‹ Venise: ses arts décoratifs, ses musées, et ses collectionsChapitre 46 sur 104 · SALOMON ADORANT LES IDOLES · texte numérisé non relu

SALOMON ADORANT LES IDOLES

Coupe eu faïence peinte. Fabrique Je CuteUDuranic. iMuxc Correi

que nous connaissons : pots, plats, écuelles à anses sont recouverts d'un vernis brun, vert ou jaune qui n'a absolument rien d'artistique. Des chapiteaux et des fragments de colonnettes rencontrés dans les fondations du Fondaco de' Turchi, le palais actuellement occupé par le Musée Correr, prouvent que les Vénitiens employaient aussi en architecture la terre cuite vernissée. C'est là une indication précieuse pour nous aider à nous faire une idée de la décoration extérieure des palais de Venise au Moyen-Age ; il est possible toutefois que ce ne fût là qu'un expédient pour remplacer les marbres de couleurs, les porphyres, toujours fort coûteux et difficiles à mettre en œuvre.

L'existence des scudeleri, des potiers de Venise, est donc très ancienne ; elle est antérieure au xivc siècle ; car nous voyons qu'au commencement de ce siècle ils formaient déjà une corporation. VArs scutellariorum de petra était régi, comme les autres métiers, par un règlement destiné à déterminer les conditions de fabrication, notamment la cuisson, qui devait se faire de nuit afin de ne pas incommoder les habitants '.

J'imagine que les scudeleri du commencement du xive siècle fabriquaient des poteries vernissées et de ces pièces dites alla Castellana si communes en Italie et dont Ton rencontre de si nombreux fragments chaque fois que l'on opère des fouilles sur l'emplacement des anciennes fabriques. Le nom de scudeleri, transformé en celui de bocaleri à la fin du xivc siècle, me paraît concorder avec l'époque de modifications introduites dans les procédés techniques ; et je ne serais nullement étonné qu'un jour quelque monument vînt confirmer ce que l'on ne peut encore présenter que comme une hypothèse. A ce moment se serait généralisé l'usage de l'émail stannifère, parfaitement connu au xivc siècle, c'est-à-dire bien antérieurement à la prétendue découverte de Luca délia Robbia 2.

C'est à la même époque que les potiers vénitiens instituèrent une confrérie sous le vocable de saint Michel, dans l'église de Santa Maria

1. Capitulare artis scutellariorum de petra (Archives de Venise) et Capitulare Dominorum de nocte (Bibliothèque du Musée Correr). Voy. Urbani de Gheltof, ouvr. cité, p. 1 83 .

2. Voyez à ce sujet E. Piot : Etudes sur la céramique des XV° et XVIe siècles (Cabinet de l'Amateur, 1 86 1 , p. i à io) ; .1. Cavallucci et E. Molinier, les Délia Robbia, chap. II.

LA CÉRAMIQUE i3i

Gloriosa dei Frari, où était leur tombeau 1 ; et leur industrie était assez florissante pour que ses produits fussent l'objet d'une lointaine exportation. Le 27 septembre i3gg, le roi d'Angleterre, Richard II, accordait pour dix ans une exemption de droits de douanes aux patrons de deux vaisseaux de Venise qui apportaient dans le port de Londres de la vaisselle de verre et de terre -. Pour que Ton songeât à exporter aussi loin de la vaisselle de terre, il fallait que cette vaisselle eut un caractère bien particulier; les Anglais, comme les Italiens, fabriquaient alors de la poterie vernissée ; cette poterie devait donc être autre chose, de la terre émaillec, capable de faire concurrence à la vaisselle plate à peu près seule en usage alors chez, les gens riches. Sinon il faudrait supposer que les Vénitiens venaient vendre en Angleterre de la vaisselle d'Espagne, \'0bra dorada qu'ils pouvaient acheter en passant à Valence. La juxtaposition tic la vaisselle de verre, œuvre bien vénitienne, et de la vaisselle de terre me fait incliner à admettre, pour les deux produits, la même origine.

Et cependant les Vénitiens connaissaient à merveille les faïences hispano-moresques. Dans la Matricola dei Bocalcri de 1426, on prohibe l'importation à Venise de toute faïence étrangère, à l'exception des faïences de Majorque3; en 1455, on étend cette licence aux poteries de Valence.

On ne possède aucun monument de la céramique vénitienne que Ton puisse faire remonter au xivc siècle ni même à la première partie du siècle suivant. Autrefois existait, dans la sacristie de l'église de Sant' Elena, un pavage en faïence, exécuté aux frais de deux membres de la famille Giustiniani : Giovanni, mort en 1450, et Francesco, lils de Giovanni, mort en 1480. Mais ce pavage a été complètement détruit au commencement de ce siècle et il n'en subsiste plus que la description sommaire et quelques fragments, dont l'un a été publié par M. Urbani de Ghcltof. 11 était formé de carreaux ornés chacun des

1. La Matricola de cette confrérie fut rcnouvcle'c en 1 3<i 3 . (Urbani de Gheltof, nuvr. cité, P. .84.)

2. Rawdon Broun, Ycnctian State l'apers, t. I", p. lxvi et 3o; cité par Fort nu m : Catalogue 0/ the Majolica... in the South Kcnsington Muséum, p. 387.

3. a Tuto quel lavoricr chc vien da Magiorica cl quai ognuii posst \cndcre et vender a sun hcncplacito. » (Urbani de Gheltof, ouvr. cite, p. |83).

armoiries de la famille Giustiniani, un aigle d'azur sur fond blanc, accompagnées du nom IttStlUîEUi Si Ton admet, ce qui est raisonnable, que ce monument avait été exécuté avant la mort de Giovanni Giustiniani, c'est-à-dire avant 1450, on aurait là un des monuments les plus respectables de la céramique italienne1. Le fragment que nous en connaissons ne vient point contredire cette date ; le fond est légèrement teinté de vert, le dessin est exécuté en bleu ; l'ensemble, un peu sommaire, paraît indiquer une date assez ancienne. Quant au motif d'ornementation, il appartient bien au xve siècle : une main, recouverte d'un gantelet, accompagnée de la devise : bona fe non

est m , que Ton peut compléter à l'aide d'autres carreaux de

faïence aux armes des Gonzague, qui se trouvent au Musée archéologique de Brera, à Milan : Bona fe non est mudable. La langue, assez peu correcte, appartient à ce langage international des devises que le xve siècle italien a affectionné.

Je ne pense pas que l'on puisse considérer comme des produits vénitiens les terres cuites émaillées qui décorent l'une des chapelles de San Giobbe ; tout le monde est d'accord pour en attribuer la paternité aux délia Robbia ; et d'ailleurs, à mesure que l'on avance dans l'histoire de la céramique vénitienne, on reconnaît que, s'il y a eu, dans la ville même, de nombreuses fabriques fondées par des Vénitiens, il y en a eu également un grand nombre d'établies par des potiers d'autres villes ; c'est, du reste, ce qui s'est passé partout en Italie, et Venise ne pouvait échapper à la règle générale. C'est ainsi que nous voyons un faïencier de Pesaro, Mainardo d'Antonio, établi à Venise, près de San Pantaleone, y faire son testament en 1477 -'. Quelques années plus tard, en 1489, c'est un potier de Faenza, Matteo di Alvise, dans la boutique duquel le peintre Tommaso exécute sur commande, pour le doge Agostino Barbarigo , tout un service en faïence. Exposées sur la place Saint-Marc, ses poteries sont quelque peu endommagées par les officiers des procurateurs de Saint-Marc, et Alvise ne demande pas moins de trois cent soixante-dix ducats

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