MOYEN AGE
Au moven âge. à Venise, l'architecture fut presque exclusivement religieuse : les nombreux moines de tous ordres, qui propageaient la doctrine du Christ, v construisirent des couvents et des églises dans le stvle gothique italien ou arabo-ogival. principalement du XIIIe au XVe siècle.
Il existe cependant dans la Vénétie des monuments d'une tout autre influence et des premières époques.
Le plus ancien monument architectural vénitien n'est pas à Venise : c'est la cathédrale de Santa 3Iaria de l'île de Torcello, dont l'origine remonte à 041 : l'église actuelle ne date que de 1 008. Conçue dans le goût latin, comme Saint- Apollinaire deRavenne. elle a trois nefs. Une abside, ornée de mosaïques représentant la Vierge et les apôtres, est meublée de gradins dont le milieu est occupé par une chaire épiscopale élevée de quelques marches; d'autres mosaïques, disposées en six rangées, décorent le bas de l'église. Extérieurement, ce monument n'a rien de remarquable et offre le même aspect que les nombreuses basiliques de Rome.
Dans la même île, l'ég'lise Santa Fosca, du XIIe siècle, marque une autre influence, quelques parties même pourraient remonter au IXe siècle. De forme octogonale et à croix grecque, elle est en partie composée d'éléments romans et byzantins auxquels viennent se joindre des ornements d'inspiration arabe. Sur cinq côtés, l'édifice est entouré de piliers et d'arcades qui ménagent un passage couvert rappelant ceux des cloîtres.
Dans le style roman est la cathédrale de l'île de Ylurano dont l'abside seule est curieuse ; elle a cependant un transept, les colonnes sont en marbre grec, et le pavage, exécuté dans le genre des Cosmas, est de même nature que celui de Saint-Marc de Venise. Une mosaïque à fond doré brille dans le cho?ur et une ornementation orientale enrichit certaines parties. Jusqu'ici, aucun de ces trois types n'est particulièrement vénitien : il était réservé à la basilique de Saint-Marc de donner, toute la mesure de l'art le plus brillant de Venise. C'est par la combinaison de la basilique latine et de l'église dite byzantine à coupoles avec décoration grecque et arabe que s'établit l'ensemble particulièrement original du merveilleux monument qu'est la Chiesa J'oro.
En 828, les reliques de saint Marc ayant été rapportées d'Alexandrie à A enise, les A énitiens construisirent une petite basilique dès cette époque.
L'ARCH [TEGTURE
mais elle fut détruite par un incendie peu de temps après Sa configuration dut rappeler les églises de K avenue et en particulier un des trois spécimens que nous ven >ns de citer. On reconstruisit un monument plus somptueux qui, en 1043, eut sa forme définitive.
Cathédrale de Torcello.
Il est facile de se rendre compte que la basilique, surtout extérieurement, n'a pas été conçue ainsi qu'elle se présente, et que ce soin . décorations successives qui apportent la plus grande part de séduction. On trouvera, toutefois, certaines analogies avec Sainte-Sophie tantinople.
Les historiens vénitiens ne sont pas d'accord ; Cigognara, entre au: assure que les artistes de Constantinople n'ont pas collaboré à la construction de Saint-Marc. Cependant on doit reconnaître que si le plan Saint-Marc n'est pas conforme à celui de Sainte-Sophie, du moins, l'impression générale est que les deux églises témoignent des mêmes origio -
On peut admettre que les Vénitiens, en relation constante avec Constantinople, vassaux honoraires de Byzance, aient voulu rappeler sur leur territoire le monument le plus célèbre d'Orient et honorer ainsi l'évangéliste dont ils possédaient les reliques.
Il est possible même que les artistes delà Grèce byzantine aient initié les Vénitiens aux secrets de leur art pour la construction des coupoles. Cet art fut d'autant plus compris des Vénitiens, qu'ils avaient non loin, à Ravenne, dans les mêmes marais, tout un ensemble d'architecture romano-byzantine qu'ils connaissaient de longue date. C'est ce voisinage, plus que toute autre influence, qui détermina les Vénitiens à adopter ce style régional dont les traditions avaient été conservées par les artistes dispersés de la Ravenne ruinée. Les relations avec l'Orient ne firent que développer le goût national.
Pour l'ornementation de Saint-Marc, on mita contribution les restes des antiques villes d'Aquilée et d'Altinum détruites par les Barbares, cités riches en œuvres d'art, surtout Aquilée, surnommée la seconde Rome. Plus encore, des chapiteaux, des bas-reliefs et plus de cinq cents colonnes, qui ornent tant l'extérieur que l'intérieur de la basilique, proviennent d'Orient. Nous savons aussi que les deux piliers carrés, isolés, qui s'élèvent à droite de Saint-Marc, devant la porte délia Carta, ont appartenu à l'église Sainte-Saba, à Ptolémaïs, qui datait du VIe siècle. Ils sont ornés de monogrammes grecs et de fleurs ornementales où se retrouve l'esprit grec quelque peu abâtardi. #
Nombreux sont les exemples de ce genre. Ainsi, deux paons buvant dans une coupe forment un motif oriental connu ; les chapiteaux à feuilles d'acanthe de l'intérieur de l'église et ceux particulièrement curieux de l'atrium portent bien l'empreinte grecque. De même, dans une archivolte de style arabe, nous voyons des rinceaux formés d'un cep de vigne où des animaux sont enlacés.
Jusqu'au XIVe siècle, même jusqu'au XVIIIe siècle, pour les mosaïques de la façade, les architectes accumulèrent les matériaux de provenances diverses, occasionnant de bizarres voisinages.
L'Orient grec et byzantin fut pillé par les Vénitiens ; toute œuvre sculptée fut conservée. Trophées sont ces deux colonnes de la Piazetta apportées de Constantinople. Une troisième colonne avait aussi été embarquée, mais au moment du transbordement, elle tomba dans les eaux. Les deux fûts restèrent longtemps couchés sur le sol, quand un jour, un nommé Xicolo Barettieri entreprit de les redresser. Il obtint comme privilège de tenir banque au pied des deux colonnes mêmes. Sur
I/ARCII [TEI T U RE
l'une est placée la statue de saint Théodore, patron de la ville avant saint .Marc, nom qui rappellerait les anciennes relations avec Ravenne. Le lion ailé archaïque qui surmonte l'autre fût a été exécuté spécialement pour la place qu'il occupe et est l'emblème de saint .Marc. Il fut transporté à Paris en compagnie du quadrige antique de bronze doré qui
Cathédrale San Donato. à Murano.
décore la façade de la basilique, mais ils furent rétablis en [815. Au dire de certains chroniqueurs, le lion revint aveugle : les pierres précieus qui accentuaient son regard fauve avaient été dérobées. Les Vénitiens conclurent qu'il valait mieux perdre la vue que de voir les malheurs de la patrie.
Revenons à la basilique. La façade est luxueusement décorée de mosaïques d'or et de couleur, offrant des compositions relatives au culte de saint Marc. Deux mosaïques de 1660 représentent l'embarquement du corps de saint Marc à Alexandrie et le débarquement à Venise. Une autre mosaïque date de 1728 ; la plus ancienne de la façade est du XIIIe siècle et rappelle la translation des reliques du saint dans l'église. Une statue du patron de la ville domine le grand arc central et des anges et des saints occupent des clochetons ou bien sont étages dans une ornementation flamboyante. Au milieu de la façade prend place le quadrige antique.
peu fait pour une telle place, mais il ne rompt pas l'harmonie et on s'y habitue. Il décorait primitivement l'arc de triomphe de Néron, puis celui de Trajan à Rome, d'où Constantin le fit transporter à Constantinople. En
Fronton central de la façade de Saint-Marc.
1204, les quatre chevaux dorés retournèrent en Italie et se fixèrent à Venise. Bonaparte à son tour les envoya à Paris en 1797, et jusqu'en 18 15 ils couronnèrent Tare de triomphe de la place du Carrousel.
Sur la largeur de l'église s'étend un vestibule ou atrium d'une grande richesse de décoration, bien en rapport avec l'intérieur de la basilique, lous les arcs et les coupoles sont décorés de mosaïques un peu naïves, dont les plus anciennes datent du XIIe siècle, et représentent des scènes de l'Ancien Testament exécutées dans un o-enre tout à fait réaliste. On
L'ARCHITECTURE
accède dans l'église par trois portes, deux sont en bronze et de style byzantin.
La partie la plus ancienne de la basilique est la crypte, beaucoup plus petite que l'église supérieure dont elle n'occupe que la superficie du chœur et des chapelles latérales ; elle mesure vingt-cinq mètres de longueur sur vingt - huit mètres de largeur. Le plafond actuel , sur lequel il reste quelques traces de peinture , est soutenu par soixante colonnes sans base en marbre grec avec chapiteaux byzantins. L'autel est élevé sur un massif au milieu de la crypte où sont enfermées les reliques de saint Marc. Le sol, en contre-bas, longtemps sujet aux infiltrations de l'eau, fut souvent submergé ; on expérimenta plusieurs procédés pour le dessèchement de l'église souterraine, mais pendant trois siècles la crypte dut être close. Réouverte en 1 8 1 1 , on trouva, dans le bloc central de
maçonnerie, un cercueil en bois habillé de soie et de laine : chacun fut convaincu d'être en présence du tombeau du patron de Venise.
Quant à l'église supérieure, elle dépasse en splendeur tout ce que l'on peut concevoir ; différents points de vue sont tellement connus qu'aucun peintre de passage à Venise ne manque pas d'en reproduire quelques détails; même à certains jours, la basilique semble un vaste atelier, tant les chevalets dressés y sont nombreux.
Le vaisseau de l'église a trois nefs ainsi que des transepts ; le chœur terminé par une abside semi-circulaire, et cinq coupoles s'élèvent. diapr<
Quadrige antique de la faj S -Marc.
d'ors et de couleurs. Le peu de lumière qui pénètre contribue à l'unité de l'ensemble : la plus grande baie se trouve au-dessus de la porte principale, et de la tribune projette une lueur vive sur le chœur : le reste est
Porche de Saint-Marc.
dans la pénombre où filtrent quelques rayons de soleil réfléchis par l'or de la décoration. Les mosaïques ont tellement été prodiguées qu'elles couvrent une superficie de 4 2?o mètres carrés. La profusion des riches matières est extrême, et il n'existe aucune place où il n'y ait de la couleur, des ors et des marbres rares : c'est du goût le plus oriental.
Au pilier du milieu de la nef, à gauche, est adossé un ciborium ou chapelle octogonale surmontée d'un baldaquin byzantin sur lequel s'élève
L'ARCHITECTURE
une croix qui, dans les temps anciens, se trouvait devant l'église, et à laquelle s'attache une sanglante légende.
In jubé, flanqué de deux ambons de marbre et de porphyre, ferme le chœur, et quatorze statuettes de marbre coloré s'y dressent, exécutées par les frères Massegne (1393 La balustrade du chœur a, de chaque coté, trois bas-reliefs et les quatre évangélistes, œuvres de Sansovino '157 ainsi que les quatre pères de l'Eglise par Caliari [1614).
Intérieur de la Basilique Saint-Mdrc.
La partie la plus ancienne est le maître-autel, orné de bas-reliefs du XIe siècle. Au-dessus se trouve la pala âforo, ornementation composée de plaques d'or et d'argent émaillées et constellées de pierreries. C'est l'œuvre d'orfèvrerie byzantine la plus somptueuse qui existe. L'ange saint Michel est le motif principal et des inscriptions de différentes époques y sont tracées ; on voit aussi des portraits, dont ceux de l'empereur Jean Comnène et de l'impératrice Irène. Impala provient de Constantinople et dut faire partie de la décoration de la paroi templonN qui séparait le sanctuaire de l'église du Tout-Puissant. C'est sous le doge Pietro Orsolo (976-978) que cette riche orfèvrerie fut apportée à Venise.
En 1105, elle fut modifiée par les artistes grecs installés à Venise et
augmentée sous Pietro Ziani (1205- 12 29). C'est du XIVe siècle que date un remaniement complet; ce fut alors que le doge Andréa Dandolo fit ajouter la décoration architecturale de style gothique qu'elle a encore aujourd'hui. A ce moment, la pa la fut enfermée dans un panneau de bois peint par trois artistes, le père et les deux fils. Les Français qui, en 1797, ne virent que cette peinture, ne jugèrent pas utile de l'emporter; la pala ainsi, ne quitta pas Venise.
Outre ses riches parvis et ses voûtes brillantes, Saint-3Iarc possède un magnifique trésor, qui, bien que diminué, ne se compose pas moins de cent soixante et onze pièces uniques, parmi lesquelles on voit un trône épiscopal du VIe siècle, des devants d'autel, des coffrets, des reliures en orfèvrerie ; puis ce sont des flambeaux, des lampes, des candélabres, de nombreux calices en verre, en pierre précieuse et en métal ; des vases, des aiguières, des reliquaires, des bronzes, des tapisseries et des étoffes. Ce véritable musée est situé sur le côté droit, près du palais ducal. -
Une autre partie contiguë à l'église est aussi très connue, c'est le baptistère tout décoré de mosaïques qui ont pris des tons de vieilles tapisseries, harmonisées par la poussière des siècles. Au milieu, s'élèvent les fonts baptismaux, cuve immense fermée par un couvercle de bronze, surmonté d'une statue de saint Jean-Baptiste de même métal.
Ces fonts baptismaux sont en communication avec l'atrium par la chapelle Zenon où est élevé le tombeau du cardinal de ce nom, qui, mort en 1501, laissa toute sa fortune à la République, à la condition d'être inhumé dans la basilique Saint-3iarc. On y mit la statue couchée du cardinal, par Leopardi. Du côté opposé, à gauche de l'église et sous le périst}de, s'élève un sarcophage, tombeau de Daniel Manin, président de la République de Venise en 1848, mort à Paris en 1857. Primitivement, les doges étaient inhumés à Saint-xMarc, mais cette coutume ne dura guère; ce furent les églises de Santa .Maria dei Frari et San Giovanni e Paolo qui servirent de nécropoles aux plus illustres Vénitiens. Saint-Marc, même, n'est devenu la cathédrale de Venise que depuis 1807 ; avant, c'était San Pietro di Castello.
Nous connaissons tous la catastrophe qui mit en deuil les amis de Venise : le 14 juillet 1902, à neuf heures et demie du matin, le campanile, haut de 98 mètres, situé à gauche de la Piazza, s'écroulait, projetant ses débris jusque devant les portes de la basilique. Il ne formait plus qu'une pvramide de ruines informes qui enfouirent la gracieuse logetta placée à la base. Sa fondation remonte à l'année 888, mais il fut reconstruit en 1329 ; la flèche de marbre date de 14 17, et depuis 15 17 un ange
L'ARCH [TECTURE
de marbre doré couronne le faîte. La logetta fut construite par Sansovino en 1540. Nous verrons plus loin les détails dont elle était composée Cette logetta servait jadis de salle de garde au procurateur qui commandait les soldats pendant les séances du Conseil tenu au palais ducal.
La Pala d'Oro (Basilique Saint-M
Le campanile sera réédifié dans sa forme et ses lignes primitives, de même la logetta ; mais au lieu d'être comme accrochée au campanile, elle sera supportée par les fondations mêmes du futur monument. La reconstruction, déjà avancée, peut subir un arrêt, car les matériaux employés ne semblent pas d'une qualité suffisante
Après Saint-Marc qui résume le génie religieux des Vénitiens, dans le monument voisin, le palais des Doges, nous voyons retracée l'histoire civile de Venise. Ce nom seul est tout Venise et rappelle ses fastes passés, jalou-