CHAPITRE If
Le gouvernement de la république et la vie vénitienne au XVIIIe siècle.
I. La crise intérieure. L'esprit d'opposition et les tentatives de réforme.
II. La ville au xvnr5 siècle. — Le décor et les fôtes. — Les divertissements. Le carnaval de Venise. — Les mœurs.
La crise intérieure. L'esprit d'opposition et les tentatives de réforme. — Malgré les échecs de sa politique extérieure, malgré l'incontestable diminution de son influence politique en Europe, le gouvernement vénitien, au xvnie siècle, faisait encore honorable figure dans le monde. De grandes et solides fortunes, héritage du passé, subsistaient dans mainte famille patricienne; les monastères, extrêmement riches, mettaient volontiers, sous forme de prêts, leurs ressources à la disposition des nobles; enfin, le grand nombre des étrangers qui annuellement fréquentaient à Venise y apportait une source appréciable de richesse. La Seigneurie, de son côté, s'efforçait de développer
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l'industrie, tfanoMrager te commerce) malgré la
concurrence que lui apportait, au xviii' siècle, dans l"Adriatique môme, la création des ports francs de Ttiêste et d'Ancône. Elle entreprenait,
pour la protection de ia ville des lagunes, la construction de la formidable digue des Murazzi, qui couvre plus de cinq kilomètres de côte et atteste la hardiesse toute romaine qui. en plein xvm'siècle, animait parfois encore les Vénitiens. L'Europe entière admirait la politique des institu-
tions de Venu i nise, écrivait en 1709 un
publiciste frai depuis longtemps devenue
l'école où tous les souverains cherchent des exemples et des enseignements. » Montesquieu et Voltaire étudiaient avec un intérêt attentif le mécanisme savant de la constitution de la République. Pourtant, à ce moment même, la situation intérieure de Venise était grave, et son gouvernement traversait une crise redoutable.
L'esprit conservateur de l'oligarchie vénitienne se refusait obstinément à changer rien aux institutions qui régissaient la cité, et où, selon l'expression de Montesquieu, « l'aristocratie est en quelque sorte dans le Sénat, la démocratie dans le corps des nobles, et où le peuple n'est rien ». Et. d'autre part, depuis le xvi' siècle, se faisait de plus en plus lourdement sentir sur la cité la tyrannie du Conseil des Dix et des trois Inquisiteurs d'Etat, dont « Venise, dit encore Montesquieu, se sert pour maintenir son aristocratie contre ses nobles ».
Or, depuis le xvi* siècle aussi, un changement considérable s'était introduit dans l'aristocratie vénitienne. Beaucoup de grandes familles,
par l'effet de la décadence du commerce, s'étaient appauvries, et ainsi s'était créé, dans le patriciat, une sorte de prolétariat, qu'on appelait les Barnabotti, du quartier de San-Barnaba où ils se réunissaient. En même temps, le Livre d'or s'était ouvert largement à des familles nouvelles, dont la richesse avait été le principal titre. Entre ces deux éléments du patriciat, une sourde hostilité régnait. Les Barnabotti, qui siégeaient toujours au Grand Conseil, étaient mécontents de se voir écartés des grandes charges publiques, que les Dix réservaient aux riches, et se plaignaient qu'on cherchât à diminuer leur rôle dans la cité et à réduire, au profit du Conseil des Dix, les privilèges et l'influence politique du Grand Conseil. Ils réclamaient des réformes, et une sourde agitation travaillait la ville.
Dès le commencement du xvn* siècle, on avait eu à punir plusieurs conspirations ; malheureusement pour les Dix, l'inique condamnation d'Antonio Foscarini, victime innocente de faux témoignages (1622), et dont il fallut ensuite réhabiliter la mémoire, n'avait pas ajouté au prestige du gouvernement. L'opposition de Renier Zeno qui, pendant quatre années (1624-1628), lutta résolument, au nom des anciennes lois et avec l'appui du Grand Conseil, contre le doge et les Dix, augmenta encore le trouble. Ce fut bien pis au xvme siècle, quand les idées qui venaient de France pénétrèrent à Venise. Le parti des réformes en acquit plus d'audace; Venise, à ses yeux, devint « la cité des tyrans » ; des placards, affichés jusque dans le Palais ducal, ne parlèrent plus que de l'imprudence des gouvernants et de la
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ruine prochaine de iu [{-'publique ; et encore qne la tyrannie ombrag Dix cl 1er Mystérieuse
police fussent peut-être moins terribles en réalité qu'elles ne semblaient aux voyageurs de passage et que ne le disaient les pamphlétaires, un besoin tant de changement se taisait sentir partout. - .1 des Dix se défendait à coupe de condamnations. Le marquis Scipion Maffei, le grand érudit de Vérone, fut admonesté sévèrement pour avoir proposé d'appliquer le système représentatif dans les pays soumis à Venise; en 1741, en 1756, plusieurs patriciens, pour de semblables projets de réformes, ùrenl 'xilésou emprisonnés.
L'affaire d'Angelo Quirini, en 1761, fut plus grave. Le Conseil des Dix, fort injustement, l'avait fait enfermer au château de Vérone ; mais le Grand Conseil prit parti pour le prisonnier, et si vivement, que les élections pour le renouvellement ! ux ne donnèrent aucun résultat, et qu'une commiïsion de « correcteurs » fut nommée pour examiner et reviser les attributions du tout-puissant Conseil. Pourtant le parti conservateur réussit, une fois encore, à l'emporter : aucune restriction :se ne fut apportée au pouvoir des Dix. En 1 : Pisani et Carlo Contarini ne réussirent pas mieux. Profitant du mécontentement populaire, fortement soutenus par la noblesse pauvre, ils attaquaient violemment l'oligarchie ennemie du peuple, et, grâce à cette attitude, Pisani, avec l'appui de ses amis, parvint à se faire élire procurateur de Saint-Marc. Il profita de sa situation pour montrer une ardeur toute révolutionnaire, proposant de supprimer le doge et la Seigneurie, et de confisquer, au profit de la noblesse pauvre, une
partie des biens des riches. Les Inquisiteurs d'Etat n'hésitèrent pas. Le jour même de son installation, Pisani fut arrêté et enfermé au château de Brescia, tandis que Gontarini était exilé à Cattaro. Malgré les efforts de quelques patriotes pour adapter la constitution vénitienne au mouvement des idées nouvelles, il n'était que trop visible que Venise se survivait à elle-même.
La ville au XVIIIe siècle. — Elle se survivait d'ailleurs joyeusement.
Tout le monde connaît le passage fameux de Candide, où le héros du conte de Voltaire soupe avec six étrangers qui étaient venus passer le carnaval à Venise. Dans l'Europe du xvin0 siècle, peu de villes étaient, en effet, plus plaisantes, plus pittoresques, plus attirantes que n'était la cité de saint Marc. Tous ceux qui l'ont alors visitée en ont dit l'attrait et le charme. Depuis le président de Brosses jusqu'à Goethe, tous les voyageurs témoignent un égal enthousiasme pour la ville des lagunes. Et, sans doute, cette Venise du xviii* siècle ne ressemblait guère à la Venise mélancolique et romantique, que le xix* siècle a mise à la mode et aimée; c'était une Venise joyeuse et légère, débordante de luxe et de plaisir, non point la Venise où l'on s'attendrit, où l'on rêve, mais une Venise où l'on s'amusait éperdument. Elle revit, cette Venise toute bruissante d'un tumulte incessant de fêtes, dans les comédies de Goldoni et les farces de Gozzi; elle revit dans ces toiles, saisissantes
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rite, où les Canaletto et les Guardi ont peint le magnifique décor de la cité, où Longhi en a, avec tant de spirituelle finesse, noté la vie et les mœurs journalières; elle revit, représentée au naturel, dans les écrits de tous ceux qui alors y passèrent, et auxquels le charme de Venise a prêté parfois presque du talent.
De cette Venise expirante, et toujours charmante, qui tint si grande place dans la vie joyeuse du xvin* siècle, il est nécessaire de tracer au moins un tableau sommaire, si l'on veut comprendre quelques-unes des causes qui expliquent la décadence politique de la cité de saint Marc. Dans cette ville où la recherche du plaisir semblait devenue la règle essentielle de la vie, il n'y avait plus de place pour les nobles et sérieuses préoccupations d'autrefois. Chacun ne songeait qu'à s'amuser, a parader, à étaler son luxe, dût-il pour cela dissiper sa fortune ou s'endetter lamentablement. Le gouvernement faisait comme les particuliers : joyeusement, mais sûrement, il conduisait l'État à la ruine. Par la frivolité de ses mœurs, par l'attrait de son fameux carnaval, Venise était devenue l'auberge de l'Europe, et elle s'en faisait une manière de gloire, sans s'apercevoir qu'elle en mourait.
Le décor et les fêtes. — « A Venise, dit un personnage d'une comédie de Goldoni, il y a de l'amusement pour qui en veut. » Et d'abord, de l'amusement pour les yeux. Le décor, dont la ville actuelle rend assez exactement encore la forme extérieure, s'animait incessamment d'une grâce pittoresque, bigarrée et charmante. La place Saint-
Marc, même en dehors du carnaval, où elle était toute pleine de masques et de théâtres, s'emplissait chaque jour d'une foule nonchalante et colorée. « Les rohes de palais, écrit de Brosses. . ies manteaux, les robes de chambre, les Turc les Grecs, les Dalmates, les Levantins de toute espèce, hommes et femmes, les tréteaux de vendeurs d'orviétan, de bateleurs, de moines qui prêchent et de marionnettes, tout cela, qui y est tout ensemble, à toute heure, la rendent la plus belle et la plus curieuse place du monde. »
Chaque jour, dans cette Venise toujours éprise de luxe et de magnificence, c'étaient des fêtes nouvelles, fêtes publiques, fêtes religieuses, fêtes populaires, qui mettaient sous les yeux un perpétuel spectacle de splendeur. Le couronnement du doge était, comme autrefois, l'occasion pour la cité d'étaler un faste extraordinaire. Le grand bal qui suivait la cérémonie était en particulier d'une beauté sans égale. Les dames y portaient la jupe de drap d'or, recouverte d'une robe de velours noir plissée dans le dos et se terminant par une longue traîne; largement décolletées, la tête parée de fleurs, de diadèmes, de pierreries, de dentelles, elles avaient fréquemment sur elles pour trente à quarante mille ducats de bijoux. Les patriciens en habit de cérémonie, étaient vêtus de la toge de soie rouge ; les secrétaires portaient la toge noire ; les étrangers, invités à la fête, l'habit de cour, avec l'épée au côté. Et pourvu qu'ils fussent joliment masqués et couverts de la bnuta, — ce mantelet léger de soie noire qui couvrait le buste et la tête, — hoiimes et femmes de toute condition étaient admis à la fête.