LA DÉCADENCE DO COMMERCB VENITIEN
drie, se faisaient de plus en plus rares. Autrefois, Venise importait annuellement trois à quatre mille quintaux de cuivre, trois à quatre mille tonnes d'huile ; ces chiffres étaient maintenant tombés à une moyenne de cinq à huit cents quintaux pour le cuivre, de quinze cents tonnes pour l'huile. Autrefois, les galères de Venise, en quittant l'Egypte, y laissaient en magasin des marchandises pour une valeur de 300.000 ducats, et de l'argent comptant pour une somme au moins égale; maintenant, à peine laissaient-elles 80.000 ducats en marchandises et 20.000 ducats en argent. Autrefoi-, après le départ de la flotte, il restait toujours en Egypte une quinzaine au moins de grands négociants, qui traitaient en personne leurs affaires; maintenant, on ne voyait plus sur la place qu'une demi-douzaine d'agents à peu près sans ressources. Venise, écrasée par la concurrence portugaise, épuisée par surcroit par les embarras de sa politique continentale, en arrivait, quoi qu'elle en eût, à abandonner ce marché d'Egypte, qui lui avait été longtemps si rémunérateur: et comment eûtelle fait autrement? En 1512, l'année même qui suivit l'ambassade de Trevisani, ses galères revenaient d'Egypte presque vides, parce que les épices manquaient sur la place.
Un instant, cependant, la Seigneurie avait entrevu un moyen efficace de soutenir la lutte : elle avait pensé à percer l'isthme de Suez, et des propositions avaient même été faites à ce sujet, en 1504, au sultan du Caire. Elles ne furent point poursuivies, et Venise renonça, un peu négligemment, au seul projet qui, peut-être, eût pu rétablir ta fortune ; et finalement, impuissante, elle dut se
résigner à suivre le courant général, et à aller, comme le reste de l'Occident, chercher les épices sur le marché de Lisbonne.
11 ne faudrait point croire, cependant, que les deux catastrophes qui l'atteignirent si gravement à la lin du xve et au commencement du xvi8 siècle, aient ruiné à jamais la prospérité commerciale de Venise : et l'on conçoit mal, au reste, comment, si sa richesse économique avait été pleinement détruite, elle aurait pu continuer à vivre, non sans gloire. La cité de saint Marc demeura longtemps encore une grande place de commerce. L'Allemagne y envoyait ses métaux, la France ses toiles et ses laines, l'Espagne ses soieries, ses laines et ses cuirs, la Flandre ses tissus et ses tapisseries, la Russie et la Pologne leurs fourrures ; et l'industrie vénitienne continuait, plus activement que jamais, à fabriquer ses articles de luxe, bronzes et orfèvreries, armes de prix et bois sculptés ou incrustés, verreries et faïences, dentelles, velours, soieries, laines, tissus d'argent et d'or, cuirs dorés, que recherchait l'Occident tout entier. Venise, sentant décliner sa puissance maritime et commerciale, s'appliquait à devenir un Etat industriel, et ainsi à réparer ses pertes. Et elle y réussit, en effet, partiellement. Mais les temps étaient passés où le magnifique développement de son commerce oriental faisait d'elle la reine de la Méditerranée: et aussi bien, à ce moment même où commençaient à se tarir les sources essentielles de sa fortune, ce qui subsistait de son empire orientai achevait de s'effondrer.
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Les progrès des Turcs. La perte de Chypre. — Le péril turc devenait, en effet, chaque jour plus menaçant. En 1558, les escadres du sultan Soliman paraissaient jusque dans la Méditerranée occidentale, et la République jugeait nécessaire de mettre Corfou en état de défense ; on se battait à Durazzo, des vaisseaux turcs se montraient devant Zante, et dans l'Adriatique même, où Venise tolérait imprndemment les pirateries des Uscoques, le conflit semblait imminent en Dalmatie. En Orient, la situation était plus grave encore. Rhodes, malgré l'héroïque résistance de Villiers de l'Isle-Adam, était en 15l'2 tombée aux mains des Turcs. Chios venait d'être conquise en 1506. Des bastions où te chrétienté s'efforçait de lutter contre la poussée ottomane, il ne restait plus que Chypre et Candie.
Or, les Turcs ne dissimulaient pas leur ambition d'emporter ces derniers boulevards. Dès 1562, on pensait à Constantinople à conquérir Chypre, et en 1564, des préparatifs d'attaque se faisaient à Salalieh, sur la côte d'Asie voisine de l'île. En 1567, la flotte turque semblait prête à prendre la mer. En 1570 enfin, le sultan arrêtait ses résolutions : il sommait les Vénitiens d'évacuer Chypre. Il comptait bien que la faiblesse notoire de la République la rendrait incapable de toute sérieuse résistance : un envoyé fiançais ne parlait-il pas, dès 1547, « de l'affaiblissement des forces des Vénitiens et diminution de leur grandeur »? Et, depuis vingt ans écoulés, la cité de saint Marc ne s'était point relevée.
Chypre était, vers le milieu du xvi* siècle, un des joyaux de l'empire colonial de Venise. Merveilleusement fertile, l'île produisait en abondance le blé, le coton, l'huile, le sucre, le sel ; elle rapportait net à la République plus de 360.000 ducats par an. Par malheur, cette magnifique possession était assez mal défendue. On n'y trouvait qu'une place forte capable de soutenir un siège : c'était Famagouste,. dont les remparts venaient' d'être achevés par le grand ingénieur militaire Giovanni Girolamo Sanmicheli. Il en avait fait une formidable citadelle, c la plus forte de toutes les villes » {omnium urbium fortissimo), comme dit un gentilhomme français, qui la visita en 1567. Les contemporains s'accordaient à la proclamer « une ville imprenable » ; et Famagouste en effet allait s'illustrer par la plus admirable des résistances. Mais si cette défense glorieuse devait jeter sur Venise mourante un dernier rayon de gloire, elle ne pouvait, à elle seule, sauver Chypre des Musulmans.
Au mois de juillet 1570, les Turcs débarquaient dans l'île. Nicosie, la capitale, tomba, presque sans essayer de se défendre. Famagouste tint plus fièrement. Il fallut, pour la réduire, onze mois de siège et un bombardement furieux. Bien qu'elle n'eût aucun secours à espérer, la ville s'obstina. Aujourd'hui encore, dans la cité morte, parmi les ruines demeurées presque telles que les fit le désastre de 1571, — en ce bastion Martinengo surtout, qui est vraiment le cœur de la forteresse, et dont les casemates énormes, les flanquements savants, les feux habilement étages donnent une impression si puissante de science et de force militaires, — tout rappelle 1' « inviolable fidélité » des Vénitiens de
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Chypre pour la patrie et l'héroïsme glorieux de leur
chef Marc-Antoine Bragadino. Lorsque, le 1er août
roste enfin capitula, sa courageuse
ance avaiî coûté plus de cinquante mille
homme? aux Turcs. Aussi Mustapha, le général de Sélim. ne se crut-il point obligé de tenir les promesses faites aux vaincus. Les défenseurs de Famagouste furent massacrés ou réduits en esclavage, leurs officiers pendus. Bragadino écorché vif, et sa peau tannée envoyée, comme un trophée, à Constantinople au sultan. Venise devait, quelques années plus tard, rachètera prix d'or les restes de l'héroïque capitaine et les placer pieusement dans - saints Jean et Paul, véritable Panthéon de la République, où reposent les plus illustres de t les meilleurs de ses serviteurs. La perte de Chypre achevait d'assurer aux Turcs la domination delà Méditerranée orientale; la mer même, sur laquelle si longtemps elle avait régné en maîtresse, semblait devenir infidèle à Venise. Et, avec une joie féroce, les adversaires de la République répétaient les vers de Joachim du Bellay, où le poète, raillant la cérémonie fameuse du Spcsa- <!el mare, disait des Vénitiens avec une brutale ironie :
Ces vieux c... vont espouser la mer,
Dont ils sont les maris, et le Turc l'adultère.
La journée de Lépante. — La chute de Famagoust' en Europe une émotion profonde.
Entre le pape, l'Espagne et Venise, une ligue se forma pour combattre l'infidèle; don Juan d'Autriche reçut le commandement de la flotte coalisée. La concentration de l'armée chrétienne se fil à
Messine, où les vaisseaux de Doria rallièrent l'escadre vénitienne ; le 25 septembre, la flotte mouillait devant Corfou. Les Turcs n'étaient pas loin. Après la prise de Chypre, ils avaient un moment menacé Candie ; puis, entrant dans l'Adriatique, ils avaient poussé jusqu'à Cattaro et inquiété la Dalmatie ; le 16 septembre, on signalait leur présence dans les eaux de Zante, et le capitan-pacha, à l'approche de la flotte chrétienne, concentrait ses forces dans le golfe de Lépante.
C'est là que, le 7 octobre 1571, se donna la bataille décisive. De toute l'escadre ottomane, trente vaisseaux seuls échappèrent; les deux cent trente autres furent pris ou coulés. L'amiral turc périt dans le combat; une foule de prisonniers tombèrent aux mains des chrétiens. La victoire de Lépante vengeait glorieusement le désastre de Famagouste.
La paix avec les Turcs. — Pourtant, de ce succès éclatant, peu d'effet utile sortit. Après la bataille, les alliés se trouvèrent mal d'accord sur ce qu'ils allaient faire. Les Espagnols ne se souciaient pas, en attaquant Lépante, Coron ou Modon, de travailler pour le seul profit de Venise. La République d'autre part avait fait dans la guerre de lourdes pertes; plus de cinq mille soldats et matelots avaient péri dans la journée de Lépante. Elle ne trouvait en outre nul avantage à exaspérer, en continuant la lutte, la colère du sultan, et les diplomates vénitiens comprenaient fort bien que l'inimitié persistante des Turcs serait la ruine certaine de Venise. En conséquence, tandis que les Ottomans reconstituaient leur flotte, la ligue chré-
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tienne se disloquait. Les alliés évitaient le combat;
dou Juan écartait le projet d'attaquer Modon ; on tait au lieu d'agir et, le 7 mars 1573, la paix était signée entre Venise et le sultan.
Parce traité, la République abandonnait Chypre; elle payait une indemnité de guerre de 300.000 ducats ; elle consentait à augmenter le tribut qu'elle payait pour la possession de Zante; elle restituait enfin les conquêtes que ses armées avaient faites en Dalmatie. « Il semblait, dit un contemporain. que les Turcs eussent gagné la bataille de Lépante. » Si Venise acceptait ces conditions assez humiliantes, c'est qu'elle se flattait, à ce prix, d'assurer du moins sa domination à Candie, dans les îles Ioniennes et en Dalmatie; c'est que surtout, lassée d'une guerre qui lui avait coûté douze millions de ducats, uniquement soucieuse des intérêts df son commerce, elle ne souhaitait que la paix.
Toute sa politique se résumait en une formule sans gloire, où un homme d'Etat vénitien a bien marqué les préoccupations tout utilitaires de la Seigneurie : « s'accrocher solidement à un pan de l'habit du Grand Seigneur >» (tenersi con la mano a un lemto délia veste del suo Sigyiore). Au lendemain de Lépante. l'attitude peut sembler imprévue et médiocre : les intérêts économiques de Venise l'expliquaient pourtant. De plus en plus le commerce d'Orient, où les Vénitiens rencontraient maintenant la concurrence juive, diminuait d'importance. Les importations en laines et en toile.rapportaient moins qu'autrefois; sans doute la rente du papier et des verreries demeurait encore rémunératrice; mais, au total, la décadence était visible; et, par ailleurs, Venise avait pour vivre un
impérieux besoin des blés de Turquie. Il était donc indispensable de restaurer la paix avec les Turcs, et la nécessité en semblait si pressante que, malgré les ambitions conquérantes des Ottomans, malgré leurs visées mal dissimulées, leurs attaques même sur Corfou ou Cattaro, Cérigo ou Zara, la paix fut en effet maintenue jusqu'au xvne siècle. Pour conserver Y « amitié » du sultan, Venise acceptait jusqu'aux pires injures : il semblait qu'elle ne vît plus d'autre moyen de conserver ce qui lui restait de son empire colonial, de sauver ce qui subsistait de sa prospérité commerciale. Et cette posture trop humble était le symptôme éclatant de sa décadence.
Aussi bien — et ceci achève d'expliquer l'évolution assez surprenante de cette politique vénitiennejadis plus glorieuse — depuis que son empire oriental était menacé de ruine par les progrès des Turcs, la République cherchait ailleurs des compensations. Après avoir si longtemps trouvé sa grandeur sur la mer, la ville de saint Marc poursuivait des conquêtes en terre ferme, qui devaient l'engager fâcheusement dans les complications de la politique italienne et européenne. Pendant des siècles, Venise avait vécu presque isolée du monde occidental, et elle n'avait point eu à s'en repentir. Ses ambitions nouvelles, conséquence des échecs subis par ailleurs, devaient lui être moins heureuses; sur ce champ d'action où elle essayait de réparer ses pertes, elle devait trouver plus de déboires que de succès et, malgré les apparences parfois triomphantes, Venise allait, par la voie où elle s'engageait, descendre un peu plus vers la décadence.