CHAPITRE IV
La sculpture, souvent, est inséparable de l'architecture, elle en est le complémant indispensable. Pendant la Renaissance surtout, l'union de ces deux arts est très intime ; la principale raison est que les architectes étaient eux-mêmes sculpteurs. De la sorte, les artistes purent donner librement carrière à leur science et à leur talent, et selon l'occasion, imprimèrent à leur œuvre cet équilibre parfait, si rare de nos jours.
A Venise, la sculpture suivit, bien avant la Renaissance, les progrès artistiques de l'Italie, mais n'eut pas de caractère propre et ne fut souvent qu'accessoire dans un ensemble décoratif. Les meilleures œuvres sont dues à des artistes étrangers à Venise ; la plupart ne valent pas celles de l'Italie. Cependant Venise peut s'enorgueillir de trois principaux sculpteurs : Lombardo, Leopardi et Vittoria. Le goût naturel vénitien, tout formé de magie orientale, ne fut longtemps satisfait que par les colorations rutilantes des mosaïques et la luxueuse harmonie des marbres et des ors ; un œil coloriste ne peut être séduit par la forme des statues et par le fio-é des mouvements, aussi malo-ré le Q-énie de ses artistes. Venise fut pauvre en statuaire.
Jusqu'au XIIIe siècle, Venise se contenta de bas-reliefs, guirlandes, chapiteaux, importés d'Orient, ou provenant de divers monuments. C'est au XIVe siècle que les sculpteurs italiens furent accueillis, le premier fut Niccolo Pisano dont le fils était connu des Vénitiens et qui travaillait à Padoue. Il est l'auteur du Saint-Simon le prophète ( 1 3 1 7) à l'église du même nom, œuvre exécutée avec un esprit réaliste que nous retrouvons aussi dans une Madone en bas-relief, aux Carmini (1340). De l'année 1345, il existe un bas-relief placé dans la cour du monastère de la Charité, ainsi que la statue de jeune femme du portail des Frari.
C'est surtout dans l'art des tombeaux que les Vénitiens se sont
LA SCULPTURE
montrés supérieurs, excellant dans l'exécution d'une œuvre décorative où s'unissaient l'architecture et la sculpture.
Les œuvres les plus complètes de ce genre enrichissent les églises, en particulier les Frari et San Giovanni e Paolo. Ici, nous retrouvons
Tombeau du dos;e Michèle Morosini. à San Giovanni e Paolo.
l'orgueilleuse vanité des familles patriciennes qui imposèrent à La postérité le nom de l'un d'entre eux.
Le type du monument funéraire le plus simple se compose d'un sarcophage soutenu par des consoles ou placé dans une niche. D'autres s'élèvent en arcs posés sur des colonnes ou sur des bases massives. La statue du défunt repose sous le dais ou bien s'élève dans le centre de la composition.
Les plus anciens monuments funèbres sont ceux d'Arnold Teuton (1337) aux Frari, et d'Alberti (1336), ambassadeur de Florence, dont Venise prit à sa charge les funérailles. Dans la chapelle du baptistère, à Saint- Marc, le tombeau de saint Isidore et celui d'Andréa Dandolo (1354) dénotent une influence toscane, surtout avec les deux anges qui ornent le
Monument du doge Tommaso Mocenigo, à San Giovanni e Paolo.
monument du doge. D'une autre ordonnance est le tombeau du doge Corner (1367), à San Giovanni e Paolo : le défunt y est placé sur un lit de parade, semblable à celui du doge Venier, et que nous reproduisons. Un monument gothique, très différent encore, avec fronton, clochetons et mosaïque élevé à Michel Morosini (1382), se trouve dans la même église. Il est difficile, dans les sculptures de l'époque gothique, de préciser
LA SCULPTURI-
l'artiste qui les a exécutés : le gothique dé Venise est œuvre collective et confondu généralement avec le nom de la famille Ma e, compos
d'artistes qui exécutèrent de nombreuses œuvres en collaboration, formant ainsi une véritable corporation de tailleurs d'images. Les princi-
fombeau du doge Antonio Venier, à San Giovanni e P
paux 3Lassegne furent Pietro et Paolo, auteurs du grand autel de 1 g - San Francesco de Bologne. Dans le chœur de la basilique Saint-Marc, on leur doit deux statue^ de la Vierge et de l'Apôtre i ainsi que
les statuettes qui ornent le jubé. Paolo exécuta Le monument de Jacob Cavalli à San Giovanni e Paolo, œuvre très endommagée, mais excellent spécimen du genre, ainsi que le tombeau du doge Antonio : il édifia aussi l'autel de la chapelle du baptistère aux Frari et le monu-
ment de Mocenigo où le doge repose sur un lit de parade orné de rideaux.
Sans baldaquin et avec la statue couchée sur le sarcophage, nous
Monument de Beato Carissimo da Chiogga (Tombeau de Beato Pacifico Buono'1
voyons le monument du doge Ant. Venier 1400 . Dans le même style, mais plus fleuri, l'église des Frari possède le tombeau de Beato Pacifico Buono, œuvre due à un Florentin. Pendant la période architecturale, de 1380 à 1450, l'art gothique se maintient plein de sobriété, les monuments funèbres conservent l'allure qui convient à leur caractère. Ils sont modestes, comparés à ceux des époques qui suivirent.
Delà même période, sont trois sujets sculptés qui ornent les angles du palais ducal : l'un, représentant V Ivresse de Noé, est de Romani Marc, exécuté en 1 3 1 7 ; le second, le Jugement de Salomoti, œuvre qui, tout en conservant une allure gothique, a le caractère de la Renaissance; elle
Le jugement de Salomon ^Groupe à l'angle sud-ouest du palais ducal .
est due à Pietro di Nicola da Firenze et à Giovanni di Martine- da Fiesole
(1344). Le troisième sujet est d'une grande jeunesse d'inspiration et montre Adam et Eve debout sous l'arbre de vie. A ces trois compositions vient se joindre le Saint- Jean-Baptiste doré de l'église des Frari, œuvre de Donatello où nous retrouvons l'accent et la distinction du maître.
A la même époque, le Milanais Matteo dei Raverti. collabore à l'ornementation de la Cà d'Oro, à l'hôpital de La Miséricorde et au portail de
San Giovanni e Paolo. Ensuite Antonio Rizzo, inspiré directement de Donatello, laissa à Venise des œuvres gracieuses mais où manque l'inspiration. Nous savons qu'il est l'auteur des statues bien peu significatives
' **'lx îÈzs*
Le Péché originel (Groupe à l'angle sud-ouest du palais ducal).
d'Adam et Eve placées dans les niches de la tour de l'horloge au palais ducal, près de la porte délia Carta.
Le talent précis de Rizzo est mieux représenté par le buste si caractérisé d'Andréa Lorédan avec sa chevelure en forme de coiffe, ainsi que parla tête du doge Erancesco Eoscari (1423-1457), qui couronné du corno, a quelque chose de sacerdotal. On doit aussi à Rizzo un des plus beaux tombeaux des Erari, celui du doge Xicolo Tron (1473', monument qui marque le commencement de la Renaissance en ce genre tumulaire.
Le monument est de vastes dimensions et s'étagè démesurément : outre la statue du défunt couchée sur le sarcophage, le doc placé debout dans la partie inférieure, au-dessus de la cimaise. I statues occupent des niche-, celle du Sauveur est ous 1
supérieur. Ce tombeau devient véritablemi une œuvre architecturale complète, «le la b au sommet. Quoique les reliefs -oient peu indiqués, cette œuvre ouvre une nouvelle voie et l'aspect imposant des monuments funéraires s'accentue en de pompeuses composition- Plein de grandeur et cependant exécuté dans de moindres proportions, est le tombeau de Xicolo Marcello (1474 par les Lombardi, à San Giovanni e Paolo. Ici, la composition est rationnelle et véritablement le sarcophage se trouve abrité. Des Lombardi, voici encore le monument du doge Pietro JHocenigo (1476), à la même église, et dont le sarcophage ressemble à un coffret à bijoux, sur lequel e>i érigée la statue du doo'e. D'élégantes statuettes allégoriques ornent aussi le tombeau qui offre un aspect moins funèbre. »
Le nom des Lombardi occupe à Venise toute une période, la plus délicate de la Renaissance, si riche en familles d'artistes.
Pietro fut le chef de la dynastie qui dura depuis le milieu du XVe siècle jusqu'au commencement du xvii" siècle. Pietro Solari, dit le Lombardo, venait de la campagne lombarde, comme l'indique son surnom , il éleva le tombeau du Dante à Ravenne, et on peut reconnaître comme de ses œuvres les deux
autels qui sont à l'entrée du chœur de Saint-Marc. Dans La même basilique, Pietro édifia le monument du cardinal Zenon. Ce tombeau fut d'abord confié à Antonio Lombardo son fils et a Leopardi, n:. à la suite de dissension entre les deux collaborateurs, Pietro fut chargé de terminer l'œuvre commencée et eut ainsi son fils sous sa direction. La statue du cardinal est de Leopardi, mais les statues de la Foi, l'Espérance, la Charité, la Prudence, la Piété et la Magni-
Saint Jean-Bapt ie en bois, par Donatello.
fieence sont attribuées à Pietro. Pour le monument de Mocenigo à San Giovanni e Paolo, il s'adjoignit la collaboration de ses fils Tullio et Antonio.
Pietro construisit également le palais Vendramin (1499 et succéda à
Adam, par Antonio Riz/o. Eve. par Antonio Rizzo.
^Tourelle du Palais des Doges.)
Rizzo comme directeur des travaux publics avec appointements de 125 ducats d'or à Tannée. En 1504, il restaura le Fondaco dei Tedeschi. mais à partir de l'année 151 1, le silence se fait sur son nom.
Ce fut Martino Lombardo, fils de l'un de ses frères, qui construisit la façade de l'église San Zaccaria et la Scuoladi San Marco, que nous avons
LA SCULPTUK E
déjà mentionnées. Dans la façade de cette scuola, on retrouve les dispositions générales caractéristiques des monuments funèbres, avec réminiscences byzantines du plus décoratif effet. Un porche surmonte la porte, encadrée de deux ouvertures simulées offrant une perspective imaginaire en bas-relief, au milieu de laquelle un lion est campé. On
Buste d'Andréa Lorédan, par Antonio Ri/zo.
retrouve, dans le grand tympan de la façade, la fenêtre circulaire de San Zaccaria.
Antonio Lombardo. plus artiste que son frère, fut architecte et sculpteur; comme architecte, il exécuta l'église San Salvator que Giorgio Spaventi avait commencée; ses meilleures œuvres sont à r révise. Comme sculpteur, nous l'avons vu collaborer au tombeau de .Uocenigo, dont les statues sont dues à Antonio; celle du doge est particulièrement estimée.
Monument du doge Niccolo T
ton, , Santa Maria de, Frari, par Antonio R^o.
LA SCULPTUR E
Le même artiste sculpta les douze apôtres de l'autel de Saint-Jean- Chrysostome ainsi que deux charmantes statuettes à l'églis s Qta Maria dei Miraçoli qu'avait construite son pèr
Il y eut aussi Santé Lombardo dont i fres se confondent avec
Monument du dose Ntccolo Marcello, à San Giovanni e Paolo.
celles de ses illustres parents. Santé, tout jeune, inspectait les travaux de construction de Pietro, et on assure qu'il est L'auteur du palais Irevisani, près de Santa Maria Formosa.
C'est encore .Moro Lombardo, fils de Martino. l'auteur de San Zaccar Il fut aussi le collaborateur de son père et on lui attribue la construction de l'église San Giovanni Crisostomo, édifiée en collaboration avec
Sebastiano da Lugano. Saint-3Iichel de Murano est une de ses œuvres. Il y a de grands rapports entre ces deux églises.
A la même époque, nous avons cité le nom de Leopardi , un des artistes les plus renommés parmi ceux de Venise. Il fut en même temps
Monument du doge Pietro Mocenigo. à San Giovanni e Paolo.
architecte, sculpteur et fondeur de la République. Né dans la seconde moitié du XVe siècle, il mourut en 1545. Un de ses grands chefs-d'œuvre est le tombeau du doge Vendramin 1478' à San Giovanni e Paolo, influencé sensiblement par l'art gréco-romain. Deux colonnes corinthiennes supportent un dais très élancé et la partie centrale est vide, laissant un vaste espace au-dessus de la statue couchée du doge. Cette sobriété est d'un bel
Tombeau du dog ■
Andréa Vendramin. à - vanni e Paolo.
effet; Tare s'élève triomphalement. Le portail de Saint-Jean-1'Fvangéliste
est du même artiste.
Les sculpteurs de la Renaissance ne dédaignaient pas de collaborer aux œuvres les plus variées; ainsi Leopardi exécuta la base des mâts de la République où l'influence de Benvenuto Cellini ne semble pas étrangère. Leopardi est aussi l'auteur du piédestal si élégant de la statue de Colleoni et opéra également la fonte de la statue, œuvre de puissante allure due au Florentin Andréa Verrochio.
Une légende s'est formée au sujet de ce monument. Le condottiere Bartolomeo Colleoni. né à Bergame, entra au service de la République en 144S après avoir servi contre Venise. Vainqueur et fort de ^es mérites, il traita avec la République qui le nomma chef suprême des troupes de terre ferme. Avant de mourir, il légua une somme importante à la ville avec charge de lui élever une statue en face de la basilique Saint-3Iarc. Les lois s'opposant à l'encombrement de la Piazza, on choisit la place San Giovanni e Paolo. et le célèbre Verrochio fut désigné pour faire la statue demandée.
L'artiste se mit à l'œuvre, mais il apprit qu'on allait diviser la commande en ne lui laissant que l'exécution du cheval. Furieux. Ver-
Base en bronze d'un porte-étendard de la Piazza. par Alessandro Leopardi.
LA SCULPTURE
rocchio brisa l'ébauche et partit pour Florence. Un messager secret lui fut envoyé et menace lui fut faite s'il ne terminait pas l'oeuvre commencée. La statue était terminée quand il mourut, et Leopardi <jui fut
chargé de la fonte, sans scrupules, apposa son nom sur le cheval
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Statue en bronze Je Colleoni, par Andréa Verrocchio.
dont il avait terminé quelques détails. En i . Leopardi fut momi tanément banni de Venise comme faussaire pour avoir altéré un a dans un but de spoliation. En 153 1 , on le retrouve à la /.ccca : il exécuta, dans la suite, le tombeau du doge Pietro Bernardo, aux Frari (1525).
Après Leopardi, nous revoyons, comme sculpteur, Jacopo Sansovino,
que nous connaissions comme architecte de la Logetta et dont nous reproduisons les statues : Apollon et le Génie de la Paix ; œuvres de peu de vie. Il exécuta le tombeau de Venier, à San Salvator (i ^56)
Monument de Colleoni.
et des panneaux de porte à Saint-Marc, dans l'esprit de Ghiberti, ainsi que les deux statues de Mars et de Neptune de l'escalier des Géants, au palais ducal; le Neptune, surtout, rappelle la façon de Michel- Ange.
Les successeurs de Sansovino furent Danese Cataneo, Alessandro
Vittoria, Campagna et Tommaso Lombardo, auteur d'une madone à Saint- Sébastien.
Allessandro Vittoria né à Trente, vint tout jeune à Venise et eut pour maître Sansovino. Il rompit avec les traditions froides de ses contemi
Jacopo Sansovino. Apollon.
Jacopo Sanso
rains, et fut le Tintoret de la sculpture, montrant u
velle dans l'étude plus sincère de la nature. Son vigoureux tempérament ne fut pas toujours maîtrisé et parfois brilla trop dans les travaux auxquels il était appelé à collaborer. Les stucs qu'il composa sont La plus délicate partie de son œuvre, nous savons qu'il est 1 auteur de ceux qui ornent la Scala d'Oro et La salle des Quatre-Portes au palais ducal.
ainsi que ceux du plafond de la Libreria Vecchia et du palais Albnzzi.
Décorateur de premier ordre. Vittoria fut l'artiste le plus choyé de la
ville la plus décorative du monde, contemporain du Titien et de Véronese,
de Sansovino et de Palladio, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. il reste seul
Tommaso Lombardi.
Madone, à SanJSebastiano.
Alessandro Vittoria.
Saint Jérôme, à Santa Maria dei Frari.
le plus autorisé des artistes, dirigeant et imposant ses idées, ombrageux de certains talents et accueillant les jeunes artistes qui encensaient
son çénie. ^ . ,
Vittoria est l'auteur des statues de U Justice et de V emse qui se dressent au-dessus des grandes fenêtres du palais ducal. Il fut aussi charge delà construction de la chapelle du rosaire à San Giovanni e Paolo ; pour
LA SCULPTURE
ce travail il s'associa Girolamo Campagna qui exécuta quelques statues. Il fut l'architecte de la scuola San Girolamo et de plusieurs chapelles ornées de sculptures. Mais l'architecte ne valut pas le sculpteur. Parmi ses œuvres nombreuses, la plus justement célèbre est le Saint-Jérôme placé aux Frari, statue où L'on veut reconnaître le Titien à l'âge de
(t. Campagna. Groupe du maître-autel de San Glu : .
quatre-vingt-dix ans. Ce corps robuste et vivant fait impression, il est d un modelé consciencieux et savant, mais n'a aucun caractère religieux.
A Saint-Georges -Majeur et à San Francesco délia Vigna, existent des statues du maître; dans cette dernière église sont les statuettes en bronze «le saint Jean-Baptiste et de saint François qui surmontent les bénitier-, ainsi qu'un Saint-Roch, un Saint-Antoine abbé, et un Saint-Sébastien. Ce sont encore un Saint-Daniel à San ( riuliano ; une Sainte-Catherine à San Sebastiano et un Saint-Jacques à San ( riacomo di Rialto. etc. A San Seb.
tiano, il exécuta un Saint-Marc ainsi que le buste du procurateur Antonia Grimani (1565). De nombreux portraits sculptés, dus à son ciseau, d'une grande virtuosité et d'une mâle énergie, meublent les palais vénitiens; le buste de Gaspard Contarini est considéré comme le meilleur. Il sculpta
Longhena et Melchior Barthel. Monument de Pesaro, aux Frari.
aussi son propre portrait qu'il destinait à son tombeau, à San Zaccaria et dont les cariatides sont élégantes. A mentionner, les robustes cariatides de la Libreria Yecchia.
Vittoria eut Je nombreux élèves, parmi les plus connus, on cite Allessandro Bresciano, à qui l'on doit le grand candélabre de bronze de la Salute, d'une composition un peu compliquée, mais ingénieuse; Tiziano Aspeti, auteur de la belle cheminée de la salle de l'Anticollèo-e.
LA SCULPTURE 85
Un autre sculpteur. Girolamo Campagna [1552-1623 . élève de Sansovino, fit des œuvres un peu tourmentée^ et exécuta le groupe qui orne l'autel de Saint-Georges-Majeur et la statue du doge Lorédan; il collabora, nous le savons, a la décoration de la chapelle du Rosaire, détrui par un incendie, ainsi qu'à celle du pont du Rialto, sans compter quelqu œuvres dispersées dans plusieurs églises.
Puits, près San Giovanni c Paolo.
Un élève de Campagna, Giulio del Moro da Verona continua le même genre de travaux que son maître et éleva les tombeaux des I g - Priuli et Delfino, à San Salvator; il fut architecte, même peintre, et signait s œuvres avec tous ses titres,
Avec Campagna et son école, la sculpture entre dans une phase regrettable, et perd toute sobriété et tenue. Nous sommes au xv:i~ siècle où florissait le Bernin. L'esprit si délî la Renaissance primitive
semble maintenant ignoré, et des souvenirs antiques on ne veut retenir que les grandes proportions. Ainsi nous voyons le Longhena, archite de la Salute et de façades monumentales, exécuter le tombeau de Pesaro aux Frari (1669), œuvre d'une certaine envolée, mais trop théâtrale En cette époque boursouflée dont dous avons vu l'architecture, la grâce
disparu : l'orgueil des nobles qui, alors, n'avaient à leur actif que des souvenirs et une grosse fortune, s'enhardissait jusqu'aux sublimes arrogances. Le tombeau de Pesaro restera comme un spécimen parfait de parade et d'enflure.
L'influence de Bernin eut sa répercussion à Venise; toute l'Italie voulait des statues étoffées avec fracas et contournées comme dans un délire.
Niccolo dei Conti. Puits en bronze de la cour du Palais ducal.
On prit au Bernin ses défauts, on laissa ses qualités ; on n'aima en cette époque que l'ampleur décorative.
Dans les compositions, les figures semblent se fuir, elles sont étrangères l'une à l'autre, et malgré l'ordonnance générale c'est la désunion absolue: le sens harmonique des lignes n'est plus compris.
Cette mode détestable trouve un nouvel exemple dans la façade de l'église San Mose. Un certain Andréa Brustolon a exagéré encore le genre avec ses meubles rococo.
Dans la première moitié du XVIIIe siècle, deux sculpteurs sont encore à citer : Giuseppe Toretti et Alvise Tagliapietra, auteurs de bas-reliefs d'un certain mérite qui figurent à la chapelle du Rosaire. L'exécution
LA SCULPTURE
en est délicate et spirituelle, les étoffes sont tr avec beaucoup
brio.
Avec Canova (1757-1828 se clôt à Venise la série des sculpteurs il]
très. Il reprend la tradition antique, mais fuyant l'exubérance, il dans la froideur de notre peintre David. Ses œuvres, cependant, ont le grand charme d'une extrême jeunesse. Son mausolée est au Frari et a été exécuté par ses élèves .Martini, Fabris, Ferrari. Jusqu'ici, en fait de sculptures, nous avons vu surtout des tombeaux et des statues, mais que d'oeuvres exquises tant en marbre qu'en bronze, en meubles et en objets d'art !
Les bronzes et les marbres qui s imposent tout d'abord sont les margelles des puits de Venise, une des curiosités de la ville. Ces puits sont de différentes époques ; au Canareggio ii y en a même un de byzantin, très historié et ajouré comme une dentelle. Quelques spécimens romans existent, composés avec deux arcades de face ; l'époque gothique nous donne des margelles avec feuilles d'acanthe et tète de lion ; un puits du style des Lombardi se trouve dans la cour du palais Oddi. Généralement, ils sont historiés comme les chapiteaux dont ils ont souvent la forme ; ainsi plus spécialement ceux semblables aux grands chapiteaux de base du palais ducal. Un spécimen bien conserve
est celui delà place San Giovanni e Paolo, avec amours gruirland motifs si chers à l'art hellénistique.
Toutefois les deux pièces capitales du genre .sont les vasqu< bronze de la cour du palais ducal. L'une est de Niccolo Conti i-~ directeur des fonderies de canons de la République; l'autre est due Alberghetti, également fondeur de la République. La décoration de 1 deux vasques, d'une extrême richesse de composition, est un peu
Andréa Brest Candélabre, à S. Maria ilella S
confuse: l'œuvre d'Alberghetti quoique plus sobre est moins élégante de
forme.
Les fondeurs s'installèrent à Venise au XIIe siècle et imitèrent ceux de Byzance ; la porte de droite en bronze , à Saint-Marc, est attribuée à des artistes byzantins venus à Venise au XIIIe siècle.
Les canons de la République, dans la suite, furent fondus par des sculpteurs orfèvres dont le premier fut le Vénitien Bertuccio: ils exécutèrent aussi les portes de bronze de la sacristie de Saint-Marc où se voient les bustes du Titien, de r Are tin et de Sansovino qui en était l'auteur.
Xous avons déjà parlé de Leopardi et de la base de bronze des mâts de la Piazza, ainsi que du flambeau de la Salute, par Bresciano. A Saint - Georges - Majeur, on peut également voir un candélabre orné d'enfants nus d'un joli modelé, dû à Roccatagliata. Les plus anciens flambeaux d'autel datent du XVe siècle et sont enrichis d'émaux. Le trésor de Saint-Marc et le musée Correr possèdent des objets d'art, entre autres, un pupitre d'origine flamande que plusieurs auteurs ont prétendu avoir été rapportés de Rhodes par Morosini. Il n'est pas jusqu'aux marteaux de portes qui ne soient dignes d'attention et à eux seuls formeraient une copieuse collection.
Niccoletto Roccatagliata.
Candélabre, à San Giorgio Maggiore.
LA SCULPTURE
Terminons par une œuvre en bronze fondue en 1750 par Antonio Gaia 1684-1769) : la grille de la Logetta, dont la composition est chargée
Antonio Gaia. Grille de la Logetta.
d'emblèmes guerriers où se jouent des amours et où se dressent d figures allégoriques de proportions démesurées. Deux statues de la Paix et du Commerce couronnent l'ensemble. L'œuvre, d'une conception un peu mièvre et confuse, porte bien l'empreinte de l'époque.