Sclvatico, ouvr. cité, p. iqo
Andréa Briosco dit II Riccio est connu surtout par les bronzes du Santo de Padoue et par le candélabre magnifique dont, sur sa propre médaille, il s'est fait un titre de gloire; mais combien de bronzes plus modestes, de dimensions plus restreintes, a-t-il créés! que de plaquettes, que d'encriers, de flambeaux, de chenets ont dû sortir de son atelier ! et aussi quelle influence ces bronzes transportés partout, et à Venise en particulier, n'ont-ils pas dû avoir sur les fondeurs vénitiens ! Bien habile, à mon avis, qui saurait se prononcer entre Venise et Padoue, en face de quelques-unes des pièces que je mets sous les yeux du lecteur. Nul doute que les unes comme les autres de ces pièces , œuvres tout à fait industrielles et produites en grand nombre, ne procèdent d'un même sentiment d'imitation de l'antique, sinon par leur forme, du moins par leur décoration : ce sont partout les mêmes chimères, les mêmes masques de satyres, les mêmes feuillages plus ou moins découpés. Les formes, les profils ne varient guère : ce sont toujours les mêmes moulures , les mêmes balustres, sectionnés ou superposés, interrompus ou tronqués, les mêmes volutes artistement recourbées. Bref, je crois qu'il serait bien difficile d'attribuer avec certitude une origine padouane plutôt que vénitienne à la plupart de ces objets. Qui saura jamais si la jolie plaquette reproduite plus haut, surmontée de quelque pierre gravée à l'époque de la Renaissance, est sortie de l'atelier d'un Riccio ou d'un Camelio? Ce Ganymède copié sur quelque monument antique n'a rien de personnel à l'un ou à l'autre de ces artistes. Constatons seulement — et cela au moyen d'une œuvre capitale — un superbe buste en bronze conservé au Musée Correr — que Riccio s'est parfois laissé aller à retracer les traits des grands personnages vénitiens ses contemporains.
Ce buste en bronze d'Andréa Loredano, œuvre admirable qui peut lutter avec tout ce que la Renaissance a produit de plus beau et de plus vivant en fait de portraits, a cependant été méconnu pendant de longues années, et l'artiste et le personnage représenté sont restés dans l'oubli. Lazari l'a catalogué comme le portrait d'an jeune homme inconnu de l'époque des Bellini, et s'est borné à remarquer que, d'après les caractères extrinsèques de la sculpture, on pouvait
BUSTE D'UN PERSONNAGE DE LA FAMILLE ZEN. Terre cuite par Alessandro Viltoiia. — (Séminaire patriarcal de Venise.)
supposer que le visage avait été moulé sur un cadavre. On n'en saurait pas plus long aujourd'hui que le savant conservateur du Musée Correr sans une très curieuse lettre de Teodoro Correr à Luca Obizzi, découverte et publiée récemment. Dans ce document, daté du mois de février 1798, on voit que, tout en exprimant sa douleur pour les malheurs qui frappaient sa patrie , le célèbre amateur vénitien ne perdait pas de vue les objets d'art, dont il put sans doute, à cette époque un peu troublée, faire à bon compte une ample moisson1. Il annonce à son ami qu'il vient d'acquérir quelques beaux camées et un buste en bronze d'un membre de la famille Lorédan, drapé à l'antique et coiffé d'une curieuse perruque. Sur le piédestal de bois qui l'accompagne est gravée l'inscription suivante : andreas lavredanvs fr. f. mcccclxxxxi. opvs andreae. crispi. pat. « Je l'ai acheté, ajoute-t-il, d'un marchand pour la somme de quatre sequins , en même temps que beaucoup d'antiquités égyptiennes et un beau vase étrusque. » On ne peut douter que le buste décrit dans la lettre de Correr ne soit le même que celui qui se trouve aujourd'hui au Museo Civico. Quand le piédestal qui portait le nom du personnage et la signature de l'artiste a-t-il disparu? On l'ignore; mais c'est sans doute l'un des conservateurs qui précédèrent Lazari qui le mit de côté comme inutile.
Cet Andréa Loredano, fils de Francesco, comme le dit l'inscription, a eu son heure de célébrité. Amiral de la République en 1493, il s'acquit une grande réputation de bravoure par la lutte acharnée qu'il soutint contre les corsaires turcs. Envoyé à Corfou en 1499, il attaqua un peu imprudemment des navires turcs , et , son vaisseau ayant pris feu, il périt au milieu des flammes; c'est du moins ce qui paraît résulter de plusieurs chroniques vénitiennes, ainsi que de l'épitaphe d'Andréa; d'autres, au contraire, prétendent qu'il se rendit aux Turcs pour sauver sa vie. S'il m'était permis de décider ce point d'histoire, je pencherais plutôt pour la première alternative; car l'action est bien digne de l'homme dont Riccio a modelé le mâle visage. Correr supposait que le masque avait été moulé sur un cadavre. La date de 1491 vient contredire l'opinion du savant vénitien, puisque
t. Public par Urbani de Gheltof, dans le Bullettino di Arti, industrie et curiosità vene^iane.
IMERO ZEN.
liu*le en terre dite par AlessanJro Viltoria. (Séminaire patriarcal de Venise. )
Loredano ne mourut qu'en 1499. Mais il faut remarquer, toutefois, que l'accoutrement du personnage est assez bizarre. Tandis qu'il a sacrifié à la mode de son temps en conservant une volumineuse perruque, il a fait une concession au goût très prononcé que l'artiste 'professait pour l'antiquité classique, en lui permettant de le draper à l'antique au lieu de lui mettre le petit pourpoint qui devait si bien lui aller. Il y a là une curieuse anomalie qui a dû avoir quelque chose de choquant pour les contemporains. On aurait beaucoup ri, si Canova, représentant Napoléon Ier en empereur romain, l'avait coiffé du fameux chapeau à cornes. L'artiste padouan a pourtant commis une hérésie du même genre, et, nous autres modernes, nous n'en sommes point choqués; c'est affaire de convention.
Si je voulais faire une description des objets de bronze padouans que renferme le Musée Correr, je devrais signaler ces mille petits bronzes qui pendant cinquante ans, à la fin du xve et au commencement du xvie siècle, ont remplacé les antiques pour les amateurs trop peu fortunés pour pouvoir s'offrir des bronzes romains ou grecs bien authentiques; je devrais noter une très jolie statuette de femme debout, faisant le signe du silence, imitation libre d'une statuette grecque dont le Musée du Louvre possède une répétition1 et dont M. L. Courajod a signalé plusieurs exemplaires. Du reste, tout à côté de cette figure se trouve un buste de femme exactement du même style ; mais celui-là est bien antique et présente pour l'attitude et les draperies une grande ressemblance avec le bronze du cabinet de France connu sous le nom d1 ' Angérone. Une Vénus debout et tordant ses cheveux, dont on trouve la réplique à l'Académie de Venise et dans de nombreuses collections ; une Clio attribuée à tort à Alessandro Leopardi , une superbe coupe d'un galbe tout à fait élégant, aux armes des Contarini, voilà la menue monnaie des bronzes de nationalité un peu vague sur lesquels il est inutile de s'étendre bien longuement ; il faudrait en présenter l'image au lecteur pour lui faire toucher du doigt combien ces œuvres tout à fait courantes, souvent d'une exécution un peu sommaire, renferment de véritable sentiment artistique.