‹ Venise: ses arts décoratifs, ses musées, et ses collectionsChapitre 77 sur 104 · COUPE EN VERRE DE VENISE · texte numérisé non relu

COUPE EN VERRE DE VENISE

Décorée d'arabesques et d'oiseaux eu paille, xvir* siècle. — «Ancienne colletliuu MylltU, Je Génei i

quer les verres filigranes, que l'on désigne d'ordinaire sous le nom de

i. Exposa des moyens employas pour la fabrication des verres filigranes. Paris, 1843. 1. Histoire des Arts industriels, i'~ édit., t. III, p. 887 et suiv.

latticinio, parce que le verre le plus communément employé pour fabriquer les réseaux de filigranes est le verre blanc. Je ne m'attarderai cependant pas à la description de ce procédé, qui est assez simple. Il me suffira d'indiquer que la pâte des verres filigranés est composée de la réunion d'un certain nombre de baguettes de verre incolore et de verre coloré, ces dernières étant toujours recouvertes d'une couche de verre incolore. Il est dès lors facile de supposer que de Tordre différent dans lequel on peut disposer ces baguettes peuvent résulter des dessins différents, susceptibles d'un nombre infini de variétés ; c'est avec la pâte ainsi composée que l'on souffle les pièces filigranées, dont le dessin peut être vertical ou bien en spirale, si l'on a imprimé aux cannes de verre un mouvement de torsion. Je ne crois pas qu'il y ait un intérêt réel à insister sur ces procédés, qui aujourd'hui sont parfaitement connus et dont on trouvera la description complète, avec figures à l'appui, dans les ouvrages spéciaux. Ce qu'il importe de remarquer, c'est que ces arrangements, qui résultent de la juxtaposition de baguettes de verre, n'étaient nullement une nouveauté. L'antiquité a connu ce procédé et l'a souvent pratiqué; aussi serait-il un peu excessif de dire, comme Labarte, que les pièces ainsi fabriquées « sont peut-être ce que les verriers de Murano ont fait de plus remarquable » '. Je ne partage nullement son enthousiasme pour les verres filigranés, qui ne sont pas toujours irréprochables et qui manquent toujours des deux qualités maîtresses que l'on doit chercher à obtenir dans les produits de ce genre, la transparence et l'éclat. Le latticinio est l'invention d'un ouvrier habile, mais peu artiste. C'est une curiosité, voilà tout.

Les vasi fioriti ou millefiori ne sont pas non plus une nouveauté : les anciens ont créé une quantité de ces objets aussi parfaits, sinon plus parfaits, que ceux qui sont sortis des ateliers de Murano. Le principe de la fabrication des millefiori est le même que celui des verres filigranés : c'est toujours la juxtaposition de baguettes de verre diversement colorées, formant une nouvelle baguette dont toutes les sections reproduisent exactement le même dessin. On conçoit dès lors comment des sections

i Ut supra, p. 3g2.

LA VERRERIE, LA MOSAÏQUE ET L'ÉMAILLERIE 2o5

de ces baguettes noyées dans une masse de verre incolore ou coloré pouvaient produire des pièces dont la surface est décorée de la répétition continue du môme dessin plus ou moins compliqué. Les verres imitant les marbres de toutes couleurs, à veines plus ou moins apparentes, sont d'une fabrication relativement facile; une autre pâte de verre, découverte par les Miotti de IVlurano, au xvme siècle, Xaventurine, brun sablé d'or ou noir, est un produit beaucoup plus original, dont la fabrication est encore un secret. On en a fait des bijoux et même au \vic siècle on Ta taillé comme les pierres dures, comme la véritable aventurine, pour en faire des sculptures de petites dimensions. Quant au verre craquelé, employé très souvent à Venise et d'ordinaire rehaussé d'or, sa fabrication est des plus simples : les craquelures s'obtiennent en promenant à l'état pâteux la masse de verre que l'on va souiller sur une plaque de fer recouverte de verre concassé; le tout est ensuite réchauffé et on peut procéder au soufflage. Je ne crois pas devoir insister sur cette fabrication, pas plus que sur la décoration du verre au moyen de pailles de couleurs, découpées et rapportées de manière à former des rinceaux et des oiseaux. On trouvera ici même la représentation d'un de ces verres qui date du xvnc siècle.

Tels sont les éléments que les verriers vénitiens du XVIe siècle avaient entre les mains, éléments très compliqués, et représentant delongues années d'expériences. Eh bien, tous ces perfectionnements ne leur servirent de rien, et on peut dire que déjà vers l55o, au point de vue de l'art, sinon au point de vue du commerce, les verreries de Murano étaient en décadence. Leur âge d'or a été le x\" .siècle.

Les formes du xvi° siècle, empruntées à l'antiquité, comme cela s'était fait pour les faïences, le goût prononcé pour les tours de force de fabrication, ont contribué à faire des verres vénitiens des choses fades et insipides quand elles ne sont pas désagréables d'aspect. Des galères de verre ou des orgues pouvaient faire l'admiration de ce bon Leandro Alberti, mais tout amateur d'art n'y peut voir que des traces d'un mauvais goût évident qui fait des verriers de Murano les ancêtres directs des fabricants qui conlectionnent l'étonnante vaisselle que l'on

vend dans les foires ; je n'ai jamais vu que les philistins s'extasier sur les cravates et les paniers en verre filé que fabriquent encore par milliers les verreries de Murano. Si une telle pacotille peut plaire à des sauvages, il serait indigne d'un homme de goût d'admirer des perfectionnements qui ne peuvent être introduits dans le métier qu'aux dépens de l'art. Bref, parmi les verres du xvi* siècle, ce sont encore les verres incolores qui sont les plus artistiques. A défaut d'autres qualités, ils ont toujours pour eux la légèreté et la délicatesse de la forme, et c'est déjà beaucoup.

Distinguer les verres du xvr de ceux du xvne siècle n'est pas chose aisée, j'oserais même dire que, pour la plupart des pièces, c'est chose impossible. J'irai plus loin encore : beaucoup de verres fabriqués aujourd'hui à Murano ont les mêmes qualités que les verres anciens; je parle des verres incolores surtout, de sorte qu'il ne faut pas s'étonner s'il se produit quelquefois, dans cette branche de la curiosité, quelque confusion regrettable. Et c'est précisément cette qualité qui a fait que le monopole de Murano s'est peu à peu évanoui. Ces verres seront toujours plutôt des joujoux d'étagère que des objets d'un usage courant. Je gage que bien des gens ne seraient pas trop charmés qu'on leur servît à boire clans des coupes de Venise : celles-ci sont trop fragiles, et, quoi qu'en dise le proverbe, le verre cassé ne porte pas toujours chance.

La France, comme presque tous les pays d'Europe, a possédé sa colonie de verriers de Murano : Fabiano Salviati, en Poitou; Giovanni Ferro, à Nantes 1 ; Teseo Muzio, à Saint-Germain-en-Laye 2. L'Allemagne nous avait devancés dans cet emprunt dès le commencement du xvic siècle3; les Pays-Bas, et Anvers surtout, firent, au xvi< siècle, une concurrence redoutable aux Vénitiens. Et pourtant, les peines les plus sévères pouvaient frapper les ouvriers qui portaient ainsi en terre étrangère les secrets de la fabrication : sur ce chapitre, comme sur beaucoup d'autres, le Conseil des Dix n'entendait pas raillerie et les inquisiteurs d'État veillaient jalousement à l'exécution de l'article 26

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