‹ Venise, une republique patricienneChapitre 15 sur 50 · Saint-Didier, loc. cit.. p · texte numérisé non relu

Saint-Didier, loc. cit.. p

citoyen. Aussi on le recherchait fort, et libéralemont la Seigneurie l'accordait aux étrangers domiciliés à Venise depuis quinze ou vingt-cinq années. Ainsi, par d'incessants apports, se renouvelait le Bang et s'accroissait la force de la ville de saint Marc: et les plus grands seigneurs d'Italie ne

lédaignaient pas, pour assurer à leurs intérêts la protection de la République, de solliciter la qualité de citoyen vénitien.

Hus bas que les citoyens était le peuple. Il

! avait plus nulle part au gouvernement ni aux ^ratures; mais par les avantages qu'il trouvait dans son organisation corporative, par la sollicitude et les égards que lui marquait l'oligarchie, un champ suffisant était ouvert à son activité pour qu'il s'intéressât, lui aussi, à la prospérité du corps social.

Dès le xii* siècle apparaissent les corps de métier à Venise, et ils prirent au xme siècle leur organisation définitive. Sous le nom d'arts, de confraternités ou de scholx, ces corporations groupaient les membres des différents métiers. Elles avaient leurs dignitaires, leur lieu de îcunion, leur saint protecteur, toute une organisation, fondée sur une reuse pratique du monopole, qui assurait à leurs membres l'aisance et des satisfactions de vanité. L'Etat surveillait fort exactement leurs

tatuts, et réglementait l'exercice de leurs industries : il est intéressant de noter, entre mille détails, que le travail des enfants était, dès le xive siècle, soumis à des règles fort précises. Mais surtout, la République avait, pour les classes travailleuses, une bienveillance digne d'attention. Non seulement les corporations figuraient solen-

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nellement, leurs étendards en tête, dans toutes les cérémonies publiques, et non seulement elleg étaient reçues au palais, en un banquet somptueux, à l'élection de tout nouveau doge ; mais, pour éviter tout mécontentement et assurer le dévouement des gens de métier, la Seigneurie n'avait pas assez d'attentions ni d'égards. Les ouvriers de l'Arsenal, par exemple, étaient comblés de faveurs et de privilèges; les verriers, attentivement protégés, pouvaient marier, sans que celui-ci dérogeât, leurs filles à un fils de patricien. Les pêcheurs du quartier de Saint-Nicolas, les Nicolotti, avaient un chef qui s'appelait le doge, et que le premier magistrat de la République traitait avec une bienveillante condescendance. Tous ces hommes, qui, au premier article djj. leurs statuts, trouvaient inscrit lo respect de la constitution vénitienne, sentaient un avantage évident au maintien d'un régime qui les enrichissait. Aussi bien, à Venise, les lois étaient égales pour tous; et, s'il y avait nécessairement des degrés dans le rang et la fortune, la misère pourtant existait à peine. On a pu dire qu'à partir du xive siècle il n'y a pas un Vénitien qui ne possédât quelque chose ; et tout homme trouvait à son activité un emploi rémunérateur. Il n'existait point de prolétariat; les crises sociales étaient inconnues ; l'oligarchie avait su, avec un adroit mélange de privilèges et de surveillance, offrir dans le domaine économique, à tous ceux qui n'étaient pas nobles, de larges et suffisantes compensatiuns.

L'esprit de la constitution vénitienne. — A tous les siècles de l'histoire, la constitution de Venise a excité l'admiration des hommes d'Etat. Au

xvii* siocle encore, alors pourtant que la cité de saint Marc était en pleine décadence, un bon observateur, le comte d'Avaux. ambassadeur de France, s'exprimait, à ce sujet, en ces termes : « Quelque surprenantes que soient la situation et la structure de Venise, l'ordre et la forme de son gouvernement sont encore plus admirables, et il me pirait bien moins difficile d'avoir affermi cette ville sur l'instabilité des tlots que d'avoir fixé et uni tant d'esprits à un même intérêt, et, malgré les passions différentes qui agitent les particuliers, tenir toujours uniforme et inébranlable ce grand corps de la République. Aussi ne peut-on assez admirer avec combien d'art et de prudence elle sait distribuer à chacun les emplois qui lui sont propres, de sorte que, comme datfs une machine où quantité de pièces d'inégale grandeur mises en leur place composent un tout régulier et parfait, ainsi, toutes ces différentes personnes agissent de concert chacune dans son emploi, concourent, pour ainsi dire, dans l'assemblage des parties pour former ce corps politique dont toute la terre admire la justesse et la régularité des mouvements. » Deux siècles auparavant, le politique avisé qu'était Philippe de Commynes ne vantait pas moins la sagesse de la Seigneurie Sérénissime; il constatait que nulle part il n'existe « hommes de tel co'ur ni telle vertu pour savoir seigneurier», et que, grâce à la savante organisation du régime qui les gouvernait, seuls, en Italie, les Vénitiens n'avaient « nulles questions civiles en la cité.» £t les connaissant « si sages et tant enclins à croître leur seigneurie », le diplomate déclarait qu'il- étaient « en voie d'être bien grands ». Les

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écrivains italiens du xve et du xvie siècles, malgré la jalousie qu'excitait dans la péninsule la ville des lagunes, louaient pareillement ia ferme et savante prudence de son gouvernement, qui. dans l'Italie troublée, avait, permis à la seule Venise de conserver son antique indépendance, et fait, selon d'expression d'un homme du xvie siècle, Paul Jove, « de l'étendard de l'évangéliste l'étendard de la liberté. » Grâce à « ses lois bien ordonnées », elle apparaissait comme «une image de l'autorité et de la grandeur de la République romaine », et ses détracteurs mêmes lui rendaient, comme malgré eux, hommage.

Peu de régimes ont su, en elïet, mieux que la constitution oligarchique de Venise, maintenir à l'intérieur l'ordre dans la ville, lui éviter ces 'troubles civils dont pâtirent si gravement les autres cités italiennes, et donner à sa politique extérieure une plus ferme continuité; peu de régimes ont su plus admirablement utiliser, en les préparant et les disciplinant, les forces individuelles pour les faire servir à l'intérêt et à la gloire de l'Etat; peu de régimes enfin ont su créer, parmi leurs citoyens, plus de dévouement, plus d'abnégation, plus d'amour profond et sincère de la patrie.

Sans doute, dans l'organisation des pouvoirs telle que l'a faite la constitution de Venise, il y a une complication singulière des rouages, une multiplication des conseils et des magistratures, qui semblent contraires d'abord à la bonne administration de l'Etat. Mais, des plus petites choses aux plus grandes, de la procédure des discussions à la forme des scrutins, de la distribution des

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emplois au secret des délibérations, tout est si bien calculé et réglé que la machine fonctionne -ans grincements 6l sans heurts, et que ce qui Il le plus fâcheux tourne finalement à l'avanie l'Etat. El aussi bien, sous cette complication apparente, la réalité du pouvoir se concentre en fait entre les mains d'un petit nombre d'hommes, représentants éminents de cette oligarchie, qui leur délègue ses pouvoirs et leur donne sa confiance. Tout est prévu pour que des mains inexpérimentées et nouvelles ne prennent point brusquement la conduite des affaires; tout est organisé pour que la République profite de l'expérience et de la compétence des meilleurs; tout e.-t réglé, avec une rigueur de fer, pour que l'autorité n'échappe point à la classe privilégiée, peu nombreuse et dont une solidarité étroite unit tous les membres, qui détient le pouvoir.

Et, c'est là assurément le défaut grave du régime, l'esprit de jalousie et de méfiance qu'il introduit, dans la cité. Nul gouvernement n'a jamais poussé plus loin la surveillance et le cont rôle, à tous les degrés, de ceux qui le servent. Le doge est le prisonnier de la Seigneurie; le patriciat vit sous l'œil attentif du Conseil des Dix. La constitution juge imprudent de laisser au Grand Conseil le soin de chercher la matière de ses délibérations et refa membres le droit d'initiative. Dans

l'exercice des fonctions publiques, jamais elle ne confie une autorité absolue à un s°ul homme : tout magistrat, tout chef militaire même est flanqué d'un ou deux adjoints, qui représentent l'autorité centrale et sont égaux en influence et en pouToir à celui qu'ils assistent. Le gouvernement

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oligarchique divise pour régner; il équilibre et pondère l'un par l'autre les pouvoirs; il ne veut ni de la prédominance d'un homme, ni de la prédominance d'une famille. Aucune maison patricienne ne peut avoir plus de trois de ses membres au Sénat, plus d'un au Conseil des Dix. Et cette tyrannie jalouse s'exerce sur la ville tout entière ; les ouvriers de Murano, les artisans admirables qui fabriquent les merveilles de la verrerie vénitienne, sont, s'ils essaient de passer en pays étrangers, poursuivis et condamnés comme traîtres à la patrie.

Ainsi flotte sur Venise une atmosphère pesante de méfiance et de soupçon. Pourtant, il ne semble point que les Vénitiens en aient souffert autant qu'on le pourrait. croire. Ceux qui ne participaient point au gouvernement de l'Etat paraissent s'être consolés vite par les larges avantages que leur apportait la politique économique de la République, par la richesse, ou du moins, l'aisance que leur procurait le commerce, par la tranquillité que le régime assurait à la cité. Ceux que leur naissance appelait, avec des droits égaux, au gouvernement de l'Etat y ont porté, en échange des privilèges dont ils jouissaient, le plus admirable dévouement à la chose publique, le plus constant souci de ses intérêts. C'est un fait digne d'attention que quelques-unes des plus hautes fonctions et des plus absorbantes, celle de sénateur, celle de membre du Conseil des Dix, sont gratuites, et nul ne songe à s'en étonner. Le patricien de Venise est, dès l'enfance, élevé dans cette idée qu'il se doit tout entier à la République; il lui doit son intelligence, l'expérience qu'il a acquise; et la loi

lui interdit, sous peine d'amende, de refuser un emploi public. Toute sa vie, l'individu est subordonna à l'Etat, les intérêts privés passent après l'intérêt public : sur ce dévouement, sur cette

ation se fondent la force et la grandeur de la rite.

Le régime oligarchique de Venise a mis le gouvernement aux mains d'une minorité strictement fermée et prodigieusement jalouse de ses privilèges. Mais cette minorité a justifié le monopole qu'elle s'est arrogé par son activité, son expérience, par les traditions de sagesse politique qu'elle a créées. Une ville comme Venise, maîd'un immense et lointain empire, aurait été incapable de le gouverner si elle avait été régie par des institutions démocratiques. Comme l'aristocratie anglaise, à laquelle il ressemble, le patrieiat vénitien a donné à la ville de saint Marc des familles où l'art du gouvernement était en quelque sorte héréditaire, et les hommes ont pu changer sans que changeassent les principes et l'esprit politiques. Et c'est pourquoi ce régime oligarchique a conquis en somme le respect et la confiance de ceux qui y furent soumis, par la claire conscience qu'il a donnée à tous de son honnêteté et de sa sagesse, par la noble ambition qu'il a manifestée de travailler en toute circonstance àlasécurité ■ I à la grandeur de la patrie. Et c'est pourquoi enfin, ai xiv* et au xv* siècle, le gouvernement de Venise était probablement un des meilleurs qu'il y eût au

le, et celui qui pouvait le plus utilement servir la cité de saint Marc.

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