CHAPITRE IV La gloire de Venise
La basilique de Sairft-Marc. — Le Palais Ducal. — La ville au xive siècle. Eglises et palais. — La ville au xve siècle. — Les aspects de Venise.
Par la prospérité de son commerce, par l'extension de son empire colonial, par la sagesse de sa constitution, Venise, au début du xve siècle, était parvenue à un degré d'extraordinaire grandeur. De cette grandeur, l'aspect extérieur de la cité était comme le signe éclatant et le symbole glorieux. Deux monuments surtout l'illuminaient de splendeur : l'un, la basilique de Saint-Marc, centre de la vie religieuse; l'autre, le palais des doges, centre de la vie politique.
La basilique de Saint-Marc. — Peu de monuments sont plus représentatils de la civilisation et de la grandeur de Venise que l'église de Saint-Marc. Sous ses voûtes étincelantes de mosaïques d'or se sont jouées quelques-unes des scènes les plus fameuses de l'histoire de la République : l'empereur Barberousse s'y est, en suppliant, agenouillé devant Alexandre III; les barons de la quatrième croisade y ont scellé le pacte qui allait donner à Venise un
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empire en Orient; les doges les plus fameux, les Capitaine! les plus illustres y sont venus victorieux rendre grâces au Seigneur, depuis Dandolo qui prit Constantinople, jusqu'à Venier qui vainquit à
•:ie. jusqu'à Mocenigo, qui força les Darda- -. jusqu'à Morosini le Péloponésiaque, qui mit au front de Venise mourante une dernière auréole de gloire. La basilique de l'évangéliste a été le centre religieux et politique même, l'orgueil et la parure de la cité. Le doge en était le protecteur attitré. « le patron, comme disent les textes, et le véritable gouverneur de l'église de Saint- Marc » : et, en elïet, la basilique n'était point la cathédrale de la ville (l'église épiscopale est celle ^.tint-Pierre in Castello), mais proprement la chapelle du palais ducal. Le chef de son chapitre, le primicier de Saint-Marc, était un des premiers personnages de l'Etat. Les procurateurs de Saint-Marc, créés au milieu du xne siècle pour administrer l'énorme fortune de la basilique et qui. au milieu du xv* siècle, étaient au nombre de neuf, étaient des fonctionnaires considérables, que la hiérarchie des dignités plaçait immédiatement après le doge. Pour tout Vénitien, l'entretien et l'embellissement de l'église était un devoir patriotique, dont chaque citoyen s'acquittait avec une joie reconnaissante. Le saint est en effet le protecteur de la cité; il la défend contre tous les dangers; il la sauve de tous les périls, et la belle légende du xiv8 siècle, qu'a immortalisée le tableau de Paris Bordone, dit assez quelle confiance le peuple de Venise mettait en son patron ré. Le lion ailé, symbole de l'évangéliste, domine, du haut de la colonne où on le dressa au
cours du xine siècle, la ville étendue à ses pieds, comme il marque, à travers tout l'Orient méditerranéen, les conquêtes vénitiennes de sa glorieuse image. La bannière au lion se promène victorieuse sur les mers, comme elle flotte magnifiquement, aux jours de fête, à la hampe des trois mâts qui s'érigent devant la basilique. Toute la vie publique et privée de Venise tourne autour de son saint protecteur et du sanctuaire qui lui est consacré.
Et c'est pourquoi, autant que l'édifice même, l'histoire de sa construction mérite de retenir un peu l'attention de l'historien. On y trouve, avec les preuves éclatantes de l'empreinte dont Byzance marqua si profondément Venise, le plus admirable exemple du patriotisme vénitien.
Vers le milieu du xie siècle, la vieille basilique construite par les Orseoli avait besoin d'une restauration totale : le doge Domenico Contarini entreprit d'édifier le troisième Saint-Marc. Dès 1071, sous le gouvernement de Domenico Selvo, les travaux étaient fort avancés; le 8 octobre 1094, l'église fut solennellement consacrée. On y transporta en grande pompe les reliques de l'apôtre, perdues, dit-on, depuis l'incendie de 976 et miraculeusement retrouvées; le saint corps fut placé dans une crypte voisine du grand autel, et dont seuls le doge, le primicier et les procurateurs connurent l'exact emplacement. Et sous la protection de l'évangéliste, plus d'une fois désormais, dans le narthex de l'église, les doges vinrent dormir leur dernier sommeil.
Par son plan en croix grecque, par les coupoles qui le couronnaient, par les grands arcs qui soutenaient ces coupoles, par le portique qui en
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précédait l'e&trée, le nouvel édifice était une construction d'aspect tout oriental; et c'est à ! en effet, dans l'église fameuse dos Saints-
Apôtres, qu-' les Vénitiens avaient cherché le modèle qu'ils imitèrent. Ils empruntèrent également à Byzance les principes de la décoration dont ils parèrent la basilique de l'apôtre; sur les murailles de mortier irris et de brique roussâtre, ils mirent le revêtement magnifique des marbres multicolores et l'étincellement des mosaïques d'or. Ils demandèrent enfin à l'Orient jusqu'aux matériaux de la construction. A tout vaisseau vénitien naviguant dans les mers levantines, le doge Selvo déjà avait fait une obligation de rapporter tout ce qui pourrait embellir le sanctuaire national. Pendant plusieurs siècles, l'ordre fut obéi : colonnes de marbre rare, bas-reliefs sculptés, statues de porphyre ou de pierre, plaques ajourées comme des orfèvreries vinrent, pièce à
. dans un pittoresque désordre, orner les murailles de l'église, sans souci de la symétrie, sans préoccupation du mélange des styles les plus divers : selon les habitudes de l'art oriental, on chercha moins, dans la combinaison savante de ces matériaux, la pureté des lignes que l'éclat de la couleur. Ce que les Vénitiens du xnie siècle, s'il en faut croire une inscription, admiraient le plus dans leur basilique, c'était la beauté des mosaïques, l'éclat de l'or, la noblesse des marbres rares .
aujourd'hui encore cette harmonie puissante des couleurs qui vaut à l'actuel Saint-Marc ses - les plus merveilleux.
Ville prospère et riche, désireuse d'é fortune et sa splendeur. Venise avait su en perfec-
tion trouver les moyens nécessaires pour réaliser son rêve ambitieux. L'espace dont elle disposait pour construire était exigu : elle compensa par l'éclat d'un luxe prodigieux ce que la place trop restreinte ôtait à l'ampleur des proportions. Fière de sa puissance et de sa grandeur, elle accumula dans la basilique tous les trophées, tous les trésors qui pouvaient contribuer à la gloire de la République. Saint-Marc, en même temps qu'il nous donne l'impression la plus riche et la plus pleine de ce que fut le génie artistique de Byzance, nous révèle, plus magnifiquement encore, ce que fut la pensée hautaine du génie politique des Vénitiens.
Pourtant il ne faudrait point croire qu'à la fin du xie siècle la basilique de Saint-Marc ressemblât à l'édifice que nous connaissons. Si les grandes lignes de la construction étaient définitivement fixées, la façade, tout en briques, était encore singulièrement modeste, et les coupoles surbaissées s'enlevajent lourdement sur le ciel; si l'intérieur avait déjà la décoration de ses marbres sculptés, à peine commençait-on la mise en place des mosaïques. Et pareillement la place Saint- Marc était d'étendue médiocre; un canal, le rio Batario. la limitait du côté de l'Ouest, au delà duquel s'élevait l'église de San Geminiano et s'étendaient les jardins du couvent de Saint- Zacharie; aux abords de la basilique subsistait l'antique église de Saint-Théodore. Pour dégager les abords du sanctuaire, pour lui donner sa définitive splendeur, beaucoup restait à faire encore. Il n'y faudra pas moins de quatre cents ans.
Dès le milieu du xne siècle, l'agrandissement de la place Saint-Marc mettait en valeur la beauté du
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sanctuaire. En 1156, le rio Batario était comblé;
pu 1172. l'église de San Geminiano disparaissait; la place agrandie était pavée et se bordait d'é<li-
la construction du campanile, élevé en face de la basilique, s'achevait. La prise de Constantinople donna un élan nouveau aux travaux. Maîtresse de l'Orient. Venise le mit en coupe réglée pour embellir Saint-Marc. Elle plaça au-dessus du grand portail les chevaux de bronze de Lysippe, dépouille de l'hippodrome byzantin; elle encadra la table de l'autel des colonnes sculptées du ciborium; elle compléta et enrichit, au moyen des émaux volés au couvent du Pantocrator, le grand retable, la « Pala d'oro », qui étincelait au fond du sanctuaire; elle accumula dans le trésor de la basilique
iiquaires précieux et les orfèvreries éblouiscuites; et à cette parure matérielle elle ajouta la parure morale des reliques, avidement recherchées dans tout l'Orient et dévotement rapportées à Venise. Dans l'exaltation de sa récente grandeur, la Piépublique ne jugea nulle splendeur superflue ; pour parer la maison de l'Evangéliste, le xnr siècle mit à cette tâche toute la ferveur de son zèle. On acheva d'abord la décoration intérieure. Pour continuer l'œuvre des mosaïstes grf.es que le doge Selvo avait appelés jadis de Byzance et qui avaient, au cours du xne siècle, décoré les trois coupoles de la nef principale et les parties hautes qui les avoisinaient, on se préoccupa de trouver des maîtres à Venise même. En 1268, un décret du Grand Conseil prenait les mesures nécessaires pour former des mosaïstes expérimentés ; à la fin du xme siècle, les verreries de Murano étaient créées, et chargées, en 1308, de fournir les cubes de verre
coloré nécessaires à la parure de Saint-Marc. De ce temps datent les mosaïques si curieuses qui racontent, aux voûtes du narthex, l'histoire de la Genèse, et la plupart de celles qui décorent la coupole et les murs du bras droit de la croix. La façade recevait, dans la seconde moitié du xme siècle, le riche revêtement de ses marbres, et la décoration des mosaïques qui couronnent les portails; dès la fin du xne siècle, le grand portail s'était orné des sculptures si pittoresques représentant les métiers et les mois; et « l'église de Monseigneur saint Marc », comme l'écrivait vers la fin du xme siècle le chroniqueur Martino da Canale, apparaissait dès lors « comme la plus belle église qui soit au monde. » Le xive siècle continua pieusement l'embellissement du sanctuaire national. Une instruction de 1309 prescrit aux commandants de la flotte vénitienne de rapporter des îles grecques les marbres rares qu'ils y rencontreront ; le baptistère se pare de mosaïques charmantes, où apparaît le style si vivant de l'art byzantin finissant; la chapelle de Saint-Isidore, bâtie vers le milieu du siècle, s'orne d'une décoration tout inspirée des principes de l'art nouveau créé par Giotto. En 1365, la façade un peu lourde s'embellit et s'égaie d'une riche ornementation gothique, qui couronne la courbe massive des arcades byzantines d'une merveilleuse floraison de statuettes, de feuillages et d'accolades. En 1394, les frères Dalle Masegne placent, au-dessus de l'iconostase, les statues de la Madone, de l'Evangéliste et des douze apôtres. A la fin du xive siècle, Saint-Marc, presque achevé, semble, selon le mot de Ruskin, un immense reliquaire, ou encore « un grand