XV SIECLE
style antique, et dans ce dernier le fond du vase est muni d'ornements exécutés à la pince. Labarte, dans Y Album de son Histoire des Arts industriels, a publié un certain nombre de ces verres et a donné notamment la reproduction d'un superbe hanap en verre vert, décoré d'un médaillon que soutiennent deux génies l. Dans le médaillon est peint un profil de jeune homme d'une finesse exquise, accompagné de la devise si fréquemment reproduite dans les monuments du xve siècle : amor vol fede. On pourrait citer de nombreux verres très variés de nuances; on en trouve un peu partout, entre autres dans la belle collection de verres italiens de M. Frédéric Spitzer et même au Louvre, pourtant peu riche sous ce rapport ; ce dernier Musée possède un très beau vase en verre violet d'une forme très originale et d'une conservation parfaite ; il est muni d'un goulot recourbé et, chose rare, il possède son couvercle. Mais les verriers vénitiens ne se sont pas bornés à fabriquer des verres incolores ou de teintes foncées, ils se sont aussi essayés à imiter la porcelaine en faisant un verre blanc laiteux, qui offre, jusqu'à un certain point, de la ressemblance avec le kaolin. M. Charles Stein possède une petite coupe de ce genre, une sorte de bol à bords renversés, dont le fond est décoré d'un portrait d'homme très finement peint en émail.
L'or adhère difficilement au verre et, dans la décoration des œuvres vénitiennes du xvc siècle, il a très souvent en partie disparu. Les verriers l'employaient de deux manières : tantôt en frottis délicats destinés à faire paraître le verre foncé comme sablé d'or, tantôt en teinte plate, sur laquelle ils dessinaient à la pointe un motif d'ornements imbriqués. Ces imbrications sont semées de points d'émail blanc, bleu, rouge, qui font l'effet de pierreries, tandis que les godrons rappellent les pièces d'orfèvrerie. Des plateaux, des bouteilles à panse aplatie, de petits vases sans pied, de forme aplatie, plus étroits à leur ouverture qu'à leur base, ont reçu une décoration de ce genre.
Les plateaux, godronnés à l'intérieur et à l'extérieur, ou simplement à l'extérieur, ou bien gaufrés, sont généralement de verre incolore ; mais leur bord ou leur base sont presque toujours contournés d'un filet
i. Histoire des Arts industriels, 2e édit., t. III, pl. lxxii.
d'email bleu foncé rapporté après coup. Quant à leur centre, on y a peint un sujet ou bien les armoiries du possesseur. Beaucoup de pièces du xvc et du commencement du xvf siècle offrent les écussons de familles françaises, allemandes ou espagnoles, quelques-unes même des armoiries royales, par exemple les armoiries de Louis XII, de France et de Bretagne. C'est que toute l'Europe était encore, pour les belles verreries, tributaire de Venise, et les transfuges de Murano n'avaient pas encore porté à l'étranger le secret des procédés vénitiens. L'Espagne, et en particulier les fabriques de Catalogne, ont bien fabriqué, dès le xv° siècle, des verres analogues aux verres italiens; mais est-il bien certain même que ces verres de Barcelone, si reconnaissablcs à leurs feuillages traités en émail vert, n'aient pas pour point de départ quelque atelier fondé par un Vénitien ; si le style est espagnol, l'émaillerie ne doit-elle pas faire penser aux créations de Bcroviero 1 ?
On pense bien que le gouvernement de Venise gardait jalousement un tel monopole et veillait à ne pas laisser tomber dans le discrédit une pareille source de revenu. Non seulement l'importation des verres étrangers était sévèrement défendue, mais encore on exerçait une surveillance rigoureuse sur les produits des fabriques de Murano qui, pour pouvoir être mis dans le commerce, devaient être parfaits; on exemptait de droit de douane les matières premières nécessaires à la fabrication, et par contre on défendait l'exportation de tout ce qui pouvait y contribuer. Les ouvriers qui n'étaient pas de Murano, alors même qu'ils étaient sujets de la Sérénissimc République, n'entraient qu'avec difficulté dans les ateliers, et seulement à la condition expresse de se fixer définitivement à Murano. Enfin, quand l'État faisait des commandes, ces commandes étaient réparties également entre les diverses fabriques. Voilà, dira-t-on, bien des règlements qui, aujourd'hui, paraîtraient insupportables. A vrai dire, les ouvriers de Murano perdaient à peu près leur liberté : ils devenaient en quelque sorte la chose de l'Etat et devaient, par force, concourir à la prospérité d'une industrie dont Venise prétendait avoir le monopole. Ces mesures vexatoires produisirent
i. Raron Charles Davillicr, les Arts décoratifs en Espagne, p. 8G.
souvent un effet tout contraire à celui qu'on en avait attendu ; malgré les peines les plus sévères, on ne put empêcher de nombreux ouvriers de passer à l'étranger et d'y faire une concurrence meurtrière à la mère patrie. Le succès était trop certain pour ces transfuges, la fortune trop sûre pour qu'il en fût autrement, et c'est ainsi que presque toutes les contrées d'Europe ont vu leur art renouvelé, au point de vue de la verrerie, par des ouvriers échappés des véritables bagnes que les Vénitiens avaient créés à Murano.
Dès 1463, les membres de la famille Beroviero avaient perfectionné la fabrication du verre incolore et fabriquaient une pâte plus pure, plus transparente, à laquelle on donnait le nom de cristal. En même temps l'industrie des paternostreri et des margariteri, c'est-à-dire des fabricants de patenôtres et de fausses pierreries, prenait une plus grande extension, car l'imitation à l'aide de pâtes plus brillantes devenait plus facile; enfin, les verriers commençaient à fabriquer des plaques de verres ou rulli de forme circulaire, destinées à fermer les fenêtres, et qui, jointes à des plaques de verres de différentes formes, composaient, pour les édifices civils, une décoration du plus gracieux effet. La mode en est revenue maintenant, mais j'avoue cependant, qu'à mon avis, nous aurions pu faire à l'industrie de la Renaissance des emprunts plus heureux et plus pratiques : les vitraux, pour les habitations, seront toujours de mauvaises clôtures, surtout dans les pays où la température est peu clémente pendant de longs mois. Au surplus, je ne suis pas de ceux qui regrettent les culs-de-bouteilles qui autrefois décoraient le milieu de chaque vitre, et si nos pères fractionnaient leurs fenêtres en un nombre prodigieux de petits carreaux, souvenons-nous que c'est parce qu'ils ne pouvaient faire autrement; ils auraient bien ri de leurs modernes et maladroits imitateurs qui s'enthousiasment pour ce qu'ils traitent trop facilement de style, et qui, en réalité, n'était qu'un défaut.
A la fin du xvc siècle, de nombreux témoignages de voyageurs ou de géographes nous montrent la célébrité acquise par les fabriques de Murano, auxquelles, par un juste retour des choses de ce monde, les Orientaux, les premiers maîtres des Vénitiens en l'art de la verrerie,