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CHAPITRE III La politique continentale de Venise

Les raisons 4e la politique continentale de Venise. — Les acquisitions en t^rre ferme au xiv° siècle. — Le ik> François Foscaii. — Le gouvernement de Venise en terre ferme. — Les difficultés de la politique vénitienne. — -e et la France.

Les raisons de la politique continentale de

Venise. — Pendant de longues années, Venise,

tout occupée de l'Orient, n'avait point jugé

qu'elle eût intérêt à s'engager dans la complication

des affaires italiennes, et elle s'était abstenue en

juence de toute ambition conquérante du

côté de la terre ferme. Pour assurer la protection

et le développement, qui seuls lui importaient,

de ses intérêts économiques dans la péninsule, elle

s'était contentée de conclure des traités de com-

avantageux et d'établir des entrepôts aux

pointa essentiels des grandes routes, qui d'Italie

menaient vers l'Europe centrale, à Ferrare ou à

ie, à Bellune ou à Trévise.

Pourtant, de bonne heure, la nécessité de ne point laisser se fermer ces débouchés indispensables à sa prospérité, la nécessité, plus pressante encore, d'assurer l'alimentation de la cité, impo-

serent à la ville de saint Marc une politique continentale. Et surtout, quand tout autour d'elle grandirent des voisins puissants et redoutables, les Scaliger à Vérone, les Este à Ferrare, les Carrara à Padoue, les Visconti à Milan, il lui fut impossible de se désintéresser désormais d'une situation pleine pour elle de sérieux et prochains périls. Par le progrès de ces seigneuries féodales, Venise risquait de se trouver cernée dans ses lagunes, incessamment contrariée en tout cas et gênée dans le développement de sa grandeur. Il fallait impérieusement qu'elle se donnât de l'air sur le continent.

C'est ce qu'expliquait fort bien, en l'année 1308, le doge Pierre Gradenigo, lorsqu'il déclarait que le devoir d'un bon prince et d'un bon citoyen était de saisir toutes les occasions d'agrandir l'État et d'augmenter la République, et de s'appliquer par tous les moyens à procurer gloire et puissance à la patrie. « Les bonnes occasions, ajoutait-il, sont rares, et sages ceux qui savent les saisir à propos ; ceux-là sont fous et sots, qui ne savent point les voir ». Il disait encore : « Les enfants seuls se laissent effrayer par les mots; les gens de cœur ne craignent rien, pas même la pointe de l'épée ». A ces visées ambitieuses bien des gens s'opposaient à Venise, redoutant ces guerres continentales, qui ne manqueraient pas d'exciter en Italie des haines mortelles contre la République : et ceux-là voyaient juste peut-être. Placée en quelque sorte en marge de la Péninsule, ayant ailleurs tous ses intérêts, Venise semblait presque une étrangère en Italie. Rien ne la désignait pour représenter ou défendre les intérêts communs de la race italienne; tout la

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rendait incapable de devenir le centre d'nn -

ni national. L'édifice savant de sa constitution n'était point fait pourabriter un grand peuple; son organisme politique n'avait rien de ce qu'il fallait pour réaliser l'unité italienne. Par là, la politique continentale de la cité de saint Marc, uniquement fondée sur des ambitions égoïstes, apparaissait à beaucoup comme une menace; et, du point de vue vénitien même, elle pouvait légitimement apparaître comme une erreur et comme une cause de ruine. Ce fut elle pourtant, malgré uue opposition qui ne désarma point, qui l'emporta dans les conseils de la république ; et comme elle devint vite étrangement asrressive, les résultats, si avantageux qu'ils fussent eu apparence, ne devaient pas peu contribuer à la décadence de la cité.

Les acquisitions en terre ferme au XIVe siècle. — La question de la possession des embouebures du Pô l'ut la première occasion où se manifestèrent 'tentions ambitieuses de la République. La libre navigation du fleuve était nécessaire au commercevénitien ; or, Bologne et Ferrare réclamaient sur elle un droit de contrôle. En 1270, pour le mieux assurer, les Bolonais songèrent à construire un fort sur le Pô di Primaro : ce fut le point de départ d'un conflit qui dura trois années, et où Bologne finalement eut le dessous. C'était le début de la politique vénitienne en terre ferme. Trentecinq ans plus tard, en 1328, Venise tenta davantage : elle voulu profiter des troubles de Ferrare pour mettre la main sur la ville. Devant l'opposition du pape Clément V, qui n'hésita pas à lancer l'interdit sur la cité des lagunes, il fallut, malgré

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l'énergique ténacité du doge Gradenigo, finalement reculer. Mais, malgré l'échec de l'entreprise, elle n'en était pas moins significative des tendances nouvelles de la Seigneurie.

On s'en aperçut promptement. Les Scaliger, seigneurs de Vérone, avaient, au commencement du xrv* siècle, fort arrondi leur domaine. En 1329, ils tenaient, outre Vérone, Vicence, Padoue, Feltre, Bellune et Trévise. Leurs agrandissements étaient un danger évident pour Venise; et aussi bien Mastino délia Scala ne se faisait point faute d'imposer de lourdes taxes aux marchands vénitiens qui passaient le Pô. de faire payer des droits à toute marchandise à destination de Venise; il disputait en outre à la République le monopole du sel, qui était une de ses principales sources de richesse. La guerre, dans ces conditions, était inévitable : elle se termina par l'entier triomphe des Vénitiens. La paix de 1338 obligea les Scaliger à céder à la Seigneurie la marche de Trévise, c'est-à-dire Trévise, Conegliano, Castelfranco, Sacile, Oderzo, qu'elle plaça sous son gouvernement direct, Bassano et Castelbaldo, qu'elle donna en fief à un ennemi des seigneurs de Vérone. Ceux-ci perdaient également Padoue, qui fut restituée aux Carrara, ses anciens maîtres; et sur eux aussi Venise étendit sa suzeraineté.

C'étaient là des acquisitions importantes, et le point de départ d'une puissance continentale que la République aspirera désormais à accroître sans mesure. Mais c'était un danger aussi. Du jour où Venise cessait d'être une ville purement maritime, du jour où, par une frontière continentale, elle se trouvait en contact direct avec les États voisins,

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