CHAPITRE VI LE FER, LES ARMES, LA DAMASQUINE
La ferronnerie. — Le brasero du Musée Corrcr. — Les épie»; les casques. — Les ronconi. — La damasquine; Vagcmina et les azziministes. — Le collrct de la collection Trivulcc : Paolo Rizzo.
out serait à étudier dans cette Venise, qui a su imprimer à chaque branche de l'art et de l'industrie un caractère si personnel, mais qui s'en va pierre par pierre, et qui sans doute aura perdu de son charme, sera devenu en grande partie une ville moderne quand on pourra la parcourir les documents en main, pour restituer l'œuvre de chaque artiste. Bon nombre d'églises et de couvents ont aujourd'hui disparu ou ont été mutilés, qu'il aurait été bien intéressant de pouvoir conserver dans l'état où ils étaient à la chute de la République. Bref, le passé de Venise s emiette chaque jour davantage, et bien souvent ce n'est plus à Venise qu'il faut aller étudier certaines branches de l'art vénitien. L'art du fer, l'armurerie sont dans ce cas; la damasquine, qui jeta au xvi" siècle un si grand éclat, n'y est plus représentée que par des spécimens de second ordre.
Faire remonter la renommée des forgerons de Venise jusqu'au xnc siècle, à cause du courage et du dévouement dont ils rirent preuve dans la lutte de leur patrie contre Aquiléc, me paraît excessif. Nous ne possédons aucun produit de ces époques reculées qui puisse témoigner de leur savoir, que n'atteste pas davantage la confection des bombardes employées contre les Génois au siège de Chioggia en i38o. Si l'on excepte les armes et les pièces damasquinées, ce n'est qu'à une époque de décadence, au xvnc et au xvmc siècle, que l'on rencontre, à proprement parler, des pièces de ferronnerie vénitiennes : trépieds,
supports, lanternes, etc. Le Musée Correr possède un très beau bra-
sero de fer forgé, œuvre exécutée avec beaucoup de soin et d'habileté, qui ne date que du xvme siècle. Les pieds recourbés en volutes, ornés de feuillages, se terminent à leur partie inférieure en forme de dauphins. Au nombre de trois, ils sont adossés et réunis par un gros médaillon. Sur cette base est établi le brasero de forme circulaire, décoré sur son pourtour de palmettes et de balustres. C'est là certainement une belle œuvre de fer; on en rencontre quelques-unes, moins importantes du reste, à Venise même et aussi clans un grand nombre de collections. On en fait même beaucoup à l'heure qu'il est qui ne diffèrent pas très sensiblement des anciens modèles, et il faut un œil bien exercé pour reconnaître une semblable supercherie. Il ne faut donc pas chercher à Venise ces belles lanternes, ces beaux portelumières de fer forgé qu'ont fabriqués, à l'époque de la Renaissance, les Siennois et les Florentins. Les Vénitiens ont bien fait des lanternes monumentales — il en fallait pour leurs galères — mais généralement ils les ont exécutées en bronze doré. Quelques pièces très rares, comme le fer de la proue d'une gondole du xvne siècle, dont on trouvera ici l'image, témoignent toutes de l'habileté des forgerons de Venise.
Dans l'armurerie, les Vénitiens se sont montrés plus originaux et certaines pièces d'armures ont un caractère à part franchement accusé ; mais là encore les types sont rares, car je ne considère pas comme vénitiennes toutes les armures que possède l'Arsenal de Venise ; beaucoup sont allemandes ou tout au moins de provenance indéterminée. Comme partout, on y fabriquait des épées et des cuirasses, comme partout il y avait une rue de la Spaderia et une corporation des cora{- \eri, mais je ne saurais admettre comme vénitiennes toutes les marques relevées par M. Urbani de Gheltof, sur des pièces conservées à l'Arsenal 1 ; beaucoup sont allemandes ou italiennes, et les Vénitiens durent, comme leurs voisins, se fournir d'armes dans les centres où cette fabrication était le plus en honneur, à Milan, à Brescia, ou à Bellune, dont les fourbisseurs étaient célèbres. L'une des plus belles armures conservées au Musée Correr, dont nous donnons ici le dessin, pourrait bien
i . Ouvr. cité, p. 253.
COUR INTÉRIEURE DU COUVENT (AUJOURD'HUI SUPPRIMÉ! DE SAN GRECORIO, A VENISE. (D'après l'aquarelle de Mn" Il baronne Nlthaoiel Je Rothschild.)
être de fabrication milanaise. Elle est entièrement décorée de sujets et de bandes d'ornements gravés que rehaussaient autrefois des dorures. A la partie supérieure, on aperçoit Mucius Scsevola se brûlant la main devant Porsenna ; plus bas s'enroulent des rinceaux qui accompagnent des monstres à têtes de femmes ou des figures en gaine. C'est une belle œuvre du xvie siècle, mais rien ne nous dit qu'elle soit vénitienne.
Ce sont surtout les casques qui, à Venise, affectent une forme particulière. Les salades participent à la fois, pour la forme, du casque qui, au xve siècle, en France portait ce nom, et du casque antique, non du casque que l'on voit sur les monuments romains, mais de celui que l'on observe sur des œuvres d'art grecques; simple coïncidence du reste, qui montre comment, à bien des siècles de distance, les mêmes modes peuvent se reproduire. Parmi ces casques, il en est de si élégants de forme qu'on aimerait à penser que quelque artiste comme Vittore Gambello, qui lui aussi fabriquait des armures impénétrables, pour lesquelles il sollicita et obtint un privilège y a mis la main. Ces couvre-chefs, casques de guerre et de parade, se composent d'une calotte de fer battu descendant sur le front, arquée en couvre-nuque sur le cou, ramenée sur les joues qu'elle cache en partie. La forme, très élégante, épouse parfaitement le crâne, et la décoration, très originale, fait de ces armes de véritables objets d'art. Entièrement recouverts de velours ou d'une étoffe de soie rouge, ils sont bordés de bronze doré et, sur le front, cette bordure donne naissance à une large feuille frisée, sorte d'acanthe délicatement modelée, également en bronze. Sur le sommet du casque est fixé un cimier composé également de feuillages d'où s'élève une sorte de corne squameuse destinée à soutenir un panache, et de ce même cimier se détachent des rinceaux délicats qui viennent se replier sur les flancs de la coiffure. Toute cette ornementation dorée se détache puissamment sur le fond d'étoffe et forme un ensemble d'une rare élégance. Jamais on n'a imaginé pour les casques un galbe aussi pur et en même temps aussi simple. Et pourtant les échantillons que l'on en peut voir, soit à Venise,
i. Urbani de Gheltof, ouvr. cite, p. 253.
FER l>K GONDOLE VÉNITIENNE DU XVII* SIECLE.
(Muila Correr.)
soit dans des Musées , au Musée de Cluny par exemple, ne sont que des pièces communes. Les casques d'apparat, souvent ornés de pièces de métal précieux, devaient être bien plus soignés. Marino Sanudo nous donne des renseignements sur une de ces pièces qui, au dire de Sansovino, fut fabriquée par deux orfèvres, Vincenzo Levriero et Luigi Caorlini, et vendue au sultan. Il s'agit d'un casque d'or, orné de quatre couronnes et de pierreries. Le cimier d'or était rehaussé de perles, d'émeraudes, de rubis et de quatre diamants, valant à eux seuls dix mille ducats. Ceux qui avaient commandé ce casque des Mille et une Nuits, dont la valeur totale était de plus de cent mille ducats, trois membres des plus illustres familles de Venise, les Zen, les Cornaro et les Morosini, l'envoyèrent vendre au sultan par l'entremise d'Antonio Sanudo, auquel on donna une récompense fort honnête. Le même personnage porta en même temps à Gonstantinople une selle et une housse pouvant rivaliser avec le casque et que d'autres Vénitiens avaient fait faire '. Le prix total de la main-d'œuvre et des matières employées, surtout en pierres précieuses, montait au chiffre colossal de 144,400 ducats. 11 serait curieux de savoir ce que cette opération commerciale d'un nouveau genre rapporta aux Vénitiens.
Quelques épées à poignée damasquinée conservées au Musée Correr, une fort belle arme décorée de la même manière qui fait partie des collections du palais Morosini ~, sont des spécimens qui font le plus grand honneur à la spaderia vénitienne ; les mêmes artistes ont sans doute aussi fabriqué de ces épées courtes, à lame très large, que Ton nomme communément et improprement langues-de-bœuf, et que les Italiens appelaient cinque dea 3 ; mais aucune des armes de ce genre que l'on possède n'est authentiquement vénitienne. Parmi les armes d'hast, il faut signaler, outre des pertuisanes semblables à celle dont on trouvera ici le dessin, des pièces qui sont bien vénitiennes : d'abord un très grand nombre de corsesques ou piques à trois pointes
i. Urbani de Gheltof, ouvr. cite, p. 41-43.
1. Cicognara (Storia délia scultura, t. II, p. 436) cite cette épée comme une oeuvre hors de pair. Elle fait encore partie de la collection Morosini.
3. Voyez le curieux travail de M. Charles Yriarte sur l'épée de César Rorgia : Galette archéologique, 1.888.