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Çarpaccio. Saint Georges (Scuola di San Giorgio degli Schiavoni .
existe une madone assise sur un trône, ayant à ses côtés quatre saints et saintes et un ange musicien.
Dans ces deux dernières œuvres, l'élément décoratif est très développé : l'architecture gagne en importance. En adoptant cette manière de composer, les tableaux perdent à être déplacés et sont dépaysés ; aussi goûte-t-on davantage celui de San Zaccaria. Malgré le sentiment chrétien de Giovanni, on ne peut se défendre de constater qu'il y a loin de cet art aimable aux suaves compositions des Primitifs italiens. L'esprit vénitien, malgré lui, fut réfractaire au mysticisme, ou tout au moins s'y complut peu de temps ; quand, à Venise, la peinture religieuse fut sincère, elle prit quelquefois une tournure dramatique.
LA PEINTURE
Dans sa vieillesse, Giovanni fut hanté par de nouvelles formules, et s relations avec Albert Durer ne furent pas étrangères à cette transformation. Cinq petites peintures allégoriques, placées a l'Académie, se ressentent de cette recherche ; quoique d'une curieuse composition, le dessin des figures est pénible et fatigué. Les fonds de paysage sont particulièrement soignés, et dans l'un, on croit reconnaître la silhouette de Nuremberg.
Cependant, parmi les œuvres où les influences de Manteo-na et de Durer ont permis à Giovanni d'exécuter supérieurement de grands sujets, nous citerons le Christ mort, des Offices à Florence, et surtout deux toiles d'une composition bien nouvelle pour le maître : l'une, la Transfiguration ,au musée Correr; l'autre au palais ducal, la Pieta.
Ce dernier tableau est le plus intéressant, l'ordonnanceest
parfaite et le paysage traité avec style. Un air de tristesse et de mélancolie enveloppe l'œuvre et une profonde douleur règne sur les visag s, Bellini ici est tragique avec simplicité.
Comme portraitiste, Giovanni peignit de profil Le doge Mocenigo et Lorenzo Justiani, au musée Correr; on peut cependant leur préférer son propre portrait, aux Offices à Florence, OÙ il est représenté dans
Carpaccio. Deux Vénitien. lorrer).
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toute la force de l'âge. Il portraictura aussi le doge Lorédan et une maîtresse de Bembo.
Xous avons réservé en dernier lieu quelques œuvres de Gentile
Carpaccio. Songe de sainte Ursule (Académie).
Bellini ; son talent se rapproche trop de celui de Carpaccio pour que nous n'en parlions pas au même titre, comme décorateur.
Sa façon ne rappelle en rien celle de son frère. Autant Giovanni savait rendre le caractère intime des figures, en traduisant les sentiments de rame, autant Gentile se plut à dépeindre le côté extérieur et public de la vie. En de vastes compositions, il représente les fêtes et cérémonies officielles des Vénitiens ; avec Carpaccio il fut le premier qui illustra les
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faits de l'histoire de Venise, mode qui ne fit que se répandre dans la suite.
De Gentile Bellini, l'Académie possède une grande peinture : la
Procession des Reliques, composition curieuse par les renseignements
exacts qu'elle apporte sur les costumes et les cérémonies religieuses de l'époque : on y voit même la base du Campanile flanquée de constructions, détruites depuis la construction des Procurazzie nuove.
C'est encore le tableau représentant le Miracle de la Sainte Croix, particulièrement documentaire : on v trouve un apparat trop profane et un intérêt bien superficiel. D'une façon analogue, le même sujet a été traité par Giovanni 3Iansueti. et présente de précieux renseignements sur la Venise du temps. Xous voyons encore à l'Académie semblable épisode reproduit par Carpaccio. Tout en étant de même genre, l'œuvre de Carpaccio est plus complète en ce qu'elle rend parfaitement l'élégance vénitienne ; les tètes sont des portraits sincères et exprimées avec énergie, et la documentation est très complète. Ce sont les gondoles et leurs ùl;e. les gracieuses silhouettes des gondoliers, le pont en bois du Rialto, les palais avec leurs hautes cheminées et leurs loggia légères : reproduction fidèle et prosaïque de la Venise du XVe siècle.
Au premier abord, les œuvres de Carpaccio paraissent empreintes de
Carpaccio (?) La Présentation du Christ Académie .
LA PEINTURE
tristesse, et les personnages, avec leur air stoïque, semblent résignés au destin. Les têtes ont peu de sentiment et plusieurs sont vides d'expression : cependant à l'examen, les figures s'animent, chaque tête est un portrait d'une grande vérité, à l'aspect calme et fier, mais d'une suprême im] sibilité. Toutefois, dans une même composition, les personne ont
BeneJetto Diana. Madone et Saints Académie .
trop étrangers les uns aux autres, il n'y a pas de pensées échangées, de communion d'idées : la rigidité officielle ne comporte ici que des nui Carpaccio nous donne un aperçu de cette aristocratie vénitienne hautaine et égoïste du XV siècle, dont les têtes, à jamais célèbres, dépasser en luxe tout ce qu'on peut imaginer : toute cérémonie civile ou religieuse fit montre du faste le plus brillant. Il nous représente au^si c chevaliers de la cal\a qui, du xv au xvi" siècle, rivalisèrent d'élégance et de bon ton.
Au xv' siècle, l'étude des œuvrer grecques, surtout, forma le goût des nobles Vénitiens qui se crurent alors d'une caste privilégiée ; ils éloignèrent ainsi d'eux le peuple qui. de son côté, forma des corporations et
des confréries, les Scuole, dont firent partie des artisans devenus plus tard des artistes. Carpaccio (1470?-! 5 19) fut de ceux-là. Tel il se montra au début, tel il fut toujours ; les influences étrangères eurent sur lui peu de prise. Un Carpaccio se trahit à première vue, sa couleur, d'une suprême intensité, et la précision de son dessin n'ont d'égale
Marco Marziale. Le Christ à Emmaiïs (Académie!
que sa parfaite élégance pleine de sobriété. Il fut toujours l'interprète honnête et scrupuleux, sans commentaires, des mœurs du XVe siècle ; il traita aussi tous les sujets à la vénitienne, exemple suivi par ses successeurs, et comprit l'un des premiers, de magistrale façon, la peinture décorative. Les moindres détails de l'œuvre de Carpaccio sont soigneusement traités ; les barques, les galères, les personnages dans le lointain sont aussi caractérisés que sur le premier plan, la perspective est rigoureuse, sauf pour les personnages à mi-corps et trop petits. De même, l'air manque dans les lointains qui viennent trop souvent écraser les personnages. Malgré cela les compositions de Carpaccio sont pondérées et équilibrées. Son Saint Georges à cheval, de la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, dont une réplique existe à Saint-Georgcs-Majeur, est une œuvre
LA PE1 NTURE
de grande allure, pleine de puissance et de style. Dans l'ordre intime, le musée Correr possède les Deux Vénitiennes, qui, élégamment coiffé
et parées, assises sur une terrasse, ont l'air de bien s'ennuyer, malgré les nombreux animaux dont elles sont entourées.
Carpaccio décora aussi le palais des Doges, mais ces peintures furent détruites en 1577 par un incendie ; ainsi disparurent des tableaux de Bellini, de Pordenone, du Titien et de bien d'autres qui retraçaient l'histoire vénitienne à l'époque du doge Sebastiani Ziani et de Frédéric Barberousse.
L'œuvre capitale qui soit restée de Carpaccio se trouve maintenant à l'Académie et provient de l'ancienne scuola de Sainte-Ursule à Venise ; par sa documentation elle devient une véritable chronique du temps en neuf tableaux (1 490-1497).
Dans le premier panneau V Ambassadeur d'Angleterre vient demander au roi Maurus la main de sa ftlle, tableau à double motif. Au centre, tandis que les envoyés, à genoux, présentent leurrequé Lans la partie droite, le roi .Maurus assis, écoute sa fille qui, debout, semble résignée. Dans la partie gauche accessoire, d'élégants seigneurs flânent sous une colonnade au bord d'un canal.
Le tableau le plus complet et le plus riche de couleur est celui que nous reproduisons, où le Roi Maurus donne congé aux ambassadeurs C'est ensuite le Songe de' sainte- Ursule ; dans cette composition simple, où la jeune fille qui sommeille voit un ange apparaître ; tous les détails de
Cima da Conegliano.
L'Incrédulité de saint Thomas Acadé
vie quotidienne sont reproduits avec vérité. La même minutieuse exactitude se retrouve dans le tableau représentant Saint Jérôme dans sa cellule, à la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni. Puis c'est Sainte Ursule devant le pape, entourée d'un brillant cortège d'évêques mitres.
Cima da Conesjliano. Tobie et l'Ange [Académie).
Une peinture documentaire est aussi celle consacrée à V Arrivée des navires conduisant sainte Ursule, et dans laquelle les galères et les fortifications de l'époque sont rigoureusement rendues. Le dernier sujet, le plus important : Martyre de sainte Ursule et ses Funérailles, fait 1 objet d'une composition un peu compacte où des personnages impassibles égorgent de tendres vierges ; les archers sont élégants comme en un jour de fête. Les Funérailles, sous le même ciel, mais séparées du reste delà scène par un mât rouge, nous montrent le corps de la sainte promené solennellement sous un dais.
LA PEINTURE
De l'ensemble général de ces peintures, il ne se dégage pas le sentiment religieux qui serait à désirer pour un pareil sujet. Tout autre est l'œuvre de Memling à Bruges, interprétant la même légende. Ce n'est pas dans Carpaccio que Ton pourra trouver cette charité, cette douceur et cette humilité chrétiennes des pieux Flamands ; les Vénitiens furent trop superbes et leur christianisme fut peu miséricordieux. Cependant, un tableau de l'Académie, la Présentation au Temfle, nous montre la souplesse du talent du maître; le sentiment religieux et la grâce sont réunis. Cette œuvre rappelle surtout la manière de Giovanni Bellini.
Carpaccio, avec la collaboration de Lazzaro Bastiani, peignit les étendards de Saint-Marc, conservés maintenant dans les musées de Venise. Au maître vénitien peuvent se joindre Sebastiani qui reproduisit aussi une cérémonie publique et Giovanni Mansueti déjà cité, auteur de vastes sujets au ton rouge dominant et où l'architecture offre le principal intérêt.
Un tableau qui, jusqu'ici avait été attribué à Carpaccio, serait de Benedetto Diana : les
Pèlerins d'Emmaûs, à San Salvator. Ce dernier peintre. Cima da Conegliano, Basaiti, Montagna et quelques autres, peuvent terminer la série des Primitifs.
Benedetto Diana, du commencement du xvi siècle, dans son tableau : Madone et Saints, paraît inspiré, d'une façon lointaine, de Giovanni Bellini; sa Vierge est gracieuse, mais placée sur un trône, elle manque de majesté; quant aux deux figures de saintes fort jolies, leur costume
Basaiti. Saint Sebastien Sacristie de Santa Maria Jella Salute
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étoffé de larges draperies, bien que hardiment indiqué, a peu de naturel. Un tableau de Diana, actuellement à Crémone, se rapprocherait davantage du style de Bellini.
Plus simple et d'une sincérité bien allemande, Marco 3iarziale, dans
Montagna. Madone, saint Sébastien et saint Jérôme Académie .
les Pèlerins d'EmmaûS, nous donne une composition quelque peu bourgeoise pleine de bonhomie.
Cima da Conegliano se présente avec des œuvres d'un esprit tout différent; l'art religieux trouve en lui un véritable interprète. Dans ses peintures on respire un air si pur, les physionomies sont si foncièrement honnêtes, elles ont cette suavité si calme que donne la paix de l'âme, qu'il semble que Cima fut étranger à la brillante Venise.
LA PEINTURE
Ce peintre était des environs de Venise, et dans ses tableaux il se plut à reproduire les paysages de son pays natal: toutefois on retrouve chez lui les qualités maîtresses du génie vénitien primitif : pr n, délica-
tesse et vérité, qualités qui s'atténuèrent au contact du paganisme de la
Lorenzo Lotto. Glorification de saint Antoine éi
Renaissance ; le sens décoratif et la couleur seuls restèrent à la nouvelle école, particulièrement sensuelle.
De Cima, l'Académie possède la Madone et VJEnfant, mais bien supérieurs sont ses tableaux représentant X Incrédulité de saint Thomas et Y Archange Rapliarl et le fils de Tobie. Le premier sujet offre les plus vivantes expressions et le contraste le plus marqué des ombres et des
lumières. Le Christ, plein de vérité et de vie, va parler, et saint Thomas dont la silhouette se profile fortement, s'avance étonné, met le doigt dans la blessure et semble saisi. Au point de vue de l'exécution, cette peinture peut rivaliser avec certaines œuvres de Giovanni Bellini, et est particulièrement admirable pour la clarté chaude de l'ensemble. Le sujet de Tobie est d'une technique aussi parfaite, les figures ont le même calme et respirent la bonté ; un paysage plein de poésie complète le tableau. De
Bissolo. Madone et Saints (Académie)
cet artiste, l'église San Giovanni in Bragora conserve un Baptême de Jésus où nous retrouvons le même Christ que dans le Saint-Thomas. Ici, plus encore, le pa)Tage est important et s'éloigne, estompé, dans des lointains bleutés. A l'église Santa Maria dell'Orto, c'est encore un Saint- Jean-Baptiste et quatre Saints sous une loggia à coupoles. Comme toujours, Cima prodigue ses beaux et profonds paysages, ils servent même à accentuer davantage le sentiment pur des compositions et invitent au recueillement : Cima est un peintre à apprécier sans réserves.
D'autres peintres secondaires montrent aussi les riches qualités de l'école vénitienne, et souvent leurs œuvres ont été faussement attribuées.
Restent Basaiti et Montagna. Le premier, dans quelques-unes de ses
LA PEINTURE
œuvres, fait penser au Sodoma: le même sexe indécis flotte sur les physionomies : ainsi le Christ mort, à l'Académie et le Saint- Sebastien, à la Salute, sont d'une trop grande gentillesse Du même peintre, et d'un aspect plus décoratif, l'Académie nous montre le Christ au Jardin des Oliviers.
Quant à Bartolomeo Montagna,né àVicence (mort en 1523), ville sous la domination vénitienne, et dont les œuvres ont été en partie inspirées de Vivarini, Venise possède peu d'œuvres de cet artiste ; cependant nous voyons à l'Académie la Madone , saint Séb astien et saint Jérôme, peinture où l'on retrouve cette
influence allemande dont ne fut
pas mèmeexempt
Carpaccio. C'est
à Vicence surtout
que l'on peut voir
les œuvres de ce
peintre; sa Pie ta
est d'un senti-
ment religieux pieusement exprimé, mais la Madeleine entourer de
Saints semble plus gracieuse que véritablement chrétienne.
De l'école de Vicence, nous citerons encore .Marcello Fagolino et Giov
Bonconsiglio. Quant à l'école de Padoue. fondée Par Squarcione et où tut
enseigne l'art uni à la science, son plus illustre représentai.! fut Mantegna
Rocco Marconi (?) Le Christ mort [Académ
nS VENISE
dont l'Académie possède un charmant Saint-Georges qui en dit long sur le talent du maître. L'école padouane, du reste, exerça une influence marquée sur les maîtres vénitiens du XVe siècle.
Participant encore de l'ancienne école, Lorenzo Lotto (i48o?-i554?) fut un artiste de transition auteur de vivants portraits : il est mal représenté à San Giovanni e Paolo avec la Glorification de saint Antoine éveque, tableau surchargé et où les personnages ne sont pas en proportion.
Un autre peintre, qui conserve douceur et ingéniosité, est Bissolo (1492-1530) : sa Madone et les Saints, à l'Académie, est une œuvre qui sent la décadence d'un genre, elle est mièvre.
Le commencement du XVIe siècle voit encore un peintre, Rocco Marconi, qui travailla à Venise de 1505 à 1520 ; il se laissa influencer par la nouvelle école; ses paysages, quoique rappelant ceux de Basaiti et de Cima, se rapprocheraient davantage de ceux du Giorgione. L'église San Giovanni e Paolo possède une œuvre de ce peintre.
Un dernier artiste se distingua par une grande pureté dans les physionomies, c'est Boccaccio Boccaccino qui peignit de 1497 à 15 18. Il a encore le charme des Primitifs et leur limpide coloration ; plus encore que Cima, Boccaccio adonné à sa peinture une grande transparence, l'air y est pur. Le tableau de l'Académie, la Madone avec V Enfant et des Saints apparaît comme une œuvre sereine et dont l'école ombrienne a donné tant d'exemples. Avec Bellini, Carpaccio et Cima, Venise eut trois interprètes d'art absolument vénitiens et cependant bien différents,, mais ils sont de la même famille. Après Cima, à Venise, l'art religieux n'a plus sa véritable signification, se perdant dans l'allégorie ou l'anecdote; les carnations sensuelles ainsi que la grande décoration ne sauront qu'éblouir et satisfaire les sens, la peinture vraiment chrétienne aura vécu. Nous entrons dans la vie débordante et féconde. Voici Giorgione, Palma, Titien, Tintoret.
LA RENAISSANCE, XVIIe ET XVIIIe SIECLES
Au XVe siècle, Venise a 200 000 habitants, elle est partout victorieuse, c'est l'apogée ; cependant le prestige guerrier va s'amoindrir, le XVIe siècle verra cette décadence. Rivalisant alors de zèle avec les autres centres italiens, Venise montra sa nouvelle vigueur dans la protection des arts et des lettres; là encore elle triompha avec magnificence : c'est l'époque où la Renaissance en pleine sève fit éclore tant de génies. L'amour du beau,
LA PEINTURE
développé par l'étude des belles-lettres, prit un tel essor que l'art vint embellir l'existence, la vie fut parée d'un charme voluptueux, on vécut dans le luxe et dans l'insouciance. Les Vénitien-, épris des idées nou-
Giorgione. La Famille du Giorgione ^Palais Giova:.
velles, dénigrèrent les maîtres du XVe siècle ; les amateurs de belles carnations ne goûtèrent plus les « peintres gauches i pittori goffi), c'està-dire les Primitifs et les choses inanimées et froides de Giovanni et de Vivarini qui étaient sans mouvement et sans relief ». La seule qualité reconnue à Bellini était son soin pour les détails.
Barbarelli, dit le Giorgione, né à Castelfranco [1478-1511) fut l'un
des premiers qui fit preuve d'une véritable indépendance en osant ce qui n'avait pas été fait avant lui ; il révéla à l'art vénitien son véritable tempérament en une forme amoureuse que la morale religieuse avait jusque-là empêchée, mais que l'esprit dévergondé de la Renaissance
encouragea.
Barbarelli fut un adepte chaleureux des nouvelles théories : ardent au plaisir comme au travail, il était craint par les maris et adoré des jolies femmes : il s'attacha surtout à rendre des scènes pastorales où pointe quelque licence. Dans ses œuvres, les chairs palpitent, les carnations
Giorgione. Apollon et Daphné iSeminario patriarcale).
savoureuses et fermes se modèlent dans de mystérieuses pénombres ; sa couleur estdans une gamme chaude extrêmement harmonieuse. Nul mieux que lui ne donna à la peinture cette richesse de tons et cette solidité d'exécution si particulière à Carpaccio. mais il y mit plus de souplesse, plus d'humour et aussi plus de vie.
Giorgione est bien le maître de la peinture vénitienne des XVIe et XVIIe siècles, et l'étude de ses œuvres ne peut être que salutaire. Elles nous montrent le sens parfait de l'art vénitien en pleine possession de
son génie.
Il n'existe que peu d'œuvres authentiques du Giorgione. et plusieurs peintures qu'il exécuta à fresque ont été détruites par l'air de la mer. Le nombre des tableaux attribués au maître a considérablement diminué depuis que des critiques avisés ont reconnu qu'ils étaient dus à Palma le Vieux, à Sebastiano del Piombo, à Lorenzo Lotto et à d'autres.
LA PEINTURE
Giorgione eut aussi l'idée de décorer l'extérieur d(t sa maison de compositions peintes, cela devint une mode, si bien qu'avec le Titien il fut chargé d'orner la façade du Fondaco dei Tedeschi, reconstruit vers 1508. Il aima la vie des champs, et le paysage, auquel il donna une grande importance dans ses tableaux, est plein de mystère.
Son goût pour la nature se sent à merveille dans son Concert champêtre au Louvre, et dans un tableau du palais Giovanelli où le maître peignit la Famille du Giorgione : on y voit principalement une femme nue allaiter son enfant, assise dans un site ombragé où coule un ruisseau. Au Séminaire patriarcal, à Venise, quel délicieux tableau que celui d'Apollon et Daphnél Le paysage est traité avec un sentiment parfait des beautés de la nature et quelle grâce sensuelle pare cette nymphe fuyant le jeune Apollon ! L'église San Rocco possède une peinture attribuée à Giorgone par Vasari et qui représente Jésus traîné au Golgotlia.
Barbarelli vécut à peine trente deux ans ; par contre le Titien, qui fut un peu son élève, mourut octogénaire. Dans le siècle de ce grand artiste, l'art vénitien atteint sa plus haute renommée; quelle période incomparable qui vit briller encore Palma le Vieux, Véronèse et Tintoret !
Jacopo Palma dit le Vieux [1480-1528), pour le distinguer de neveu, est le peintre qui se rapproche le plus de G \ ne : il peignità
Palma Vecchio. Sainte Barbe.
S .ta Mana Formosa.)
i22 VENISE
la Madona dell'Orto, à San Mose, au couvent de San Stefano, mais le rétable de l'église Santa Maria Formosa est son œuvre la plus célèbre : Sainte Barbe et quatre Saints ainsi que Jésus descendu de la croix. Le morceau capital est sainte Barbe, modèle de fière beauté, de forte prestance et drapée majestueusement : c'est bien la patronne des bombardiers de r Arsenal.
Au commencement du XVIe siècle, sous l'impulsion générale donnée en Italie, Venise fut prise d'une véritable fièvre de construction et d'ornementation, les patriciens prodiguèrent leurs richesses pour l'embellissement de la Cité sérénissinie : les parois des palais et des églises se couvrirent de peintures.
Les peintres, à cette époque, devenus plus instruits et tenus en grande estime, devinrent même de grands seigneurs. Ainsi fut Tiziano Vecellio, dit le Titien, né à Pièvre di Cadore vers 1489-1576. Partout, à Padoue, à Ferrare, à Urbin, à Rome, à Paris, à Madrid, il est le peintre des princes, des papes et des rois. Il portraictura Soliman II, Paul III, Charles-Quint, Philippe II, François Ier, l'empereur Othon, Clément VII, les cardinaux et les ducs. Il peint l'Arétin réfugié à Venise et les duchesses de son temps. Le Titien était chevalier, Charles-Quintlent comte palatin et il portait le collier de Saint-Jacques. Ce fut la peste seule qui le terrassa à l'âge de quatre-vingt-sept ans environ et non à quatrevingt-dix-neuf ans, car le Titien centenaire est une légende établie par le peintre de Cadore lui-même dans une lettre qu'il adressait, en 1571, à Philippe II, se disant âgé de quatre-vingt-quinze ans, afin d'attirer les libéralités du prince.
L'œuvre du Titien est si vaste qu'il faudrait un ouvrage spécial pour l'étudier; bornons-nous à mentionner les principaux tableaux existants à Venise. Il excella dans tous les genres ; ses portraits sont d'une vigueur expressive remarquable. Un de ses tableaux principaux, que l'on voit dans son milieu, est la Pala dei Pesaro aux Frari, sujet religieux, commandé par la famille Pesaro, d'une composition sobre et décorative. Malgré sa merveilleuse technique, cette œuvre ne séduit pas, et il est difficile d'admettre cet enfant Jésus qui danse sur un pied.
U Assomption, maintenant à l'Académie, et qui, primitivement, était le tableau du maître-autel des Frari, est d'un effet plus magistral ; la foule des disciples, par leur groupement rappelle Michel-Ange. Cependant les anges sont plutôt de vrais amours; ils entourent la Vierge, disposés de charmante façon, montrent leurs jolis corps dodus, et semblent turbulents comme les oiseaux d'une volière. C'est de l'art plastique plein de vie et
Titien. L'assomption de la Vierge (Àcadém
V ENIS E
de mouvement, de trop de mouvement même. Malgré tout cette œuvre est grandiose : il y a de l'extase dans le visage de la Vierge.
Quoique Titien n'ait pas donné à ses Vierges une poésie mystique, désormais passée de mode, du moins ses Madones ont-elles cette douce expression qu'apporte la bonté ; de même ses Saintes, si elles sont belles et gracieuses, ont aussi un idéal bien humain; elles ont la joie de vivre.
Dans ses tableaux, le Titien montre une grande puissance créatrice, ses figures sont habilement disposées et l'œil est satisfait par le jeu harmonieux des lignes générales de la composition. Il se plut à peindre
Titien. La Présentation de Marie au Temple (Académie).
de beaux corps, de riches étoffes, et excella à rendre la morbidesse des nudités. Pordenone disait que les femmes du Titien n'étaient pas peintes, mais faites de chair vive. C'est bien l'impression ressentie et nul mieux que lui ne fut le virtuose des moelleuses carnations. Matérielle est cette peinture, mais sous un tel pinceau la forme s'idéalise.
La Vénus, à Florence, est une merveille dans le genre; que l'on se rappelle V Amour sacré et V Amour profane, à la galerie Borghèse à Rome ; nous y retrouvons la beauté sublime dans toute sa plénitude ; de même dans nombreux tableaux des collections de Paris, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Madrid et de Vienne.
Outre le tableau de Y Assomption, l'Académie possède du Titien le Portrait de Jacopo Soran\o, un Saint- Jean-Baptiste dans le désert, la Déposition de la Croix, une Visitation, et enfin une importante composition, la Présentation au temple, peinte en 1559, pour la scuola délia Carita, actuellement Académie des Beaux-Arts. Elle était destinée
LA PKI NT U RE
à un mur percé de deux portes, entre lesquelles continuait la partie du milieu de la peinture ; les parties à droite et à gauche ont été ajoutées postérieurement.
Les anachronismes furent admis dans l'art vénitien, peu soucieux de la vérité historique et archéologique : nous assistons ainsi à des cortèg
Pordenonc. Saint Laurent Justinie .mie ,
et à des cérémonies, qui tout en voulant rappeler un fait relaté dans Les Écritures, retracent les splendeurs de la Renaissance. Cette convention admise, le tableau de la Présentation, par sa sobre ordonnance, est une des plus belles pages d'art de la vie du Titien.
Au palais ducal, à la Salute. il existe quelques peintures du Titien, entre
Sebastiano del Piombo. Saint Jean Chrysostome (San Giovanni Crisostomo).
autres: le Triomphe de saint Marc, tableau remarquable pour son modelé. Malgré sa destruction dans l'incendie du palais ducal en 1577, rappelons la composition du Titien : la Bataille de Cadore, 1508; œuvre
considérée, à l'époque, comme sa plus parfaite création. Le fond surtout, avec son paysage montagneux et enflammé, a quelque chose de dantesque.
Bordone. Un pécheur remet au doge l'anneau de saint Marc Académie
On en voit une petite copie aux Offices, Florence, et Griulio Fontana en a fait une gravure.
Un maître rivalisa avec le Titien et devint son ennemi implacable, c'est
le Pordenone '1487-1539). Dans un tableau représentant Sainte Justine.
au musée de Vienne, on retrouve les types favoris du Titien, mais le
tableau que possède l'Académie n'est certes pas le meilleur du peintre.
Le Pordenone s'appelait de son vrai nom Giovanni Regillo Licinio et
naquit à Pordenone.
C'est en décorant à fresque l'intérieur des palais et des églises qu'il se fit connaître. Il peignait, paraît-il. toujours l'épée au côté, car la jalousie et les froissements étaient devenus tels entre artistes, disent les chroniqueurs , qu'il était nécessaire de parer à toute éventualité. Forcé de quitter Venise où il ne se sentait plus en sûreté, il résida dans plusieurs villes du midi :
Charles-Quint l'appela à Prague : il peignit aussi pour le duc de Ferrare une série de cartons pour tapisseries, célèbres sous le titre : les Travaux lY Hercule.
Un autre émule du Titien fut Sebastiano del Piombo (1485-1 547' élève duGiorgione. et qui s'épritde Michel-Ange dont il devint aussi l'élève. L'église San Giovanni-Crisostomo possède de cet artiste un Saint-Jean Chrysostomc : composition insignifiante montrant un beau jeune homme maniéré qui pose devant quelques jeunes filles, et dont le type rappelle les femmes peintes par le Titien.
A la même époque (1500-1570, Paris Bordone est le peintre le plus complet ; son œuvre rappelle un peu la façon de composer de
Bonifazio Veronese III. Saint Sébastien (Académie).
LA PF.INTI'RK
Carpaccio, et tire un admirable parti des motifs d'architecture. A l'Académie, la Remise de V anneau au doge offre un majestueux tableau, enveloppé d'une chaude lumière aux tons d'ivoire; les personnag at plus
animés que chez Carpaccio et ont
un aspect plus doux, sa peinture a
aussi plus de souplesse. 11 était
difficile de rendre une cérémonie
officielle avec plus de conscience
et de liberté.
De 1540 à 1579, il y eut à
Venise trois peintres du même
nom, les Bonifazio ; on connaît peu
leur histoire. De Bonifazio Véro-
nèse, l'Académie nous montre le
Festin du ri clic, peint vers 1510-
1520, œuvre dont l'ensemble rappelle la façon du Titien, et un M ass a crr des Innocents .
De Bonifazio II, on voit le
Christ et les apôtres ; quant au troisième du nom, l'Académie conserve de lui le Martyre de saint Sébastien . De Bonifazio III, on peut citer encore le Jugement de Salomon (1533; et un Saint- Marc. La couleur de ces trois peintres est sensiblement la même :
elle est vénitienne, c'est tout dire.
Un maître qui traduisit sa pensée d'une manière violente et parfois trop mouvementée, fut bien le Tintoret, Jacopo Robusti, il
Tintoretto (1518-1594). Son nom lui vient de la pr< m de son père qui
était teinturier. Elève du Titien, à vingt ans, il passait déjà pour un fulmine de pe n e 1 1 o , ce quiporta ombrage à plusieurs, même au Titien II futen effet d'une rare habileté ; très savant en anatomie, il dessinait avec grande facilité. Sa première décoration fut pour la Scuola di San Marco, puis il peignit au palais ducal cette immense toile, la Gloire du Paradis, mesurant vingt-cinq mètres sur dix. Cette œuvre est surtout unique pour la
Tintoretto. La Madeleine dans la solitude 5< uola di -v
dimension. C'est un amas de corps, de têtes et de nuages qui ont l'air de tourner ; cycle céleste peu attrayant à voir. L'ensemble n'est même pas décoratif. Ce tableau dut cependant beaucoup plaire en son temps.
Tin tore t se distingua davantage à l'église San Rocco, à la Scuola du même nom et à Saint-Georges-Majeur où il illustra des scènes religieuses qu'il traita avec une véritable maestria, mais aussi avec une bien grande
Tintoretto. La Cène (San Giorgio Maggiofé)
fantaisie, cherchant l'effet et tombant parfois dans le réalisme. Mais la vie a été rendue par le Tintoret avec une suprême intensité. Son chefd'œuvre est le Crucifiement (1565) à la même Scuola.
Le duc de Mantoue lui confia la peinture de dix sujets tirés de la vie de saint François de Gonzague ; en peu de temps il avait terminé. Carra che trouvait Tintoret souvent inférieur à lui-même ; on disait de son temps qu'il avait trois pinceaux, un d'or, un d'argent et un de fer. Dans ses loisirs il se livrait à la musique ; Véronèse nous le montre jouant de la basse dans son tableau des Noces de Cana. Son grand culte fut pour sa fille qui le suivait partout habillée en page.
Une œuvre maîtresse de ce peintre est à l'Académie : le Miracle de saint Marc. Rarement Tintoret rendit si bien l'éclat lumineux et la chaleur des tons. Une peinture qu'il exécuta pour Saint-Georges-Majeur est
aussi dans la manière mouvementée de ce fougueux coloriste. Tout autre est la sobre et gracieuse composition représentant Sainte Agnès^ a la Madona dell'Orto.
Le Tintoret se montre encore supérieur quand il exécute le nu : on y
Tintofetto. Le Crucifiement (Scuola di San Rc<
trouve sa science du modelé dans le tableau 6l Ariane et de Bacchus, au palais ducal. Le maître collabora, dans une large part, à la décoration de ce palais, et ses peintures peuvent prendre place entre celles du Titien et de Véronèse. Le plafond : Venise reine des mers, quoique d'une coin position un peu compliquée, n'en est pas moins beau ; il peignit aussi une toile représentant la Bataille de' Zara. Le meilleur d celui du doge Alvise Mocenigo, à l'Académie : il fit au<>i Le sien à IV
de soixante-six ans ; ce portrait existait à la Scuola di San Rocco. Prodigue comme Rubens, le Tintoret montra toutefois plus de style et de distinction ; il eut même les hardiesses de Michel-x\no-e. Ses oeuvres déconcertent et charment tour à tour ; tumultueuses et surchargées, tendres et simples.
Tintoretto. Le Miracle de saint Marc (Académie).
Malgré ses défauts, on doit reconnaître que le Tintoret fut le peintre le plus brillant de son temps, et par la variété de ses travaux peut être placé au premier rang. Mieux qu'ailleurs, on découvre dans ses tableaux un reflet assez juste de l'esprit ardent du XVIe siècle à Venise.
Dans le siècle du Titien, le plus grand décorateur fut Paolo Caliari, dit le Véronèse (15 18-1588). La reproduction d'une architecture compliquée sembla être l'un de ses soucis ; au milieu de portiques élancés, se déroulent des scènes allégoriques où dieux et déesses s'unissent pour proclamer la gloire de Venise; nous assistons aussi à de nombreux festins donnés en des palais immenses.
LA PEINTURE
Véronèse triomphe avec ses raccourcis savants et ses plafonnements hardis, et témoigne d'un sens sûr et réfléchi de la décoration et de l'architecture. Tout dans ses œuvres est équilibré et rien n'est laissé à l'improvisation hâtive; en cela, Véronèse a les mêmes qualités que Carpaccio.
Jamais il ne poussa si loin la majesté et la pompe que dans l'immense
Tintoretto. Portrait du D >$ Mocen - lémie .
plafond du palais ducal : le Triomphe de Venise, composition ass solidement établie. Dans le fragment important que nous reproduisons. Venise personnifiée, belle, calme et hère, est couronnée par la Gloire; autour d'elles se tient une véritable cour où sont rassemblés la l'aix. le Commerce, Cérès. Junon. Plus bas. ce sont des cardinaux, des lu: vaincus, des guerriers à cheval, des pages et le lion de sain: Marc ; la composition est parfaite : c'est l'apothéose.
Non moins brillants sont les caissons du plafond, illus - par le maître, où Ton voit Venise, la Paix, la Justice, des Allégories et l'An-
niversaire de la bataille de Lépante. Cette dernière œuvre se rapprocherait davantage du Tintoret. Le mariage de sainte Catherine est un sujet fort aimable, ainsi que 1' 'Enlèvement d'Europe, au palais ducal, et où Véronèse peignit un charmant paysage que rappelleraient ceux de
Watteau.
x-Vprès le palais des Doges, c'est l'église Saint- Sébastien, où s'élève le tombeau de Véronèse, qui possède une véritable galerie de ses tableaux. Le plafond, où est retracée l'histoire d'Esther, fut exécuté en collaboration avec son frère Benedetto Caliari .
Dans le chœur, ce sont les sujets importants du Martyre de saint Mare et saint Mareei tin, ainsi que le Martyre de saint Sébastien, sujet que l'on pourrait rapprocher de celui du Tintoret : le Miracle de saint Mare.
Inutile, ici. d'insister sur la prodigieuse œuvre des Xoces de Cana, au Louvre, peinte pour le couvent de Saint - Georges - Majeur. Xous lui préférons cependant le Repas elle; Lévij d'une tenue particulièrement sobre et solennelle et où le peintre s'est campé dans une noble attitude.
Xon loin de Venise, à la Veilla Maser, il existe un magnifique ensemble décoratif, œuvre capitale de Caliari. Cette villa porte aussi le nom de villa Giacomelli et fut construite par Palladio de 1565 à 1580: les fresques furent exécutées pour le compte du Vénitien Marc-Antonio Barbare. Le plafond principal représente le Conseil des dieux dans
Paolo Veronese. Mariage de sainte Catherin* (Santa CateTina).
IA PEINTURE
V Olympe, puis c'est la Naissance de Vénus i * ,7
dans la composition des sujets religieux, bien peu conforme aux Écritures.
11 fut, en 1573, cité devant le tribunal de l'Inquisition pour fournir des explications sur son tableau représentant la Cène, commandé parles
religieux de San Giovanni et Paolo.
Paolo Veronese. Allégorie de la Persévérance (Plafond de la salle du Collège. Palais des Doges;
Il fut trouvé, tout au moins déplacé, de voir des soldats allemands assister à la Cène, des bouffons tenir des perroquets, des serviteurs saigner du nez et des apôtres se curer les dents avec une fourchette. Comme défense, Véronèse répondit que le peintre avait faculté de « se donner la licence que se permettaient les poètes et les fous » et qu'il peignait ses œuvres « sans prendre ces choses en considération ».
Il lui fut néanmoins ordonné de corrio-er son tableau : il s'y refusa, déclarant qu'il « continuerait de peindre selon sa compréhension des choses ».
Un peu de malice pointe dans ces paroles ; mais on ne saurait trop dire qu'une œuvre, pour être complète, doit être vraisemblable et respecter les convenances. Cela prouve cependant l'indépendance dont jouissaient les
artistes, et indique le sens matériel des peintures vénitiennes qui représentèrent des figures, mais ne traduisirent pas des idées.
Après Véronèse, l'art vénitien ne brilla plus d'un si vif éclat, et pen-
dant tout le XVIIe siècle, aucun grand maître n'est à signaler; toute! il y eut encore des talents fort honorables. Véronèse eut deux frères : Benedetto Caliari (1538-1598), celui qui l'aida dans la décoration de San Sebastiano, et Gabriele (1568-1631). 11 eut aussi un fils peintre. Carletto (1572-1596 qui produisit peu car il mourut jeune. En collaboration.
Gabriele et Carletto, exécutèrent pour le palais ducal, plusieurs grandes compositions, entre autres, celle, non sans mérite, où les Ambassadeurs de Nuremberg demandent la copie de la loi pupillaire vénitienne.
Paolo Veronese. Estker et Àssuérus (San Sebastiano)
Titien eut aussi un neveu, Marco Vecellio. qui acheva plusieurs de ses œuvres, et des élèves dans Polidoro Veneziano, ainsi que dans son frère Francesco Vecellio, auteur d'une Résurrection^ placée dans la chambre du doge. Il y eut aussi un fils du Tintoret, Dominico Robusti (i 562-1 637) qui travailla au palais ducal.
D'autres peintres soutinrent encore avec honneur la renommée vénitienne ; ce furent le Bassan, Palma le Jeune et le Padovanino.
Jacopo da Ponte, dit il Bassano (1510-1592), fut le chef d'une famille d'artistes qui adoptèrent sa manière. Son fils Leandro mourut en 1623. Le talent des Bassan ne parvient pas à séduire : la Résurrection de La;tv , à l'Académie, est une œuvre froid- ans conviction. Le Jacob ii Cha-
îumn, dans la salle de i'Anticollègé, tableau où se sentent les influée du Tintoret, peut passer pour une de ses meilleure^ créations. D'autres salles du palais ducal possèdent plusieurs tableaux dus à Ja Lean-
dro et Francesco Bassano.
Paolo Veronese. Martyre de saint Sébastiei S S stiano
Giovanni Palma, ditle Jeune (1544-K 28 . neveu de Palma V< qui vécut beaucoup plus âgé que son oncle, fut chargé par Alessandro Vittoria, directeur des travaux d'art de Venise à la fin du xvf siècle, la décoration de nombreux monuments publics. Il eut une rapidité d'exécution qui n'eut d'égale que celle du Tintoret : aussi produisit-il beaucoup d'oeuvres hâtives peu favorables à sa renommer: il fut, après V*éron< s et Tintoret, l'artiste qui exécuta le plus de peintures pour le palais ducal. Le talent de Palma le Jeune participede ses grands prédécesseurs, Véronèse et Tintoret; toutefois son talent se rapprocherait davantage de celui de Tintoret.
i4o VENISE
Alessandro Yarotari, dit il Padovanino, né à Padoue, d'où son surnom (1590-1650), fut un artiste bien secondaire; le principal intérêt de son tableau, les Noces de Cana, à l'Académie, consiste surtout dans les beaux types de femmes qui rappellent ceux que nous connaissons déjà; il y a de l'affectation dans les figures, mais de si séduisants visages plaisent toujours. L'Académie possède plusieurs autres œuvres de ce peintre : la Parabole des Vierges, le Diacre qui recouvre la vue et la Vierge dans sa gloire.
Un charmant peintre épris de la couleur du Titien et de son modelé lumineux des chairs est Giovanni Contarini (1549-1605'. A l'Académie nous voyons une Vénus couchée, étude d'après le Titien. Son meilleur ouvrage se trouve dans la salle des Ouatre-Portes, au palais ducal : Saint Marc présentant le doge Marino Grimant à la Vierge. Dans la même salle nous vovons la Conquête de Vérone, composition où le soldat du milieu, avec les bras nus, est le portrait du peintre : on y voit aussi le portrait de Magagnati son ami. inventeur des pierres précieuses imitées.
Certes, les derniers artistes qui viennent d'être cités, entraînés par l'exemple de leurs contemporains ou devanciers continuèrent la tradition vénitienne, mais la décadence des mœurs suivit de près celle des Arts. Venise ne pouvait plus s'enorgueillir de son titre de Reine des Mers : Gènes était devenue une terrible rivale.
Quelques peintres, Andréa Pozzo (1642-1709), Sebastiano Ricci (1650-1734), et Giovanni Piazetta (1683-1758 , lequel eut une grande influence sur Tiepolo, firent preuve d'un certain mérite. Il y eut aussi la Rosalba (Rosa Alba Carriera (1 671-1757), une femme peintre.
Nous sommes en plein XVIIIe siècle, où la beauté robuste fit place à la grâce et à la gentillesse, où tout fut plein de coquette afféterie. Les hommes furent gracieux, les femmes devinrent pomponnées, le caprice régna en maître et galamment la poudre fut jetée aux yeux.
L'art vénitien, si puissant et si vivant, ne devait cependant pas mourir d'inanition dans un nuage parfumé ; pour clore dignement son histoire, il fallait un maître.
Ce fut le mérite de Giovanni Battista Tiepolo (1696-1770} d'avoir marqué de sa gracieuse empreinte le xvine siècle dont il devint l'élégant interprète.
En étudiant chez Lazzarini, Tiepolo s'exalta pour Yéronèse. et dès l'âge de seize ans se révéla à Venise. Il mourut à Madrid où Charles III l'avait appelé, et eut un fils, Giovanni, qu'il associa à ses travaux, surtout à .Madrid, et qui fut habile graveur.
L'œuvre de Tiepolo visible à Venise est considérable : le maître fut
d'une fécondité digne de ses illustres prédécesseurs. Il décora le palais Dolfini. le palais Rezzonico, leGesu. les Scalzi. la Scuola del Carminé, le palais Labia. L'Académie possède plusieurs de ses œuvres ainsi que l'église de Saints-Alvise, les Saints-Apôtres et le palais ducal. En Italie, à Este, à Milan, à Xervosa, à Padoue, à Vérone, à la villa Valmarana. à Vicence : à l'étranger, à Wursbourg et à Madrid ; partout il laissa des œuvres aimables pleines de fraîcheur.
Comme Véronèse, il imagina des constructions fantastiques peintes, s'harmonisant avec l'architecture des palais à décorer, et abusa souvent du trompe-l'œil que Véronèse avait ébauché à la villa 31aser. Au palais Labia, la décoration peinte et la partie solide se confondent, on ne sait plus discerner le vrai du faux. Tiepolo fut aidé pour ce travail, principalement dans les parties d'imitation, par Jérôme Mingozzi. dit Colonna : car au palais Labia, le maître n'exécuta que les sujets principaux : Y Arrivée de Clèopâtre', sujet si connu et un chef-d'œuvre ; le Banquet de la Perle : Venise '.Aurore : Diane ainsi que le plafond. Cette délicate décoration est des plus séduisantes; ce ne sont plus les tons roussis et ambrés des peintures à l'huile des Vénitiens de la Renaissance, ce sont les tonalités fines et fraîches de la fresque. Tiepolo voyage dans un pays de rêve et d'harmonie inondé de lumière, les ciels ont des profondeurs et offrent des plans de nuages nettement indiqués.
Dans ces ciels habitent des amours et des femmes élégantes fort langoureuses, aux étoffes froissées avec coquetterie : tout un monde y prend ses ébats. Rarement peintre eut une facture si libre, si expressive et si pleine d'esprit.
Les salles décorées par Tiepolo paraissent immenses, sa décoration légère n'écrase pas comme les lourds plafonds du palais des Doges : c'est de la féerie aimable où sont imaginés de beaux contes que le XVIIIe siècle aurait désirés réels.
Si une telle fantaisie est acceptable et même délicieuse pour orner un palais témoin d'élégantes réceptions ou un boudoir qui garde les secrets, une décoration de ce genre semble déplacée dans une église. Le plafond de l'église dei Scalzi en est un exemple. Par elle-même, l'œuvre est superbe, mais quel singulier goût d'y représenter des anges dans les poses favorites aux dames du corps de ballet. Trop de jambes folles dans le plafond qui représente le Transport de la Maison de Lorette ! Certes, pour traiter un tel sujet, il eût fallu la foi naïve des Primitifs. Ici, ce n'est qu'une expédition d'anges, formée parle Très-Haut à la conquête d'une maisonnette en bois dont le toit est occupé parla Vierge. Il ne faut
pas demander l'explication de ce prodige d'équilibre, ni pourquoi le Tout- Puissant, enfoui dans les nuages, semble diriger uu orchestre de musiciencélestes. Le groupe des démons précipités du ciel et descendant dans
Tiepolo. Antoine et Cléopâtre [Fresque du Palais Labia).
l'église, empiétant sur les motifs d'architecture, est un morceau magistralement traité et apparait comme le dernier mot de l'illusion.
Déjà depuis la fin du XV6 siècle, la peinture religieuse à Venise avait sensiblement décliné, c'est maintenant la chute absolue, irrémédiable. Le cœur et l'àme n'y sont plus, on se plaît à la danse, aux mélodies m; cales et aux grâces de l'esprit, et si i quelque prière monte encore, c"
i44 VENISE
comme un encens sans parfum. L'œuvre de Tiepolo n'est pas assez connue, et sans imiter ses écarts, il est utile d'étudier sa peinture ; plusieurs peintres français, du reste, s'en sont déjà inspirés.
Après Tiepolo, un des derniers est Antonio Canale, dit il Canaletto (1697-1768). Il se plut à représenter la ville de Venise avec grande exactitude, son architecture est traitée comme celle de Carpaccio, sa couleur même a quelque analogie avec celle de ce maître. La vue de la Sainte au Louvre, est une de ses meilleures œuvres et où Canaletto semble faire parade d'une science scrupuleuse de la perspective. Il était le fils de Bernardo Canale. décorateur de théâtre, qui l'envova étudier à Rome où il reproduisit des ruines et des paysages. Après un séjour dans sa patrie, il alla à Londres où il fut appelé de 1740 à 1748. Son art tourna quelque peu au trafic, il eut une entreprise de peinture et chaque ton fut préparé d'avance pour les ciels, les eaux, les maisons. Une fort belle série d'eaux-fortes sur Venise, d'un esprit bien personnel, est encore son œuvre la plus sincère. Carnaletto eut un neveu Bernardo Belotto Canale qui produisit beaucoup à Dresde et à Vienne.
Plus vivants sont les tableaux de Francesco Guardi 171 2-1 793' dont le Louvre possède quelques peintures d'un charmant brio.
Comme Canaletto. il s'adonna à rendre les divers aspects de Venise, mais les nombreux personnages dont il anime ses compositions ajoutent à la valeur documentaire de ses processions et de ses scènes sur la lagune. Le portrait de Guardi est au musée de Correr, peint par Longhi.
Les deux Longhi, Pietro ^1702-1785) et Alessandro [1738-1783 sont deux peintres d'un talent consciencieux. Pietro surtout s'attacha à rendre la vie intime de la Venise qu'il voyait. Pendant soixante ans, il ne peignit que scènes de salon, de conversation et de musique, des danses et des goûters. Il est aussi l'auteur d'une grande fresque au palais Sagredo : Chute des Géants. Ce titre venant en dernier lieu apparaît comme un hommage au passé, à la puissante Venise.
Le fils de Pietro fit des eaux-fortes estimées ; quant à Alessandro Longhi, il vivaitencore lorsque disparutla République de Venise, moment où l'Europe, bouleversée par la Révolution, le fut davantage par les armées de Napoléon. Le calme absolu enveloppa alors la lagune, et \ enise, ne pouvant mieux faire, s'appliqua à conserver les trésors accumulés, heureuse de sa merveilleuse histoire.