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CHAPITRE II

La conquête de l'Orient et l'empire colonial de Venise.

I. — Le doge Henri Dandolo. — La quatrième croisade et la prise de Constantinople. — La fondation de l'empire colonial de Venise. — L'organisation et l'administration de l'empire colonial.

II. — La crise de la seconde moitié du xme siècle. La lutte contre les Génois. — Venise et Gènes au xive siècle.

III. — L'expansion du commerce vénitien. L'Egypte et les relations avec le monde musulman. — Les routes de l'Asie. Marco Polo. — La prospérité commerciale de Venise à la fin du xiv: et au commencement du xve siècle.

Pendant la seconde moitié du xne siècle, Venise était devenue une des grandes puissances du monde européen. Elle avait soutenu les communes lombardes dans leur lutte contre Barberousse; elle avait reçu Alexandre III, qui avait dit la messe sur l'autel de Saint-Marc; elle avait été la médiatrice et l'arbitre entre le pape et l'empereur. Le congrès de 1177 avait amené dans la ville des lagunes tout ce que l'Allemagne et l'Italie comptaient de grand, les princes de l'empire, les évêques des métropoles de Germanie, les consuls ,des cités italiennes, sans parler des ambassadeurs des rois de France et d'Angleterre. Plus de dix mille étrangers s'étaient

trouvés réunis à Venise, devenue comme le rendezvous des nations, et tous avaient admiré la beauté de la cité, sa richesse, sa puissance, son prestige. Et un historien contemporain, l'auteur anonyme de l'Histoire des doges, pouvait justement écrire : « 0 que vous êtes heureux, Vénitiens, qu'une telle paix ait pu être conclue chez vous. Ce sera pour votre nom une gloire éternelle ».

On ne saurait dissimuler pourtant qu'à ce moment même, des périls redoutables menaçaient encore la cité de saint Marc. On a noté déjà les obstacles que son commerce rencontrait en Orient, du fait de la mauvaise volonté des Grecs et de l'hostilité de Gênes et de Pise. En Occident, la situation n'était guère meilleure, et ta menace plus prochaine encore ; la domination même de Venise sur l'Adriatique semblait en danger. Les progrès des Hongrois les avaient amenés jusqu'à la mer ; ils avaient conquis la Dalmatie méridionale (1168); Zara s'était donnée à eux (1170); un moment reconquise parles Vénitiens, elle leur avait bientôt à nouveau échappé (1186); pareillement ils avaient perdu Trau, en même temps que Raguse tombait aux mains des Normands. Pise, d'autre part, intriguait contre Venise dans l'Adriatique; elle négociait avec Ancône, soutenait Zara révoltée, envoyait ses escadres jusque devant Pola, sur la côte d'Istrie : il fallut, pour rétablir la suprématie de Venise dans les eaux de son golfe, une action militaire vigoureuse (1195). Mais les Pisans ne se décourageaient point. En 1201 encore ils s'efforçaient, en occupant Brindisi, de barrer aux vaisseaux de la République le débouché de l'Adriatique, et de nouveau il fallut agir par la force. Mais surtout les ambitions colos-

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Baies de Henri VI, le Bis de Barberousse, étaient redoutables pour Venise. Maître de l'Allemagne et du royaume de Sicile, réunissant l'héritage de Robert Guiscard à celui des Ottons, il étendait ses rêves prodigieux de domination de l'Europe occidentale jusqu'au fond de l'Orient; il songeait à conquérir la Terre-Sainte, à soumettre le pays grec de Durazzo jusqu'à Thessalonique, en attendant qu'il occupât Constantinople même. C'était pour Venise la perte assurée du domaine magnifique que sa politique avait en Orient si habilement ouvert à son commerce; c'était la sujétion inévitable sous la main toute-puissante du Hohenstaufen. La mort prématurée de l'empereur (1197) vint heureusement apaiser l'angoisse vénitienne; et, vers le même temps, la destinée ménageait à la ville une autre bonne fortune : le doge Henri Dandolo (1192-1205) prenait la charge des intérêts de la République.

Le doge Henri Dandolo. — Dans toute l'histoire de Venise, peu d'hommes ont été plus remarquables; peu d'hommes aussi ont été plus représentatifs du caractère et de l'esprit vénitiens. Quand il monta sur le trône ducal, Dandolo avait près de quatre-vingts ans; mais il gardait, à cet âge avancé, toute l'activité, toute l'ardeur d'un jeune homme. Ambitieux, avide de gloire pour lui-même et plus encore pour son pays, il offre un admirable exemplaire de ce patriotisme vénitien, capable de tous vouements, insoucieux aussi de tous les scrupules quand la grandeur de la république était en

jeu. Pour réaliser les desseins qu'il avait formés, jamais Dandolo ne se laissa arrêter par aucune considération; esprit net, voyant clairement le but à poursuivre et les moyens de l'atteindre, formé d'ailleurs par une longue expérience à la conduite des affaires, c'était un admirable homme d'Etat; passé maître dans l'art de manœuvrer les hommes, réservé, discret, sobre de paroles, c'était un diplomate incomparable. Avec cela, il avait de l'énergie, de la résolution, un courage personnel qui parfois touchait à l'héroïsme. C'était un homme né pour commander. La légende raconte qu'envoyé en 1171 en ambassade à Conslantinople, il avait été aveuglé parles manœuvres traîtresses des Grecs et que de là venait la haine farouche que toute sa vie il porta à Byzance. Il est certain que le but constant de sa politique fut de venger sur l'empire grec les injures subies par Venise : c'est qu'il voyait surtout, avec son sens avisé de politique, quel champ d'action merveilleux la conquête de l'Orient ouvrirait à son pays. Il fit tout pour réaliser ce rêve, et par là on peut dire qu'il fonda vraiment la grandeur vénitienne. Et il nous offre par surcroît un beau type de ces patriciens de Venise, tout ensemble commerçants et hommes d'Etat, soldats et diplomates, et dont la fière volonté savait, pour le service de la République, plier les événements et forcer la destinée même. ,

La quatrième croisade et la prise de Constantinople. — La quatrième croisade allait fournir à Dandolo une occasion merveilleuse de montrer ses qualités éminentes. De l'entreprise pieuse d'Innocent III, Venise, grâce à son doge, allait tirer des

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profits matériels extraordinaires. Par là, la quatrième croisade est, dans l'histoire de la République, un événement capital ; mais peiit-étre nu rite-t-elle davantage encore l'attention par le chef-d'œuvre qu'elle nous présente de l'habileté politique des Vénitiens.

On sait comment, en avril 1201, la cité de saint Marc s'engagea, moyennant une somme de 85.000 marcs d'argent, à transporter en Egypte l'armée des croisés <-t à la ravitailler pendant un an. 11 n'y avait là, au début tout au moins, nulle arrière-pen6ée politique. Venise concluait une convention de passage et faisait une bonne affaire. Mais la suprême habileté du doge fut de tirer du développement ultérieur des événements un parti merveilleux. 11 profita de l'embarras des barons à rassembler la somme convenue pour détourner sur Zara, chrétienne, mais que Venise voulait ndre aux Hongrois, les forces de la croisade. Il profita de la venue en Occident du prétendant grec Alexis et des promesses magnifiques qu'il faisait à ceux qui le rétabliraient sur le trône de Byzance, pour rouvrir la question d'Orient, perpétuel souci de la politique de la République. Il comprit vite que, pour faire aboutir les entreprises qu'il rêvait, il importait de guider et de diriger en personne l'expédition, et c'est pourquoi, solennellement, le doge prit la croix. Mais habilement il laissa à d'autres l'initiative du détournement de la croisade, se contentant de manœuvrer habilement pour assurer le succès des propositions faites, de peser sur les volontés récalcitrantes et de tout régler au mieux des intérêts vb^itiens. Et ainsi, malgré les foudres pontificales, il s'empara de

Zara; malgré le traité conclu, il détourna la croisade de l'Egypte, où Venise craignait de compromettre par une guerre les intérêts de son commerce; enfin, malgré l'opposition d'une partie des croisés, il sut, par ses lenteurs calculées autant que par ses menaces déguisées, imposer la marche sur Byzance, qui assurait à son pays des avantages prodigieux et à lui-même la satisfaction de paraître en maître devant Constantinople détestée. ' Pareillement, devant Byzance, Dandolo fut l'âme de tout. C'est lui qui, par son courage, contribua puissamment à la première prise de la capitale grecque ; c'est lui qui, le prétendant rétabli, accrut, par son intransigeance voulue, les difficultés de la situation et provoqua la rupture finale. C'est lui qui imposa aux Latins le second siège de Constantinople, releva leurs découragements, dit en toute circonstance le mot décisif. C'est lui qui, même avant la chute de la ville, sut, par l'ascendant de sa volonté, imposer à ses alliés le traité de partage de mars 1204, où, avec une habileté sans égale, il assurait l'avenir pour le plus grand profit de la République. Il fit attribuer à la cité de saint Marc les trois quarts du butin à faire, comme remboursement des indemnités dues par les Grecs aux négociants vénitiens et de la dette en souffrance des croisés; il y obtint la promesse du maintien de tous les privilèges commerciaux dont jouissait dans l'Orient grec la ville des lagunes; il y fit céder enfin à Venise, comme domaine territorial, un quart et demi de l'empire. Dandolo était trop habile pour ne pas comprendre que le chef du nouvel empire à fonder ne pouvait être le doge, et il ne tenait pas au trAne- il fi* -éserver seulement

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au parti qui n'aurait pas l'empereur le patriarcat ostantinople cl 1rs richesses de Sainte-Sophie. Et il voulut enfin que cet empire, féodalemenl organisé, fût assez faible pour ne point gêner Venise. Ainsi tout était admirablement calculé pour l'avantage de la ville des lagunes.

Et quand enfin Constantinople tomba (12 avril . les Vénitiens surent, dans le pillage de la cité et durant les jours qui suivirent, faire en con naisseurs leur choix parmi les reliques et les obji s précieux dont Byzance était pleine. Aujourd'hui encore le trésor de Saint-Marc atteste, malgré l'incendie qui. en 1231, détruisit une partie de ses richesses, la méthode raisonnée etsûre, l'absence de scrupules aussi avec lesquelles agirent les Vénitiens; et. au-dessus du portail de la basilique, les chevaux de bronze de Lysippe, dépouille de l'hippodrome byzantin, rappellent comme un trophée mémorable le grand événement qui donna à Venise un empire colonial en Orient.

La fondation de l'empire colonial de Venise. — La conventfon d'octobre 1^04 attribua en effet aux Vénitiens la meilleure part des possessions byzantines. Ce fut, sur la mer Ionienne, l'Èpire, l'Acarnanie, l'EtoIie, avec Durazzo, Arta, etc., et, en face de la côte, les îles Ioniennes, Corfou, Céphalonie, Sainte-Maure, Zante. Ce fut le Péloponèse entier, avec Modon, Lacédémone,Calavryta,Ostrovo, Patras. Ce furent les îles du midi et de l'ouest de l'Archipel, parmi lesquelles Naxos, Andros, l'Eubée furent nommément désignées. Sur la côte européenne des Dardanelles et de la mer de Marmara, ce furent Gallipoli, Rodosto, Héraclée. Ce

furent, dans l'intérieur de la Thrace, quelques villes, dont Andrinople était la plus importante. Ce furent enfin les trois huitièmes de Constantinople, avec la possession de Sainte-Sophie. Un accord ultérieur ajouta à ce domaine la Crète, obtenue par un échange fait avec le marquis Boniface de Montferrat. Et fièrement le doge de Venise prit le titre, qu'il gardera jusqu'en 1346, de « Seigneur d'un quart et demi de l'Empire grec ».

Si Ton considère la répartition géographique de ces acquisitions territoriales, on y reconnaîtra sans peine le sens pratique que les Vénitiens apportaient dans tous leurs actes. Ce qu'ils s'étaient fait donner, c'étaient les territoires fertiles, les côtes, les meilleurs ports, les points stratégiques les plus importants. Ils s'étaient rendus maîtres de la grande route maritime qui va de Venise à Constantinople, et dans le nouvel empire latin, ils s'étaient assuré une situation prépondérante.

Auparavant déjà, Dandolo avait réglé selon sa volonté le choix du nouvel empereur. Déclinant la candidature qu'on lui offrait et que ne pouvait constitutionnellement accepter un doge de Venise, il n'avait eu qu'un souci, faire élire, entre les compétiteurs, celui qui serait le plus faible, et d'avance il l'avait affaibli encore en faisant promettre à celui qui échouerait une ample compensation territoriale. En même temps un Vénitien, Thomas Morosini, élu patriarche de Constantinople, devenait le chef religieux du nouvel Etat; et Venise prétendait même que toutes les dignités ecclésiastiques fussent réservées à l'avenir à ses nationaux. Quant à Dandolo, il recevait le titre de despote; il était exempté de prèto.r l'hommage au nouvel

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empereur; il apparaissait à Constantinople comme le plus puissant personnage de l'empire. Le pape Innocent III, qui l'avait accablé de ses reproches et «li1 ses foudres, le traitait maintenant avec une mansuétude pleine d'égards; et quand Dandolo, « accablé par l'âge et brisé de fatigue », comme il l'écrivait, regardait en arrière sur l'œuvre qu'il venait d'accomplir, visiblement il n'éprouvait ni n sgrets, ni remords. Il se vantait, écrivant au souverain pontife, de n'avoir agi que « pour l'honneur de Dieu et de la sainte Eglise romaine ». Il avait fait davantage encore pour le profit et la gloire de Venise. Lorsque, le 1er juin 1205, il mourut à Constantinople, il fut enterré — juste récompense de ses services — dans Sainte-Sophie conquise par lui; et son nom est demeuré inscrit parmi les plus glorieux de la république, comme celui du héros national qui a fondé l'empire vénitien en Orient.

L'organisation et l'administration de l'empire colonial. — Les Vénitiens pourtant reconnurent vite que, s'ils voulaient occuper réellement tout ce qu'ils avaient oblen» dans le partage des dépouilles byzantines, il leur faudrait lever et entretenir, durant de longues années, une armée considérable, entraver des dépenses énormes et peut-être disproportionnées à la valeur réelle que ces vastes possessions continentales pouvaient avoir pour une puissance maritime. En conséquence, cette fois encore, avec un esprit pratique remarquable, ils fireDt un choix parmi ces possessions et n'en conservèrent que ce qui leur parut véritablement utile ou nécessaire

En Epire, ils se contentèrent de garder le jpetit duché de Durazzo, qui, d'ailleurs, dès 1215, leur échappa. EaMorée, où, entre temps, deux barons latins, Guillaume de Champlitte et Geoffroi de Villehardouin avaient fondé la seigneurie d'Achaïe, Venise ne réclama que les ports de Modon et Coron, postes d'observation admirables pour surveiller les eaux levantines, refuges excellents pour les vaisseaux de la République, et qu'un acte officiel nomme, d'un terme expressif, « les yeux de la commune » [oculi capitales communia). A la domination du reste du Péloponèse, la ville renonça volontiers, en échangeâtes avantages commerciaux que lui accordèrent les princes d'Achaïe. Elle avait obtenu de semblables privilèges du despote grec d'Epire. Pourvu qu'en ces régions la porte fût largement ouverte à ses négociants, Venise n'en demandait pas davantage.

Elle mit plus dé soin à s'assurer la possession, plus importante à ses yeux, des îles de la mer Ionienne et de l'Archipel. Mais ici encore elle s'entendit fort habilement à réduire les frais dispendieux de l'occupation. Corfou fut cédée en fief héréditaire à un certain nombre de patriciens vénitiens, qui s'engagèrent en retour à prêter hommage à la République et à favoriser en toutes circonstances les intérêts de son commerce. Le même régime, qui d'ailleurs dura peu (vers 1213 Corfou retombait aux mains des Grecs), fut appliqué à Céphalonie et à Zante, qui reconnurent également la suzeraineté dé la République. Mais c'est surtout dans la mer Egée qu'il réussit merveilleusement. Pour occuper les îles que lui attribuait le traité de partage, Venise fit appel aux

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ambition- de l'aristocratie de la cité, et les propoaa à l'es prit aventureux de ses nobles comme autant de seigneuries à conquérir. L'appel fut entendu : en 1207, sous la conduite de Marco Sanudo, une expédition vénitienne s'emparait des Cvclades. Pour prix de la victoire, Sanudo eut Naxos, Paros, Mile, et le titre de duc de Naxos; ses compagnons, établis dans les autres îles de l'Archipel, devinrent ses vassaux. Les Dandolo eurent Andros, les Ghisi, Tinos, Mykono, et une partie de Sériphos et de Géos, les Barozzi Santorin, les Quirini, Stampalia. D'autres Vénitiens s'installèrent à Cérigo et à Gérigotto, qui devinrent deux marquisats; un Navigajoso s'établit à Lemnos, dont il devint grand-duc. Et ainsi, à travers la mer Egée, s'épanouit toute une floraison de seigneuries vénitiennes, qui offrirent aux navires de la République des ports amis et un trafic rémunérateur.

On agit de morne pour la Crète. L'île, encore aux mains des Grecs, était à conquérir, et la population indigène, d'humeur indépendante et belliqueuse, semblait de force à résister. Les Génois, d'autre part, essayaient d'en disputer la possession aux Vénitiens. Une action vigoureuse était nécessaire. La République, en 1212, se décida donc à partager la Crète en fiefs, qu'elle distribua, sous condition de service militaire, à des citoyens vénitiens; et pour donner plus de cohésion au nouvel établissement, on divisa l'île en six régions, dont chacune groupa les colons originaires d'un des six quartiers (sestieri) de la ville. Pour chef suprême, Venise donna à ses feudataires un duc qui s'installa à Candie. Ainsi la possession du pays

/ut assurée au début par une colonie toute militaire ; mais bientôt la Crète prit une importance politique et commerciale considérable. Placée au point de rencontre des grandes routes maritimes qui vont d'Occident en Egypte et en Syrie, merveilleusement fertile et riche, l'île devint le meilleur point d'appui de la domination vénitienne en Orient; elle était, comme l'écrivait un doge du xnie siècle, « la force et la solidité de l'Empire, et on peut dire que, s'il lui arrivait malheur, il faudrait désespérer absolument de tout le reste ». Condition nécessaire de l'existence de l'empire vénitien, la Crète devait demeurer, en effet, la dernière possession orientale de la République.

En Eubée, enfin, la diplomatie vénitienne parvenait vite à établir la suzeraineté de la ville de saint Marc sur les seigneurs latins, les tierciers, qui, au mépris de ses droits, avaient établi trois grands fiefs dans l'île. Un baile vénitien s'installa ù Négrepont; et si la République ne réussit pas à faire disparaître les droits de suzeraineté que les princes d'Achaïe revendiquaient sur les seigneuries eubéennes, du moins les marchands de Venise trafiquèrent-ils en Eubée aussi librement que dans leur propre pays.

Enfin la ville occupa directement Gallipoli, qui commandait les Dardanelles;, dans la mer de Marmara, les ports de Panium, Rodosto, Héraclée, débouchés des blés de la Thrace; à l'intérieur, Arcadiopolis, Factuel Liile-Bourgas, et passagèrement Andrinople, et à Constantinople même un vaste quartier sur la Corne d'Or, assez étendu pour qu'on y signale plusieurs églises, et où le

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podestat Jacques Tiepolo fit construire en 1220 un magnifique fondaco.

A la tète de c - possessions coloniales, et pour en assurer fortement l'unité politique et administrative, était placé un chef, le podestat de Constata tinople, qui représentait le doge en Romanie. Il était assisté d'un conseil, probablement formé de bîx membres, de cinq juges pour les affaires judiciaires, de deux camerarii pour les affaires de finances. De lui dépendaient les autres officiers que la République avait institués dans ses possessions de l'Orient grec, castellans de Coron et Modon, baile de N'égrepont, duc de Candie. Et connu'' si Venise avait compris que la condition essentielle de la durée de son empire était un système de gouvernement centralisé, vers le même temps elle instituait, pour le mettre à la tète de l'ensemble de ses colonies syriennes, un baile qui résidait à Acre, et dont dépendirent les représentants de la République à Tyr, à Reyrouth, à Tripoli.

Ainsi Venise fondait un véritable empire colonial et prenait incontestablement dans tout le Levant une situation prépondérante. Aux vastes territoires qu'elle possédait en propre s'ajoutaient en effet des privilèges, qui assuraient partout à son commerce une franchise absolue; et sa puis- Bance politique lui donnait vis-à-vis des autres Etats du monde oriental une autorité presque sans limites. Constantinople devenait si bien la capitale de ce nouvel empire, que le doge Pierre Ziani, successeur de Dandolo, songea, dit-on, à transporter au Bosphore la population de Venise et sou gouvernement. En tout cas, de ce point de départ

admirable qu'était Byzance, les Vénitiens s'élançaient à la conquête du monde oriental : par la mer Noire, ils atteignaient la Crimée et pénétraient dans la Russie conquise par les Tartares ; l'Asie Mineure s'ouvrait à leurs entreprises par une série de traités conclus avec les empereurs grecs de Nicée, les sultans turcs d'Iconium, les princes chrétiens de la petite Arménie; les despotes byzantins de Rhodes ne les accueillaient pas moins bien que les rois latins de Chypre; et tel était, dans tout l'Orient, le prestige de la cité de saint Marc, qu'être citoyen vénitien était chose aussi glorieuse et aussi profitable que jadis, dans l'Orient antique, être citoyen romain.

La crise de la seconde moitié du XIIIe siècle. La lutte contre les Génois. — Pourtant une crise redoutable allait, dans la seconde moitié du xme siècle, mettre à l'épreuve la solidité de cet empire.

Le fragile et éphémère Etat, né de la quatrième croisade, avait traîné pendant un demi-siècle à peine sa lamentable existence. Attaqué à la fois par les despotes grecs d'Epire, par les empereurs byzantins de Nicée, par les tsars de Bulgarie, il avait vu progressivement le cercle se resserrer autour de Constantinople, et dès 123G la capitale même avait failli succomber. L'intervention des puissances d'Occident avait momentanément retardé sa chute : mais ce n'était qu'un répit. En 1261, Michel Paléologue, empereur de Nicée, profitant

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de ce que l'escadre vénitienne avait quitté sa station du Bosphore pour aller, dans ta mer Noire, reconquérir la ville de Daphnusion, s'emparait de Coustantinople par surprise. Le faible empereur Baudouin II s'enfuit sans tenter même de résister; les colons vénitiens firent meilleure contenance, et obtinrent une capitulation honorable. Mais le désastre n'en était pas moins grave pour la République. De Coustantinople reconquise parles Grecs, le podestat vénitien dut s'enfuir, aussi bien que le patriarche latin. Chose plus grave : dans tout l'Orient redevenu byzantin, Gènes, sous la protection complaisante des Paléologues, se substitua à Venise.

Entre lus deux villes, dans toutes les mers orientales, la rivalité était ancienne et âpre. Les Génois avaient, de tout leur effort, contrarié l'établissement vénitien en Crète; aux rivages de Syrie, depuis longtemps le conflit était déclaré entre les colons des deux cités. Au milieu du xme siècle (1257 , une flotte vénitienne avait emporté Acre de vive force, expulsé les Génois de leur établissement, rasé leurs maisons, confisqué leurs biens. Une guerre de quatorze années (1257-1270) avait été le résultat de ces violences; elle avait été désastreuse pour Gènes. Battus sur mer, impuissants à reprendre Acre, menacés dans Tyr, et presque expulsés en fait de la Syrie, les Génois cherchaient ardemment leur revanche. L'alliance grecque la leur fournit admirable. Le traité de NymphBeum, qu'ils conclurent en 1261 avec Michel Paléologue, leur assura, au détriment de Venise, une situation privilégiée dans l'empire byzantin restauré. Ils obtenaient un établissement

à Smyrne, l'autorisation d'installer des colonies et des stations commerciales sur plusieurs points de la côte d'Asie Mineure et dans les îles de Chios et de Lesbos, le monopole du commerce de la mer Noire, d'où Venise était rigoureusement exclue. L'empereur, en accordant aux Génois l'exemption entière des droits de douane, s'engageait d'autre part à ne concéder aucun privilège commercial aux ennemis de la commune de Gènes. Enfin il laissait à Constantinople libre cours aux rancunes génoises, en autorisant la démolition de la citadelle vénitienne; il augmentait le quartier génois de la Corne d'Or d'une partie du quartier vénitien;' un peu plus tard (1267), il abandonnait à Gènes l'importante position de Galata.

Le coup était rude pour Venise, d'autant plus rude qu'elle perdait en même temps une partie des îles de l'Archipel, en particulier Lemnos, que, dans toute la mer Egée, les corsaires grecs et génois donnaient la chasse aux vaisseaux de la République, et que la guerre, qui durait en Syrie, devenait, après ce succès des Génois, plus rude encore et plus chargée de haines. A plusieurs reprises, on put croire que les hostilités rendraient impossible la « caravane » de Syrie, aggravant encore les pertes que subissait dans tout l'Orient le commerce vénitien.

Mais la République lutta éncrgiquement, par la diplomatie et par les armes. Battus à plusieurs reprises sur les côtes de Syrie, les Génois consentirent en 1270 à signer une trêve. La paix d'autre part était rétablie, non sans peine, avec les Grecs, et l'accord de 1277 permettait aux Vénitiens de rentrer à Constantinople et à Thcssalonique. Ils

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n'y retrouvaient toutefois que l'ombre de leur puissance passée. Les Gn es les détestaient; l'empereur leur marchandait sa faveur et réservait toute sa bonne grâce à leurs rivaux. Le podestat dînait tous les dimanches à la cour; il avait rang au palais; il était un personnage. Le baile vénitien était beaucoup moins bien traité, et la froideur des rapports officiels était grande. Malgré les garanties promises, la condition des sujets vénitiens, la protection de leurs biens, étaient fort mal assurées. Ils avaient une peine infinie à se faire rendre justice par les tribunaux : leur commerce était soumis à mille entraves. Le gouvernement impérial faisait tout le possible pour maintenir une barrière entre Grecs et Vénitiens; les interprètes mômes refusaient aux étrangers leurs services. Et quand le baile se plaignait, on ne lui répondait que de belles paroles.

Une autre catastrophe, à ce moment même, semblait précipiter la ruine de l'empire vénitien. En 1291, la dernière forteresse de la Syrie franque, Acre, tombait aux mains des Musulmans. Assurément, de ce désastre où sombrait ce qui restait des Etats latins de Terre-Sainte, la rivalité des colonies italiennes, leur avidité jamais apaisée, leurs dissensions intestines, leurs luttes ouvertes, n'étaient pas la moindre cause. Mais l'effet en était treux pour la République : elle voyait se fermer le vaste champ où, dans le sud de la Méditerranée, sa politique et son commerce avaient longtemps dominé en maîtres. A ce moment même, par surcroît d'infortune, les Génois renforçaient leur position dans la mer Noire; ils fondaient en Crimée une colonie à Caffa; ils fréquen-

taient à Tana, en attendant d'y établir une station de commerce; ils prétendaient à monopoliser le commerce du Pont-Euxin. C'en était trop pour Venise : elle déclara la guerre (1294). Mais d'abord les Génois furent heureux : vainqueurs à Lajazzo de la flotte vénitienne, ils purent tenter une descente en Crète et prendre La Canée, et ils réussirent, dans le port de Modon, à surprendre et à détruire la « caravane » de Syrie (1295). A la nouvelle de ces succès, l'empereur grec faisait à Constantinople arrêter et emprisonner le baile de Venise avec ses nationaux. La République pourtant ne se découragea point. Roger Morosini, hardiment, entra dans le Bosphore, saccagea Galata et vint jusque dans la Corne d'Or braver la majesté impériale; puis il alla prendre Phocée, tandis qu'une autre flotte vénitienne, pénétrant dans la mer Noire, attaquait et ruinait Caffa. Mais la riposte ne se fit pas attendre. Tandis qu'un terrible drame, le massacre des prisonniers vénitiens, abandonnés aux fureurs génoises, ensanglantait Constantinople, une flotte de Gênes détruisait complètement à Curzola, dans l'Adriatique, les escadres de Venise (1298). Dans ces conditions, la paix que les deux cités conclurent en 1299 ne pouvait être qu'une trêve. Et l'avenir semblait, en cette fin du xin6 siècle, étrangement sombre pour la ville de saint Marc. Heureusement pour elle, elle avait pu conserver, malgré les efforts de ses adversaires, la Grèce propre et les îles de l'Archipel; elle mit tous ses soins à se fortifier dans ces positions, où elle trouvait, pour son commerce, des stations avantageuses, et, pour la conduite de la guerre navale, des poinfc d'appui merveilleux.

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A Négrepont, les bailcs vénitiens étaient parvenus, par leur habile diplomatie, à établir sur l'île entière le protectorat de Venise, et la colonie qu'ils dirigeaient devenait en Orient, selon l'expression d'un contemporain, « la prunelle de l'œil et la main droite de la République ». Les ducs de Xoxos, menacés dans leurs possessions, se rattachaient étroitement à la mère-patrie et imploraient son aide; et ainsi faisaient les autres petits dynastes des îles, qui venaient même passer une partie de l'année à Venise et y acceptaient des emplois. Sur tous, la République exerçait une exacte surveillance, défendant leurs intérêts, se préoccupant de leurs mariages, ne négligeant rien de ce qui pouvait développer, de ce côté, la puissance de la cité.

La Crète, dans le sud de la mer Egée, était une autre forteresse. Sans doute, à plusieurs reprises, des insurrections y avaient menacé la puissance de Venise. En 1274. le duc de Candie avait péri avec la fleur de la noblesse vénitienne ; en 1277, la capitale avait été assiégée par les révoltés. Puis, d'autres soulèvements avaient, pendant de longues années (1283-1299;, agité le pays; en 1341, pendant quelque temps, les Vénitiens furent réduits à la possession de Candie et de quelques châteaux forts. En 1363, ce fut plus grave encore. Les colons vénitiens eux-mêmes, mécontents du poids des impôts, se soulevèrent contre l'autorité de la République : le duc fut menacé, la bannière de saint Marc abattue, un gouvernement nouveau institué. Les provéditeurs envoyés par le Sénat pour rétaMir l'ordre furent accueillis par des insultes: la Crète semblait perdue. Heureusement pour Venise, pen-

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dant qu'elle se préparait à agir par les armes, une partie des colons se ressaisit, surtout lorsqu'ils virent la population indigène réclamer sa part dans les bénéfices de l'insurrection. A la faveur de l'anarchie qui résulta de ces divisions parmi les révoltés, la flotte vénitienne put reprendre Candie sans grande peine et écraser la rébellion. La Crète perdit dans l'aventure son organisation féodale, ses assemblées, ses chefs élus; et, plus for-, tement que jamais, Venise y établit son autorité.

Sur la terre ferme, en Morée, Coron et Modon, bien fortifiés, défendus par de bonnes garnisons, demeuraient des postes d'importance essentielle. En outre, par le traité de 1306, la République obtenait, en Chypre, la franchise du commerce, et des quartiers dans les trois villes de Nicosie, Limisso et Famagouste. Enfin, grâce à La faiblesse croissante de l'empire grec, elle reprenait pied à Constantinople même. Le traité de 1322 abolissait les mesures vexatoires dont souffraient les sujets vénitiens, et la colonie, mieux protégée, recommençait à devenir florissante.

Venise profita de ces succès pour réorganiser son empire colonial. Comme jadis le podestat, le baile de Constantinople fut, dans tout l'Orient, le représentant de la République et l'administrateur suprême de ses possessions. De tout le Levant, on portait à sa connaissance tout ce qui touchait aux intérêts vénitiens, et il en assurait la défense. Le baile était un fort grand personnage : nommé pour deux ans, largement payé, il menait grand train et' faisait bonne figure à la cour ; en toute circonstance, qu'il s'agît de rendre à ses nationaux la justice privilégiée dont ils jouissaient, d'adminis-

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tivr les finances de la colonie, de protéger Le commerce, de défendre la sécurité des personnes et des biens de ses concitoyens, un souci essentiel était prescrit à son activité : en toute circonstance, il devait, selon la formule inscrite dans les instructions que lui donnait le Sénat, avoir devant les yeux, comme règle de ses actes. « le profit et l'honneur de Venise (proficuum et honorem \eneciarum).

I>e ce chef suprême dépendaient tous les officiers qui représentaient en Orient la cité de saint Mare : baile de Négrepont, duc de Crète, easlellans de Coron et Modon, consul de Thessaloniqui •. baile de Tyr. Au prix d'un demi-siècle d'efforts énergiques,Venise avait, au commencement du xive siècle, à peu près réparé ses pertes, et malgré la crise qui l'avait un moment éï»ranlée, reconstitué, pour son plus grand profit, un empire fortement centralisé et bien en main.

Venise et Gênes au XIVe siècle. — La rivalité génoise demeurait cependant redoutable.

Gênes, en effet, parallèlement à Venise, poursuivait en Orient le cours de ses progrès. En 1275, une famille génoise, celle des Zaccaria, s'installait à Phocée. et bientôt, en 1304, s'emparait de Chios. Momentanément reconquises par les Grecs, les deux dations étaient fortement réoccupées en 1347, et une grande société commerciale, la « Mahone de Chios », se formait à Gênes pour en assurer, sous la suzeraineté de la République, la défense et l'exploitation. En 1331, un autre Génois, Cattaneo, s'emparait de Lesbos, qui devenait, entre les mains des Gattilusi, le centre d'une seigneurie

importante, bientôt accrue par l'occupation d'Aenos, sur la côte de Thrace.

L'activité de Gênes n'était pas moindre dans la mer Noire. Ses colons s'établissaient à Gaffa reconquise, à Tana, à Trébizonde, et y faisaient le commerce des blés, des poissons salés, des cuirs, des fourrures. Ils s'efforçaient d'exclure les Vénitiens de la mer Noire, et, à cet effet, ils s'emparaient en 1348 du point où, au pied de Roumili- Kavak, le Bosphore s'étrangle ; ils installaient là une station navale et prétendaient interdire le parssage à tout vaisseau, grec ou vénitien, allant vers le Pont-Euxin, s'il n'était muni d'une permission spéciale. Enfin, ils s'établissaient à Chypre dans des conditions exceptionnellement favorables ; leur colonie de Famagouste était la plus puissante de la cité, et déjà ils ne dissimulaient plus, par leur facilité à créer des conflits, l'ambition qu'ils avaient de conquérir l'île entière.

Cette politique envahissante mécontentait et inquiétait les Vénitiens. Aussi, entre les deux cités rivales, la situation se tendait chaque jour davantage. Le xive siècle est plein de leurs conflits incessants et de leurs guerres.

En 1328, excédée des actes de piraterie des marins de Gênes, Venise se décidait à en tirer vengeance par une action énergique. La flotte de Giustiniani paraissait devant Galata : pendant plusieurs semaines, elle bloquait les passages du Bosphore, capturant les bateaux génois, et ne les relâchant que sous promesse d'une forte indemnité de guerre. En 1350, ce fut une rupture plus sérieuse. Grisés par les grands succès qu'ils venaient de remporter en Orient, les Génois, on

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l'a • i, rêvaient d'oxpulser leurs rivaux de la mer Nuire. Cette t'ois, la guerre éclata.

D'abord Negrepont, surprise, tomba aux mains d'un.^ flotte génoise; mais les Vénitiens étaient fermement résolus à poursuivre la lutte à fond, « jusqu'à la confusion, destruction et extermination finale des Génois ». Soutenue par l'alliance aragonaise, la République agit avec vigueur. En 1351, nnc flotte vénitienne manquait surprendre Galata et obligeait l'empereur grec à entrer dans la ligue cuntre Gènes. Contre ses ennemis, Gênes envoyait en <»rient, sous les ordres de son meilleur amiral Paganino Doria. une flotte considérable. La bataille se livra dans le Bosphore, le 15 février 1352; sur cet étroit champ de bataille, 130 à 140 vaisseaux, vénitiens, génois, aragonais, se heurtèrent en une lutte acharnée ; mais la victoire demeura indécise, et cette journée sanglante ne termina rien. Le conflit s'étendait maintenant à la Méditerranée entière : en 1353, les Génois furent battus complètement dans les eaux de la Sardaignc, près d'Alghero; mais, l'année suivante, Doria reprenait la mer, pénétrait jusqu'au fond de l'Adriatique, prenait Parenzoen Istrie, et terminait la campagne en infligeant aux Vénitiens, à la hauteur de Navarin, le désastre de la Sapienza. On se résolut à conclure la paix (1355). Ce ne fut pas pour longtemps.

Bientôt, de nouveau, les conflits se multiplièrent. En 1372, Vénitiens et Génois se prenaient de querelle, durant les fêtes du couronnement du roi Pierre II de Chypre, et cette échauffourée fournissait aux Génois le prétexte, depuis longtemps cherché, de mettre la main sur l'admirable port qu'était

Famagouste. Peu après, la possession de Ténédos allumait une nouvelle guerre. Venise souhaitait fort occuper cette position, qui commandait l'entrée des Dardanelles; en 1375, elle en obtint la cession de l'empereur grec et, malgré les Génois qui n'hésitèrent pas, pour contrecarrer leurs rivaux, à provoquer une révolution de palais à Gonstantinople, elle s'y établit en janvier 1377. La lutte décisive entre les deux cités rivales devenait inévitable. Vettore Pisani, l'amiral vénitien, la mena vigoureusement dans toute la Méditerranée; mais, en 1379, il se laissait battre devant Pola par une flotte génoise apparue dans l'Adriatique, où, depuis 1358, Venise avait dû céder la Dalmatie aux Hongrois. La situation devint alors terrible pour Venise. L'Istrie et la Dalmatie étaient conquises par ses adversaires; bien plus, la ville même était attaquée dans ses lagunes, et Chioggia tombait aux mains des Génois. Attaquée par mer par la flotte de Gênes, par terre, par les troupes du roi de Hongrie et du seigneur de Padoue, cernée de toutes parts, privée de sa flotte qui aurait pu la protéger, Venise semblait perdue, et Doria se flattait, comme il le disait, de « brider » les chevaux orgueilleux qui dominent le portail de Saint-Marc. A cette heure grave, où son existence même était en jeu, Venise fit preuve d'une constance admirable. Pisani, destitué et emprisonné après sa défaite de Pola, fut rappelé au commandement et chargé de la défense. Il la conduisit énergiquement. L'arrivée opportune d'une escadre qui, sous les ordres de Carlo Zerio, revenait du Levant, acheva d'assurer le salut de la cité. Chioggia fut bloquée à son tour, et les Génois qui l'occupaient obligés, après

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six mois de lutte, de capituler. Dès lors la partie était perdue pour Gênes; sa flotte impuissante dut battre en retraite; Venise était sauvée. La paix do Turin, conclue en 1381, sous les aus-

du comte de Savoie, entre les deux rivales, marqua définitivement le terme du long conflit entre Venise et Gènes. Sans doute Venise dut éva- . aer Ténédos. dont les fortifications turent déman- 5; sans doute Famagouste demeurait aux mains des Génois, et le roi Pierre II de Lusignan était abandonné à leur vengeance; mais Gènes dut renoncer à fermer aux Vénitiens le marché de la mer Noire et l'accès de Tana, et la République allait travailler avec une activité fiévreuse à relever

cette région les ruines de ses colonies. De ette terrible guerre de six années, qui l'avait mise à deux doigts de la ruine, Venise sortait, affaiblie -ans doute, mais confiante dans ses destinées et dans l'énergique et sage gouvernement qui, à l'heure du péril suprême, n'avait pas désespéré de la République. Tandis que Gênes, agitée par la lutte des partis, troublée par d'incessantes révolutions, s'achemine désormais vers la décadence, Venise, sous la direction de ses hommes d'Etat, renaîtra vite de sa chute, et, dans l'équilibre établi en 1381 entre elle et sa rivale, elle trouvera un ; "inl de départ nouveau {tour reprendre et garder la domination des mers. Au lendemain même de la guerre de Chioggia, Venise reconquérait Corfou i-t acquérait en Grèce Nauplie et Argos

, Scutari et Durazzo en Albanie (1396). Gènes il rair.-. à ce même moment, aliénait sa lé et se donnait au roi de France (139G,.

L'expansion du commerce vénitien. L'Egypte et les relations avec le monde musulman. — Aussi bien, durant la période où elle défendait si vigoureusement son empire colonial, Venise avait su assurer à son commerce une expansion prodigieuse à travers tout l'Orient.

Parmi les pays méditerranéens, l'Egypte — du moins avant que les Portugais n'eussent découvert la route du Cap — a eu. dans le commerce du monde, une importance capitale. C'est par là qu'arrivaient en Occident, par la voie la plus courte, les précieuses denrées qui venaient de l'Inde et de la Chine, et Alexandrie était le centre d'un mouvement d'affaires prodigieux. De bonne heure les Vénitiens comprirent le profit qu'il y avait à faire sur les rivages du Nil, et ils entrèrent en relations avec le pays des Pharaons. Mais l'Egypte du Moyen Age était aux mains des musulmans. Or, une nation chrétienne avait quelque scrupule à commercer avec des infidèles, surtout quand les croisades eurent accru l'antagonisme religieux, et davantage encore quand, avec Saladin, l'Egypte fut devenue le centre de la puissance de l'Islam; les sultans du Caire de leur côté éprouvaient quelque embarras à accorder des privilèges à des marchands chrétiens. Toutefois les bénéfices à faire étaient trop grands pour ne point imposer silence aux hésitations de la conscience, et les maîtres de l'Egypte trouvaient trop d'avantages à ces relations pour ne pas se montrer tolérants. On s'entendit donc sans trop de peine : et malgré l'indignation des âmes pieuses,

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malgré la défense de l'Eglise, malgré l'excommunication, la confiscation des biens, la perte de la liberté menaçant quiconque se livrerait à ce trafic illicite et particulièrement à la contrebande de guerre, des relations actives se nouèrent vite entre Venise et les musulmans. A Innocent III, qui prétendait les interdire, la République représentait que fermer un marebé de cette importance serait pour sa prospérité un coup trop redoutable; et le pape lui-même s'inclinait devant ces objections. Et le bruit public affirmait que, si Dandolo avait détourné vers Constantinople la quatrième croisade, c'est qu'une ambassade était venue d'Egypte apporter à Venise des présents magnifiques et promettre d'extraordinaires privilèges, à seule fin que le doge usât de son influence pour écarter de la vallée du Nil le péril qui la menaçait. L'histoire, il convient de l'ajouter, est plus que suspecte; mais c'est un fait assez significatif qu'elle ait. au xni' siècle, couru la chrétienté.

Il est certain par ailleurs que les Vénitiens étaient fort bien accueillis en Egypte. Dès 1207, le soudan leur accordait d'amples privilèges, qui furent, pendant le cours du xine siècle, constamment renouvelés. La ville de saint Marc avait à Alexandrie une colonie puissante, qu'administrait un consul au nom de la République. Le quartier vénitien comprenait deux fondachi, un bain, une boulangerie, une église, et la tolérance musulmane allait jusqu'à permettre d'introduire et de vendre du vin dans l'intérieur des fondachi. Le gouvernement du Caire était plein d'égards pour les marle Venise; ils étaient exemptés de certaines taxes abusives; ils jouissaient d'une entière

franchise pour le commerce des perles, des pierres précieuses, des fourrures. On voit, dans toutes les ordonnances qui les concernent, un parti pris de bienveillance évident. Et pour la mériter, e' davantage encore parce qu'ils y trouvaient profit, les Vénitiens ne se faisaient point scrupule d'importer en Egypte les marchandises les plus spéciament prohibées, les armes, les munitions, le fer, les bois de construction, les esclaves.

Vainement, après la perte de la Terre-Sainte surtout, les papes fulminaient, Boniface VIII après Nicolas IV et Clément V après Boniface. interdisant sous les peines les plus graves tout, commerce avec les infidèles, dans l'espoir de ruiner le Soudan en lui enlevant les ressources financières qu'il tirait du commerce occidental. Vainement ils chargeaient les chevaliers de l'Hôpital et du Temple de surveiller les mers et d'empêcher par la force le trafic interdit. Venise s'arrangeait ô. tourner les défenses et, dès 1302, elle envoyait au Caire une ambassade solennelle pour demander le renouvellement de ses anciens privilèges, et parmi les articles dont l'importation était prévue au traité, figuraient en bonne place, avec une prime spéciale aux importateurs, les marchandises dont la vente était interdite en pays sarrasin. Venise sentait trop l'intérêt qu'elle avait à reprendre pied en Egypte et en Syrie pour s'arrêter à de longs scrupules, et il faut ajouter que cette politique la servit à merveille. Sans doute Rome se fâcha: Jean XXil fit ouvrir une enquête et agita ses foudres, si bien qu'un moment, en 1323. la République dut céder et interdire à ses nationaux tout commerce avec les musulmans. Mais, sous la prohibi-

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tion générale, on sut trouver place pour glisser tics accommodements. A titre exceptionnel, Venise sollicitait et obtenait les papes des licences temporaires de trafiquer avec l'Egypte. Dès 1344, nî VI autorisait, pour une période de cinq •Mivoi à Alexandrie d'un certain nombre de navires vénitiens et. à force d'argent et de bonnes paroles, plus d'une fois la République se fit accorder le renouvellement do oe privilège. De fréquentes ambassades consolidaient d'autre part sa position au Caire, et, au milieu du xiv9 siècle, trois traités successivement conclus renouvelaient tous les privilèges concédés aux Vénitiens.

Les routes de 1 Asie. Marco Polo. — Toutefois, le trafic direct avec les infidèles trouvait dans ces prohibitions de sérieux obstacles : il suffira de rappeler que, pendant plus de vingt ans, de 1323 à 1344, la République ne put envoyer en Egypte un seul navire de commerce. On conçoit donc qu'en présence de ces difficultés, Venise ait cherché à s'ouvrir par d'autres routes l'accès des grands marchés de l'Asie centrale et de l'Extrême-Orient.

Un grand événement avait, dans la première moitié du xiii* siècle, bouleversé le monde asiatique. C'était l'invasion mongole. Le khalifat de Bagdad était tombé sous les coups de ces nouveaux venus; la Perse avait été conquise; un Etat tartare s'était fondé jusque dans la Russie du Sud, autour des villes de Saraï et de Bolgar, sur le Volga : c'était le khanat de Kiptchak ou de la Horde-d'Or ; et l'empire des grands khans, couvrant toute l'Asie et l'Orient de l'Europe, allait de Pékin et de Karakoroum, sur le lac Baïkal, jus-

qu'à la Syrie et au Dniester. Or, les Mongols apparaissaient comme les ennemis de l'Islam ; ils ne semblaient point hostiles au christianisme. On se flatta sérieusement, dans l'Occident du xme siècle, de l'espoir de les convertir. Sans doute, les missionnaires qu'on leur envoya obtinrent peu de succès dans l'ordre des choses spirituelles; mais, par les relations qui se nouèrent ainsi avec eux, des routes nouvelles s'ouvrirent vers l'Asie. De tous les points du littoral, par les ports de la petite Arménie, par Trébizonde, par les entrepôts de la Mer Noire, on monta à l'assaut de cet immense pays, encore presque inconnu; religieux, voyageurs, trafiquants explorèrent à l'envi et révélèrent à l'Occident Tauris et la Perse, l'Asie centrale, l'Inde, la Chine ; et, à travers l'empire mongol, une route s'ouvrit, plus facile, pour apporter aux ports de la Méditerranée les marchandises précieuses, les pierreries, les épices, que la cherté des droits et les prohibitions de la papauté rendaient si malaisé de chercher en Egypte.

Les Vénitiens ne furent pas les derniers à profiter de ces découvertes. Avec un courage, une ténacité, un esprit d'initiative admirables, hardiment ils se lancèrent sur ces chemins tout nouveaux. C'est un marchand de Venise, Marco Polo, qui a eu la gloire d'être le premier Européen à pénétrer en Chine, et son Livre des Merveilles, où il a conté les vingt-quatre années du voyage (1271-1295) qu'il fit à travers toute l'Asie a, pour l'histoire du commerce vénitien, une importance sans égale. Avec un soin attentif, un esprit d'observation auquel nul détail n'échappe, Marco Polo a consigné dans son long récit tout ce qui pouvait

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servir à ia connaissance ethnographique et nomique des pays qu'il avait parcourus. Des rivages de L'Asie Mineure au fond de la Chine, de utroiie et du Japon au Siam et à la Coehinekine, a Sumatra et à Ceylau, dans l'Inde et dans la Pêne, partout, en digne tîls de la nation de commerçants dont il était originaire. Marco Polo a note lus produits du sol et de l'industrie, les conditions du trafic, les centres du commerce, les routes à suivre ; et son récit véridique où, comme U le déclarait à son lit de mort. « il n'avait pas dit la moitié de ce qu'il avait vu en réalité ». devait entraîner à sa suite, sur les chemins de cette Asie accueillante et riche, une foule d'imitateurs. Il est certain que les descriptions de Marco Polo, la fortune immense qu'il avait rapportée {ne l'appelait-on pas à Venise Marco Polo Milioni) firent ie monde des affaires une grande impression. Ecrit en français, son livre fut vite traduit en latin et en italien, et la route qu'il avait ouverte ne se ferma plus désormais. Au xiv* siècle, les marchands de Venise faisaient volontiers le voyage du Cathay ; des ambassades vénitiennes allaient conclure en Perse des traités de commerce; la République entretiendra plus tard de bonnes relations avec Tamerlan. Et de cette magnifique expansion le commerce de Venise tirera des profits prodigieux.

Mais surtout, comme le doge Henri Dandolo, Marco Polo nous oftre un bel exemple de l'esprit et du caractère vénitiens. Il ne fallait pas un médiocre courage pour se lancer, comme il le fit, presque à l'aventure à travers un immense pays inconnu; Marco Polo apporta dans cette entre-

prise périlleuse toutes les qualités éminentes de sa race. Intelligent et brave, adroit et prudent aussi, joignant à un esprit pratique très délié un sens aigu de l'observation, aussi curieux de toutes les nouveautés qu'il rencontrait que soucieux des intérêts de son commerce, tout ensemble pieux et tolérant, réservé et sobre de paroles, ce Vénitien qui, pendant dix-sept ans, sut, par son activité et son dévouement, mériter et garder la confiance, du grand khan Koubilaï, est tout à fait représentatif de sa race et de son pays. Merveilleusement apte à s'adapter aux mœurs des régions qu'il traversait, infatigable à en noter les aspects, les coutumes, les avantages surtout qu'elles offraient, voyant toujours juste et clair, et en quelque lieu que le menât la destinée, n'oubliant jamais les intérêts de sa lointaine patrie, Marco Polo, comme Dandolo, est une des gloires de l'histoire de Venise. Le fier patricien et le modeste marchand, le grand politique et le hardi voyageur se rejoignent en un égal amour de leur pays, en un même et admirable souci de travailler, par des moyens divers, à une tâche commune, « le profit et l'honneur de la République ».

La prospérité commerciale de Venise à la fin du XIVe et au commencement du XVe siècle. — Dans une lettre de Pétrarque, qui était en 1362 venu s'établir à Venise, il est question de ces vaisseaux qui mettent à la voile pour tous les points du monde, de cet amour de l'or qui entraîne les Vénitiens au delà des mers, de cet esprit d'aventure qui fait « que les vins d'Italie pétillent dans les verres des Bretons, et que le miel de Venise

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charme le palais des Scythes »; et « si le Don, ajoute l'écrivain, est la limite extrême qu'atteignent leurs navires, ceux qui les montent poursuivent leur route par terre jusqu'à ce qu'ils atteignent le et le Caucase, l'Inde et la Chine, et les extrémités des mers orientales ». Ces quelques mots résument de façon pittoresque la magnifique expansion du commerce vénitien vers la fin du -iècle. Inversement, de toutes les parties du monde méditerranéen, on accourait à Venise. Le prestige de la République, la puissance que, depuis le commencement du xive siècle, elle cherchait à fonder sur la terre ferme, mettaient dans sa dépendance toute une partie de l'Italie ; de l'Allemagne, de Nuremberg surtout, d'Augsbourg et d'Ulm, les marchands descendaient dans la ville des lagunes; et le Fondaco dei Tedeschi était, dès le xive siècle, l'entrepôt de leurs marchandises et le centre actif de leurs affaires. Aussi bien que les commerçants, les rois, un Pierre de Lusignan, roi de Chypre, un Manuel Paléologue, empereur de Constantinople, trouvaient plaisir à visiter la cité de saint Marc et à y être reçus magnifiquement. Et sur les chapiteaux qui décoraient la façade du palais ducal, les Vénitiens représentaient, avec une légitime fierté, les nations aux types exotiques avec lesquelles ils trafiquaient, et les fruits merveilleux qu'ils rapportaient de leurs courses lointaines.

Les plus illustres familles de la cité prenaient leur part dans ce grand mouvement économique. A la fin du xivr siècle, une des plus grandes maisons de commerce de Venise était celle des frères Morosini. Ils trafiquaient surtout en Orient, à Alej .. uù ils avaient une importante succursale, à Damas, à

Beyrouth, à Nicosie et à Famagouste. Us étaient en relations d'affaires avec toute l'aristocratie^ vénitienne, les Corner, les Contarini, les Dandolo, bien d'autres, qui tous, comme les Morosini, s'enrichissaient par le commerce : et outre l'exportation et l'importation, ils faisaient encore la banque et le change. Grâce à cette incessante activité, la richesse de la ville était prodigieuse. Au début du xve siècle, Venise exportait annuellement pour 10 millions de ducats1 de marchandises, qui rapportaient un bénéfice de plus de 20 %• On comptait à Venise, vers le même temps, plus de mille patriciens ayant un revenu de 200.000 à 500.000 francs de rente. Et tel était, dans la ville, le mouvement des capitaux, que la Banque Nationale (Caméra degli imprestidï), la première de cette sorte qui ait existé en Europe, payait pour les dépôts qu'elle recevait un intérêt annuel de 5 °/0, qui varie entre 1386 et 1398, de 200.000 à 500.000 ducats.

Un document très intéressant de l'année 1423 nous a conservé une statistique précise des forces de la République et un tableau magnifique de sa

1. Sans entrer ici dans la difficile question des monnaie* vénitiennes, on se bornera à indiquer qu'il y avait, à Venise, deux sortes de ducats : le ducat d'argent ou grosso, qui fut frappé d'abord sous le dogat de Henri Dandolo (1193] et qui valait 26 deniers ou piccoli; et le ducat d'or, frappé pour la première fois en 1284, et qui prendra à partir de 1543 le nom de zeechino ou sequin. C'est la monnaie essentielle de Venise, et par le soin que la République apporta à lui conserver son poids et la pureté de son métal, elle eut dans tout l'Orient un cours privilégié. Le ducat d'or valait 40 sous gros d'argent, soit deux livres (ce qui équivaut environ, au xve siècle, à 16 fr. 80 de notre monnaie) : il pesait 3 gr. 56, ce qui fait une valeur absolue d'environ 10 francs.

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