la place , elle peut à peine contenir la foule de masques et de ceux qui les vont voir ; les gentlldonne ne se déguisent que pour aller prendre ce divertissement pendant les derniers jours du carnaval ; celles qui ont des galanteries trouvent, dans cette saison, mille moyens de tromper leurs maris et leurs surveillants, car il n'y a presque point de lieu oii l'on ne se puisse introduire à la faveur des masques , de sorte que le carnaval est la véritable moisson des amours; on y cueille les fruits de toutes les intrigues qu'on a tramées dans une saison moins favorable; l'on y établit de nouvelles correspondances avec les dames, mesmes le plus soigneusement observées.

et l'on prend des mesures justes pour pouvoir les entretenir longtemps après. . .

ce Lorsque la nuit approche et que le divertissement de la place Saint-AIarc finit , celui des réduits commence; on appelle ridoltl les lieux oii la noblesse vénitienne tient la banque du jeu ouverte pour tous ceux qui se présentent. H y a plusieurs réduits à Venise, où les nobles jouent en particulier pendant toute l'année; mais le grand réduit du carnaval est dans une maison proche de la place Saint-Marc, où la plus grande partie du monde se rend dès que l'heure de la promenade est passée. On n'y joue d'autre jeu que la bassette. La foule y est si grande qu'on ne peut souvent passer d'une chambre à l'autre, et cependant il y règne uu silence beaucoup plus grand qu'à l'église. Les (jentildonne vont souvent jouer au réduit, et n'ont pour tout déguisement qu'un loup de velours : elles y boivent des liqueurs et des eaux glacées... « La comédie ne se joue à Venise que pendant le carnaval. 11 se fait aussi à cette époque quantité de petits bals qu'on appelle festins , tout de même qu'à Rome, excepté qu'à l'enise ceux qui dansent payent les violons. On dispose une maison pour

110 VEXISE.

cela : Ton met une lanterne sur la porte, ajustée avec des guirlandes, pour en être l'enseigne; tant que le carnaval dure, un violon et une épinette en font toute la symphonie, etTentrée y est libre à toute sorte de personne. ^ Telles étaient les folies du carnaval dans cette Venise , où une civilisation raffinée déjà donnait le plaisir pour but à la vie humaine. Si les Vénitiens du dix-septième siècle ont encore les appétits des hommes du seizième, ils ont aussi les raffinements de ceux du dixhuitième.

Si bien doués pour les arts , avec une imaginalion si fort tournée pour la magnificence, il n'est pas étonnant que les Vénitiens aient tant aimé les j)onq)eux spectacles. Ce goût s'explique à Venise, pkis que partout ailleurs, par le caractère d'un col ingrat qui ne présente rien d'agréable à la vue. \enise, en effet, est une cité de marbre, fastidieuse dans sa magnificence , sans un arbre , sans un brin d'herbe, sans un chant d'oiseau. Il y fallait donc des fêtes gaies , brillantes , mouvementées , décoratives , pour corriger l'uniformité du sol, racheter la platitude des surfaces, égayer le regard, distraire la vie. Ceci explique les mœurs

LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. lli

et le caractère particulier de l'art vénitien ^ 11 fout voir dans Saint-Didier quel foste présidait à Félection des doges , aux derniers devoirs qu'on rendait au défunt, quelles somptueuses cérémonies entouraient le doge quand il assistait aux fonctions. Le récit de Saint-Didier en dit plus que les tableaux de Canaletti et de Guardi. « ...Avant de procéder à l'élection d'un doge, on rend les derniers devoirs au défunt avec toute la magnificence due au rang qu'il a tenu pendant sa vie. On embaume son corps et on l'expose trois jours sur un lit de parade, revêtu de son costume ducal... Les obsèques du doge ne sont pas plutôt finies que toute la noblesse au-dessus de trente ans s'assemble dans le grand conseil, où on élit cinq correcteurs qui doivent corriger les promesses du

' Pour la peinliire, voyez les splendides Processions de Gentil Bcllin, les légendes de Carpaccio, les festins de P. Vcronèse et du Padouan, les vastes machines de Tintoret, les peintures théâtrales d'Alieuse, de Vicentino,de Sébastien Ricci, et plus tard les vues et les cérémonies éblouissantes de Canaletti et de Guardi, les plafonds de Tiepolo, les mascarades de Longhi... — Quant à la musique, c'est Venise qui inventa l'opéra, c'est-à-dire un genre de spectacle qui parle à tous les sens à la fois; la sensuelle Venise eut une musique à elle semblable à sa peinture. « Les arts, dit H. Taine, se modèlent sur les goûts, comme un bronze sur un moule, d [Essais de crUiqiie et d'histoire. Hachette.)

doge... Tous les nobles qui sont au grand conseil tirent chacun une balle d'une urne oîi il y en a trente dorées ; ceux qui ont les dorées sont réduits à neuf par le sort. Ces neuf en élisent quarante; le sort les réduit à douze, lesquels en nomment vingtcinq, qui, parle sort, reviennent à neuf , lesquels choisissent quarante-cinq gentilshommes, dont on en tire onze au sort, qui nomment les quarante et un véritables électeurs du doge...

a La première chose que le doge fait après son élection, et après avoir prêté serment et juré l'observation des statuts, c'est de se faire voir au peuple. Mais comme la République ne lui laisse jamais goûter une joie toute pure sans la mêler de quelque amertume , on le fait passer, en descendant, par la salle où son corps doit être exposé après sa mort. C'est là qu'il reçoit par la bouche du grand chancelier les compliments de son exaltation... Le doge monte ensuite dans une machine qu'on appelle le puits, et qu'on conserve à l'arsenal pour cette cérémonie. Elle a véritablement la figure extérieure d'un puits, soutenu par un brancard qui est d'une longueur extraordinaire , et dont les deux bras se joignent ensemble. Environ

deux cents hommes de Tarsenal portent cette machine sur leurs épaules : le doge est assis dans cette sorte de puits avec un de ses enfants ou de ses plus proches parents, tout dehout derrière lui; il a deux bassins remplis de monnaie d'or et d'argent battue tout exprès pour cette occasion , avec telle figure et telle inscription qui lui plait, et il la jette au peuple, pendant qu'on le porte ainsi autour de la place Saint-Marc.

ce ...Lorsque le doge assiste aux fonctions pubhques avec les ambassadeurs et la seigneurie, il est précédé par le clergé de Saint-Marc, et ensuite par les huissiers du palais, qu'on appelle commandeurs , lesquels portent des manteaux de drap bleu qui leur vont jusqu'aux talons, et des barrettes rouges auxquelles sont attachés deux sequins, peu différents de deux écus d'or. Huit de ces huissiers portent huit étendards de taffetas peints et dorés, avec le lion de Saint-Marc; il y en a deux bleus, deux rouges , deux violets et deux blancs, qui signifient la paix et la guerre, la trêve et la ligue. Six autres de ces mêmes huissiers suivent avec des trompettes d'argent , toutes droites et longues de six pieds; ceux-là sont suivis par

cinq hautbois qui portent la veste de serge et qui jouent par intervalles toujours la même chanson. Les écuyers du doge marchent après, deux à deux. Le capitaine grand et le cavalier du doge, qui est son maître de cérémonies , marchent après les écuyers ; ils sont tous deux vêtus de rose et de veste de salin et de damas cramoisi, avec des souliers rouges. Sept ou huit capitaines de sbires suivent ces deux officiers, et on les prendrait pour tous autres qu'ils ne sont, à les voir avec leurs vestes et leurs longrelines de satin et de damas cramoisi qui leur vont jusqu'à mi-jambes. Les secrétaires de la République marchent ensuite, avec la veste ordinaire de drap violet et l'élole de velours. Le grand chancelier les suit, vêtu de pourpre, comme tous les sénateurs qui assistent à la cérémonie. Deux écuyers du doge portent, l'un, la chaise pliante de bois doré, garnie d'un riche brocart d'or; l'autre, un carreau de même étoffe, et un clerc de chapelle, avec la veste violette, marche devant le doge portant le chandelier et le cierge blanc de Sa Sérénité. Le doge suit immédiatement après, entre le nonce du Pape et l'ambassadeur de France ; il porte une veste à manches

étroites qui descend jusqu'à terre, et se ferme par devant avec une douzaine de gros boutons de vermeil jusqu'à la ceinture, qui est garnie de boucles dorées, et, par-dessus, il a un long manteau ducal, le tout de brocart d'or ou d'argent mêlé de rouge ou de blanc, conformément au jour de la solennité, il porte la corne de la même étoffe, bordée d'un large tissu d'or qui représente le diadème; ses deux valets de chambre soutiennent la queue de son manteau, et le plus ancien des écuyers porlc l'ombrelle sur la tête du doge; c'est un grand parasol élevé en pavillon garni d'un gros brocart d'or, avec une campagne tout alentour, comme est celui du Pape... " Que de trésors pour un coloriste dans la seule observation de ces richesses ! Quelle splendeur et quelle opulence de costume! Ces gens-là savaient vraiment aviver et accorder tous les tons; ils savaient composer une teinte, harmoniser les rayons lumineux qui la frappent. Les mœurs sont mauvaises. N'importe ! Ces \ énitiens du dix-septième siècle sont encore nobles et beaux! Relisez dans Saint -Didier le récit de la Fête de l'Ascension :

'' La plus auguste cérémonie que l'on ])ULSge

116 VK.VISE.

voii* à Venise est celle qui se fait lorsque le doge va épouser la mer le jour de l'Ascension. La seijpienrerie sort du palais avec pompe , et passe à travers une affluence incroyable de peuple et une infinité d'étrangers, pour aller monter dans le Bucentaure \ qu'on amène pour ce sujet proche des colonnes de Saint-AIarc. Cette admirable machine est .un superbe bâtiment plus long qu'une galère et haut comme un vaisseau, sans mât et voile ; la chiourme y est sous un pont , sur lequel esî élevée une voùle de menuiserie en sculpture dorée par dedans, qui règne d'un bout à l'autre du Bucentaure , et qui est soutenue tout alentour par un grand nombre de figures. L'extrémité du côté de la poupe est en demi-rond, avec un parquet élevé d'un demi-pied. Le doge est assis dans le milieu , le nonce et l'ambassadeur de France tout à sa droite et à sa gauche, avec les conseillers de

' Ce vaisseau célèbre qui, le jour de l'Ascension, depuis le dixième siècle, perlait le doge aux épousailles de la mer, n'existe plus. Avant d'être détruit, il a subi tous les outrages. En 1797, il fut dépouillé de ses ornements merveilleux ; un an plus tard, ses galeries et ses figurines furent brûlées. On en fit successivement une canonnière et une prison maritime; enfin le squelette du navire splendide fut lui-même brisé et anéanti en 1824.

la Seigneurie et les chefs de la Quaranlie dans le même ordre. Le Bucentaure, cependant, ne paraissait pas moins magnifique en dehors qu'en dedans ; il est également doré partout, et la couverture qu'on met par-dessus est de damas cramoisi; le grand pavillon de Saint-Marc , qui est arboré sur la poupe; les étendards de la cérémonie, les hautbois qui sont à la proue, la majesté du Sénat en pourpre... rendent le Bucentaure une des plus belles choses qu'on puisse voir. Ce superbe bâtiment part de la place Saint-AIarc au bruit du canon, accompagné des galères qui se trouvent à Venise, de plusieurs galiotes, de quantité de péotles et d'un nombre infini de gondoles. On avance ainsi jusqu'aux bouches du Lido, et quelquefois à un ou deux milles en mer... Lorsque le Bucentaure arrive à Feutrée de la mer, les musiciens chantent ([uelqucs motels; îe patriarche de Venise, qui suit dans une grande barque, bénit la mer, et le Bucentaure lui présentant la poupe, on abat le dossier de la chaise du doge, lequel, recevant du maître des cérémonies une bague d'or tout unie, qui pèse environ deux pistoles et demie , la jette dans la nun- par-de.-sus le gouvernail , après avoir dis-

118 VEMSE.

tinctciiicnt prononce ces paroles : Desponsamus te mare nosirtim in sigmim veri perpetuique domini. L'on jette ensuite des fleurs et des herbes odorantes sur la nier pour couronner , dit-on , l'épousée. 5J

En vérité, dans cette Venise du dix-septième siècle, que de sujets d'observations pour le peintre, pour le psychologue, pour le physiologiste, pour l'hislorien! Malheureusement Saint-Didier et Amelot de la Houssaye n'ont pas tout vu, ou du moins ne nous ont pas tout dit : leurs récits sont trop souvent incomplets , décolorés et froids ; il leur manque un peu de verve et de la passion. On eût aijné quelque chroniqueur comme Saint- Simon, dont le génie observateur eut suffi à tout et fourni atout. Ame, esprit et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé et présent, il eût tout vu et nous eût tout fait voir.

LA V K M S i; DES DERNIERS JOURS.

Morkur et ridtt.

(Mot de Salsien sur l'empire romain.)

Au dix-huitième siècle, la scène change encore. Le grand disparait de plus en plus, et il ne reste que l'aimable . Venise devient galante et mondaine : c'est une île de Cythère peinte par W'atteau. L'art reflète bien l'état des mœurs. Palma le jeune, Padovinano, les Tiepolo \ tendent au maniérisme; Canaletti, Longhi, « le Lancret des lagunes"», Guardi, inaugurent la peinture de paysage et de

1 tt L'école de Venise, comme toutes les autres, a fini dans la personne des Tiepolo, par la recherche des qualités purement extérieures; elle a fini par l'esprit et la cocjuetterie de la touclio, par le sacrifice du dessin aux jeux brillants et optiques de i.i couleur, et par une peinture insignifiante qui se réduit à n'être qu'une amusante combinaison de lumière et d'ombre. i> (Ch. Blaxc.)

^ Gh. Blaxc.

genre. L'idiome vénitien lui-même témoigne de cette vie nouvelle , ingénument débauchée , naïve jusqu'à l'enfantillage et bizarre comme la féerie ; il devient « un murmure plutôt qu'un langage , un bégayement semblable au gazouillemenl des oiseaux ', non aux discours de l'homme " ? .

Pour se convaincre de ce complet changement , il suffit de lire les mémoires de Fépoque et les récits des voyageurs.

Carlo Gozzi, « l'Aristophane vénitien ?) ^ véritable poé'te de la décadence, dont la jeunesse s'était écoulée dans la Dalmatie sauvage, et le reste de l'existence à Venise , consigna , déjà vieux , dans ses Mémoires ^ le curieux tableau de la capitale de l'Adriatique, o trop perdue de volupté pour se

' En veut-on des exemples? Canal regio devient Ganaleio; fjglio, fio ; mente, guente.

2Pli. Ghasles.

^ Memorie inutili di Carlo Gozzi, scritte da lui viedesimo, o pitbhlicate per wnilla. Venezia, 1797. — « Ces Mémoires, dit Ph. Chasles en sa belle étude sur G. Gozzi, méritaient la popularité. La chute de la puissance vénitienne étouffa ce charmant ouvrage, aujourd'hui inconnu, écrit d'un style naïf, hardi, pittoresque, sentant son vénitien d'une lieue. C'est la peinture la plus vive de la société de Venise et de la vie dalmate à cette époque » P. de Musset en a donné une traduction libre, 1 vol. in-18. Charpentier, 184-8 (épuisé).

peindre elle-même, trop dissolue pour se comprendre et s'analyser ^5 . En croyant reproduire seulement les fantaisies de sa jeunesse, Gozzi ce a t'ait , dit Ph. Chasles , la peinture exacte de la vie vénitienne, de ses mœurs puériles et de ses faiblesses passées en loi jj .

Son frère, Gaspard Gozzi, auteur du Spectateur vénitien; Goldoni, le « Alénandre italien ^ w , en ses Mémoires " plus comiques au gré de Gibbon que ses comédies ; Giuseppe Barelti , a l'Aristarque chasse-bœuf j) , Aristarcho scanahue , dans sa Frusta letteraria ^ , le journal le mieux écrit peutêtre qu'on ait publié ; Grosley '*, Lorenzo d'Aponte % l'ombre inséparable de Mozart, nous ont laissé de précieux documents sur l'état moral de Venise au

' GlOBERTI.

^ Publiés à Paris, 1789. 3 vol. in-So.

^ Frusta letteraria [le Fouet littéraire], recueil périodique. — Mœurs et coutumes d'Italie. Londres, 1772; trad. française,

'i Nouveaux Mémoires , ou Observations de deux gentilshommes suédois sur l'Italie et les Italiens. Paris, 1764, 3 vol. in-12.

5 Le rare exemplaire des Mémoires àe L. d'Aponte exhumé de Xeu-York par M. Scudo a été traduit en français par M. G. D. de la Ghavanne sur les instances de Lamartine et publié chez Pagnerre. 1 vol. in-S", 1860.

122 VEXISE.

dix-huitième siècle. Mais il faut lire surtout les Mémoires de ce fou de Casanova ' . Ils produisent u une impression ineffable; quoi qu'en disent les individualités du jour, elles la subiraient ellesmêmes 55 . Vouloir les analyser, « ce serait vouloir analyser sa vie, et elle échappe au scalpel" » .

Il y a enfin un poëte de Venise, grave patricien ^, Baffo de Saint-AIarc, qui a tracé de sa patrie au dix-huitième siècle un tableau qui est la peinture la plus vive de ces incroyables mœurs. La plume ne peut reproduire les vingt-huit strophes qui le composent. Est-il étonnant que des étrangers , tels que John Moore ^, Ch. de Brosses , l'Allemand Meyer^, le Prussien Archenholtz^, aient été attirés

' Mémoires de Casanova, 9 vol. in-18. Garnier, 1880.

- A. DE AIrssET. J. Janin cependant l'a tenté. (Voyez Variétés littéraires, 1vol. in-18. Colleclion Hetzel.)

"^ Sénateur, patricien des plus considérables, imprima à soixante-cinq ans le glorieux monument de ses quatre monstrueux volumes d'impudicité, devenus le manuel de leur genre, dit Ph. €hasles, et qu'il signa. {Poésie, S. I., 1771, in-8o.)

'' John Moore (1729-1802), View of Ilaly, etc. (Vue de la société et des mœurs en Italie\ 1781.

•"' Mever ou Maier, Darstelluiujen ans Italien (Tableaux écrits d'Italie, Berlin, 1792).

<5 Arciiexholtz (1745-1812), England und Italien. Leipzig, 1787, 5 vol.; trad. française, Gotha, 1788.

LE 1)I\-HLITIKME SIÈCLE. 12:5

à \ enise pour observer ce peuple sensuel, voluptueux et pittoresque?

Enfin, de nos jours, un iénitien, homme de talent et d'esprit, Scudo ', a très-bien saisi et analyse cette Venise du dix-huitième siècle dans son beau livre le Clievalier Sartl. « Toute la décadence vénitienne y est dépeinte avec une finesse de touche et une science accomplies. Le chevalier Sarti et AI. Scudo sont bien de Venise; on s'en aperçoit, tant ils ont le brio, le giisto, la saveur et l'arôme de ce pays enchanté, tant leurs teintes sont fondues avec art^. 5>

Les documents ne manquent donc pas pour étudier l'étrange caractère du dix-huitième siècle, cette époque mystérieuse et féconde où tout en Europe est ce ardeur, mouvement, utopie, espoir,

' P. Scudo, né à Venise (1806), mort (ISGV) dans un hospice de Vendôme, dit-on. Honteuse marque de notre époque, si la chose est vraie.

- Le Chevalier Sai'ti, roman musical, 1 vol. in-12. Hachette, 1857 (épuisé), a J'aime le parfum vénitien qui s'exhale du livre de M. Scudo, dit Ph. Chasles. Il n'y avait certes qu'un Vénitien trempé dans la civilisation française et familier avec resthétiijuc. allemande qui fût capable de nous montrer la Venise des derniers jours, et d'écrire certaines pages dont le rhythme et la modulation, la langueur charmante et la t; morbidesse i sont des nouveautés pour nous, u

124 lE.VISE.

{__ violence, lulle, folie, excès, fureur 5? . A \ enise, tout est défaillance et joie : c'est un monde d'entant qui va disparaitre. i< Les talents ne lui manquent pas , mais seulement la vie politique et la force morale. La vieille aristocratie est debout, le gondolier chante, le campanile de Saint-Marc brille au ciel, les femmes sont belles... Cependant tout va crouler. Venise est vieille , l'enise a vécu ' ! -^

Venise en effet n'est plus la reine des mers. Le gouvernement, de son ancien nerf politique, n'a gardé qu'une humeur ombrageuse et perfide. Le commerce est ruiné, et les mœurs sont tombées dans un reLàcliement extrême. Les gens sérieux sont bien rares. Les Perruconi, comme dit Lorenzo da Ponte, les vieilles « perruques 5) des sénateurs ne fréquentent que les cantatrices et les danseuses, jouent, vivent d'emprunt, et honorent Vénus, leur déesse unique.

u II n'y a plus en effet d'idée morale bien arrêtée ; les saintes déUcatesses du cœur n'inquiètent personne. Jeu toujours ouvert, or roulant sur les

' Ph. Chasles.

tables, masques et demi-masques, des bourgeois honuêtes qui attendent Foccasion pour imiter les nobles; ainsi qu'il arrive dans ces civilisations usées, beaucoup d'escrocs, de Mercures, de Ganymèdes, des maris accommodants, des frères complaisants; dans le peuple, comme il arrive encore, retour aux qualités sauvages, bon cœur, bonne humeur, bonne grâce; enfin une vie charmante, enivrante, sans force, sans principes, sans vergogne, pleine de poisons, de parfums, de délices. Les gens qui vivent dans cette atmosphère en jouissent sans savoir de quoi ils meurent \ « Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. Déjà au dix-huitième siècle Amelot de la Houssaye ne nous a-t-il pas révélé l'état moral de Venise, « bien qu'il ne faille pas croire tout le mal qu'il en dit, mais seulement la plus grande partie "" v . Ch. de Brosses n'écrit-il pas en 1731) à M. de Blancey : « Je vous dirai qu'il n'y a pas de lieux au monde où la liberté de la licence règne plus souverainement qu'ici. \e vous mêlez pas du gouvernement,

' Ph. Chaslks, Portraits contemporains , 7nœurs et théâtres. p. 191. Amyot.

2 Cil. DE Drosses, t. I, p. 174.

126 IKMSE.

et faites d'ailleurs tout ce que vous voudrez. Je ne parle pas de la chose dont nos plaisirs et nous tirons notre origine, de la chose proprement dite par excellence. On ne s'en choque pas plus ici que de toute autre opération naturelle. C'est une honne police qui devrait être reine partout. Mais pour tout ce qui en saine morale doit s'appeler méchante action, l'impunité y est entière. »

Le tableau de la société vénitienne dans la seconde moitié du dix-huitième siècle est l'un des plus curieux que présente l'histoire \

Toutes les institutions tombaient en poussière. La religion était sans gravité, les lois sans influence, les mœurs d'une facilité inimaginable. On ne croyait à rien, ni à Dieu, ni à la raison. L'église était un spectacle, le confessionnal une €Our d'amour, la justice un tripot, le mariage une bouffonnerie. On se moquait de tout; on riait de tout, du passé, de l'avenir dans ce monde et dans l'autre. Vivent le présent, la bonne chair, le jeu, les jolies femmes et la musique, pendant une belle nuil, sur les lagunes ! Au diable les noirs soucis et

^ Les lignes suivantes sont empruntées à P. Sciido. (Etude sur Mozart.)

les remords ! C'était une foule mêlée d'inquisiteurs, de prêtres, de polichinelles et de cicisbei, qui mangeaient, buvaient, riaient, dansaient à perdre haleine. C'était un bruit assourdissant de battes, de grelots, de sifflets, de mandolines, une joyeuse mascarade de la vie, une de ces vastes anarchies qui éclatent à l'heure suprême des nations. \ enise était une ville de spectacle, de jeux et d'amour. Les femmes y étaient blanches et gracieuses, les grands riches, instruits et spirituels, le peuple gai et bon. On y accourait de tous les points du monde ; on venait s'enivrer dans cette île enchantée, y dépenser son or, y perdre la raison. Pendant le carnaval, toute la ville se déguisait et se livrait au plaisir avec frénésie. On dansait jusque dans les couvents. Un peuple immense se pressait sur les lagunes, sur la place Saint-Marc, et dans les casinos, sanctuaires élégants de la volupté. Le masque était inviolable, et plus d'un prince de l'Europe cachait sa tête couronnée sous les traits d'un burattino. Que de gaieté! Que d'ivresse ! Que de longs baisers donnés et savourés dans l'ombre! « 0 Venise! ô reine glorieuse de l'Adriatique! s'écrie un poëte, tu sel ilsorrizo delmondo (lu es

128 VEXISE

le sourire du mondej î )5 Telle qu'un vaisseau près de sombrer dans une nuit obscure, Venise avait couronné sa poupe de fleurs et s'était illuminée jusqu'à la cime du grand mat avant de disparaître à jamais dans l'abîme des mers.

L'aristocratie, qui se sentait mourir, avait dépouillé une partie de sa morgue patricienne et s'était rapprochée de ce peuple, le plus doux et le plus sociable de la terre. Mais elle tenait plus à sa lâche oisiveté ^ qu'à l'indépendance de la patrie. Pourvu qu'on la laissât se promener au Broglio, et souper dans ses casini^ ou au Salvadego ^, elle n'ambitionnait rien de plus. Et d'ailleurs était-il possible que Venise cessât jamais d'être la reine de l'Adriatique? Oserait-on porter la main

' Voyez ce qu'A. Young [Voyage en Italie, 1797) dit de la noblesse vénitienne : a L'éducation des grands est la liontc de V'enise... n (P. 67.) — Il existe un joli tableau de Tiepolo qui représente une scène de galanterie aimable et de douxy^r niente, au bas duquel le comte Algarotti a placé ces deux vers, qui renlermcnt à peu près toute la moralité de la société vénitienne à la fin du siècle dernier :

Vario è il vcstir,nia il désir è un salo.

Ccrcan tutti fuggir trislezza c duolo.

- Voyez dans Saint-Didier ce qu'étaient les Gasini. 3 Célèbre osteria qui donnait d'excellents soupers, et où aimaient à se retrouver les plus grands personnages de l'Etat.

sur ce nid d'alcyon qui llotiait depuis tant de siècles sur la cime des flots amers?

La révolution de 1 789, qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes d'Etat, était l'événement le plus considérable survenu en Europe depuis la Réforme, ne semblait à cette foule étourdie qu'une fièvre passagère et qui s'arrêterait bientôt devant les remèdes énergiques qu'on se disposait à lui administrer. Ees principes de la Révolution française, proclamant les droits de l'homme à la liberté el à l'égalité, s'appelaient à \ enise il gal- Uco veleno, ou bien encore " des cris arrachés aux peuples par de vieilles souffrances, mais auxquelles on ne répondra pas ' jj .

Ch. Gozzi cependant, avec son imagination délicate et impressible, s'étonne et s'effraye des événements qui se préparent. Le mot de liberté lui fait peur, et il n'ose essayer d'en comprendre le sens. " De grandes rumeurs politiques, dit-i), s'élevaient dans le nord de l'Europe, et leurs échos répandaient l'étonnement et l'inquiétude cji Italie. A présent même ces rumeurs augmentenl

• Ch. G-zzi.

130 VEXISE.

de jour en jour. Le lion de FAdriatique ferme les yeux et feint de dormir sans les entendre. Chaque bouffée de vent qui passe les Alpes apporte quelque mot nouveau; celui d'égalité arrive au sein d'un nuage orageux ; on cherche à le comprendre ; on le commente de cent faço :is. Je le tourne et le retourne sept fois dans ma tête, et plus j'y songe, plus je trouve de motifs pour le considérer comme une rêverie philosophique * . »

11 y a dans chaque ville un endroit qui la résume, oii le mouvement et la vie aboutissent, où les traits épars de son caractère spécial se précisent et s'accusent plus nettement ". Cet endroit à Venise est la place Saint-Marc, l ous la figurezvous telle qu'elle était au temps de ce fou de Casanova et du président de Brosses? Une succes-

' Carlo Gozzf, Mémoires, chap. wvi, p. 293, cdit. Charpentier. En 1797, au moment où Gozzi livrait ses Mémoires à l'imprimeur après les avoir laissés dormir dix-sept ans, la France tenait tète à l'Europe entière. Gozzi dut être un peu confus de son incrédulité en voyant ces efforts gigantesques « des rêveries philosophiques s . Le 12 mai 1797, les Français débarquaient sur la place Saint-Marc.

- Th. Galtier.

sion de fêtes magnifiques, rappelant les grands souvenirs de l'histoire de Venise ! Un carnaval qui durait six mois! C'est alors qu'il fallait voir cette population déguisée comme pour échapper au sérieux de la viel Quel luxe! quelle fantaisie! et quelle variété ! mais surtout quel enivrement de l'heure qui passe et quelle insouciance du lendemain !

L'inquisiteur d'Etat, le prince de l'Eglise*, le riche, le pauvre, le mari, l'amant, le confesseur et la pénitente ^ se donnaient un peu au diable, ne fut-ce que pour avoir la joie ineffable de revenir à Dieu ». Les courtisanes surtout y venaient folâtrer, a s' étudiant pour mieux séduire à contrefaire les femmes honnêtes " » , de telle sorte qu' « on en trouvait, sous les arcades des Procuraties, autant de couchées que debout^ », ce toutes fort bien mises et fort courues, parce

' a On peut compter ici environ six mois où qui que ce soit ne va autrement qu'en masque, prêtres ou autres, même le nonce et le garde des Capucins. Les curés seraient, dit-on, méconnus de leurs paroissiens, l'archevêque de son clergé, s'ils n'avaient le masque à la main ou sur le nez. s (Ch. de Biiosses, lettre à M. de Blancey, I, p. 214.)

2 Cesare Vecckllio, Op. cit.

3 Ch. DE Brosses.

132 VEXISK.

qu'on ne passait pas pour un honnête homme si l'on

ne se donnait une compagnie de cette sorte ' » .

Il fallait surtout voir la place Saint-Marc aux solennités si émouvantes de la Sensa, délia Sainte et del Redentore, ces fêtes qui soulevaient les populations entières et faisaient sortir des vieux quartiers de Castello et de Canareggio les types counne gardés sous verre de l'antique Venise. C'est ce jour-là que le rôle du doge apparaissait dans tout son éclat le plus fastueux^. Au retour du doge s'ouvrait sur la place Saint-Marc la célèbre fête de l'Ascension, lajîera délia Sensa^ pendant laquelle avait lieu sur la place Saint-Aïarc une sorte d'exposition générale de l'art ^ et de l'industrie.

1 Saint- Didier, Op. cit.

2 li Je ne connais rien de meilleur, dit A. Young, sur la cér<:!monie des épousailles de la mer que la stance de Slieusto-.e où i! compare la vanité des dojes avec les jouissances réelles qu'un ermite des bords de l'Adriatique goûte avec la cara sposa. t

•^ C'est à l'une de ces foires dcUa Senza que fut exposé le groupe de Dédale et Icare, qui commença la réputation de Canova et qu'on voit aujourd'hui au palais Barbarigo, dans la chambre qu'occupa Titien. Philippe Farsetti, le fondateur de la galerie de sculpture où étudiait Canova, courut admirer le cheld'reuvre avec le sénateur vénitien Giovanni Faliero, protecteur du jeune artiste et qui lui avait commandé ses premiers ouvrages (deux corbeilles de fleurs et de fruits, destinées à orner la rampe d'un escalier et (ju'on voit encore au palais Farsetli, et les àcvx

On s'y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté des lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leur zendaletto ou mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fines dentelles nommé bauta ' , s'y donnaient rendez-vous et profitaient largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces derniers jours de folie, considérés comme un festecjcjiamento, une continuation de la fête nuptiale d-i doge de Venise.

Paysans, gentilshommes, docteurs enfarinés de théologie, médecins courbés sous une large perruque, cicisbei, monsignori élégants, moines de tous les ordres, ambassadeurs étrangers -, turcs,

statues Orphée et Eurydice). Ils rencontrèrent le procurateur Victor Pisani, qui avait acheté le groupe. — Gallicioli, dans ses Memorie Vejiete, t. I, lib. I, cap. iiir, fruit de tant d'investigations patientes, et Justine Renier Michel, dans son livre des Fêtes vénitiennes, ont développé les origines de cette foire. Alais pour plus de particularité et d'exactitude, ce sont les Arc/iires des Procnratovi di sopra qu'il faut consulter.

' La baiita est une sorte de domino qui ne laisse riea soupçonner ni des agréments ni des défauts de celui ou de colle qui le porte,

- c Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les uns attirés par le plaisir, les autres par les événements politiques qui préoccupent l'Europe et particulièrement les puissances de l'Italie, on remarquait surtout un grand nombre d'émigrés fran-

iU VEXISE.

grecs, dalmates, levantins de toute espèce, « tout cela, qui y était tout ensemble, à toute heure, rendait la Piazza la plus belle et la plus curieuse place du monde ' » .

Essayons de reconstituer par la pensée cette scène à jamais disparue. Reportons-nous sur la Piazza à l'heure où toute la société de Venise venait étaler la piquante variété de ses costumes et de ses mœurs . Ce sera une excellente occasion d'esquisser en passant les types de ce monde étrange.

Quel ^ est donc ce personnage singulier qui se dandine sur une jambe effilée en chiffonnant son jabot d'un air d'importance?

C'est le comte Lazara dePadoue, Famant avoué de la belle GentUdonna qui marche à côté de lui en tournant Je dos à son mari qui les suit comme unfacchino chargé des gros travaux du ménage;

çais. La révolution de 1789 ne leur semblait qu'une fièvre passagère, et pleins de confiance dans l'avenir, ils s'attendaient d'un jour à l'autre à rentrer en vainqueurs dans leur pays qu'ils avaient quitté comme pour un voyage d'agrément. Ils dépensaient à \ enise le peu d'argent qu'ils avaient encore et leur dernière illusion. )) (ScL'DO.)

' Ch. DE Brosses.

2 Les trois pages qui suivent sont presque textuellement empruntées à Scudo (le Chevalier Sarti) .

ce sont trois personnes de distinction qui vivent en parfaite harmonie. Plus loin voyez- vous ce monsieur long, maigre, attempato, coquettement attifé, donnant le bras à une dame qui est aussi âgée que lui? C'est le frère cadet d'un membre du conseil des Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme qu'il promène ainsi tous les jours avec une rare constance. Il a sacrifié une brillante carrière à cette relation. Ce couple heureux est suivi de trois personnes qui sont dans tout l'éclat de la jeunesse : ce sont deux nouveaux mariés avec le cicisbeo de la signera, qui attend que la lune de miel soit un peu rognée pour prendre possession de sa charge.

Regardez donc ce petit homme rondelet et mignon en habit de fantaisie de couleur jaunâtre, le chapeau sur l'oreille, une fleur à la boutonnière, riant en lui-même, et qui affecte de marcher isolément pour être mieux remarqué? C'est le cavalier Zerbinelli, homme d'esprit, poëte agréable, qui vient de publier un sonnet sur les serins (i canariiii)^ qui a beaucoup de succès. Tenez, il est coudoyé à l'instant par ce gros personnage que vous voyez s'avancer comme un siralunato, !e chapeau

raballu sur les yeux, le cou enfoncé dans les épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau rouge, strappazato, fripé, passé, usé : c'est il signor Strabotto, poë'te classique et rébarbatif fort maltraité par la critique, et qui médite assurément quelque bonne épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux éclats. Cette joyeuse brkjaia est composée d'un évêque qui tient un éventail à la main, d'une cantatrice qui fait fureur au tbéàtre San-Samuele, d'un procurateur de Saint-Marc qui partage avec monsicjnore les faveurs de la prima donna, dont ils sont tous deux éperdument amoureux, et du vieux castrat Grollo, qui donne des conseils à la diva et ramasse les miettes du festin. Ils souperonl ce soir ensemble et ne se quitteront probablement qu'aux premiers rayons du jour.

De grâce, quel est donc ce monsieur qu'on voit là-bas en habit vert à boutons d'or?... Il regarde les femmes d'un air attendri qui pique la curiosité.

Je le crois bien; c'est le plus aimable original Venise, il signor Frangipani, qu'on a sur-

nommé V Innamorato mortOj l'amoureux transi de toutes les femmes, qu'il adore de loin comme les madones en leur baisant délicatement le bout des doigts, comme il dégusterait un sorbet à petite cuillerée. Regardez plutôt cette belle et splendide créature qui s'avance en attirant tous les regards ; c'est la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit somptueusement des dépouilles des grands seigneurs... C'est une femme d'esprit qui parle latin comme le cardinal Bembo et protège les artistes. Sa maison est une véritable académie toujours ouverts aux malheureux et aux poètes siffles qu'elle réchauffe de sa charité. Elle est suivie de près par un groupe de cinq ou six personnes de la plus hante distinction, qui hument la vie comme un verre d'excellent rosoglio et parmi lesquelles se trouve la contessina Zoppi, jolie blonde (|ui rit toujours, comme si on la chatouillait, de ce joli petit rire à coups redoublés qui ressemble au gazouillement d'un oiseau, l'oyez comme elle joue coquettement de son éventail en regardant d'un air moqueur ce gros balourd à la démarche solennelle, aux sourcils hérissés comme les soies d'un porc-épic. C'est un savant en us, grand collecteur de mé-

dailles et de brimborions historiques. Doué de la patience d'un bœuf, et rétif comme un âne, il signor Stentato est le type de ces esprits qui passent leur vie à ramasser des coquilles, et à prouver, à force de citations, de quiproquos et de sproposîti, que les enfants d'Athènes, du temps de Socrate, pleuraient quand on les fouettait ^

Faisons quelques pas au milieu de ces tréteaux de vendeurs d'orviétan, de bateliers, de moines qui prêchent et de marionnettes. Toute cette féerie si animée aura plus de la durée d'un jour, car Pictro Longhi ^ l'a fixée sur la toile.

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