‹ Venise: ses arts décoratifs, ses musées, et ses collectionsChapitre 3 sur 104 · FONTAINE EN PIERRE · texte numérisé non relu

FONTAINE EN PIERRE

Travail vénitien du xve siècle. — (Musée Correr, à Venise.)

ne m'étendrai point ici sur les beautés du Grand Canal; ce n'est point mon rôle. Je ne suis point cicérone et ne veux point l'être. Ceux qui ne le connaissent point feront bien de l'aller voir ; ceux qui l'ont vu ne me sauront point mauvais gré de leur remettre en mémoire un spectacle que les plus indifférents ne peuvent oublier.

Le cadre que je me suis tracé, et dont je voudrais m'écarter le moins possible, est celui-ci : faire connaître le rôle des arts décoratifs et industriels à Venise, montrer leur développement et, si cela est possible, leur intime liaison avec la vie du peuple vénitien, tel est le sujet de ce livre; sujet si vaste que l'on ne peut ambitionner de le

traiter dans son ensemble et d'une façon complète. Tout ce que je désire, c'est grouper autour de la plus riche collection de Venise, du Musée Correr, un certain nombre de renseignements et de monuments propres à compléter les notions que l'on peut retirer de son étude. Mais là est un écueil : où finit le grand art et où commence Fart purement décoratif ? Traitera-t-on ceux qui ont pratiqué le premier d'artistes et n'accordera-t-on aux autres que le titre d'ouvriers ? La distinction, à Venise comme ailleurs, serait malaisée. A des époques où les arts industriels savaient s'élever jusqu'au grand art, et où les plus grands artistes ne dédaignaient pas de donner des modèles aux ouvriers et ne croyaient pas s'abaisser en ce faisant, parce que tous concouraient à un même but : rendre la vie agréable, il serait puéril de chercher à établir des catégories. Elles n'existaient pas autrefois : Titien, Véronèse, Tiepolo, à tout prendre, ne sont que des décorateurs de génie, aidant de leur palette et de leur pinceau à une œuvre à laquelle concouraient au même titre des sculpteurs ou des architectes, comme Leopardi ou Vittoria, Scamozzi, Longhena ou Sanmicheli, les mosaïstes, les verriers, les ferronniers, les tapissiers. Tous les arts, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, se tiennent étroitement, et n'est-ce pas pour avoir creusé un fossé profond entre l'art et l'industrie que nous souffrons depuis longtemps, et surtout aujourd'hui que l'amour de tout ce qui est vieux est entré dans les mœurs et nous fait mieux comprendre ce que nous avons perdu ? Renouera-t-on la chaîne si malencontreusement interrompue ? Il faut l'espérer, mais qui peut répondre de l'avenir? et, si l'on n'y veille pas, l'industrie, chaque jouiplus forte, ne risque-t-elle pas d'abaisser l'art jusqu'à son niveau plutôt que de s'élever jusqu'à lui ? Une chose laide est presque toujours inutile ; principe qui peut sembler paradoxal, mais qui contient une forte dose de vérité.

Étudier les modèles que nous a laissés le passé pour en tirer des enseignements pour le présent, voilà le remède au mal dont nous souffrons. C'est un thème tellement banal aujourd'hui qu'il n'est plus besoin d'en démontrer une fois de plus la vérité ; on n'a point encore trouvé d'autre spécifique contre la maladie qui nous ronge et peut-être

,o INTRODUCTION

finira-t-il par produire un heureux effet. Il ne faut en tout cas jamais désespérer et, en attendant le succès, répandre autant que possible cette doctrine. Et parmi les monuments de ce que nous appelons improprement aujourd'hui Fart industriel, il y en a peu à coup sûr qui méritent plus notre attention que les monuments vénitiens ou plutôt les monuments de l'art vénitien ; car ils représentent un art particulier, avec ses origines, son développement complet et bien logique, bien propre à nous plaire par ses côtés pittoresques et un certain mélange d'éléments différents nécessaires à notre palais, trop blasé pour la cuisine soi-disant classique. Toutes les industries sont représentées à Venise : depuis le bronze et les meubles jusqu'aux étoffes, en passant par la vaisselle et ces mille riens qui animent un intérieur ; un Vénitien du xvie siècle eût pu à la rigueur ne rien faire venir du dehors et se contenter de ce qui se fabriquait dans sa patrie.

Depuis une époque très ancienne, plus que toute autre ville d'Europe, Venise avait su, grâce à ses relations continuelles avec l'Orient, s'assimiler tout ou à peu près tout ce qui peut de la civilisation orientale s'accommoder aux usages occidentaux ; et ce que nous faisons aujourd'hui avec les meubles et les objets d'art de l'Extrême-Orient, Venise le faisait dès le xn° siècle pour l'Orient qui lui était connu : copiant, modifiant, créant à son tour, elle inventait une architecture ou tout au moins une décoration architecturale particulière, fabriquait des étoffes, des verres, des cuivres ciselés, toutes choses qui, par leur décoration et parfois même par leur forme, empruntaient beaucoup à l'Orient musulman ou byzantin, mais se pliaient à merveille à des usages un peu différents ; en sorte que, le jour où l'industrie orientale fut en décadence, Venise, qui avait été l'un des traits d'union entre elle et l'Occident, put à son tour inonder l'Afrique et l'Asie de ses produits que les Orientaux reçurent sans y trouver à redire. Voilà un développement industriel bien fait pour exciter notre envie, véritable conquête pacifique, la seule durable, celle que chaque État d'Europe rêve à l'heure qu'il est d'imposer à ses voisins. Et en dépit de la parabole de l'ouvrier de la dernière heure, l'avantage, dans celte lutte, e^t à ceux qui se lèvent matin.

C'est ce développement que je voudrais étudier en plaçant sous les yeux du lecteur un grand nombre de modèles; je passerais en revue successivement l'industrie du bronze, si florissante dans les États de Venise, l'orfèvrerie, la verrerie, rémaillerie, la céramique, la ferronnerie, les armes, la damasquinure, les tissus considérés au point de vue de l'ameublement et du costume, l'art de travailler le cuir, et enfin la reliure, ainsi que quelques-uns des joyaux imprimés ou manuscrits qu'elle est destinée à protéger.

C'est là un plan très vaste assurément puisqu'il comprend à peu près toutes les branches de l'industrie, et je «ne me dissimule pas que les lacunes seront nombreuses ; j'espère néanmoins qu'elles ne seront pas assez importantes pour qu'il ne me soit possible de montrer la suite de ces travaux de la Renaissance jusqu'au xvmc siècle. C'est en effet à cette période déjà longue que je me bornerai ; si je fais parfois des excursions dans le Moyen-Age, elles seront courtes et destinées seulement à montrer les origines d'industries dont quelques-unes se sont perpétuées jusqu'à nos jours.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, peut-être n'est-il pas indifférent de tracer en quelques pages le tableau de ce qu'ont été à Venise l'architecture, la sculpture et la peinture : ce point de départ sera nécessaire pour expliquer bien des choses dont il sera ensuite question. Que le lecteur se rassure, je n'ai point l'intention de faire ici une histoire de l'art vénitien. Je laisse à d'autres, plus compétents que moi, une tâche dont je ne saurais m'acquitter ; mais il faut cependant que je cite les noms et les principaux travaux d'artistes qu'il m'arrivera souvent de mentionner; il faut que j'indique sommairement l'époque à laquelle ils appartiennent , le style qui les caractérise et auquel leur nom est parfois resté attaché.

Point ne sera besoin, pour tracer cette esquisse rapide, de citer toutes les constructions d'un architecte, de décrire tous les tableaux créés par le pinceau d'un peintre, non plus que de faire, môme sommairement, la biographie de tous ces artistes. Des noms — et les principaux seulement — des dates, des œuvres typiques suffiront, je pense, à atteindre le but que je me propose.

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