Selvatico, ouvr. cité, p
monument était une atteinte aux lois de la République, semble, par sa beauté et sa perfection, avoir désarmé l'envie et imposé le silence à ceux qui avaient décidé de le faire disparaître après la mort du doge '. De notre temps, nous voyons chaque jour imposer un programme aux artistes qui concourent pour l'érection d'un monument; parfois même on se plaint de la complication et de la bizarrerie des sujets qui leur sont donnés à traiter dans un style plus ou moins allégorique. Quand de telles conditions décourageront les artistes , qu'ils examinent les œuvres de Leopardi et ils y verront quelles subtiles conceptions il a su, avec grâce et naturel, traduire dans ses bronzes : sur l'un, il a retracé les bienfaits du commerce et de la liberté : tritons et néréides transportent et répandent au loin les fruits de la terre; sur le second, la Justice, la Sagesse et l'Abondance, portées par trois navires accompagnés d'attributs divers, symbolisent les mérites d'un gouvernement sage et éclairé; sur le troisième, enfin, un satyre présente à Neptune des grappes de raisins ; ce sont les peuples italiens soumis à Venise qui lui apportent le tribut des richesses de leur sol. Si j'insiste sur ces allégories, qui aujourd'hui sont devenues banales, c'est pour montrer combien les artistes de la Renaissance montraient peu de répugnance à se renfermer dans un programme qui leur était sévèrement imposé et combien ils savaient s'en tirer avec bonheur. On me dira sans doute que ce sont là des formules bien vieilles que nous a léguées l'antiquité classique; mais y a-t-il inconvénient à ce que les artistes reprennent ces formules antiques quand leur génie, leur sentiment de la forme, leur style peuvent en faire une œuvre personnelle? En face des piédestaux de Leopardi, dont la formule est tout antique, personne ne s'avisera de crier au plagiat.
Pour concevoir de pareilles œuvres, je crois aussi qu'il fallait être plus que sculpteur, il fallait être architecte: le piédestal du monument de Colleone, le tombeau du doge Vendramin à San Giovanni e Paolo, nous montrent chez Leopardi une science profonde de l'architecture. 11 ne fallait pas moins qu'un architecte pour construire des candélabres comme ceux qui servaient à soutenir les urnes pour les votes dans la
i Urbani de Ghcltof, ouvr. ciu:, p. ûg.
salle du Grand Conseil. Ces trois superbes bronzes sont conservés aujourd'hui à l'Académie de Venise. Composés de balustres superposés, leur décoration comprend de simples guirlandes et des médaillons dans lesquels le lion de Saint-Marc alterne avec les armoiries du doge Barbarigo. Tout cela est simple et montre combien, à rencontre de ses élèves et de ses successeurs, Alessandro Leopardi a subordonné la décoration au profil du monument; là, rien n'est chargé et l'œil saisit la forme du premier coup.
Cette simplicité, les contemporains et les émules de Leopardi ne surent pas toujours l'observer : je n'en veux pour exemple que le tombeau du cardinal Zeno et l'autel de la chapelle dans laquelle ce monument est élevé, à Saint-Marc. Confié par les procurateurs à Alessandro Leopardi et à Antonio Lombardo, puis fondu par Zuane di Alberghetto et Pierre Zuane dalle Campane sous la direction de Pietro Lombardo, père d'Antonio 1 , ce monument, malgré la collaboration de Leopardi, s'écarte sensiblement de la naïve simplicité adoptée généralement par cet artiste; il fut terminé en i5i5 et Seîvatico a été jusqu'à supposer, non sans quelque apparence de raison, qu'il était postérieur aux Lombardi. Les principales parties sont cependant bien de la main de ce même Pietro Lombardo, qui est loin de s'être montré simple dans l'autel de la chapelle Zeno, si du moins cette œuvre, dans laquelle l'imitation de l'antiquité est poussée peut-être un peu trop loin, est bien de lui. Je n'aurai plus, ne faisant pas l'histoire de l'architecture vénitienne, à parler des Lombardo, qui ont joué à Venise un si grand rôle; qu'il me soit donc permis ici, à propos de la dernière œuvre de Pietro Lombardi que j'aurai occasion de citer, la Tour de l'Horloge sur la place Saint-Marc, de signaler comme une curiosité les deux Mores de bronze qui frappent les heures sur une cloche et couronnent cet édifice. C'est là un mécanisme inventé par Giovanni Paolo de Reggio et son fils Gian Carlo; il fut mis en place à la fin du xve siècle, en 1494 vraisemblablement; il est loin de pouvoir rivaliser avec les grandes horloges que les Allemands et les Français construisirent à la même époque.