‹ Venise, notes prises dans la bibliothèque d'un vieux VénitienChapitre 8 sur 18 · CARACTERE GEXERAL DE LA PEINTURE VENITIENNE · texte numérisé non relu

CARACTERE GEXERAL DE LA PEINTURE VENITIENNE

Bien que les origines de la peinture vénitienne se perdent dans les obscurités du moyen âge, dit Ch. Blanc, on peut dire en réalité qu'elle n'est pas antérieure au quinzième siècle et ne commence guère qu'aux Vivarini... C'est de Florence et de l'Allemagne que vinrent à Venise les premiers souffles de la Renaissance (Giotto de Padoue, Gentile da Fabriano '.)

1 Tous les critiques ne sont pas d'accord sur ce point. Plusieurs affirment que même avant Cimabuë Venise était déjà en possession des qualités que prodiguèrent plus tard Titien, Tintoret, P. Véronèse ; qu'il n'y faut point chercher l'influence de Giotto.

178 VEXISE.

« Originaire de l'Asie, la race des Véiiètes en avait rapporté le sentiment de la couleur, V amour du faste et le goût des légendes, ou si Fou veut, la prédominance de V imagination. Ces trois choses distingueront l'école vénitienne de toutes les autres écoles de l'Italie. L'école de Venise a cela de particulier que, bien qu'elle se compose de peintres presque tous étrangers à Venise, elle n'en a pas moins un caractère uniforme très -prononcé, très-facile à reconnaître. La ville des doges est sous ce rapport comme la ville des papes. Elle n'a pas produit les grands artistes qui l'ont illustrée, mais elle a eu la force de s'assimiler leur génie et de les rendre siens.

ce Rome n'a vu naître dans ses murs qu'un seul peintre fameux, J. Romain; de même Venise n'en a enfanté que deux, Jean Bellin et Tintoret. Tous les autres appartiennent par leur naissance à des pays plus ou moins éloignés de Venise. Alais il faut convenir que Venise leur a imprimé à tous une physionomie vénitienne. ))

Nationalité, tel est en effet le caractère de l'école vénitienne. Mais quels sont les traits saillants de cet esprit national qui l'inspire ? " La

LA PEIXTURE VEXITIEXNE. 179

grâce, Félégance, la morbidesse des formes et du langage, le goût du plaisir, du mouvement et de la vie, non de la vie qui se concentre dans les profondeurs de l'âme, qui s'épure par la méditation, et s'efforce d'atteindre les hauteurs de l'idéal; mais de la vie qui s'épanche au dehors, qui recherche l'éclat, la joie, la lumière, et se complète au sein de la nature et de la sociabilité. Point de fortes douleurs, pas de grandes tristesses, mais de la grandeur, du faste, de la sensualité, un brio étonnant, une harmonie qui enchante, les contrastes dramatiques de la passion et de la couleur, la couleur enfin qui sert à rendre tous ces effets : telles sont les propriétés reconnues de l'école vénitienne depuis les Bellini jusqu'à Tiepoletto '. n

L'inspiration de la couleur, qui caractérise les peintres vénitiens, le sentiment du clair-obscur et de la perspective, la partie magique de l'art, n'ont jamais été et rie seront jamais mieux expliqués que

dans ces lignes de l'Arétin au Titien : ce Je

croise mes bras, je les pose sur la corniche de ma fenêtre. La poitrine et le corps presque en dehors, je regarde un beau spectacle, cher compère !

* Sgudo.

180 VEXISE.

a Des nacelles sans nombre, chargées d'orangers et deléniliens, voguent vers le Grand Canal; cette eau dont l'aspect réjouit tous ceux qui la sillonnent, semble se réjouir à son tour de porter une foule inaccoutumée. . . On applaudit, on s'écrie ; chacun en allant à ses affaires jette un coup d'œil et donne un battement de main. Moi, que la fièvre tourmente et fatigue, je lève les yeux au ciel î

u Depuis le jour oii Dieu l'a créé, jamais ce ciel ne fut orné de si belles couleurs et de si belles lumières! Un ciel à faire envie aux artistes, à ceux qui te portent envie, compère ! Les maisons do pierre semblent palais de féerie ; ici la clarté resplendit pure et vive; plus loin elle paraît vague et éteinte. Sous l'ombre errante des nuages chargés de vapeurs denses, les édifices prennent mille apparences merveilleuses ; à droite un palais se perd tout entier et se noie dans une teinte d'ébène obscure, à gauche les marbres rayonnent et étincellent, comme si le foyer solaire avait quitté le firmament ; dans le fond, un vermillon plus doux colore les toitures! Miraculeux coups de pinceau! Xalure,^ maîtresse des maîtres ! Comme les palais se découpent sous un ciel d'azur! Quels clairs-obscurs !

LA PEIXTLRE VÉMTIEXNE. 181

Quelles ombres transparentes ! Quelles saillies puissantes! Quelles teintes sombres! Je sais que votre pinceau, Titien, est le rival de la nature, et son fils bien-aimé; aussi m'écriai-je par trois fois : Titien ! Titien ! où êtes-vous ? 55

Cette lettre à la Diderot méritait qu'on s'y arrêtât : elle montre quelle a pu et dû être l'influence de l'Arétin sur Titien et sur toute l'école vénitienne de son temps. Cette influence doit certainement figurer au premier rang, avec d'autres causes générales, non plus puissantes, parmi celles qui expliquent le côté sensuel de la peinture vénitienne.

« Comme tout ce qu'il y a de grand et de beau, dit L. Davesiès de Pontes, les mérites relatifs de l'école vénitienne ont soulevé des discussions interminables. Ceux qui ont voué à l'antiquité un culte aveugle, et qui prennent pour point de départ les modèles que la Grèce et Rome nous ont légués, accusent cette école de négliger la sévérité des lignes et l'éclat des tons. Ils lui reprochent ses perfections mêmes, et se détournent, comme le Poussin, de peur de se laisser séduire par les attraits qu'ils ne veulent pas reconnaître. Des esprits

1«2! VEMSE.

moins exclusifs, au contraire, charmés par Ja vérité du mouvement, par la jeunesse d'imagination, et surtout par ce coloris riche et éblouissant qu'on ne trouve nulle part ailleurs, regardent cette école comme l'expression suprême de la grâce et de l'harmonie. Comment concilier des principes et des tendances tellement opposés ? Il n'y a d'autre moyen que de se rappeler qu'il n'existe pas de type unique de la beauté... Assurément, sous le rapport de la science rigoureuse du dessin et de la hardiesse de la conception, on ne saurait mettre sur la même ligne que Michel-Ange les peintres les plus célèbres de l'école vénitienne. Pour ]a pureté du trait, pour la grâce et la délicatesse, ils sont inférieurs à Raphaël et à Léonard de Vinci. En général, ils s'attachent plus à rendre les contours flottants, chatoyants, tels que les font paraître le jeu des ombres et de la lumière ou les hasards de lîl pose, que les aspérités ou les saillies anguleuses du corps humain. Ils ne le dépouillent pas, comme Buonarotti, de son enveloppe lumineuse et ondoyante, pour en saisir les lignes. Ils ne cherchent pas à le réduire à ses éléments les plus purs.' Mais il sont tellement maîtres du clair-obscur, ils

LA PEIVTURE VEXITIEWE. 183

ont atteint une perfection si rare du modelé et du relief, qu'on saurait à peine leur souhaiter un plus grand savoir, une manière plus sévère. C'est la vraisemblance merveilleuse des personnages et des accessoires, c'est l'air palpable qui semble circuler autour d'eux, c'est cette atmosphère lumineuse qui îes entoure, c'est ce coloris si splendide et si doux, qui font la gloire de l'école vénitienne'. ^5 Mais c'est aussi l'exagération dont on l'accuse : on dirait un marchand qui étale ses étoffes et cherche à séduire les yeux par l'éclat des couleurs et l'élégance du sujet, ce qui faisait dire à Léopold Robert : " Les Vénitiens ont abusé des beaux ions, car ils ont tout sacrifié à un mérite qui est en somme secondaire. Aussi leurs tableaux ne peuvent-ils soutenir un examen sévère, parce qu'il n'y a aucune profondeur. Tous ces tableaux de Tintoret, de Palnia, de Bassan, et même un grand nombre de Paul Véronèse, sont beaucoup trop forts en décoi ation. A cet égard, je n'aime pas l'école vénitienne de cette époque. Leurs prédécesseurs étaient bien plus remarquables : les Bellini, k's

* D.4VESIÈS DE PoxTÈs , Etiulcj sKv 1(1 peinture vénitienne, 1 vol. in-18, Lévy, 1867, p. 110-118,

184 VEMSE.

Giorgione, les Pordenone et Titien ont plus de retenu... ^ Déjà au dix-septième siècle cet excès de décoration avait frappé l'auteur de V Esprit des lois. Montesquieu comparait Raphaël à Virgile et les peintres vénitiens à Lucain : u \ irgile, disait-il, plus naturel, frappe d'abord moins pour frapper ensuite plus ; Lucain frappe d'abord plus pour frapper ensuite moins. « On ne peut mieux, en peu de mots, caractériser l'école vénitienne.

De nos jours, un écrivain dont l'esprit a de l'élévation et de la justesse, Coindet, avec non moins de raison a dit que l'école vénitienne est à l'école de Raphaël ce que l'éloquence moderne est à l'éloquence du dix-huitième siècle, en prenant pour exemple Chateaubriand et Lamartine : " La parole a plus d'éclat que ne le comporte la pensée; les rapprochements ingénieux, les antithèses, les paradoxes, les mots sonores, l'harmonie du style éblouissent l'esprit comme ces miroirs que fait briller au soleil Foiseleur qui aveugle sa proie, mais ne l'attire pas. . . 11 faut excepter de cette comparaison le Titien, pour qui le procédé n'a pas été un but, mais simplement un moyen, comme

Page 1