‹ Venise: ses arts décoratifs, ses musées, et ses collectionsChapitre 72 sur 104 · Lazari, p · texte numérisé non relu

Lazari, p

les verres que Ton a nommés millefiorix. Du reste, Filarete, qui pratiquait l'art de l'émaillerie, et qui se dit amicissimo de Beroviero, avait parfaitement pu apprendre ce secret du maître lui-même. Bref, Beroviero semble avoir mérité l'éloge que lui donne sa propre inscription funéraire, à San Stefano de Murano :

Cui patuit vitrea quidquid in arte latebat.

Ce que Ton peut traduire librement : L'art du verrier n'eut pas de secret pour lui. Mais l'on doit regretter qu'aucune œuvre ne puisse lui être authentiquement attribuée; Lazari n'ose même attribuer qu'avec beaucoup de réserve à son fils Marino, syndic de la corporation en 1468, le beau vitrail exécuté en 1473, sur les cartons de Girolamo Mocetto, pour l'église de San Giovanni e Paolo, vitrail que l'on a aussi attribué à un autre verrier, Gianantonio Landis.

En revanche, si l'attribution à Beroviero ou à son fils, ou à tel autre artiste de Murano, de telle pièce de verrerie est impossible, il est relativement facile de reconnaître les verres du xve siècle de ceux de Tépoque suivante. Les verriers du xv° siècle n'étaient pas encore parvenus à donner à leurs vases toute la légèreté et toute la transparence qui font le prix de ceux du xvie siècle ; mais, par un certain côté, leurs produits se rattachent au grand art. Sans abandonner le verre incolore, ils affectionnent les pâtes teintées de bleu d'azur, de violet, de vert, qui forment un fond à souhait pour recevoir une riche décoration de peinture en émail et de dorure. Ils adoptent certains motifs de décoration, certains arrangements que l'on retrouve sur des quantités de pièces. Aussi peu originaux que les autres artistes du xve siècle qui s'occupent plus spécialement d'art industriel, ils prennent des modèles partout : gravures, peintures, médailles 2, tout leur

1. « ... Ma chi fara questi musaici e questi vetri ? » — « I musaici gli fara un mio amicissimo, il quale si chiama maestro Agnolo da Murano. » — « Quale? Quello chc fa quelli bel l i lavori cristallini » — « Signor, si. » — E gli altri vetri che tu di che parranno che ci siano figure dentro iscolpite e in forma di diaspri?» — « Questi faro io. m — Cité par L. Courajod : Quelques sculptures en bronze de Filarete (Galette archéologique, 1886), p. 9 du tirage à part.

2. Sur une belle coupe en verre émaillé conservée au Musée de Cluny, on relève une imitation du revers de l'une des médailles de Boldu : Un lion accompagné d'un génie tenant un phylactère sur lequel sont tracées des notes de musique.

LA VERRERIE, LA MOSAÏQUE ET L'ÉMAILLERIE i93

paraît susceptible d'être utilisé pour décorer leurs produits, et ils opèrent ces transformations avec un goût et un sentiment raffinés.

Si les formes adoptées par les verriers de Murano au xve siècle ne sont pas très variées, elles sont du moins des plus gracieuses : certaines sont empruntées à l'orfèvrerie, d'autres à l'art oriental. Les coupes ou les hanaps à pied godronné, à calice brusquement évasé, sont copiés sur des hanaps d'or ou d'argent, dont les analogues se retrouvent dans diverses collections ; des aiguières à large panse surmontée d'un col allongé, au goulot recourbé, sont proches parentes des vases persans ou arabes d'où sont dérivées bon nombre de nos cafetières modernes ; d'autres coupes, à pied bas, largement évasées, ont été également fabriquées en faïence et dans des dimensions souvent colossales. A quoi ces vases pouvaient-ils servir? Sans doute à mettre des bonbons ou des confitures sèches, en tout cas des friandises. L'usage n'en pouvait être journalier, parce que c'étaient des œuvres trop coûteuses et trop fragiles. Il est évident que la belle coupe conservée au Musée Correr et que Lazari attribuait à Angelo Berovicro lui-même est un produit de choix, et qu'il ne faut nullement la considérer comme un ustensile de table destiné aux usages les plus vulgaires. On en faisait cadeau ou on les acquérait pour en parer des dressoirs ou des tables, mais on devait les garder avec un soin aussi jaloux que ces verres arabes, pour lesquels les gens du Moyen-Age faisaient fabriquer des étuis spéciaux pour les mettre à l'abri des mains maladroites.

La coupe du Musée Correr, dont on peut voir ici le dessin, n'est pas une oeuvre unique en son genre, mais c'est le plus beau ou du moins l'un des plus beaux échantillons de la verrerie vénitienne du xvc siècle. Quant à l'attribution à Beroviero, c'est ce que l'on peut appeler une attribution de sentiment parce que, en somme, rien ne nous autorise à la faire. Je crois même que la date que Lazari attribue à ce monument (1440) est un peu trop reculée, et qu'on pourrait sans inconvénient la rajeunir d'une vingtaine d'années. Quant à sa qualification de coupe nuptiale, on peut la maintenir, si le cœur en dit au lecteur : je ne vois aucun inconvénient à accorder le

1. Lazari, Notifia, p. 96, n° 336. — Hauteur, 18 centimètres.

titre d'époux au personnage et à la dame qui y sont figurés dans deux médaillons, bien que l'absence de noms et de devises permette plutôt de songer que ce beau verre n'a pas été fabriqué sur commande et pour être offert à quelque « honneste dame » vénitienne plus spécialement qu'à une autre. Sur un fond de verre teint d'azur, se détachent deux médaillons circulaires : dans l'un, on voit un jeune homme à mi-corps, vêtu à la mode du milieu du xvc siècle, coiffé d'un bonnet et tenant en main une palme; clans l'autre, un profil de jeune fille, les épaules nues, les cheveux cachés par une coiffe qui rappelle vaguement la coiffure de la célèbre Isotta de Rimini. Entre ces deux médaillons, se déroulent deux frises d'ornements. Au milieu d'un paysage, s'avance une cavalcade composée de six dames ; elles se dirigent sans cloute vers une fontaine, où on les retrouve en train de prendre leurs ébats. Tout cela est peint en émaux de diverses couleurs et cette décoration est bordée de dessins d'or à demi effacés. Le style des figures est médiocre, et bien des émaux n'ont pas acquis à la cuisson le degré d'éclat qu'on serait en droit de réclamer dans une pièce aussi somptueuse ; ils sont mal glacés, sans doute parce qu'ils contenaient une quantité insuffisante de fondant ou que le verrier ne leur a pas donné le feu nécessaire à une complète fusion. Quoi qu'il en soit, malgré ces légers défauts, la pièce est charmante, d'une excellente composition, et révèle un artiste entendant la décoration d'une façon parfaite. On peut voir une coupe tout à fait analogue, exécutée elle aussi en verre bleu émaillé, dans la collection de M. Charles Mannheim; la collection Stein en contenait également une décorée d'un concert d'amours de l'exécution la plus délicate l. Ce que les verriers faisaient sur un fond de verre azuré, ils le faisaient également sur des pâtes d'autres couleurs ou môme des verres incolores. On trouvera ici deuxexemples de hanaps de cette dernière catégorie, qui faisaient partie de la collection Alessandro Castellani : l'un porte un écusson accompagné d'anges qui lui servent de tenants; le style est encore gothique; l'autre est décoré d'une figure de femme et d'une figure d'homme de

i. Cette pièce a été reproduite en couleur dans l'Art ancien à l'Exposition de i8j8 (extrait de la Galette des Beaux-Arts), p. 278.

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