Luzari, ouvr. cite, p
ii4 CHAPITRE II
dont nous possédons de beaux exemples. Ces croix italiennes ne sont pas toujours d'une exécution irréprochable, mais on n'y peut méconnaître une entente de la décoration, une habileté à composer un motif pittoresque, que Ton ne retrouverait peut:être pas au même degré dans beaucoup d'oeuvres françaises de la même époque.
Avec le xvc siècle, les monuments deviennent plus fréquents, et là, comme partout, deux courants se manifestent de bonne heure. Parmi les artistes, les uns conservent, jusqu'à la fin du siècle, les formes gothiques; d'autres les abandonnent résolument pour adopter le style nouveau. Mais les derniers sont en petit nombre, et, jusqu'à la fin de ce siècle, l'art gothique règne presque sans contestation dans l'orfèvrerie vénitienne. A quoi faut-il attribuer ce fait? A l'influence des artistes flamands et surtout allemands, avec lesquels les Vénitiens étaient constamment en contact, ou qui même étaient venus se fixer à Venise. Cela n'est pas douteux, et ces influences que l'on soupçonne déjà au xivc siècle deviennent palpables et évidentes pendant le cours du xve siècle.
Je n'ai rien dit de l'émail appliqué au xivc siècle à la décoration de l'orfèvrerie; comme partout, à Venise, les orfèvres ont pratiqué l'émaillerie translucide sur relief ; mais, en dehors du reliquaire du bras de saint Georges conservé au trésor de Saint-Marc reliquaire qui doit remonter au déclin du xiv" siècle ou au commencement du xve, je ne vois aucune pièce importante à signaler; un certain nombre de croix offrent des médaillons émaillés, mais là encore il n'y a rien de particulier. Ce reliquaire du bras de saint Georges, en forme de cône renversé, dont le pied est formé de branchages entrelacés, est décoré de figures d'apôtres exécutées en émail et disposées sous des arcatures. Des côtés du reliquaire partent des branches terminées par des feuillages épanouis sur lesquels reposent des bustes de saints en argent repoussé et doré. Ce genre de décoration est assez commun dans l'orfèvrerie vénitienne. Le reliquaire du Précieux Sang, également au trésor de Saint -Marc, est conçu suivant le même système 2, et de nombreuses pièces du trésor du Santo de
i Pasini, Tesoro di San Marco, pl. XXXI. 2. Ibid., pl. XXVII.
L'ORFÈVRERIE
Padoue 1 offrent une disposition analogue, disposition qui n'est pas toujours fort heureuse, car elle gâte les profils et supprime toutes les lignes verticales. Je ne dirai rien ici de l'émail peint qui, assez tôt dans le xv' siècle, commence à occuper une place dans la décoration de l'orfèvrerie vénitienne; je me réserve d'en parler au chapitre de la verrerie, parce que je considère ces émaux comme l'œuvre des verriers de Murano. Disons maintenant quelques mots des principales pièces du xvc siècle, qui subsistent encore aujourd'hui à Venise, et d'une famille d'orfèvres à laquelle on en peut attribuer quelques-unes.
Les da Sesto occupent une place à part parmi les orfèvres du xv" siècle, d'abord parce qu'ils forment une véritable dynastie tout entière adonnée à la pratique du même art; ensuite, parce qu'ils semblent avoir imprimé à leurs œuvres un style très particulier. C'est d'eux que semblent dater, à Venise , l'épanouissement complet du style gothique appliqué à l'orfèvrerie, la recherche de la complication dans les profils, le goût des ornements surchargés et des détails qui montrent la virtuosité de l'artiste et son habileté manuelle, mais n'ajoutent rien à la valeur d'ouvrages dont l'ensemble est toujours un peu confus et bizarrement conçu. Je ne saurais pour ma part m'associer aux éloges qu'a pensé devoir leur donner l'auteur des Arts industriels à Venise •', auquel j'emprunte quelques détails biographiques sur les da Sesto; je ne trouve point que l'orfèvrerie soit parvenue entre leurs mains à une perfection inespérée, ni que leurs figurines d'argent ou de cuivre n'aient plus cette raideur primitive ou aient acquis la vie, le
i. Gonzati, // Santuario délie reliquie ossia il tesoro délia basilics di S. Antonio di Padova. Padoue, 1 85 1 , in-4". ■<. lîrbani de Qheltof, ouvr. cite, p. 21.
RELIURI l> 0 BRÉVIAIRE l> U <:AH DINAI. GRIMA NI, PAR ALBSSANDRO VITTOItIA
HiblioUiîrqiio Je Sainl-Matv. a Vcniif.
mouvement, le relief. Pour moi, ce sont des artistes qui ont poussé à l'extrême l'amour du détail et de la bizarrerie, qui ont outré toutes les tendances néfastes de l'art gothique à l'agonie. L'abus des profils composés, des courbes et des contre-courbes aux combinaisons inattendues, la superposition d'édifices compliqués de fausse architecture aux membres fondamentaux de leurs ouvrages, forment un cadre lourd et incohérent dans lequel se détachent avec peine des figurines aux proportions trop courtes, aux formes ramassées, aux gestes brutaux et gauches, aux physionomies vulgaires. 11 y a dans toutes leurs œuvres un souvenir évident de l'art flamand et surtout de l'art allemand; seulement ici l'imitation, comme toutes les imitations, est devenue insupportable; les défauts des modèles ont été exagérés sans qu'on leur ait pris leurs qualités réelles. En un mot, les da Sesto peuvent être rangés parmi les artistes qui, au xve siècle, sont demeurés le plus fidèlement attachés aux traditions de l'art gothique, et d'un art gothique qui est à l'art gothique véritable ce qu'est l'architecture de la cathédrale d'Orléans à celle de Notre-Dame de Paris : un style original et grandiose, imité par des praticiens sans goût et sans savoir.
Le premier connu parmi les da Sesto est Jacopo, mort en 1404 et enterré à San Stefano : son épitaphe le qualifie de graveur de la monnaie, intajador a la moneda. 11 eut pour successeur son fils Bernardo, père de Marco et de Lorenzo, tous graveurs de monnaies. Ce Marco eut lui-même un fils, Bernardo, qui exécuta, sans doute fort jeune encore, une croix pour le dôme de Venzone, en Frioul ; cette croix, d'argent émaillé, est signée : bernardo di marco sesto fecit. 1402. Beaucoup de collections possèdent des croix de ce genre et leur forme, leur décoration sont tout à fait analogues au style d'un objet de cette nature qui fut acheté, il y a peu d'années, par le Musée de Cluny à la vente des collections de San Donato. Sur un nœud imitant un édifice de style gothique, très surchargé, dont les niches abritent de nombreuses statuettes, se dresse une croix large et épaisse dont les branches sont terminées par des médaillons cantonnés de fruitelets émaillés. Les figures du Christ et des Evangélistes se relèvent en bosse sur un fond aux découpages compliqués, tandis que les statuettes
L'ORFÈVRERIE 119
de la Vierge et de saint Jean, placées sur deux branches qui partent du pied de la croix, enlèvent à l'objet, par leurs trop grandes proportions et la complication des ornements qui les surchargent, toute l'élégance de son galbe. Une autre croix, possédée également par le dôme de Yenzone et sortie également de La boutique des da Sesto, montre la môme absence de goût et le même penchant à se perdre dans les détails. Des branchages et des rinceaux se détachent à droite et à gauche du fût de la croix et supportent des bustes de prophètes. L'art gothique arrivé en Espagne à la dernière décadence n'a rien produit qui soit de plus mauvais goût. Entreprendre la description complète d'un de ces objets n'est pas facile; voici cependant, d'après les Memorie Trevigiane de Federici1, l'aspect que présentait une croix exécutée par Bernardo et Marco da Sesto, pour l'église San Niccolô de Trévise; celle-ci, à cause de la signature qu'elle portait, présentait un véritable intérêt : « La croix est de deux pieds de hauteur et de un pied de large ; elle est d'argent doré, décorée de fleurs de corail et de perles ; elle est toute ciselée, ornée d'émaux et de dorures, d'arabesques et de niches abritant des statuettes. D'un côté on voit le Christ, accompagné de la Vierge et de saint Jean, de deux anges, du soleil et de la lune. Sur les extrémités de la croix sont représentés les évangélistes saint Marc et saint Luc, deux saintes femmes et des martyrs. La base figure un château fort, aux murs crénelés, accompagnés de colonnettes, surmontées de quatre flèches. Tout autour régnent trois galeries à jour abritant quatre ligures d'anges, les Pères de l'Eglise, saint Pierre, saint Dominique, saint Pierre martyr, saint Thomas d'Aquin... Aux extrémités de la croix se lit la signature : Bernardus, Marcus Sexti fecerunt. » On peut juger, par cette description abrégée, de la complication d'une telle œuvre tout à fait analogue aux croix de Ven/onc : clic fut payée cent quatre-vingt-dix-sept ducats, somme assez ronde pour une pièce en argent.
Les noms de Pizolo, Antonio, Girolamo, Luca, Bernardo da Sesto, tous orfèvres et graveurs de monnaies, nous ont été également conservés. Une telle abondance d'artistes explique sans peine le nombre