A' E XI S E
sèment conservés. Avec le palais des Doges ou palais ducal, nous voyons le tvpe de la véritable architecture vénitienne, gothique ou italo-arabe. Sa fondation remonte à l'an 800. mais cinq fois le palais fut reconstruit. C'est le doge A. Participazio qui en commença l'édification; le monument ne présentait nullement l'aspect actuel et était entouré de tours et de ponts-levis. D'après les archéologues, il ne resterait de ce premier édifice
Palais des Doges.
que les bas-reliefs de porphyre de la porte délia Carta, lieu où dut s'élever une des tours. Il y en avait une autre du côté du pont délia Paglia, et une troisième tour s'élevait à l'angle de la Piazetta, où est le haut-relief représentant Adam et Eve.
La porte du palais a toujours existé où elle est actuellement, c'està-dire la Porta délia Carta, ainsi nommée, parce que des secrétaires écrivaient dans le vestibule situé en avant de l'escalier des Géants qui commande cette porte. (En italien, carta signifie papier.)
L'appartement du doge occupa toujours l'aile orientale du palais; or il advint qu'un jour de l'année 976, les Vénitiens formèrent un complot
L'AKCII [TECTURE
contre Candiano IV, tyran de Venise. Au jour fixé, et après entente avec les conspirateurs, Pietro Orsolo, qui habitait vis-à-vis du doge, mit le feu à sa propre maison par un vent favorable afin d'incendier les appartements du doge et de le contraindre à la fuite. En effet, Candiano quitta le palais et fut tué avec son enfant. Cet incendie détruisit les toitures du palais , une partie de l'église de Saint-Marc et plus de 300 maisons en bois.
En 1105, le palais fut encore atteint par le feu. Le doge Pietro Gradenigo commença en 1301 la construction de l'aile orientale ainsi que l'aile méridionale en 1309. Le grand balcon fut exécuté en 1404, mais Tommaso Mocenigo proposa la démolition du vieux palais.
Le nouveau bâtiment fut commencé en 1424 sous le doge Foscari.
Les architectes de l'aile méridionale furent Pietro Baseggio et Filippo Calendario, lequel fut
condamné à mort comme complice du doge Marino Ealieri. L'aile occidentale est l'œuvre de Buono et de ses fils, auxquels est due la porte
Porte délia Carta, au palais des D
délia Carta en 1477, et où travaillèrent aussi Piet. Lombardo en 1499 et Ant. Scarpagnino (1550). En 1577, deux ailes furent de nouveau consumées par le feu ; ce fut alors qu'un conseil de dix architectes fut réuni et Antonio da Ponte proposa de restaurer le palais sans toucher à la base, ce qu'il exécuta en peu de temps.
La galerie basse de la façade a trente-six colonnes massives sans base et les chapiteaux qui les surmontent sont tous d'une composition différente et où des animaux, des figures et des feuillages s'enlacent gracieusement avec la plus grande variété. Aux angles du palais, les piliers sont surmontés de hauts-reliefs dont nous parlerons plus loin. La colonnade supérieure, d'une parfaite élégance, se compose de soixante et onze colonnes surmontées d'oo-ives et de rosaces. C'est entre la neuvième et la dixième colonne, à partir du portail, que les sentences de mort étaient prononcées. Audessus de cette seconde colonnade s'étend un mur percé de larges baies et dont le revêtement est composé de plaques de marbre rouge et blanc disposées en carrés et diagonalement placées ; sur le faîte court un crénelage arabe que nous retrouvons dans plusieurs autres constructions vénitiennes ; des clochetons de marbre blanc sont placés aux angles. Parmi les larges fenêtres, deux sont monumentales avec balcon, l'une s'ouvre sur la Piazetta, l'autre sur le canal Saint-Marc ; cette dernière fut construite par les Massegne et ornée de statues dues au ciseau de Pietro da Solo et de Al. Vittoria.
Actuellement, le palais forme un vaste quadrilatère ayant une cour intérieure du plus brillant effet, et dont les façades monumentales sont de Ant. Rizzo, auteur de l'escalier des Géants et de la façade extérieure du côté du pont des Soupirs.
Autant l'extérieur du palais est élégant et sobre dans les détails, tout en présentant une puissante allure, autant l'intérieur est surchargé d'ornements et de plafonds aux lignes tourmentées, d'une trop pesante richesse ; œuvres exécutées aux xvie et xviT siècles. Pour glorifier Venise, il fallut que le palais ducal, siège du gouvernement resplendît d'or et de couleur et fût digne de l'opulente République. Aussi la visite du palais est-elle pénible : la prodigalité d'une si débordante magnificence, lasse l'esprit et fatigue les yeux. Du reste on trouve peu de variété dans l'ensemble décoratif des salles qui, immenses ou petites, sont assez semblables. Seuls, quelques stucs blancs qui décorent des petits plafonds, apportent une note plus gaie. Les grandes salles manquent de distinction, et loin d'avoir un air de fête, ou tout au moins de l'élégance, sont sombres et majestueuses. C'est là, en effet, que les doges aux mines rébarbatives
L'ARCHITECTURE
et les fiers patriciens se montrèrent des maîtres inflexibles ; les parois historiées semblent garder encore le souvenir de tant de passions politiques réprimées dans le sang.
Quant aux peintures, elles offrent d'étranges voisinages : le Christ, la Vierge, les dieux de l'Olympe, Venise divinisée, les Vertus chrétiennes
Cour du palais des Doges.
figurées. Le Christ et saint Marc ne suffisaient plus à protéger Venis Neptune, Mars et Vénus la couvrirent encore de leur puissante égide. Chrétienne et païenne ! Étrange amalgame, engendré par la crainte et l'orgueil.
Quoique nous suivions l'ordre chronologique, nous devons nous attarder au palais des Doges, et empiéter sur les siècles suivants, pour connaître le développement fastueux du palais ducal.
Après avoir franchi l'escalier des Géants sur les marches duquel fut décapité le doge Falieri, et qui est flanqué de deux statues colossale^ de Mars et de Neptune, on pénètre dans le palais par la S cala J'Oro construite par Sansovino en 1 556-1 558, décorée de statues d'Al. Vittoria, de peintures de Francesco et de quatre statues d'Atlas. d'Hercule.
de la Charité et de l'Abondance, dues à Tiziano Aspetti et à Segalino. Le vestibule est orné de peintures du Tintoret et des portraits des procurateurs de Saint-Marc.
A la suite, c'est la Salle des quatre Portes, exécutée d'après les dessins de Palladio et ornée de stucs de Sansovino et de Bombarda. Dans cette salle se trouve une œuvre du Titien représentant la Foi, saint Marc
Musée Correr. ancien fondaco dei Turchi.
et le doge Ant. Grimani, ainsi qu'une peinture de Giovanni Contarini : la nouvelle conquête de Vérone, en 1439. Du même peintre : le doge Marius Grimani présenté à la Vierge par les saints. Le tableau historique le plus important est celui de Ant. Vincentino représentant Henri III de France reçu par le doge. Dans un autre panneau, ce sont les ambassadeurs de Nuremberg qui demandent copie de la loi pupillaire vénitienne (1506), par Carlo et Gabriele Caliari, parents de Véronèse.
Le plafond, délicieux de fraîcheur avec ses stucs, est enrichi de peintures du Tintoret, sauf deux caissons, et offre des allégories où la mythologie symbolique divinise les vertus de Venise. Ainsi Jupiter donne à Venise l'empire des mers et Junon les emblèmes de l'autorité. De plus petits sujets représentent les contrées soumises à la République : telles
I/ARCII ETECTUR E
Vérone, Brescia, l'Istrie, le Frioul, Altino. Enfin, une belle composition de Tiepolo consacre le mariage de Neptune et de Venise Les plus séduisantes compositions sont celles de Venise libre et de Junon entourée de nymphes.
La salle suivante est Y Anticollège, lieu où les ambassadeurs attendaient audience. Les peintures qui le décorent sont assez connues; ainsi
Palais Lorcdan.
l'enlèvement d'Europe, par P. Véronèse ; le retour de Jacob à Chanaan. par Jacopo Bassano et quatre sujets par le Tintoret, dont le plus parfait est le mariage d'Ariane et de Bacchus. La cheminée est de Scamozzi. et le plafond, enjolivé de stucs dus à Vittoria et à Bombarda, a en son milieu une Vénus sur un trône, par Véronèse.
Nous pénétrons ensuite dans la salle du Collège où se réunissait la Signoria composée de seize savi, de six conseillers et de trois chefs de la Quarantie criminelle. Un trône et des bancs, surélevés de quelques marches, occupent le fond de la salle sur le mur duquel est peint le tableau
allégorique de la victoire de Lépante, œuvre de Véronèse : les autres compositions sont du Tintoret et de Carlo Caliari. Le plafond, comme tous ceux des grandes salles du palais ducal, est d'une ornementation excessive avec surcharge de reliefs. Il a été dessiné par Antonio da Ponte et peint par Paul Véronèse. Comme à l'ordinaire, ce sont des allégories dans le
La Cà d'Oro.
goût de l'époque : la Justice, la Paix, la Foi, la République, Venise, Mars, Neptune, etc.
La porte latérale conduit à la salle du Sénat ou Del Pregadi. Cette salle, construite en 1301 etrestaurée en 1574, servait au Grand Conseil. Elle est d'une superbe tenue et ressemble à la salle du Collège, mais est beaucoup plus grande. Encore ici, la décoration rappelle les prouesses vénitiennes agrémentées d'allégories par le Tintoret et Palma le jeune. Le tableau le plus apprécié est celui où le doge Pasquale Cigogna, représenté devant le Christ avec saint Marc, la Foi et la Justice, accueille l'île de Candie figurée dans les traits d'une jeune femme. Quant au plafond en bois sculpté et exécuté par Cristoforo Sorte, il possède une grande peinture du Tintoret : Venise reine des mers recevant les
L'ARCHIÏECTUR E
hommages des divinités marines. D'autres sujets sont dus aux peintres Girolamo Gambarato, l'Aliense et Dolabella.
Les pièces voisines sont la chapelle et VA ntichiesetta^ ornées de peintures par Giorgione , Bonifacio Veneziano, Seb. Kizzi, le Tintoret. Véronèse et plusieurs autres.
Palais Foscari.
Une salle importante est celle du Conseil des Dix qui jugeait les faux monnayeurs, les traîtres, les accusés de mauvaises mœurs ; il s'occupait aussi des cérémonies publiques et de la conservation des lanternes du palais ducal. Encore ici, peintures décoratives dues à Marco Vecellio, Bassano et l'Aliense. Le plafond, dessiné par Daniel Barbaro, avait des compositions de Véronèse, maintenant remplacées par des copi -
C'est encore la Salle de la Boussolle, au plafond de Véronèse, dont la partie centrale a été transportée à Paris en 1797. La cheminée, dessinée par Sansovino, a été sculptée par I )anese Cattaneo et Pietro da Solo.
La salle dei Capi, la dernière de cette série, a des peintures de Vinc, Catena et de Bonifacio Veneziano. Le plafond est de Bozzato, Zelotti et Véronèse.
A l'étage supérieur, nous pénétrons dans la salle la plus vaste du palais où se réunissait le Conseil majeur, réunion souveraine composée de tous les nobles inscrits au livre d'or.
Santa Maria dei Frari (Abside).
Le fond de cette salle, au-dessus du trône, est décoré de la plus large toile connue : le Paradis par le Tintoret (vingt-cinq mètres cinquante-cinq de long sur dix mètres de haut). Tout le pourtour de la salle est tapissé de peintures historiques dont plusieurs méritent d'être citées; ainsi le pape donnant au doge l'estoc au moment de l'embarquement, par Bassano. curieuse composition qui représente les abords du palais ducal : la bataille de Piramo par le Tintoret, où se voient de nombreuses galères armées. Les autres sujets sont dus à Véronèse, Palma, Fiammingo, Gambarato.
L'ARC II [TECTURE
et glorifient les entreprises du doge Knrico Dandolo contre l'empire d'Orient. Dans les frises placées autour de la salle, soixante-seize médaillons peints par le Tintoret et ses élèves, représentent les doges depuis le IXe siècle. Un seul portrait manque, celui de .Mari no Ialieri, doge coupable de haute trahison et décapité en 1355, selon la coutume au haut de l'escalier des Géants. A la place libre on lit cette inscription : Hic est
Santa Maria dei Frari (Intérieur).
locits Marini Falethri decapitati pro criminibus. Son portrait avait subsisté dans cette salle jusqu'en 1366 avec l'inscription : Temeritatis meae poenas lui. Ce doge fut enterré la tète entre les jambe-.
Le plafond, dessiné par Cristoforo Sorte, est le plus riche du palais et possède le chef-d'œuvre de Véronèse : Venise couronnée par la Gloire, entourée de la Renommée, de la Paix, de l'Abondance et des G rare-. Le reste de la décoration est dû aux meilleurs artistes de la fin du xvic siècle. Le Tintoret y est surtout représente par l'œuvre importante : Venise couronnée par la Victoire.
Reste à citer la salle dello Scrutino, réservée à l'élection des doges
et dont le morceau principal de peinture est le tableau de Palma le jeune. Dans le fond se trouvent aussi quatre œuvres gracieuses de Lazzarini ; enfin avec la bataille de Lépante, retracée par Vincentino, nous voyons les o-alères rouo-es vénitiennes.
Les autres salles du palais n'offrent rien de particulier au point de vue artistique ; on peut cependant noter un Saint-Christophe, fresque par le Titien, la seule qui existe encore à Venise, et placée au-dessus de la porte de l'escalier conduisant aux appartements du doge.
La visite même écourtée du palais ducal nous a conduit plus loin que le XVIe siècle ; revenons à l'époque où le gothique nous donne avec le palais des doges une œuvre d'art d'un style très pur et où la baie flamboyante et la fenêtre sarrazine font place à l'arc au cintre plein. Ce style, moins élancé que le gothique des pa}Ts plus septentrionaux, a cependant plus de chaleur et d'ampleur, et offre aux artistes une latitude plus grande. A Venise surtout, le gothique est rompu de roman et d'arabe, ce qui caractérisa l'architecture vénitienne jusqu'au XVe siècle.
Les influences arabes se firent sentir dès le Xe siècle dans le palais dénommé plus tard fondaco dei Turchi; les créneaux sont musulmans ainsi que les arcs de la façade qui, quoique romans, ont une allure orientale. Nous voyons un crénelage analogue à la porta délia Carta, à la Cà d'Oro et au fondaro dei Tedeschi.
D'une époque de transition est le palais Lorédan, qui bien qu'offrant les caractères du roman, est d'esprit gothique. D'un gothique élégant et riche est la Cà d'Oro, véritable joyau national et l'un des derniers monuments en ce style ; sa construction fut dirigée par Giov. et Bart. Buono. Tout comme le style byzantin imité de Ravenne et de Byzance, l'art arabe s'infiltra avec la fréquentation suivie des Turcs. C'est pourquoi l'art à Venise est puisé aux sources pures des origines, sans passer par des transformations intermédiaires. Il est visible que le gothique, dans bien des parties, se rapproche de l'arabe, ce qui a fait dire à quelques archéologues que ce style est dû en partie à l'Egypte et à l'Arabie musulmanes. Du reste, nous retrouvons les quelques éléments arabes de Venise dans le tableau du musée du Louvre, attribué à Gentile Bellini, représentant la réception d'un ambassadeur vénitien au Caire. De même dans les mosaïques anciennes de Saint-Marc, nous voyons des spécimens de l'architecture vénitienne où la coupole s'unit au gothique.
De la belle période gothique sont les palais Cavalli et Foscari, la Casa Falieri, la Casa al campo dei Mo ri, le palais Contarini-Fassan
L'ARCH [TECTURE 47
avec son beau balcon, la décoration du poule del Paradlso, le palais Cigogna, la porte de la Scuola délia Misericordia et L'église Santa Maria dei Frari, une des plus belles de Venise, et achevée en 1338 par Pisano, artiste toscan. Intérieurement, l'abside est d'une grande élégance, et au flanc de l'église s'élève un campanile carré d'allure romane.
San Giovanni e Paolo.
type fort répandu en Italie. Semblable aux églises ogivales connue, ce monument a trois nefs et douze piliers ronds. Le chœur est ferme par une haute cloison de style gothique avec réminiscences antiques 147- Les stalles du chœur furent exécutées en 1468 par Marco da Vicenza, Dans cette église, véritable panthéon vénitien, sont placés des tombeaux de doges et de généraux vénitiens, celui de Titien s'y trouve également et fut le dernier placé (1852).
L'église San Giovanni e Paolo, second panthéon de Venise, est de style gothique; commencée en 1240, elle fut terminée en 1430. L'édifice très élevé, a trois nefs et possède un dôme aux transepts. C'est en cette
église que se célébraient les services funèbres des doges et elle servit plus particulièrement à leur sépulture. Contiguë était la chapelle du Rosaire, érigée en souvenir de la bataille de Lépante (1571). Dans le style gothique du XVIe siècle, nous voyons San Stefano, dont la façade est en bri-
Santa Maria dell' Orto.
ques ; la voûte de bois est d'une construction curieuse avec charpentes visibles, droites et cintrées. Toute l'église à une certaine époque, a été badigeonnée intérieurement d'une couche de chaux, mais par un patient grattage, une gracieuse ornementation gothique peinte est revenue au jour.
Reste la façade de l'église de la Madona dell' Orto, conçue dans un style gothique particulièrement vénitien, caractérisé par l'adjonction de
i/architi-xtcr e
clochetons et de statues semblables à ceux de Saint-Marc et du palais ducal.
On peut clore ici la liste des œuvres d'architecture gothique àVenis
San Zaccarîa.
la Renaissance, d'abord appréciée de l'aristocratie, ne séduit pa^ les architectes vénitiens qui, peu préparés au nouveau style, n'y choisirent surtout que des détails d'ornementation. Ils donnèrent toute! plus de relief à leurs monuments mais l'éducation artistique manqua. Ce fut cependant avec un goût délicat et inné qu'ils mélangèrent au roman et au gothique les motifs nouveaux que la Renaissance apportait.
RENAISSANCE, XVIIe ET XVIIIe SIECLES
A Venise, à une époque où l'imprimerie répandit les œuvres des auteurs grecs et latins, il y eut un essor majestueux vers de nouvelles idées. L'esprit antique, qui en Italie couvait encore, ne demandait qu'une im-
San Michèle di Murano.
pulsion : la publication, à cette époque, des livres de Vitruve ne fut pas étrangère à la rénovation architecturale.
De nombreux ouvrages furent publiés, traitant de questions d'architecture ; trois livres principalement sont à citer : le De rc aedificatoria. les Commentaires par Daniel Barbaro etVHypernuotomachia, ouvrage dû à François Barbaro. Cette éducation fit que les œuvres antiques furent estimées et recherchées ; les découvertes archéologiques provoquèrent des enthousiasmes, mais une fâcheuse manie prévalut de restaurer les nombreuses statues antiques tirées de l'oubli. Les colonies vénitiennes favorisèrent le goût des œuvres d'art ancien en envovant à Venise le produit de leurs trouvailles.
L'AKCII LTECT URE
Le style gothique ne disparut cependant pas entièrement pour cela. car la masse, peu soucieuse de formules rajeunies, tenait à 1 art qu'elle comprenait, plus en rapport avec ses aspirations et ses souvenirs. A Venise, la Renaissance s'alimenta plus difficilement que partout ailleur-. mais elle finit par niveler les écoles locales de son impersonnalité. Si, en
Intérieur Je Santa Maria Jei Miracoli.
Italie, l'art nouveau donna toute la mesure de son goût éclairé et de sa variété en produisant des merveilles, surtout en Toscane, elle eut parfois une influence regrettable, en France particulièrement où l'école de Fontainebleau paralysa le mouvement d'art original des provinces.
Dans le nouveau style, nous voyons s'élever l'église San Zaccaria
1457-1515), par Gambello, L'intérieur est mi-gothique, mi-renaissance,
d'une mauvaise conception ; la façade est entièrement Renaissance. De
même style est la façade de Saint-Michel de Murano, enrichie par Bergamesco ; San Giobbe, de la même époque, présente plus de sobriété. Viennent ensuite les églises à coupole de Santa Fosca in Torcello et San Giacomo di Rialto.
L'artiste qui interpréta le mieux l'esprit antique associé au génie véni-
Scuola di San Marco (Hôpital).
tien fut Lombardo ; son chef-d'œuvre est l'église Santa Maria dei Miracoli (1481-1489;, monument qui, bien que de modeste dimension, a une saveur toute particulière. Le plan est même nouveau, et l'ornementation tant intérieure qu'extérieure, toute d'or et de marbres colorés, fait ressembler cette église à un véritable coffret à bijoux. Le chœur, de forme carrée. est surélevé de douze marches sous lesquelles se trouve la sacristie, et est surmonté d'une coupole ajourée. Le plein cintre et la coupole reviennent à Venise, non plus byzantins, mais romains. Certains détails byzantins sont encore conservés. Lombardo en conçoit l'heureuse disposition dans les panneaux de marbre de couleur, dans les ambons et dans la balustrade du chœur. Les palais de la Renaissance conservent ainsi dans leurs
L'ARCH [TECTURE
façades un souvenir du passé, et Venise, tout en se transformant, montre qu'elle sait allier le goût du jour à son génie particulier.
Dans le style des Lombardi est là scuola San Marco, construite en 1485 et ornée de bas-reliefs, d'inspiration toscane avec perspectives. À Murano, l'église Saint-Michel a été bâtie} ar Moro Lombardo en 1466, et
Palais Dario.
le campanile, surmonté d'une petite coupole, rappelle les minarets arabes.
Les monuments de la Renaissance primitive offrent peu de reli dans les lignes architectoniques des façades, enjolivées de pla g - de marbre, très usités par les Lombardi. Dans un style sobre, inspiré de Lombardo, nous voyons le palais Dario (1450) par Scarpagnino : le pal; 5 dei Camerlinghi par Bergamesco, d'une plus jolie composition : les palais Corner-Spinelli et Vendramin ; les Procurazzie Veechie 15:0 qui tonnent tout le coté nord de la place Saint-Mare et habités jusqu'au xvn >iècle par les Procurateurs ; la charmante Casa I ruisetti, ete.
Outre les églises et les palais, il existait à Venise des établissements
spéciaux où se réunissaient les membres des confréries et des corporations ; c'étaient les scuole. L'une, de style gothique est la scuola dclla Misericordia; de l'école des Lombardi, il y a la scuola San Giovanni et la scuola San Rocco, terminée par Scarpagnino en 1550 : cette dernière construction sans pcrgolo et avec fenêtres doubles. La même
Palais dei Camerlenffki.
disposition se retrouve dans les palais Corner-Spinelli et Vendramin, par les Lombardi. Puis viennent la façade de Saint-Sébastien et les Vecchie Fabbrichc.
Jusqu'ici, la Renaissance, tout en apportant à Venise de nouveaux éléments pour l'embellissement de la ville, n'avait encore été adoptée que partiellement. Le sac de Rome par le connétable de Bourbon [1527] eut pour effet de disperser en Italie un certain nombre d'artistes et d'écrivains, plusieurs vinrent à Venise. Du nombre fut Jacopo Fratti dit le Sansovino, à la fois sculpteur et architecte. La Librcria Yccchia est son œuvre principale (1530). Le monument se compose d'une double galerie à piliers avec demi-colonnes supportant les arcades. L'ordre
L'ARCIIITKCTUKK
supérieur est ionique et les arcades reposent sur de petites colonnes cannelées du même style. Cette disposition fut nouvelle à Venise ainsi que l'ornementation des architraves de proportions architectoniques particulières. L'harmonie générale de l'œuvre est complète mais peu vénitienne.
Du même architecte est la Zecca, l'ancienne monnaie 1536 qui donna
Palais Verndramin.
son nom aux \ecchini (sequins) dont les premiers furent frappés sous le
doge Dandolo. Construite dans un style sévère, la Zecca tranche trop subitement avec les traditions.
Quelques années plus tard il construisit la façade de Santa Maria Mater Domiiii (1540) ; San Giorgio dei Greci [\ 561 . avec une coupole semblable à celles de Saint-Marc et un élégant campanile.
Par Sansovino, c'est encore la Scala d'Oro, au palais ducal, enrichie de stucs dus à Vittoria. La Logetta, élevée au pied du Campanile de la Piazza, ainsi que les statues qui la décorent, sont du même artiste.
Avec Sansovino. l'architecture présente des saillies plus accentuées et est exprimée par de grandes lignes ; le classicisme de Vitruve continue son œuvre.
Palladio, représenté particulièrement à Vicence. vient ensuite, et accuse la progression de cet art : son église du Rédempteur (1576), conçue
Scuola di San Rocco.
en des proportions harmonieuses, est d'une grande froideur. Ce n'est plus l'église chrétienne, c'est le temple élevé à une divinité indéterminée: nous sommes déjà loin de l'art délicat et sympathique des Lombardi.
Saint-Georges-31ajeur, construit par le même artiste, est d'un aspect plus vénitien. Son campanile, sa coupole et ses clochetons ne s'oublient pas, leurs silhouettes caractéristiques, devant le môle, se profilent d'une façon pittoresque sur l'infini de la lagune. L'intérieur du monument a trois nefs avec transept terminé par des absides semi-circulaires. La façade a été terminée par Scamozzi.
I/AKCII ITECTURE
Palladio est aussi l'auteur de la façade de l'église San Francesco délia Vigna (i 560-1 572) dont l'intérieur est de Sansovino 1534 . L'n peu avant cette époque (1527 . Scarpagnino bâtissait San Giovanni Elemosinario.
Après Palladio, c'est da Ponte, auteur du pont du Rialto 1 588-1 591), du pont des Soupirs et des Prisons (1571-1597). Le pont du Rialto a tout une histoire.
La Bibliothèque Saint-Marc ou Libreria Vecchia.
On suppose bien que dès le vme siècle, il existait un pont de bateaux entre les deux parties principales de Venise, toutefois ce fut en 1 [80 qu'un ingénieur du nom de Barattieri fit un pont plus stable, mais le poni bois ne fut établi qu'en 1260 ; il se levait à volonté par le milieu comme Carpaccio le montre dans une de ses œuvres. En 1310, à la suite d'une conspiration, les conjurés, qui échouèrent dans leur tentative, s'enfuirent par le pont et le coupèrent après leur passage. Il fut reconstruit mais s'écroula lors d'une fête donnée à L'occasion du mariage du marquis de Ferrare. C'est à partir de ce moment que l'on construisit un tablier plus large, bordé de boutiques sur les côtés, car le quartier du Rialto, l'ancien centre de Venise, a toujours été très fréquenté, le commerce y étaitpros-
père grâce aux Fondacs et aux Fabbriclie voisins, ainsi qu'aux marchés divers situés à proximité.
Ce fut en 1587 que le Sénat ouvrit un concours entre les architectes pour la présentation d'un projet de pont pratique et durable. La question avait déjà été étudiée par Giorgio Spaventi, ira Giocondo, Scarpagnino, Sansovino. Palladio, et Barroccio da Vignole ; Michel-Ange s'en occupa
San Gioroio dei Greci.
également. En effet, il existe une peinture à Florence, à la casa Buonarotti, où Michel-Ange présente un projet du pont du Rialto au doge Andréa Gritti.
Le concours eut lieu entre vingt-quatre concurrents, les travaux de Scamozzi, de da Ponte et de Alvise Baldu furent jugés les plus remarquables. Da Ponte l'emporta enfin.
La construction occasionna une dépense de 750000 francs et 10 000 pilotis furent employés.
Le programme était complexe ; il fallait qu'une galère armée pût passer sous la voûte, de plus, on devait conserver les magasins de joailliers qui dressaient leur étalage.
L'ARCH [TECTUR E
Pour arriver à ce résultat, on dut exhausser considérablement l'arc et établir un escalier conduisant à un large tablier. Afin de donner de l'élégance et rompre un peu la forme <-n dos d'âne qui paraissait s'imposer, da Ponte conçut deux Lignes de boutiques à arcades pleines, coupées par
La Scala d'Oro Palais Je> D>
un portique horizontal à claire-voie situé sur la plate-forme centrale. Entre les magasins, la voie est libre ; il y a un autre passage en encorbellement d'où Ton peut jouir du spectacle toujours vivant du grand canal sillonné de gondoles et de barques.
Dans le projet que nous donnons ci-contre, et dû à Palladio, le grand défaut est de barrer le canal d'une ligne horizontale et de posséder troU arches. Le peu de largeur disponible Le pont du Rialto n'a que quarante-
Projet pour le pont du Rialto. par Palladio.
huit mètres et la situation à un tournant ne permettaient pas ce luxe. Au surplus, l'aspect un peu chargé de la composition de ce projet n'était guère
Le pont du Rialto.
en harmonie avec les constructions environnantes [il eût été trop romain) et aurait demandé à être exécuté à une grande échelle. L'œuvre de da Ponte,
LAKCII ITECTUK E
simple et pleine de hardiesse, est universellement connue et appréciée. Un architecte de Vérone, Sammicheli i 1.84-1 554), laissa aussi à Venise quelques monuments et fit de l'architecture militaire : il construisit le , château fort de Saint-André du Lido I)u même artiste sont les palais
Palais Grimani.
Grimani et Correr délia Cà grande, tous deux de noble allure et ayant le balcon du premier étage très élevé au-dessus du niveau du canal.
Scamozzi marque ensuite le commencement de la décadence. 11 construisit les Procurante Nuove [584 . en façade sur la place Saint-Marc, qui complètent la Libreria Vecchia de Sansovino, mais Scamozzi changea l'ordre adopté par son prédécesseur; cet architecte est aussi l'auteur du
palais Contarini à Saints-Gervais et Protais. Un dernier architecte qui continue encore brillamment la réputation vénitienne est le Lonohena, élève de Palladio. La Sainte, d'une conception géniale, est son œuvre principale. Elevé de 1631 à 1682, ce temple aux majestueuses proportions s'aperçoit l'un des premiers, et se campe admirable à l'entrée du grand canal, bombant ses coupoles claires au soleil levant comme aux harmo-
Palais Corner délia Cà grande.
nies du soir. Avec la dogana, due à Benoni, et dont la sobriété sied si bien au voisinage écrasant de la Salute, Venise possède une entrée sur le CanalefâO digne de son passé, symbolisé par la boule d'or et la statue de la Fortune brillant à la pointe de l'île.
Ce fut à la suite de la peste de 1631 et après un vœu du Sénat, en commémoration dusalutde Venise, que fut construite l'église Santa Maria délia Salute. L'intérieur du monument, conçu dans l'esprit de .Michel- Ange et de Bramante, est hardi, mais n'a pas le goût plein de tact que nous aimons ailleurs ; on préféra trop à cette époque les orgueilleuses conceptions monumentales sans saveur, qui pourtant imposent l'admiration. Longhena, avec la collaboration de M. G. Massari, éleva les palais
L'ARCHIT ECTUK E
Pesaro et Rezzonico : tous deux, sauf à la base, sont presque semblables.
Dans la voie dangereuse de vouloir trop flatter des goûts passagers, le sentiment de la mesure disparaît; ainsi nous voyons, du même architecte, la façade baroque de Y Ospedaletto , d'une surcharge outrée ; de même genre est la façade de Saint- .Moïse (1668) par.Matteo Carnero et Alessandro Tremignano, chef-d'œuvre de lourde insignifiance. C'est Longhena qui a imaginé ces Maures cariatides d'un si disgracieux effet à l'Ospedaletto et que nous retrouvons encore dans le tombeau de Pesaro, aux Frari. Le mauvais goût de ces .Maures sculptés survit encore, tous les marchands de meubles modernes encombrent leurs étalages de Noirs d'ébène aux criardes draperies. A Venise, dans la suite, c'est le genre baroque et rococo qui prévaudra : l'église dei Gesuitij bâtie dans le
même goût (17 15- 1730), quoique moins surchargée, est d'un style vide et prétentieux que nous retrouvons dans les colonnes torses du baldaquin du chœur.
Depuis un siècle, l'architecture vénitienne déclinait, le style baroque, qui fit rage dans toute l'Italie, mit le comble à la décadence; les jésuites se plurent à le répandre.
Les édifices de la dernière époque, toutefois, ne sont pas assez nombreux pour rompre le charme et les anciens monuments existent toujours, ravennais, byzantins, gothiques et de la Renaissance. Mais, sollicitée : des influences diverses, Venise, qui ne forma pas d'école d'architecture, devait perdre ses anciennes traditions.
Santa Maria Jella S.ilute.