‹ Venise, notes prises dans la bibliothèque d'un vieux VénitienChapitre 7 sur 18 · P. SCUDO · texte numérisé non relu

P. SCUDO

2 a C'est Venise elle-même, dit Ch. Blanc, la Venise du dix-huitième siècle, la Venise de Casanova, de Bernis, de J. J. Rousseau, qui s'est chargée de donner du prix et de l'attrait aux peintures de Pietro Longhi. En observant, ou, pour dire plus juste, en copiant avec bonhomie plutôt qu'avec esprit les mœurs, les usages des Vénitiens de son temps, leur manière de vivre alors si aimable, leurs meubles, leurs habits, leurs travestissements, il s'acquit une popularité sans égale. Son œuvre fut un miroir oîi ils se reconnurent.

OEiœres de P. Longhi à Venise :

Musée Correr : a La Salle du Ridotlo (celle dont Casanova parle

en ses Mémoires). — b Scène de parloir d'un couvent de

Venise au dix-hintième siècle. Ce sont les deux plus grandes

toiles de P. Longhi.

AcADKJiiR, cabinet Contarini : six tableaux : le Devin, le Maître

LE DIX-HUITIEMI': SIÈCLE. J:i9

Avançons. Vous voyez cet homme au costume bigarré des couleurs les plus tranchantes, si bien entouré de spectateurs attentifs? C'est Esculape ambulant qui vend ses drogues. Écoutez-le : c. A votre service, signori! Vites-vous onccpies plus fraîches mousses, lichens et onguents meilleurs contre la rogne des enfants, la gale des hommes et la morve des chevaux?... Per Bacco ! tous vos médecins sont des empoisonneurs ! >

Et cet autre. Que de gestes et d'éclats de voix pour convoquer les auditeurs récalcitrants! « Belles et vertueuses dames! nobles gentilshommes! maîtres bien-aimés (carissimi paroiicini) ! écoutez ! écoutez ! Daignez m'accorder un instant d'attention. Il s'agit des aventures merveilleuses arrivées à un galant chevalier. Je vais vous les raconter telles que je les tiens de son propre domestique, le Dalmante Zaloccubrini. Venez, messieurs, venez, mesdames! ^ Personne ne vient, a Mon héros est un noble chevalier amoureux; écoutez, zentildoneî -^ Peu d'atlen-

de danse, l'Apothicaire, le Tailleur, le Maître de musique, la Toilette. — Salle des séances de l'Académie : Un Philosophe, Santa AIarfa Mater Domim : Adoration des Mages,

JVO VE.MSE.

lion encore, 'c C'est un chevalier chrclien. ^y Voyez, quelques gondoliers s'arrêtent, a C'est un guerrier de l'enise, un héros de Saint-Marc, v Allons, le groupe se forme. « l'ous allez savoir avec quel courage miraculeux notre compatriote triomphe des maléfices d'un nécromancien i-edoutable...'. " Eloignons-nous, carie cercle augmente, et le récit sera long.

Mieux vaudrait peut-être vous conduire au Casino ^, où se réunissent à cette heure les fidèles d'Elisabeth Teotochi Marini, aujourd'hui l'Albrizzi, u belle, sage et raisonnable comme la marquise de Rambouillet î^ . l'ous la verriez entourée de personnages illustres, tous fidèles habitués de son salon, ce foyer du génie, ce coin de feu de la gloire! Puissé-jc vous y conduire un jour! Étrangers et Italiens s'y rencontrent chaque soir. Lally- Tollendal y vient médire contre la Révolution française; le marquis de Maisonfort, a un Français

' Emprunlé à John Moore.

- Au siècle passé, beaucoup de familles riches possédaient, indépendamment de leur palais, un élégant casino près de la place Saint-i\Iarc, pour prendre un instant de repos après la promenade, ou bien encore pour inviter leurs amis à un souper improvisé après le théâlre. (A. Gacciamga.)

de Louis XIV ' " , l'original d'Hancarville, le commandeur Châteauneuf ", le chevalier livant- Denon '^ rehaussent par leur esprit F éclat de ces soirées. On y voit encore souvent Crussol et Polignac, l'élégante marquise Groslier ^ , compagne de leur vie fugitive, l'amie calomniée de Marie- Antoinette, célébrée par l'oltaire et surnommée par Canova '. la Raphaël des fleurs 55 .

Parmi les Italiens illustres habitués de ce salon, il faut surtout nommer Pindemonte, Lauro Ouirini, Cesarotti, Morelli, Canova, François Aglietti, Fabbé Melchior Cesarotti, un génie timide, Fami de cœur d'Ugo Foscolo, le poëte efféminé;

' Isabelle Albrizzi, in Rilralti.

- Châteauneuf faisait rire de lui à Venise par sa manie insupportable de déclamer la tragédie à tout propos. Surpris un jour en train de gesticuler entre deux portes, un passant lui demanda s'il se trouvait indisposé : « Ce n'est rien, répondit-il; je m'agite pour m'inspirer. »

•^ Gentilhomme ordinaire de la chambre de Louis XV et de Louis XVI, persécuté comme aristocrate en France, à Venise comme jacobin. Il emporta avec lui un portrait de l'Albrizzi, œuvre de madame Lebrun, notre grand peintre de poi traits. Revenu en France après la Restauration, il mourut à Paris, et après sa mort, le comte Alocenigo Saranzo acquit le portrait d'Isabelle et l'offrit à son fils.

^ Alorle en 1829, plus qu'octogénaire et aveugle, mais rayonnante d'àme et d'inspiration, et improvisant éloquemment sur l'avenir menaçant de la France.

Georges Bertola, Fr. Franceschini , Quirini, le

chevalier Zuliano.^.

Mais tenez, voici de ce côté, au pied du Campanile, la blonde ^laria Benzoni, l'héroïne de la Biondina in gondoletta, grande enchanteresse des yeux et des cœurs, marchant libre, fière et souriante entre tous les partis adorable d'indulgence, de patience, de tendresse, d'abnégation pour Lambertini, poëte amoureux sans récompense, qui se nourrit de sa propre tendresse, pourvu qu'on lui permette d'assister à la vie de celle qu'il aime !

Voyez-vous là-bas cet homme grand, maigre^ pâle et un peu voûté? Il marche lentement, les mains derrière le dos, en comptant les dalles d'un air sombre. Partout on babille, lui seul ne dit rien : c'est un sicjnor comte ^ , encore plus triste du plaisir des autres que de ses procès ! c'est l'ennemi

^ Portrait de Carlo Gozzi, esquissé par Goldoni. Gozzi s'est ainsi peint lui-même : c Ma stature est grande; je m'en aperçois à la quantité de drap qu'il me faut pour faire un manteau et aux coups nombreux que reçoit mon chapeau quand je passe par les petites portes. J'ai toujours un peu d'embonpoint; je marche d'un air distrait, le nez penché vers la terre, et je ne sais la plupart du temps oii je pose mon pied. ]\Iou visage n'est ni beau ni laid, à ce qu'il me semble. Si l'on m'a vu quelquefois des habits à la mode, c'est la faute de mon tailleur, Joseph Fornace. La

mortel de Goldoni, l'auteur des Drogues de l'amour. Tous le connaissent, car tous l'ont aj3plaudi. \oyez comme il fuit les regards de Tlieodora Ricci, qui se promène au bras du vieil Arlequin Sacchi.

Devant la contessina Zoppi que voici, remarquez ce groupe de femmes charmantes; comme tout dans leurs nobles allures, dans leur maintien sévère et doux, révèle l'aristocratie! l'oyez la piquante patricienne Justine Renier, mariée depuis quatre ans seulement au comte Michieli; elle donne la réplique à son oncle maternel Louis Manini.. . 1 oyez la belle Delfina Trou, femme du procurateur...

Mais je ne puis laisser passer sans vous le faire connaître ce groupe élégant qui s'approche de nous; c'est la cour de la charmante marquise ContarinaBarbarigo, la puissante et admirée Vénitienne qui a vaincu l'empereur Joseph II dans une gracieuse lutte d'esprit et de galanterie. Le procurateur Alvise Pisani, Francesco Pezaro, \icolas

coupe de mes cheveux n'a point varié de l'année 1735 à 1780. quoique le papillon de la mode ait changé plus de cent fois. » (Mémoires, cha. xii.)

Barbarigo, F entourent. Derrière eux marche à pas lents la vénérable patricienne Cornelia Barbare Gritti, appuyée au bras de son fils Francesco, poët'3 comme elle. C'est une vraie bergère d'Arcadie; voyez à ses côtés les jeunes bergers ses fidèles, Félégant abbé don Lio, membre de l'Académie des Granalleschi ' , rllgarotti, Aletastasio, Frugoni , Goldoni... Ce personnage austère et grave qui les salue est l'illustre capitaine Angelo Emo, la dernière gloire militaire de Saint-AIarc.

— Quels sont donc ces deux personnages qui s'abordent là-bas au Broglio avec une « indélébile obséquiosité 5^ ?

— Je l'ignore. Mais c'est un client, si j'en juge

' « Depuis l'année 1740, une joyeuse "académie s'était établie à Venise par un caprice de gens de lettres. Cette académie se vouait au culte du langage pur et de la simplicité , suivait les traces des Ghiabrera, des Redi, desZeni, desManfredi, des Lazarini, sous le nom comique d'académie granallesca (des ineptes); elle déguisait par une contre-vérité sa prétention de ramener la jeunesse au goût des bonnes choses. » (Ch. Gozzi, Memorie inutile, chap. XII.) La frivolité des granalleschi ne devait pas déplaire à la Sérénissime République. Les membres les plus brillants de cette célèbre compagnie étaient les deux frères Gozzi.

Ch. Gozzi faisait la leçon sur l'article du langage à Goldoni, qui valait mieux que lui. La boutique du libraire Paolo Colombani, où se publiaient les Mémoires de la célèbre académie, était le centre des opérations belliqueuses.

à la façon dont il baise la manche à crevés de la Sua Excelletiza qu'il sollicite. L'art des révérences est ici un grand point; « il faut les faire bas, bas; encore n'en fait-on aucun compte si la perruque ne traîne pas à terre d'un bon demipied ' 55 . Ce suppliant ne fait pas les siennes assez basses ; on peut dire de lui u qu'il est duro dl schina, c'est-à-dire qu'il n'a pas encore les reins assez souples ^ » .

\ous avons essayé de repeupler par la pensée cette place Saint-Marc telle qu'elle était vers la seconde moitié du dix-huitième siècle. Mais quel pauvre instrument que la parole ! Cette incompa- / / rable féerie du soir n'est pas chose qu'on puisse enclore dans des mots. Comment rendre présente / à l'esprit toute cette société si voluptueuse, si vivante et si belle? Avec quoi montrer cette multitude de costumes, ces soies froissées, chatoyantes, avec leur infinité de reflets et leur harmonie, ces simarres de satin pourpre, de taffetas bleu clair, ces carnations fraîches et roses, ces visages, ces attitudes... ?

' Cil. DE Brosses, tome I, p. 183.

- Saixt-Didier.

LES VEMTIEiWES.

PATRICIEKXES ET COURTISANES'.

Ce sont toujours les femmes qui caractérisent les mœurs d'une époque, toujours elles qui sont la manifestation la plus livante et la plus vraie de l'état de la société.

A l'enise, au seizième siècle, le témoin et le symbole du temps est la courtisane. Venise en effet n'eut jamais de ces grandes dames intellectuelles comme en possédèrent Ferrare, Rimini, Alantouc; les noms seuls de quelques patriciennes et de ([uelques dogaresses sont parvenus jusqu'à nous ^.

^ D'après les Mémoires des contemporains et d'après les travaux de Pli. Chasles, Feuillet de Gonches, Armand Bascliet, Ch. Yriartc, etc.

^ Ce sont ceux de Catherine Cornaro, de Maria Loredan, de MariettaVeniera, de Marietta Pisani, d'Helena Borozza, de Laura

148 VEXISE.

La feiiiiiie vénitienne ' n'existe point pour la vie sociale au seizième siècle, et l'on ne peut se livrer à son sujet qu'à des conjectures.

Dans tout le reste de l'Europe à cette époque la femme a un rôle : en France, c'est une femme qui est régente et reine; toutes les Valois sont des inspiratrices ou des Mécènes; à chaque pas de notre histoire, on lit le nom d'une femme, génie tutélaire ou génie malfaisant. L'Angleterre a ses héroïnes, l'Espagne a ses d'Eboli; l'Italie a Jeanne d'Arag^n^Ferrare a Lucrèce si savante, si belle, si triomphante. A Venise, la patricienne n'apparaît que dans les fêtes, pompeuse, éclatante, parée pour le plaisir des yeux des princes et des illustres voyageurs qui passent; mais jamais elle ne se révèle par son influence morale ou civilisatrice.

Dès le dix-septième siècle, la situation changera. Mais au seizième, la Reine de l'Adriatique n'a que des courtisanes.

Badoira, de Laura Grimani, de Marina Morosini, de Marina da ]\Iosto, de Lucrezia Priuli, de Lucrezia Trevisani, de Liicrezia Pcsaro, de Gatarina Sacca, de Violente Provana.

^ Gli. Yriarte, la Vie d'un patricien à Venise au seizième siècle, 1 vol. in-S" ; E. Pion (épuisé).

LES VÊXITIEWES. 149

Voici quelques lignes datées de 1574 où la patricienne apparaît dans tout l'éclat de son luxe et de sa beauté. C'est une cérémonie peut-être unique dans les fastes de Venise, et décrite par un témoin oculaire. Il s'agit de la réception de Henri III par la Sérénissime République, à son retour de Pologne.

« Le dimanche, le prince fut convié à une fête donnée dans la salle du Grand Conseil; il s'y rendit avec les ducs, le grand prieur et les seigneurs de sa suite. Deux cents patriciennes de grande beauté, toutes vêtues de blanc et de perles, couvertes de diamants, avaient pris place, adossées aux murs de la salle dont le milieu était resté vide... Le roi s'assit entre le doge, les ducs, les seigneurs et la seigneurie ; tout autour s'étalait cette corbeille de jolies femmes élégantes qui semblaient des chœurs de nymphes et de déesses. Avant de s'asseoir, le bon roi jeta un coup d'oeil sur ce magnifique ensemble, et, suivi d'une petite cour, s'avança vers les dames, qui se levèrent et lui firent la révérence. Sa Alajesté leur rendait également leur salut. Puis peu à peu, deux à deux, groupe par groupe, au son de la musique, elles se mirent

150 VEXISE.

en danse en faisant des passes, chacun venant

passer devant le roi ' . »

Alais c'est là un tableau officiel, et ce n'est point la vie quotidienne; c'est la patricienne en gala, guindée, avec ses brocards d'or aux plis anguleux, sa longue jupe ample et gommée, ses cheveux teints de couleur d'or chère aux Paolo et aux l'ecellio. La femme intime fuit toujours. La pénurie des documents nous prouve, dit Ch. Yriarte, que la vie des femmes d'alors était à vrai dire la vie du harem ou plutôt celle du gynécée, avec la différence des temps, des mœurs et de la religion: Or, encore du temps du sieur de Saint-Didier, les Gentils-Doiines vénitienneSj c'est-à-dire les patriciennes, vivaient entre elles dans leur intérieur, cachées à tous les yeux et menant une si particulière existence « qu'elle tient quelque chose de sauvage * » . « Elles ne se visitent point, dit Saint-Didier, et ne se parlent point lorsqu'elles se rencontrent, si elles ne sont fort grandes amies :

^ Lestée triomphi dalla signoria di Venezia nella venuta di Henrico III , discritte da Rocco Benedetti. Roma, J574, in-8°. (Un bel exemplaire se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris.)

- Saint-Didier.

LES VEXITIEXXES. 13t

<ce qui ne se voit guère qu'entre celles qui forment quelque société particulière, de sorte qu'elles demeurent dans leurs maisons en déshabillé, excepté les jours de festes, et lorsqu'il y a quelque concours à quelqu' église, oii les dames ont coutume de se trouver, du moins celles dont les maris, moins jaloux ou plus honnêtes qu'un grand nombre d'autres très-incommodes, ont la complaisance de laisser aller leurs femmes aux assemblées d'église qui sont pour elles un des grands divertissements dont elles puissent jouir; aussi elles s'y tiennent plus longtemps qu'elles peuvent ; mais il se trouve des nobles qui ne laissent sortir leurs femmes que pour aller à la messe à la plus prochaine église; il y a même des maris qui, ayant quelque sujet d'en estre jaloux, les tiennent sans scrupule les années entières, sans les laisser sorti )• de leurs maisons \ -n

Avant Paris Bordone, Bonifazio, Pordenone, les deux Palma, plus vrais et plus réels, le Carpaccio nous a fait entrevoir une vision rapide de 1 a vie intime naïvement sentie et naïvement expri-

' Saint-Didier.

152 VEXISE.

niée, leccellio nous donne aussi quelque idée des mœurs des patriciennes. On trouve enfin quelques documents sur cette vie étrange dans le recueil des compositions gravées au burin par Henri (jollzius (1560). Xéanmoinsla vie de famille de la patricienne au seizième siècle est peu connue. Mais cette ignorance est spéciale à cette époque ; cent années seront à peine écoulées que par les récits des chroniqueurs et des voyageurs nous saurons tout des femmes de Venise.

Au seizième siècle, les Vénitiennes dont on sait quelque chose sont précisément celles dont on ne voudrait rien savoir : ce sont les courtisanes, Jémmes du demi-monde que le roman, la nouvelle et la tragédie se disputent encore aujourd'hui. C'est Bianca Capello ' , c'est Anzela Zaffelta, Franceschina ^ la divine chanteuse , l'adorable

^ Miclicl de Montaigne dit d'elle dans son Journal : u Cette duchesse est belle à l'opinion italienne : visage agréable et impérieux, le corset gros et de telins à leur souhait. Il (le grand duc) mettait assez d'eau, elle quasi pouint. » Aon loin de Tantale nord du palais ducal, derrière le pont des Soupirs, sur un petit canal obscur, se voit encore le palais de Dianca Gapello.

- L'Arélin, dont elle était la maîtresse, dit que sa « beauté est la dorure qui enveloppe un excellent gâteau de frangipane; la beauté trompeuse des autres femmes n'est que la feuille d'argent

LES VÉXITIEWES. 153

Perina Riccia... Toutes furent les modèles de Titien, de Giorgioue et de Véronèse.

Qu'il y aurait de piquantes pages à écrire sur ces belles pécheresses du seizième siècle dont la beauté, l'esprit et le talent eurent une si grande influence sur les arts î L'école vénitienne ne leur doit-elle pas en effet cetti joyeuseté d'idéal et de couleur qui fait sa gloire?

Les documents certes ne manquent pas à l'histoire des merveilleuses de cette caste. L'Arttin, ce type ignoble que l'Arioste cependant appelait divin, nous révèle dans ses lettres, plus encore que dans ses trop fameux Ragionamentl ^ , à quel degré de fortune, de richesse et de luxe pouvait parvenir la courtisane à l'enise. Saint-Didier nous

qui enveloppe les pilules empoisonnées -n . Voyez sur France?china Ph. Chasles, Etude sur rArétin, p. 33^-336, édit. Amyot. ' Ragionamenli del Zupin divero la vita e gejiealogia di tutte le cortigiane di Roma, chronique licencieuse et satirique en dialogue, et ((ui fit les délices de François !«■■, à qui elle fut dédiée; modèle de tous les livres obscènes des temps modernes. «« A peine ce livre fut-il composé, lu à ses amis, mais non encore imprimé, que l'Arétin, de la même plume, se mil à traduire les Psaumes de la pénitence. i (Pli. Chasles.) La seule traduction de Ragionamentl qui existe est celle publiée chez I . Liseux (1880), six jolis petits vol. de la petite Collection elzevirienne, d'environ 15'J à 200 pages chacun, tirés à 350 exemplaires.

154 VEMSE.

a laissé un livre charmant \ d'une lecture aimable,

rempli de faits précis et d'appréciations justes.

L'éiêque d'Agen, messer Bandello, en ses Novelle^ ^ et Casanova de Seingalt^, nous ont dit sur elles tout ce qui était à dire et peut-être ce qu'il aurait fallu taire ; les cortigiane sont enfin admirablement peintes dans les Confessions de J. J. Rousseau et dans les Lettres écrites d'Italie de Ch. de Brosses.

De nos jours, Armand Baschet, Feuillet de Couches, Ch. Yriarte, se sont faits les historiens "de ce bal masqué en permanence » , de ces blondes filles de Titien et de l éronèse dont la gloire a fait pâlir celle des Phryné, des Laïs, des Aspasie et des Inlperia !

En Europe, il n'y a à cette époque qu'à Venise et à Rome où la courtisane ose étaler au grand jour la vénalité de ses charmes.

1 Saimt-Didier, la Ville et la République de Venise, Paris, Guillaume de Luynes, 1080.

- Bandello, Novelle , Iraduilcs en français par Boaustiian et Bciforêt, 1580, et trad. fr. I. Liseiix, édit. 1880 (petite Golleclion eizevirienne).

^ Mémoires, 8 vol. in-18, Garnicr, iSiO, et autrps éditions antérieures.

LES VEXITIEXXES. 155

Vous connaissez la vie de TArétin. Ph. Cka^les, <en ses belles E Indes sur le seizième siècle, vous a conduit chez lui et montré les Arétines ; on les connaissait sous ce nom dans Tenise : Arctin les a baptisées. Vous les avez vues toutes jeunes et jolies, sémillantes, fringantes et folles : voici la Alarietta, qui a de ^i longs cheveux noirs ; la Chiara, Vénitienne blonde, et la Margarita, donlles traits merveilleusement délicats ont été reproduits par Titien. . . ; sérail sans clôture où les escapades, les querelles, les imbroglios font le plus beau tapage. La célèbre chanteuse Franceschina est un de ses hôtes ; il baise ^ ses belles mains, deux voleuses charmantes qui enlèvent non-seidement la bourse, mais le cœur des gens ' ^ .

Il serait trop long de transcrire ici le récit des aventures ce qui faisaient rire et reverdir -^ longtemps après sa vieillesse impénitente, et qui peignent au vif les mœurs des courtisanes. Dans ses Lettres il aime à s'entourer de ces beaux souvenirs; il raconte aux autres ses exploits... Protecteur universel et providence des toriigiane, il leur confère par ses éloges les dignités et les chevrons 1 L'Arétin.

delà carrière. Il écrit des livres' à leur usagée, en leur enseignant les perfeclionnements de leur profession. 11 écrit à Zaffeta, qui venait s'asseoir entre lui et Titien : c^ Je vous donne la palme parmi toutes celles qui ont mené vie joyeuse. La licence chez vous a le masque de la décence. Qui dépense de l'argent pour vous est persuadé qu'il en gagne. » Qui le croirait? L'Arétin, cette nature robuste el fougueuse, "àme plus grossière que méchante, ei plus capricieuse que noires, composée du soldat et du vagabond, du Zoïle et du Don Juan, du Figaro et du Panurge, éprouva un sentiment sérieux et grave, la passion la plus sentie et la plus malheureuse. Il aima d'un amour platonique Perina Riccia, " grâce spéciale et souffrante, éthérée et presque transparente, prête à s'éclipser comme la flamme qui ondoie plus lumineuse autour d'un flambeau qui va s'éteindre " ^ .

Nous avons dû nous arrêter un instant à cet homme, fils d'un siècle impur, et dont la vie soulève tout un coin de l'histoire des mœurs vénitiennes.

1 Ragionamenti, Lettres à Zufolina et à Zaffeta. ' ï'h. Gh.aslks, Elude sur CArét'm (édit. Amyot).

LES VÉ.VITIEXXES. 157

Ces courtisanes qui tenaient le sceptre étaient une rénovation de l'antiquité grecque ' et romaine. Pourvues de toutes les séductions naturelles et acquises, païennes de cœur, chrétiennes de bouche, elles avaient la fierté de leur liberté sans limite, toujours sûres d'elles : c'était un ordre dans l'Etat^. ce Ceux qui connaissent, disait le sieur de Saint- Uidier, autant Ilome^ que Venise sont en peine de décider en laquelle de ces deux villes il y a plus de courtisanes et plus de libertinage. Pour moi, je suis certain que rien ne peut égaler ce qui se voit à

' V'oy. les Courtisanes grecques, parE. Deschanel, professeur au Collège de France. 1 vol. in-32, collection Hetzel-Lévy, 1859. En Grèce, les principales pépinières de courtisanes étaient Lesl)os, Milet, Corinthe, Ténédos, Abydos et la Lydie, où toutes les fiilcs se prostituaient pour s'amasser une dot.

- « Elles composent un corps vraiment respectable par les bons procédés, t) (CL. de Brosses.)

3 Saint-Didier n'exagérait pas. A cette époque, la débauche régnait partout; mais une fois de plus elle avait fait de Rome sa capitale : elle y comptait une population de quarante mille prêtresses. Les noms en foule reviennent involontairement sur les lèvres : Tirésie, maîtresse du cardinal Riario; Imperia, la fille tl'Imperia; Morosine, Lucrèce Borgia, Rosa Vanosa, Julie Farnèse... Quand on rclitl'histoire, on s'explique ces vers fulminants (lu cardinal Bembo, et qui plus tard devaient être répétés par Luther quittant la Ville éternelle :

l'ivere qui sancte vultis, discedite Roma, Omuia hic esse licent; non licet esse probum !

158 VEXISE.

Venise, tant par la multitude de ces personnes, que par la pleine liberté que chacun y prend sans crainte d'être troublé. Et comme il n'y a point de courtisane tant soit peu raisonnable qui ne se couvre du nom et de la protection de quelque noble vénitien, cela fait qu'elles sont considérées du menu peuple, et qu'on les regarde avec plus d'envie pour leur fortune que d'aversion pour la profession qu'elles exercent. ;'

L'art entourait de son prestige tant de corruption et d'immoralité. En Grèce, c'était l'amour de la beauté physique ^; àl enise, c'était la prostitution toute pure.

Patricienne ou courtisane, la femme n'est qu'une

1 Un critique note le fait suivant : « Une courtisane célèbre par la beauté de sa taille est enceinte : voilà un beau modèle perdu; le peuple est dans la désolation. On appellt; Hippocrate pour la faire avorter; il la fait tomber, elle avorte. Alhènes est dans la joie, le modèle de Vénus est sauvé. » Voilà l'amour de l'art sanctifiant le crime. Voici, plus près de nous, la licence toute pure et sans excuse : Le Régent, dans un de ses petits soupers, fit servir sur la table par deux grands valets une longue poissonnière en vermeil, et lorsque, le moment venu, il leur fît signe d'enlever le couvercle, on vit, au lieu de quelque grand poisson, mais pas plus vêtue qu'il ne l'eût été, une très-belle danseuse de l'Opéra, et, sur son corps d'un blanc de lait, quelques brins de persil, comme sur un turbot.

LES VE.YITIEXXES. 150

belle statue vivante qui se pare. Le côté intellectuel n'existe pas, je veux dire la communion des pensées, l'hymen de l'intelligence, le vrai mariage enfin. Patricienne ou courtisane, la femme donne simplement son corps à Fliomme parce qu'elle n'a pas autre chose à lui donner.

Aussi les contemporains ne parlent-ils que de la façon de se vêtir des Vénitiennes, de leurs talons hauts, de leurs jnpes, de leurs buses, de leurs corsets... du rouge, du blanc, du noir. Nil suh sole novi! L'art de se blondir les cheveux n'est surtout pas oublié. "Voyez-les plantées et prenant racine sur leur balcon tant que rayonne le soleil ! Elles se peignent, elles se mirent, et puis elles se tiennent là trois heures à se sécher la tète ' . . . ;) Cet arte biondeggiante dénoncé p:ir Cesare Veccellio^,

* Le Malitie de Donne, plaquette sans nom d'auteur, fin du seizième siècle. Bibliothèque du marquis Girolamo d'Adda, de ]\Iilan. Rarissime plaquette.

- Cesare Vecckllio, GU hahiti antichi c moderni, etc., imprimé à Venise en 1590, devenu rare aujourd'iuii; de nos jours réédité par A. Firmin Didot. — « A Venise, on est dans l'usage de construire sur les toits des maisons certains édifices carrés en bois, en forme de terrasses découvertes, appelés belvédères, dans lesquels toutes les femmes, ou la plupart du moins, s'efforcent assidûment de rendre leurs cheveux blonds au moyen de

ICO VEMSE.

Pictro Barlclli, Giuseppe Passi, par le pinceau de Carpaccio (au musée Correr), par le burin de Henri (ioUzius (1568), de Giacomo Franco, de Paulus Furnus (1571), a fourni le texte d'un livre curieux et plein d'esprit à AIAI. Feuillet de Conches et Armand Bascliet * . Les Femmes blondes de Venise sont aujourd'hui connues de quiconque s'occupe un peu d'art. Qui n'a vu en effet la belle Lavinia

diverses sortes d'eaux ou de compositions faites exprès; capables de tout supporter pour obtenir ce résultif, elles se livrent à celte occupation pendant les fjrandes ardeurs du soleil. Elles sont assises et se lavent les cheveux avec une petite éponge attachée au bout d'un fuseau. Ces femmes portent un schiavoîietlo, vêtement de soie ou de toile légère, et sur la tète, pour se défendre contre le soleil, un chapeau de paille fine qu'elles appellent solana (tel était en effet le nom technique de cette mode : coiffure à la solana); elles tiennent leur miroir dans une main... r (G. Vec- CKLLio. Voy. t. I, fig. 119.)

1 Armand Baschet, dans un article publié par la Gazette des' Beaux-Arts, n° du 15 janvier 1859, sur \es feimnes blondes, et intitulé : Chronique vénitienne du passé, a relevé le premier dans C. Veccellio cet usage des femmes vénitiennes. Est venu ensuite la même année M. Edouard Fournier iu second volume du Vieux neuf, p. 204; puis Feuillet de Conches in second volume des Causeries d'un curieux, chapitre des coiffures, p. 218- 221. Tous ces travaux enfin ont été complétés dans le spirituel volume : les Femmes blondes seloîi les peintres de l'école de Venise, par deux Vénitiens (Feuillet de Conches et Armand Baschet , 1 vol. in-18, Paris, Aubry, éditeur. C'est ce dernier volume qui nous a fourni le plus pour cette éli:de.

LES VEXITIEXXES. 161

de Titien au Louvre, la femme du tableau de VAstrologne du Giorgione de la galerie Manfrini ' , ou bien cette belle personnification de Venise, aux yeux d'un bleu limpide, rayonnant au plafond de la salle du Grand Conseil dans le palais des doges, par Paul l éronèse ; ou bien encore les belles jeunes femmes de Boniflicio ou du Pordenone, ou V Ariane du Tintoret dans Tanti-salon des Ambassadeurs du palais ducal ?

Les Vénitiennes étaient donc blondes. Ce n'était pas un caprice de la nature, nous venons de le voir, mais bien une mode, une industrie de la légèreté des fennnes : .i Volubill itisegne délia legerezza dowiesca-.^^ Celles qui n'étaient pas blondes s'ét lient rendues telles par arlifîce au seizième siècle. Les peintres vénitiens n'avaient fait que reproduire c? que, de leur temps, on avait incessamment sous les yeux. Ce n'est pas que çà et là il n'apparût à

' Celle femme représente Lucrèce Borgia, an dire de MAL Feuillet de Couches et Armand Baschet. Le tableau, après avoir longtemps décoré la galerie Manfrini, a passé en Angleterre.

- Gherardo Rossi, Costiimi de Veuezia. Les manuscrits de ce Uossi se composent de cent volumes de documents et de quarante costumes {costumi). Déposé à la Bibliothèque Alarciana de Venise.

l'horizon de la beauté quelques femmes blondes. Le blond hardi est même assez commun dans la Lombardie * . Ce blond, on le voit de même poindre à Venise. Voici venir les plus beaux noms vénitiens : Maria Lorédan, Marietta Veniera, Marietta Pisani, Lucrezia Priuli, LucreziaTrevisani, Lucrezia Pesaro, " cygnes blancs, vierges ailées, et qui seraient belles même en paradis^ 5- . Toutes ces beautés étaient des merveilles de la nature chez qui le mensonge de la teinture n'avait rien à faire. Le mensonge n'avait pour objet que de tenter de les égaler. Les blondes naturelles étaient les rarœ

1 Les plus charmantes de toules ces blondes sont : la charmante Béatrix d'Esté, épouse de Louis le More, duc de Milan; la belle Jeanne d'Aragon, immortalisée par le pinceau de Raphaël, et cette Lucrèce Borgia, qu'une poésie trop peu respectueuse de la vraie histoire s'est tant étudiée ù avilir. La mèche de cheveux qu'elle avait envoyée au cardinal Bembo est déposée aujourd'hui à l'Ambrosienne de Milan. Lord Byron la vit et en écrivit à son ami Murray : « Je suis resté cloué sur une boucle de cheveux de la dame, les plus charmants que l'on puisse imaginer... Si je puis par quelque honnête moyen m'en procurer quelques-uns, j'essayerai,.. » Ailleurs le poète avoue qu'd a volé un seul cheveu de cette blonde et belle mèche, et qu'il le garde comme une relique.

2 Xicolo Fraxcd, Dialogo di Marco Nicolo Franco clore si ragiona délie Bellezze. — Alla Eccelentissima Marchesana dalvasto, lettre II. Petit iu-12, 1542.

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aves et trouvaient dès lors plus facile accès dans les cœurs. Toute femme voulut être blonde'. Etre blonde était devenu un art, et ce qui d'abord sous Carpaccio à la fin du quinzième siècle n'était encore qu'un rare caprice de la coquetterie, était devenu plus tard sous Titien et Paul \ éronèse le rêve et le besoin de la généralité des l'énitiennes. Les plus sucrées y passaient, dit A. Baschet.

Mais voulez-vous connaître les recettes de cette curieuse pratique, ouvrez le chapitre qui leur est consacré dans les Femmes blondes d'après les peintres vénitiens, et vous y lirez les procédés indiqués par G. Alarinello '" (/ capilli corne hiondi si facciano) et par L. Fioraventi ^ [Del modo difare hiondi i capilli).

' Lire dans la Presse du 21 mars 1857 quelques lignes sur le blond dans un spirituel feuilleton d'un esprit très-fin et très-français, de Nestor Roqueplan. L'auteur y distingue le blond fulvide, flavescent, fulvastre, rubide, pbœbéen, ambre... Déjà dans l'antiquité le blond élait la couleur favorite des poètes : Horace et Virgile, Catulle, Properce, Tibulle l'ont chantée sur tous les modes. Pande, jmeUa, pamle capillos Jlavos lucentes ut aiinim nitidum, dit l'un d'eux à Lydie.

^ ALarixkllo, gli Ornamenti délie Donne tvald dalle scriture d una reina Grœci, e divisi in 4 libri con due tavole. In Venezia, appresso mdlxh.

^ Leonardo Fiorave.vti, il Compendio de' secveli razionalc

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Enfin Varie biondeggiante retomba dans le domaine de Vénus Meretrix : ce fut luie marque au front et l'affiche de la courtisane, ce L'arte hiondiggiante aforza di tintiire^ dit le Guasco, era eziandio un indizio d'anima lasciva. " De son côté, Rader a écrit : u Matronœ honestiores comam nigram alehant.flavam liipœ. »

II nous resterait à parler du costume des Vénitiennes au seizième siècle, car l'accoutrement est une révélation des mœurs. Alaisil y aurait autant de chapitres à écrire sur \eJazzuolo\ la zenzale, la cappa, les carcans, les dentelles"", les guiuipes, les

iiitorno alla medicina, chiriirgica e alchimia, dell' Ecc° dott. c cai'aliero Marco L. Fioraventi, Venezia, 1675, appresso li Trodolti, in-8o.

' a Le fazzuolo, voile en soie blanche, appelé mouchoir ou fazzuolo très-ample, dont les jeunes Vénitiennes se couvrent le visage et la poitrine. » (Veccellio. Voy. gli Habit/, les fig. 201, 101, 10:i, iOï.)

- Outre C. Veccellio (ioc. cit.), voy. G. Franco, Habiti délie donne venezian», Venise, .aidcx (réédité par F. Ongania, l'intelligent éditeur vénitien, d'après l'original existant au musée Corrcr, en quatre langues : italien, français, allemand, anglais, et reproduction par l'héliotypie. V'enise, 1871, 1 vol. in-4o, 45 planches); — G. Veccellio, Corona délie nobili e virtuose donne, etc. , 1 19 dcsigni (fac-similé de l'édition originale de 1600. V'enise, 1876); — G. Fkavco, Niiora inrentione di diverse mostre cosi di pun.'o iii aère corne di reticelle, 24 designi (édit. fr., fac-similé do l'édi-

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collerettes godroDnées, les perles orientales ', et silices étoffes « de couleur changeante, azur dans la lumière, or dans l'ombre -^ , un chapitre surtout sur lepatin^y cette sorte d'échasse que les patriciennes, les matronœ hofiestîores, dit le Guasco, portaient encore au seizième siècle, et sur mille autres alfi-

tion (le 1596. Venise, 1877) ; — et les œuvres sur le même sujet de Ostaus Jean, PaganMat, Paganino, Scrcna, Burato.

' La perle que les dames de Venise employaient comme orjicment du cou, des bras, des cheveux, et pour laquelle elles dépensaient des sommes énormes, était principalement l'objet de prohibition des Proveditori aile jjouipe , magistrats destinés ù refréner le luxe, institués en 1514. Le décret de ces magistrats devait plutôt s'adresser aux courtisanes qu'aux femmes de qualité. Voyez, d'après l'original du capitulairc des décrets des Proveditori aile pompe, la désignation des objets qui les ont le plus souvent occasionnés, in Soucenirs d'une mission, par A. Baschet, et in les ArcJiices de la Sérénissime République, parie même. Paris, Amyct, cdit. 1857.

- Le musée municipal de Venise en conserve un spécimen d'une hauteur telle que les lois somptuaires l'ont rogné depuis ; celui-ci date de 1590. w Les filles du dernier doge Dominique Contarini, dit Saint-Didier, furent les premières qui s'affranchirent de cette incommode sujétion des patins. Il y en avait de deux pieds de haut, avec lesquels ces dames paraissaient de véritables colosses, ne pouvant mettre un pied deiaut l'autre sans être appuyées sur les épaules de deux femmes de chambre. » Quand Saint-Didier écrivait ces lignes, cet usage était délaissé depuis peu, car il était secrétaire du comte d'Avaux, au temps même où vivait encore le doge Contarini. — Voy. quelques-uns de ces patins représentés/// gli Habiti , de G. Vcccellio.

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qiiets étranges. . . Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet, d'autant plus qu'il faudrait le reprendre au dix-septième et au dix-huitième siècle, car tout change, et la mode comme le reste. Nous dirons seulement qu'au temps du président de Brosses, les l énitiennes avaient renoncé à se blondir depuis longtemps. J. J. Rousseau, qui raconte avec tant de charme dans ses Confessions ^ son entrevue avec la Zulietta, une jeune personne éblouissante, enchanteresse, fort coquettement mise et fort leste, et dont les grands yeux noirs à l'orientale lançaient dans son cœur des traits de feu, bien qu'elle fut brune et qu'il n'eût guère de faiblesse que pour les blondes; Casanova, de Brosses, quia étudié en physiologiste l'espèce sur nature, ne sonnent mol de blondes factices. C'est que depuis longtemps la mode en était passée, dédaignée des courtisanes elles-mêmes. Désormais les l énitiennes savent que respecter la nature, c'est respecter la beauté même ; que l'homme adore la femme à qui Dieu a départi des dons naturels, mais qu'il fléchit le genou devant la brune qui sait rester brune.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. ' Confessions , tome I, V^ partie, livre III, p. 159.

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L'émancipation des dames vénitiennes commence au dix-septième siècle. Dès que la patricienne eut conquis ses franchises, la courtisane put dire que son règne était passé. Lorsque les petits souliers eurent remplacé les hauts patins sur lesquels leur vertu reposait comme sur une hase ferme et solide, les g e fît adonne firent beaucoup de chemin et à petit hruit. Le règne des cicisbei^ commence. On s'explique dès lors ces lignes d'Amelot de la Houssaye : « Quelque indifférence qu'ils aient pour leurs femmes, ils ne laissent pas d'en être fort jaloux, et de les suivre pas à pas dans les promenades du carnaval. Mais les nobles ont beau faire, tout fuis qu'ils sont ou qu'ils croient Testre, on leur en fait bien passer an logis, et il faudroit que le Sénat fist garder les gentildonne vénitiennes s'il vouloit empescher qu'il ne se glissast des nobles de contre-

' Qu'était-ce donc qu'un sigisbée ? Scudo l'a spirituellement et très-exactement défini : a Un amant en perspective que le mari a placé lui-même au fond de la corbeille de noce, comme un gage du bonheur domestique. » « J'ai sous les yeux, dit Feuillet de Couches, un contrat en original qui garantissait à l'épousée le droit de se choisir un sigisbée. Ce genre d'acte était fort commun : l'occupation française en a fait cesser le scandale, d Le sigisbéisme n'a pas encore complètement disparu des mœurs actuelles.

bande. •>^ l'oilà raccusation. l'oici la défense : " On met les filles au couvent dès la tendre enfance, dil Misson, et on conclut leur mariage sans qu'elles le sachent'. 55 Et Amelot de la Houssaye : "Pour ce qui regarde la conduite déréglée des religieuses, c'est un mal nécessaire qu'il faut dissimuler pour ne pas mettre au désespoir tarit de filles que les nobles jettent tous les jours par force dans les couvents où elles ne feraient jamais profession si elles ne s'y trouvaient plus heureuses qu'à la maison de leur père. . . oii elles ne voient que les murailles de leur chambre. » Au couvent du moins elles pouvaient voir leurs amants à la grille. . . Ecoulez plutôt le président de Brosses : " Actuellement que je vous parle, il y a une furieuse brigue entre trois couvents de la ville, pour savoir lequel aura l'avantage de donner une maîtresse au nouveau nonce qui vient d'arriver. En vérité, ce serait du côté des religieuses que je me tournerais le plus volontiers si j'avais un long séjour à faire ici. Toutes celles que j'ai vues à la messe, au travers de la grille, causer tant qu'elle durait et rire ensemble,

Voyage en Italie, t. I, p. 232.

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m'ont paru jolies au possible, et mises de manière à bien faire valoir leur beauté ^ EJles ont une petite coiffure charmante, un habit simple, mais bien entendu, presque toujours blanc, qui leur découvre les épaules et la gorge "^, ni plus ni moins que les habits à la romaine de nos comédiennes. ??

Ce qu'on vient de lire du pétillant président de Brosses pourrait inspirer quelque défiance à plus d'un lecteur. Evoquons dans la question un autre personnage, le sieur de Samt-Didier. Ouvrez les pages 307 et 318 du livre la Ville et la République de Venise, et vous remarquerez, comme il l'affirme sans broncher, que sur trente-quatre à trente-cinq monastères existant à Venise dans ce temps-là, il y en avait plus de la moitié qui vivaient aussi religieusement qu'en nulle ville du monde ; et entre les autres maisons de nonnains dont la règle n'obligeait pas à mener une vie entièrement retirée, il en était sept ou huit où l'on ne recevait point de religieuses

' Saint-Didier assure qu'il a vu des religieuses a vestues en hommes avec un bouquet de plumes au chapeau et faire la révérence de bonne grâce n .

~ « C'était d'ailleurs un acte d'humilité, dit A. Houssaye ; elles abandonnaient sans doute aux pauvres l'étoffe supprimée au corsage. B

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qu'elles ne fussent nobles v énitiennes. Or ce sont ces gentildonne, ces nonnettes, qui faisaient à elles seules, au dire de Saint-Didier, plus de bruit que toutes les autres ensemble. «Pendant le carnaval, les parloirs sont le rendez-vous des masques ; plus ils sont bouffons et ridicules, mieux ils sont reçus. Les jeunes gentilshommes font des parties pour se déguiser le plus extravagamment qu'ils peuvent, et vont de couvent en couvent divertir les religieuses par mille contes plaisants, -^i

On peut voir au musée Correr un tableau du vrai peintre des fêtes masquées au dix-huitième siècle, de Petro Longhi ' , un peintre de mœurs alors très à la mode et assez inconnu de nos jours, fin, spirituel, et caractéristique comme Gavarni. Ce tableau représente un de ces parloirs de couvent où les nonnes étaient visitées par les seigneurs et les grandes dames de leur famille ou de leur

1 La collection des toiles de Longhi, qui est au musée Correr de Venise, est des plus précieuses et des plus complètes. On peut assimiler le rôle de ce peintre à Venise à celui qu'ont rempli dans notre école française tous ces artistes de seconde main, à la résurrection desquels MM. de Concourt ont exercé leur patience de chercheurs et leur verve d'écrivains : les Fragonard, les Detroy, les Moreau, les Saint-Aubin, les Laurence, les Debrecourt, etc. (Ch. Yriarte.)

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amitié. Ici on leur donne à travers les grilles le spectacle des marionnettes. Pendant ce temps un pauvre diable de mandataire de Polichinelle fait le tour du cercle des seigneurs pour recevoir leur obole. Cette scène de parloir est peinte comme Grosley ^ Fa décrite : " Quatre cents voix ou instruments choisis parmi les virtuoses de l'Italie, qui accourent à l'enise pour cette fête (la fête patronale), remplissaient l'orchestre, dirigé parle fameux Sassone. Cet orchestre, appliqué au revers du portail, en face de l'autel, était élevé du sol d'environ douze pieds, et distribué en compartiments enjolivés avec goût, ainsi que les colonnes qui portaient toute la machine, par des rubans, des guirlandes et de la toile bouillonnée. L'église était garnie de plusieurs rangs de chaises qui tournaient le dos à l'autel, et qui conservèrent cette singulière position même pendant la grand'messe, dont la durée fut de cinq mortelles heures, aussi chaudes qu'il était possible de les avoir à Venise dans le mois d'août. Les religieuses, toutes gentilles

^ tt Qu'on lise lu description de l'écrivain français, dit Ch. Blanc, ou que l'on regarde le tableau du peintre vénitien, l'impression sera la même, s

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dames, allaient et venaient à deux grandes grilles que sépare l'autel, y faisaient la conversation, et y distribuaient des rafraîchissements à des cavaliers et des abbés qui, tous, l'éventail à la main, étaient en cercle à l'une et l'autre grille. Le célébrant et ses assistants presque toujours assis, et ayant pour coup d'œil le dos de toute l'assemblée, suaient, s'essuyaient, et paraissaient attendre le dîner avec la plus vive impatience. >' L'Italie catholique, a dit un critique illustre ' , était arrivée là non par la faute du catlîohcisme, mais par celle des mœurs.

Pour épuiser l'article du sexe féminin, il faut ici dire quelques mots des courtisanes. Laissons lu parole au pétulant et spirituel président de Brosses : a Elles composent un corps vraiment respectable par les bons procédés. Il ne faut pas croire encore, comme on le dit, que le nombre en soit si grand que l'on marche dessus; cela n'a lieu que pendant le temps du carnaval, où l'on trouve sous les arcades des Procuraties autant de femmes couchées que debout; hors delà, leur nombre ne s'étend pas à plus du double de ce qu'il y en a à Paris ; mais aussi

' Ph. Ghasles.

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elles soiil fort employées. Tous les jours régulièrement, à vingt-quatre ou vingt-quatre heures et demie au plus tard, toutes sont occupées. Tant pis pour ceiLx qui viennent trop tard. A la différence de celles de Paris, toutes sont d'une douceur d'esprit et d'une politesse charmantes. Quoi que vous leur demandiez, la réponse est toujours : Sarà servito, sono a suoi commandi (car il est de la civilité de ne jamais parler aux gens qu'à la troisième personne). A la vérité, vu la réputation don telles jouissent, les demandes qu'on leur fait habituellement sont fort bornées ; cependant j'en trouvai l'autre jour une si jolie qu'xxx.... Le moyen de ne pas s'y fier! elle me répondait des conséquences per la heatissima madonna di Loreto. ^' Il y en avait qui menaient vraiment un train de princesse. Relire à ce sujet la curieuse aventure de Ch. de Brosses. » Les nobles, nous dit-il, en font grand usage. Au surplus, ne croyez pas que malgré la fidélité dont elles se piquent pour leurs tenants, elles soient inaccessibles. Ce scrupule ne dure jamais plus de cinq jours de la semaine ; leurs amants mêmes leur laissent presque toujours toute liberté le vendredi, parce qu'elles font leurs dévotions, et le samedi, parce

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qu'elles ont affaire aux Pregadi * . . . r^ De Brosses nous dit bien que " la Sérénissime République ■ venait de faire main basse sur près de cinq cents courtiers d'amour qui, abusant de leur ministère public, s'en allaient offrir à tous venants, sur la place Saint-Marc, madame la procuratesse celle-ci, ou madame la chevalière celle-là; de sorte qu'il arrivait quelquefois à un mari de s'entendre proposer sa femme 5) ; mais il ne dit pas qu'il circulait mieux encore que de tels courtiers, des catalogues '" et répertoires imprimés sous la forme la plus recommandabie.

Nous avons parlé longuement des courtisanes vénitiennes, non pour satisfaire une curiosité libertine, mais parce que tout ce qui touche à Fliistoire de l'humanité mérite qu'on s'y arrête. En un mot,

1 Tome I, lettre XIV, à M. de Blancey, 14 août 1739.

2 Témoin celui-ci entre autres, auquel il serait difficile de reprocher le manque de lucidité et de précision : Qiiesto si è il catalogo de tutti le jyrincipale e jjiu honorate corticjiane de Venetia, il nome loro, et il nome délie loro pieze e le stantie ove loro habitano et di jnu ancor vi narra la contratti ove sono sone le loro stantie, et etiam il numéro de li dinari che hanno da pagar quelli gentilhuomini et altre che desidcrano intrar nella sua çratia. Ce genre de livre est devenu de toute rareté, disent Feuillet de Conches et Armand Baschet , auxquels nous l'empruntons.

LES VEXITIEXXES. 175

liotre pensée est celle que le peuple romain saluait de ses applaudissements dans ce beau vers de Téreuce :

Homo suin, hiimani îii/iil a me alienum puto. K Je suis homme, rien d'humain ne m'est étranger, s

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