‹ Venise, une republique patricienneChapitre 7 sur 50 · FORMATION OE LA GRANDEUR VÉNITIENNE · texte numérisé non relu

FORMATION OE LA GRANDEUR VÉNITIENNE

au commencement du xi9 siècle, Pierre II Orseolo en termina la reconstruction. De ce primitif Saint- Marc il oe reste que le souvenir. Mais, de ce qu'il était, on peut se faire une idée en regardant les églises de plan basilical qu'on voit aujourd'hui encore à Torcello ou à Murano. En outre, dans l'actuel Saint-Marc, on retrouve, enchâssés dans la construction, bien des matériaux provenant des deux édifices antérieurs; les Vénitiens ont remployé, en effet, tout ce qui leur paraissait de quelque prix, chapiteaux sculptés comme des orfèvreries, balustrades ajourées, bas-reliefs précieux. Et ces fragments attestent un travail tout grec et prouvent que, pour construire la basilique dédiée au patron de Venise, la cité, comme elle faisait en toute chose, s'était modelée sur l'Orient.

Au contact de Byzance, Venise, en effet, était devenue une ville toute grecque. Les Vénitiens s'habillaient à la mode de Constantinople; dans leurs coutumes domestiques, bien des traits rappelaient l'Orient aux rivages de l'Adriatique; et les princesses byzantines mariées aux chefs de la République introduisaient dans la cité des lagunes des raffinements de luxe encore inconnus à l'Occident. L'histoire de la dogaresse Selvo est, à cet égard, caractéristique. Elle étonna ses contemporains du xie siècle par les eaux parfumées qu'elle employait à sa toilette, par les gants dont elle couvrait ses mains nues, par le soin qu'elle prenait de son teint, par la fourchette d'or dont elle rvait pour porter à sa bouche les mets que lui découpaient ses eunuques. Elle scandalisa l'Italie encore barbare par ses innovations évident

ment inspirées par le démon; et les âmes pieuses racontèrent, avec un effroi satisfait, qu'à force d"user des parfums, la belle princesse avait vu son corps tomber en pourriture et qu'elle était morte misérablement, abandonnée de tous. Mais les Vénitiens, de bonne heure habitués à ne point s'embarrasser trop de scrupules religieux, semblent s'en être moins émus, soucieux davantage de ce qui pouvait ajouter à la grandeur, au prestige, à l'élégance de la cité.

Et en effet, autour de Saint-Marc, où se conservaient, pieusement cachées en un lieu connu de quelques personnes à peine, les reliques de l'évangéliste (Venise redoutait trop qu'on lui dérobât son palladium), la ville commençait à s'étendre et à croître. Dès la fin du ixe siècle, Rialto était une assez grande cité, qu'entouraient des murailles, construites en l'an 900 après l'attaque tentée par les Hongrois. Dans celte enceinte se groupaient, autour de la basilique, l'abbaye de Saint-Zacharie, où étaient enterrés les doges, la chapelle consacrée à saint Théodore, qui occupait, après saint Marc, le second rang dans le culte national des Vénitiens, et le palais ducal, somptueusement rebâti par les Orseoli après l'incendie de 976. Sans doute, la place Saint-Marc était étroite encore et rustique; des vignobles, des jardins, des étables se rencontraient au cœur même de la cité ; mais, autour de ce centre politique et religieux de la République, Venise se développait et s'embellissait. Olivoio avait sa cathédrale de S. Piero in Gastello; Dorsoduro et Spinalunga se peuplaient; et Rialto, supplantant Torcello, devenait le centre commercial de la lagune.

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La domination de l'Adriatique. — Pour achever re de la grandeur vénitienne future, il ne restait plus qu'à la route de l'Orient. Venise étouffait au fond de aa lagune; il fallait lui ouvrir ment les vastes horizons de l'Adriatique, Ce : l'honneur du doge Pierre II Orseolo (ULii-iOOO , un des hommes les plus remarquables de l'époquo, et qui, supérieur en énergie et en intcllL'oncc à tous ses prédécesseurs, sut, selon a du chroniqueur Jean Diacre, élever Venise au-dessus de tous ses voisins par sa richesse et sa gloire. C'est lui qui fut vraiment la fondateur de ! - in de sa grandeur,

L'Adriatique ('tait infestée de pirates. Les Croates établis sur le littoral dalmate, les Narenlans malles bouches de la Narenta, enlevaient par leurs courses incessantes toute sécurité au commerce vénitien. L'audace de leurs attaques n'épargnait même pas les villes de la lagune; et jusqu'à la fin de la République, une fête pompeuse rappela le souvenir du coup de main, d'ailleurs légendaire, du ôi jauvier 945, qui, dans l'église de S. Piero in Castello, fit tomber aux mains des corsaires de ieunes fiancées vénitiennes, et la victoire du doge qui les avait délivrées, Kn fait, pour assurer à son commerce une relative tranquillité, Venise, au x' siècle, payait tribut aux Slaves.

-t. à cette situation que Pierre II Orseolo prétendit mettre fin. En l'an 1000, il refusa fièrement de payer le tribut slave, et le jour de l'Ascension, à la tète d'une flotte de guerre, il quittait la lagune. taura en passant l'autorité vénitienne sur l'Istrie jadis conquise; puis, d'un bout à l'autre de l'Adriatique, il se promena en vainqueur. Zara,

Veglia, Arbe, Trau, Spalato, Curzola, Lagosta, Raguse durent se soumettre. L'Adriatique pacifiée s'ouvrait libre aux marchands vénitiens.

Sans doute, ce ne fut point là, comme on le dit souvent, un établissement définitif, qui soumit pour toujours la Dalmatie à Venise. L'événement pourtant était de grande conséquence pour l'avenir. Pierre II Orseolo avait par sa conquête fondé des droits que ses successeurs n'oublieront pas; il avait en outre, pour l'avenir, merveilleusement accru le prestige de la République, et, pour le présent, pris possession, le long du littoral, d'une série de postes précieux. Aussi n'est-ce point sans raison que la tradition vénitienne rattacha, d'ailleurs inexactement (mais la légende est souvent plus vraie que l'histoire), à la campagne glorieuse de Pierre II Orseolo l'institution de la fête fameuse du Sposalizio del mare. De ce jour en effet était consacrée la domination de Venise sur l'Adriatique, condition de sa puissance maritime. Et les doges le comprirent si bien qu'ils prirent désormais, à partir de 1002, le titre de « duc de Venise et de Dalmatie. »

Le chroniqueur Jean Diacre, contemporain de Pierre Orseolo, a magnifiquement célébré la splendeur et la gloire de la cité qu'il nomme « la Venise dorée »(aurea Venetia); ce n'était point sans raison. A cette aurore du xie siècle, Venise apparaissait riche, somptueuse et puissante. Le palais ducal reconstruit montrait, derrière des murailles de citadelle, un luxe qui semblait merveilleux; le second Saint-Marc s'achevait; auprès de lui montait dans le ciel la haute silhouette du campanile, complétant la trinité glorieuse des monuments

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vénitiens. Le doge victorieux exerçait une puissanee souveraine; maître de l'autorité politi il tenait par ses frères le patriarchat de Grado et F lié d'Olivolo; il mariait son fils à une nièce de l'empereur grec, et des fêtes magnifiques accueillaient à Venise le retour des époux; il ne recevait pas moins somptueusement le César germanique Ottou III. Une auréole de prestige et de gloire environnait le doge et la cité.

Par l'établissement de la domination vénitienne sur l'Adriatique, par l'extension de la puissance maritime de la République, par le développement de sa richesse, par les progrès de sa civilisation, le xic siècle marquait pour la ville de saint Marc le point de départ d'un admirable avenir. Venise était prête pour sa grandeur future, et c'est avec raison qu'un poète de la finduxi* siècle, Guillaume d'Apulie. un normand hostile pourtant aux Vénitiens, célébrait la cité « riche en argent, riche en hommes », et déclarait « qu'aucun peuple au monde n'était plus valeureux dans les guerres navales, plus savant dans l'art de conduire les vaisseaux sur la mer ».

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