‹ Venise, une republique patricienneChapitre 5 sur 50 · CHAPITRE I Les origines de Véftlsô · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Les origines de Véftlsô

La lagune vénitienne. — Les premiers établissements. — Là vie dans la lagune. — Torcello. — Là fondation de Venise.

Par sa situation géographique, par ses origines et les premiers développements de son histoire, par les influences diverses qu'elle subit en ses commencements, Venise est une ville à part. Aujourd'hui encore, tbttt autour d'elle, dans la lagune qui l'environne, subsiste une série de villes mortes qui ra précédèrent dans l'histoire, qui préparèrent en quelque manière et qui expliquent sa grandeur. C'est vers ces petites Venises, annonciatrices de la grande Venise, mais qui n'eurent point le temps de s'épanouir et la fortune de fleurir, qu'il faut d'abord jeter les yeux. Leur passé lointain, dont quelques aspects demeurent encore étrange-

ment vivants, éclaire de lumière l'histoire de la cité de saint Marc : il en est, en vérité, l'introduction naturelle et nécessaire.

La lagune vénitienne. — Si l'on regarde une carte de l'Italie septentrionale, un phénomène géographique frappe les yeux. Sur toute la côte nordouest de l'Adriatique, du Reno à l'Isonzo, de Ravenne à Aquilée, s'étend une plaine basse, marécageuse, transformée sans cesse par le travail des eaux. Les grands fleuves qui viennent des Alpes y descendent lentement, paresseusement, vers la mer, tout chargés du limon et des sédiments recueillis sur leur long parcours; ces sédiments, ils les déposent avant de se confondre avec l'Adriatique, et ainsi, dans cette région basse, la terre sans cesse s'accroît aux dépens de la mer. De longs cordons de sable, les lidi, s'étendent en avant du rivage, coupés de place en place par l'embouchure des fleuves ; derrière ces cordons littoraux, s'étalent de grandes nappes d'eau peu profondes, les lagunes, que parsème un archipel d'îlots. Ainsi, en avant de la terre ferme, en bordure du rivage, se développe une plaine demi-aquatique : ce sont les Pays-Bas vénitiens.

Deux fois par jour, selon que monte ou s'abaisse le flot de l'Adriatique (on sait que cette mer, à la différence du reste de la Méditerranée, a une marée d'une amplitude appréciable), l'aspect de cette région se transforme. A marée haute, tout est couvert d'eau, sauf quelques îles qui se couronnent de tours ; sur la surface de la lagune, seuls des pilotis émergent, encerclant les bas-fonds et marquant les canaux navigables. A marée basse, au contraire,

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ce nV?t plus qu'une plaine d'nltriies vertes que sillonnent des canaux tortueux : des bas-fonds surgissent, où miroitent des flatjtiës d'eau stagnante; des iles se dressent, plus solides, plus rarement recouvertes par le flot. Paysage étrange, où tout est spécial, le sol et le ciel, le climat et l'atmosphère. Sur les mares que le vent ride, la lumière joue et chatoie ; les eaux glauques et plombées alternent avec les sables ternes; sur la surface mouvante et brillonte, les teintes se modifient et se fondent eu un perpétuel renouvellement. Le champ de la vision même s'y transforme : pas de contours nets, pas de lignes arrêtées; des taches vibrantes sous la couleur changeante. A ce point qu'un Taine a pu penser que ce spectacle incessamment contemplé, cet air humide, ces gazes de vapeur molle soulevées sur les eaux, ces jeux de la lumière dans une atmosphère spéciale, n'ont point été sans influence sur le caractère de l'art vénitien.

En tout cas. entre l'apport des fleuves et l'assaut perpétuel de la mer. le pays change de siècle en siècle. Des villes, qui jadis étaient sur le littoral, se trouvent aujourd'hui, grâce au travail incessant des rivières, assez loin dans l'intérieur des terres, et le progrès du continent sur les flots serait encore plus grand, si un lent et constant affaissement du rivage n'en compensait un peu les effets. Pourtant Ravenne comme Aquilée sont devenues des villes continentales, et la lagune vénitienne elle-même eût couru risque d'être comblée, si les Vénitiens n'avaient artificiellement rejeté vers le Sud le cours de la Brenta et du Bacchiglione, et celui de la Sile vers le Nord. Par ailleurs, l'Adriatique ronge et emporte les terres. Et ainsi, tout le long du littoral,

une double région s'est formée : au voisinage de la terre ferme, une plaine basse, marécageuse, fiévreuse : c'est la lagune morte ; vers la mer, un grand lac, semé d'îlots, relié à l'Adriatique, vivifié par la marée et les vents du large : c'est la lagune vive. C'est là, sur les îlots de la lagune vive, derrière la bordure protectrice des lidi, que Venise s'est fondée.

Les premiers établissements. — Dès le premier siècle de l'empire romain, cette région avait commencé à vivre. Les grandes cités du littoral, Ravenne et Altinum, Concordia et Aquilée, y avaient des avant-ports sur la mer. On en exploitait les richesses naturelles, le poisson et le sel; une route abritée des tempêtes du large s'y ouvrait au commerce maritime. Pourtant, ce n'est qu'au commencement du ve siècle que les lagunes entrèrent vraiment dans l'histoire.

Quant le flot des grandes invasions barbares passa sur l'Italie, quand, tour à tour, les Goths d'Alaric et les Huns d'Attila au ve siècle, les Ostrogoths, les Francs, les Lombards, au vie siècle, répandirent sur cette région florissante la ruine et la terreur, les populations affolées, fuyant devant l'envahisseur, allèrent chercher un abri dans le refuge naturel que leur offraient les îles delà lagune. Sans doute, cette migration ne se fit point en une seule fois, au temps d'Attila, comme le veut la légende, et de façon définitive; les Huns passés, on revint dans les villes désertées de la terre ferme, on répara les ruines causées par les Barbares. Mais toute sécurité était morte désormais dans cette partie de l'Italie. Quand les Lombards, à leur tour,

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armèrent, semant sur leurs pas la panique, qu'accroissaient de terrifiantes prophéties, de nouveau les habitants des villes se réfugièrentdans la lagune et, eette l'ois, ils n'en sortirent plus. Pour les y fixer plus fortement, les évêques transportèrent dans les îles les reliques vénérées et les trésors de leurs églises, et, de cet exode lamentable, une vie nouvelle naquit.

Grado, dans le delta de l'Isonzo, recueillit les fugitifs d'Aquilée et devint une grande ville dont l'évèque. qui eut le titre de patriarche, fut le chet spirituel de la nouvelle Vénétie. Dans l'estuaire de la Livenza, Caorle naquit pour recevoir les émigrants et l'évèque de Concordia. Près de la Piave, Héracliana et Equilium (Iesolo aujourd'hui) abritèrent la population et l'évèque d'Opitergium, et Héracliana fut, au vu* siècle, la première capitale politique de la région. Les gens d'Altinum se réfugièrent dans les lies septentrionales de la lagune vénitienne, à Torcello, qui eut un évèque, à. Burano, à Murano, à Mazzorbo ; ceux de Monselice et de Padoue s'établirent un peu plus au Sud, à Malamocco, qui fut le siège d'un évêché, et à Chioggia. Par une curieuse rencontre, le groupe d'îlots où plus tard grandira Venise fut le plus faiblement occupé : Rialto, Olivolo, Spinalunga (l'actuelle Giudecca), Dorsoduro, îles basses et de faible étendue, ne reçurent que quelques pêcheurs. Dans la primitive Vénétie, celle du vi9 et du vne siècle, le centre religieux fut Grado, le centre politique Héracliana, le centre commercial Torcello.

La vie dans la lagune. — Ce que fut la rude existence de ces premiers habitants de la lagune,

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il est assez aisé de l'imaginer. Pour vivre darls ces marécages, il fallut créer éh quelque façon la terre même sur laquelle on allait vivre; il fallut consolider le sol, en comblant les espaces ïiiàl asséchés; il fallut protéger la terre conquise par des digues faites de claies et d'osier; il fallut ouvrir des écoulements aux eaux, creuser des canaux, ménager des abris aux barques; il fallut trouver de quoi vivre aUssi. Le bois heureusement ne manquait pas sur cette côte, alors couverte de grandes forêts de pins maritimes : là pèche et la châsse aux oiseaux d'eau assuraient la subsistance; les salines étaient une source de richesse future. Sur le sol humide et fertile, on planta dés jardins et dès vignes ; pour assainir et canaliser la lagune, on profita du flux et du reflux. L'eau potable manquait : on y remédia ert construisant des citernes. Mais, surtout, toutes ces villes neuves comprirent de bonne heure que leur avenir était sur la mer.

Dans sa tragédie de la Nave, Gabriele d'Annunzio a fait revivre, avec une intensité de visioil admirable, l'étrange et farouche existence de ces cités naissantes, ou il semblait, comme dit le poète, que l'on fût revenu « à l'aubë des temps », et il a miâ en relief, eii un merveilleux Symbole, ce qui fera la grandeur future dé Venise, « de la cité bâtie dans les lieux déserts, sahs murs, sans portes, sans tombeaux, mais doht la force et lès fondements sont sur la mer ». Un curieux témoignage du corrimencement du vie siècle, le plUs ancien qui illustre l'histoire de Venise, complète be poétique tableau par la réalité précise des faits. Dans une lettre adressée aux « tribuns des gens de mer qui administrent les Vénéties », Cassiodore, âlbrs thinistrô

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du roi des Ostrogoths Théodoric, décrit ainsi là région des lagunes : « Chez vous, le flux et le reflux cachent et découvrent alternativement la face des campagnes. Vos maisons ressemblent à des nids d'oiseaux de mer, qui tantôt semblent posés sur la terre et tantôt flotter sur les eaux, comme autant de Cyclades. Les habitations apparaissent, éparses sur l'étendue des flots, non par l'œuvre de la nature, mais par l'effet de l'industrie humaine. Au moyen de joncs flexibles entrelacés, la terre devient solide, et vous ne craignez pas d'opposer aux flots de la mer ce fragile rempart ». La seule richesse du pays est faite du poisson et des salines : aussi la vie y est-elle modeste et l'égalité absolue dans une existence également dure pour tous. Au mur de la maison, « comme un animal domestique », est attachée la barque, seul moyen de se déplacer et de se nourrir. Dès ce moment, la population des lagunes vénitiennes apparaît comme un peuple de navigateurs, dont la hardiesse n'hésite pas à dépasser les flots toujours calmes de la lagune, et dont la vie entière se passe sur les eaux. Et Cassiodore ajoute cette esquisse de l'aspect que présente le pays : « Il semble de loin que vos barques glissent sur la prairie, car on n'en aperçoit pas les coques. Elles avancent traînées par des cordes, car la rame ne peut servir, et, par peur d'employer la voile, vos gens utilisent la lente démarche des bateliers ».

Aujourd'hui encore, en quelques coins perdus de la lagune, dans les maisons de pêcheurs des environs de Grado, dans les habitations sur pilotis de la région de Comacchio, on retrouve les traits essentiels du tableau tracé par Cassio-

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dore, les huttes de bois au côté desquelles s'amarre la barque, les lentes navigations sur les canaux étroits, où les barques semblent glisser sur là verte prairie d'algues mouvantes, tous ces vestiges d'un passé que la nature Imposa aux premiers habitants des lagunes et qu'elle leur impose encore aujourd'hui.

Ttircëllo. — Entre toutes ces villes mortes qui précédèrent Venise, et qui, peu à peu, sont rentrées dans l'ombre, noyées dans la boue de la lagune ou réduites à la condition de villages misérables, il en estime, singulièrement évocatrice de cette époque primitive et lointaine : c'est îorccllo.

A deux heures de Venise, dans les eaux lourdes de la lagune dormante, on trouve une île déserte et Fiévreuse. Jadis, dans ce lieu presque inhabité, bu quelques maisons de pêcheurs, tapies dans l'ombre des monuments solitaires, rappellent seules qu'ici il y eut de la vie autrefois, une ville s'élevait, peuplée et florissante. Jusqu'au xe et au xiè siècle, Torcello fut la grande cité de commerce de la lagune; elle avait des palais, des églises, un grand canal comme Venise; peii à peu ensablée, malsàihè, abandonnée, elle a lentement déchu. Mais, de sa grandeur évanouie, elle conserve deux monumerits admirables, et dans ce lieu où régnent en maîtres, comme dit Barrés, « le silence et le vent de la mort», tout naturellement l'esprit rémonte aux origines de Venise et en retrouve les aspects ancieHs. Lé aômé, en forme de basilique, avec son décor dé rrlbsaïques byzantines, rappelle ce qu'était lé primitif Saint-

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Marc, avant la reconstruction du milieu du xif siècle; la rotonde de Santa-Fosca, avec l'élégant portique octogonal qui l'environne, met sur la place déserte une de ces notes d'Orient que Venise* de si bonne heure, aima. Et dans cette solitude, d'une tristesse si poignante, devant ce vaste horizon de marais stagnants et mornes, Toreello, mélancoliquement, évoque Venise primitive et montre les plus anciennes œuvres de l'art vénitien.

La fondation de Venise. — Et pendant qu'insensiblement s'effaçaient toutes ces petites Vehises, premières ébauches de la cité de saint Marc, lentement grandissait la véritable Venise. Des rivalit.'- qui mettaient aux prises les différentes cités de la lagune, ardentes à se disputer l'hégémonie, des longues et âpres luttes où s'opposèrent Héracliana et Iesolo, c'est elle qui profita, accueillant les exilés qui cherchèrent refuge soit à Malamocco, soit à Rialto. Dès 77 i, le groupe des îlots qu'elle occupe était assez peuplé pour qu'un évèché particulier, détaché du diocèse de Malamocco, fût établi à Olivolo pour les îles du Rialto. Un peu plus tard, en 812, la résidence du duc, fixée d'abord à Héracliana, ensuite à Malamocco, fut transférée l'île de Rialto, moins exposée que Malamocco aux attaques venant de la terre ferme et à la menace des Francs; et, tout naturellement, dans la nouvelle capitale, autuur du chef politique de la lagune, se groupèrent, abandonnant les îlots où elles vivaient, les principales familles de l'aristocratie des cités, celles qui plus tard s'enorgueilient de représenter le plus ancien patriciat de

Venise. A cette grandeur commençante, le doge Justinien Parteciaco, en bâtissant, vers 828, pour abriter les reliques de saint Marc, la première église consacrée sous le nom de Pévangéliste, ajouta le prestige religieux, doublant la force d'attraction politique. De plus en plus, de tout l'archipel vénitien, tout ce qui comptait vint s'établir à Venise. Dès le milieu du ixe siècle, elle était le centre politique de la région; cinquante ans après, Grado, qui lui disputait l'hégémonie spirituelle, tombait en décadence; cent ans après, Torcello, sa rivale commerciale, à son tour, s'éteignait. Et, au-dessus d'elles, Venise, lentement, s'acheminait à ses glorieuses destinées.

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