‹ Venise, une republique patricienneChapitre 8 sur 50 · CHAPITRE I Le commerce vénitien · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Le commerce vénitien

L'organisation du commerce maritime. — Les causes historiques de son développement. — Le champ d'action du commerce de Venise. — La condition des Vénitiens en Orient. — La matière du commerce. — Les dangers qui le menaçaient.

Du xie au xvi6 siècle, Venise fut la grande puissance du monde méditerranéen. Reine de l'Adriatique, souveraine des mers orientales, elle fut, durant cette période, prodigieusement riche et prospère. Diverses causes ont contribué à produire cette merveilleuse grandeur. Entre elles, une surtout s'impose d'abord à l'attention de l'historien : c'est le magnifique développement de la vie économique, c'est la splendeur du commerce vénitien.

L'organisation du commerce maritime. — Dès

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le xn* siècle, Venise offrait une image caractéristique de ce qu'elle sera désormais durant des siècles. C'était essentiellement une grande ville de commerce, avec les inconvénients inévitables, Mit de la spéculation, malaise social, prédominance des questions d'argent, qu'entraîne une telle condition, avec les avantages aussi qui en résultent, richesse matérielle, activité et énergie morale incomparables. Dans cette ville où toute la prospérité venait nécessairement de la mer, l'attention de tous se tournait passionnément vers la mer.

L'Etat donnait l'exemple. Au commencement du xn' siècle, sous le doge Ordelafo Falier, avait été créé un arsenal maritime, progressivement agrandi au cours des siècles, et où, avec une science ingénieuse du progrès et des innovations nécessaires furent construits les vaisseaux des types les plus variés. C'étaient des navires de guerre, les galées longues et rapides que manœuvraient deux rangs de rameurs, et bientôt les trirèmes et les quadrirèmes, avec leur haut château d'où tiraient les archers, leur artillerie de catapultes, le cuirassement formé de boucliers de cuir, qui protégeait le bordage contre le feu grégeois, et l'éperon redoutable dont leur avant était armé; et c'étaient encore les gatli (les chats), sorte de croiseurs un peu plus grands que les galères, pourvus de puissantes machines de guerre, et que manœuvraient deux cents rameurs. Les bâtiments de commerce que désignaient des noms très divers (gombaria, tarida, buciusi, etc.),

1. C'est de ce nom que viendra le terme de Bueentaure — buciut ou buzo d'or.

étaient, en général, de forme moins effilée, de tonnage plus fort, de bordage plus haut et de marche moins rapide; ils étaient manœuvres à la voile plus souvent qu'à la rame. Mais la République n'avait garde de s'en désintéresser : elle surveillait fort attentivement les constructions privées mêmes. Tout vaisseau construit sur le territoire vénitien devait avoir certaines dimensions prescrites; ainsi, on obtenait une unité des types, qui permettait, en cas de conflit, de transformer en bâtiments de guerre les navires de commerce et de constituer, pour le plus grand profit de Venise, des escadres nombreuses et parfaitement homogènes.

De cet instrument admirable, l'Etat encore surveillait et déterminait minutieusement l'emploi. Une législation sévère avait de bonne heure fixé les règles du commerce vénitien, interdit aux sujets de la République d'acheter ou de vendre dans certains pays, défendu aux navires vénitiens d'embarquer des marchandises pour toute destination autre que Venise, sous peine d'amende ou de confiscation. Une exacte surveillance réprimait la contrebande et la fraude : et le souci que la République prenait des choses de la mer apparaît assez dans la multitude de fonctionnaires, savii alla mercanzia, provéditeurs de l'arsenal, capitaines généraux, qui commandaient la flotte de guerre, provéditeurs généraux de la mer, capitaines du golfe, etc., que successivement elle créa pour assurer et défendre sa puissance et sa richesse maritimes.

La République veillait de même à la bonne organisation du trafic. Deux fois par an, à des

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dates tixt >. de grandes flottes de commerce, groupées sous les ordres d'n:: représentant de l'Etat, quittaient Venise à destination des divers pays avec lesquels la cité faisait dos a flaires. C'était ce qu'on nommait les caravanes. Il y avait celle mstantinople ou de Romanie, celle d'Alexandrie ou d'Egypte, celle de Syrie el celle de Tana, dans la mer Noire, auxquelles s'ajouta, plus tard, pour les pays d'Occident, celle de Flandre. L'arrivée en Orient de ces escadres était, pour les transactions commerciales, le signal d'un regain d'activité: leur retour dans les lagunes n'était pas moins impatiemment attendu. Il coïncidait avec le moment des grandes foires, qui se tenaient à Pâques, en septembre et à Noël, et qui, dès le xii' siècle, faisaient du grand marché du Rialto un des entrepôts les plus fameux de la Méditerranée.

La cité tout entière s'associait avec un zèle joyeux à cette œuvre de grandeur et de prospérité nationales. Jusqu'au milieu du xvie siècle, seuls des citoyens libres servaient sur les galères de saint Marc : à la tète de ces équipages de choix étaient placés des capitaines actifs, expérimentés et courageux. Ils ne promettaient pas seulement, au départ, de bien entretenir leurs bâtiments, de bien traiter leurs hommes, de travailler avec diligence au profit de la République; ils juraient de penser en toute circonstance « à l'honneur de la commune et de saint Marc ». Et de fait, en quelque lieu du monde que leur destinée les conduisît, tous les Vénitiens, du plus humble au plus grand, modestes marchanda comme un Marco Polo au xiii' siècle, ou fiers patriciens comme un Marino

Sanudo Torsello au début du xive siècle, tous, commerçants ou gens de guerre, politiques, voyageurs ou écrivains, avaient un commun souci, qui n'est point sans beauté : recueillir des renseignements utiles, ramasser des observations profitables sur les mœurs, la langue, le commerce, les routes des pays qu'ils visitaient, rassembler, en un mot, tout ce qui pouvait, par quelque moyen que ce fût, accroître la prospérité et la gloire de Venise.

Les causes historiques du développement du commerce. — Les circonstances historiques favorisèrent en outre merveilleusement le développement du commerce vénitien.

L'expédition de Pierre II Orseolo le long du littoral dalmate avait été un grand événement : Venise s'appliqua, durant le cours du xne siècle, à fortifier la domination ainsi établie sur l'Adriatique. Un péril redoutable l'y menaçait en effet. Maîtres de l'Italie du Sud, les Normands aspiraient à conquérir les rivages de l'Epire. Or c'était là, pour Venise, une question de vie ou de mort : si Robert Guiscard réalisait ses ambitions, c'était l'Adriatique fermée entre Avlona (Vallona) et Otrante, et la ville de saint Marc étouffée dans ses lagunes natales. Aussi la République accueillit-elle avec empressement les propositions d'alliance que lui fit l'empereur grec Alexis Gomnène; elle mit sa flotte au service de Byzance; et devant Durazzo, en une rencontre décisive, les galères de saint Marc détruisirent les escadres normandes. Mais, à cette victoire, qui lui assurait le libre débouché de l'Adriatique, Venise dut bien davantage encore : en servant les Grecs, elle servit mer-

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