‹ Venise, une republique patricienneChapitre 9 sur 50 · IV. COMMERl G \ t MT1EN · texte numérisé non relu

IV. COMMERl G \ t MT1EN

▼ellleusement ses propres Intérêts. L'empereur, en effet, récompensa magnifiquement ses alliés; par le privilège qu'il leur accorda en 1082, il leur ouvrit toutes grande! les portes de l'Orient. Ce jour-là commença le commerce mondial de Venise.

I H avantage essentiel était enfermé dans la charte impériale. Désormais, les marchands vénitiens pourraient vendre et acheter sur tous les points de l'empire grec, sans être inquiétés par aucun fonctionnaire byzantin, sans être soumis à aucune visite douanière ni à aucune taxe. Ainsi, toute une série de ports s'ouvraient à eux, où ils pourraient trafiquer en franchise; d'immenses territoires leur devenaient accessibles, où ils pourraient commercer sans entraves, sans avoir à payer de droits, ni à l'importation ni à l'exportation, ni pour le stationnement de leurs navires, ni pour le débarquement de leurs marchandises. 1 pour eux une situation incomparable, qui •ttait hors de pair dans l'Orient grec : il faudra bien défi années, près d'un siècle, avant que d'autres nations y puissent disputer à Venise la primauté qu'elle venait d'acquérir.

Presque en même temps, les croisades faisaient pénétrer les Vénitiens dans une autre portion du Lovant.

considère volontiers les croisades comme des expéditions purement religieuses. Elles furent autre chose encore, un grand mouvement de commerce et de colonisation. Les villes maritimes d'Italie comprirent vite l'importance du marché qui s'ouvrait à l'Occident par la conquête de la Syrie, et leurs flottes collaborèrent activement à l'établissement des Etats latins de Terre-

Sainte. Sans elles, sans les renforts et les ravitaillements qu'elles apportèrent dans les ports de la côte syrienne, jamais les Occidentaux n'auraient pu se maintenir dans le pays. De cette situation, les cités maritimes profitèrent largement, et Venise en particulier.

Non seulement elle s'enrichit par l'afflux incessant des pèlerins, que ses vaisseaux transportèrent outre-mer; elle se fît payer, en outre, par d'amples concessions, l'appui militaire de ses flottes. Dès l'an 1100, devant Jaffa, elle obtenait de Godefroy de Bouillon la promesse que, dans toutes les villes prises ou à prendre, sur le littoral ou à l'intérieur, les marchands vénitiens auraient une église, un emplacement pour un marché et jouiraient, dans tout le royaume de Jérusalem, d'une complète franchise d'impôts. À chaque entreprise nouvelle, Venise, en échange de son concours, réclama des privilèges nouveaux : dans chaque ville, ses marchands durent avoir une rue, une place, une église, un bain et un four, et parfois davantage, le tout libre de toute servitude. A Jérusalem, ils eurent tout un quartier; dans les ports, leurs marchandises furent exemptes de tout droit. Ainsi, dans cette portion encore de l'Orient, la République s'assurait une situation incomparable, et les politiques de Venise le sentaient si bien que le doge luimême conduisait, devant Sidon et Tyr (1123), les flottes qui assuraient de tels avantages à la cité.

Le champ d'action du commerce vénitien. — Dès lors, un champ d'action prodigieux s'ouvrait aux entreprises commerciales de Venise.

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Dès le milieu du xir siècle, aucun rival ne lui disputait plus l'Adriatique et les Normands euxmêmes reconnaissaient que cette mer appartenait à la sphère d'inléréts vénitienne. En étendant sa primatie sur l'église dalmate, le patriarche de Grado fortifiait dans le pays l'autorité politique de la République; en même temps Venise s'y assurait le monopole du commerce. Pareillement elle se rendait maîtresse, dans l'Italie du Sud. du marché des blés et des vins de Pouille, indispensables à l'alimentation de la ville. Durazzo et Avlona. enfin, assuraient, au débouché de l'Adriatique, la liberté du passage pour les flottes vénitiennes. Dès le xme siècle, l'Adriatique semblait si bien une dépendance de la ville des lacunes que les Vénitiens l'appelaient « notre golfe ».

Mais, pour aller au delà, pour atteindre l'Orient lointain, des stations intermédiaires étaient nécessaires, en un temps surtout où la navigation ne s'éloignait guère des côtes et allait assez péniblement d'ile en île. Les privilèges concédés à la République par les empereurs grecs du xne siècle avaient amplement satisfait à cette nécessité, en lui assurant partout des points de relâche. C'étaient, sur la côte du Péloponèse, Modon et Coron, Nauplie et Corinthe; c'étaient, dans l'archipel, Négrepont, Andros, Chios, Lemnos; c'était Almyros, sur le golfe de Volo, Thessalonique, en Macédoine, Abydos,dans les Dardanelles, Rodosto, sur la mer de Marmara; et ainsi les Vénitiens atteignaient Constantinople, où, dès le xiie siècle, ils possédaient tout un quartier. Au delà, leurs navires allaient dan6 la mer Noire, en Crimée et

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jusqu'à Tana, au fond de la mer d'Azof, où ils venaient prendre les blés de la Russie du Sud et les produits de l'Inde qui y arrivaient par les routes de l'Asie centrale. Sur le littoral de l'Asie Mineure, Adana, Tarse, Adalia, Strobilos étaient ouverts aux Vénitiens : à l'intérieur, ils pénétraient, en Europe, jusqu'à Andrinople et Philippopoli, en Asie, jusqu'à Philadelphie; et, dans le sud de la mer Egée. Candie, Rhodes, Chypre, dépendant de l'empire grec, leur étaient autant d'escales sur le chemin de l'Orient latin.

Là, sur la côte de Syrie, Tyr était le centre du commerce de Venise; mais ses marchands fréquentaient aussi Acre, Caïfla, Sidon, Laodicée, Beyrouth, et trafiquaient, à l'intérieur, à Antioche et à Jérusalem. Puis, c'était l'Orient musulman, que les Vénitiens, s'ils y trouvaient avantage, n'eurent jamais scrupule à approvisionner, même au détriment des Etats chrétiens, de bois de construction, d'armes et de matériel de guerre. Alexandrie d'Etrypte était « le marché des deux mondes», où les produits de l'Inde et de l'Arabie, venant par la mer Rouge, se rencontraient avec les produits de l'Occident. Venise trouvait là un champ d'exploitation trop avantageux pour se résoudre à l'abandonner jamais. Mais elle ne s'en contentait pas. Ses négociants pénétraient à Alep, à Damas, jusqu'à Bagdad, dont le khalife avait, ;iu xne siècle, conclu un traité de commerce avec la République; ils allaient à Iconium, ils trafiquaient dans l'Arménie cilicienne. Et partout, pour assurer la prodigieuse extension de leurs affaires, ils avaient fondé des établissements importants.

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La condition des Vénitiens en Orient. — Dans l'empj depuis la (in du xie siècle, la situa-

tion privilégiée des Vénitiens n'avait fait que grandir. La charte d'Alexis Comnène avait été confirmée, amplifiée par ses successeurs, par Jean (1126 et Manuel (1147), qui avaient accru le quartier vénitien à Constantinople et étendu ù la Crète et à Chypre les franchises qui leur étaient, concédées, puis par Isaac l'Ange (1187) et Alexis III (1198).

Dans l'Orient latin, les sujets de la République se trouvaient en meilleure posture encore, -liaient des princes occidentaux; là, la population était en grande partie latine; on ne s'y sentait point, comme dans l'empire grec, en une. terre étrangère, où la sécurité était toujours douteuse, les vexations possibles. De tout cela, les Vénitiens avaient su faire leur profit : dans cet Orient prodigieusement riche, et si largement ouvert à leurs entreprises, ils étaient venus s'établir en foule; un puissant mouvement de colonisation avait fait naître, au pourtour des mers levantines, comme autant de petites Venises.

A Constantinople, le quartier vénitien occupait,

au grand dépit des Grecs, le plus bel emplacement

de la Corne d'Or, toute la bande du rivage qui va

des environs du grand pont jusqu'au-dessous de la

mosquée de Soliman. Les marchands de Venise

possédaient là des boutiques, un bazar, des quais

de débarquement, des maisons, trois ou quatre

s, toute une petite ville incessamment accrue

urs du xne siècle. Il en allait de même dans

orls de Syrie. Dans chacun, Venise avait un

quartier assez vaste, avec un marché, des terrains

à bâtir, des bâtiments pour les représentants de la République , des entrepôts (fundicum) pour ses marchands, des boutiques, des moulins, des fours, des abattoirs, des bains, des jardins. Une église, généralement dédiée à saint Marc, formait le centre de la petite cité. En outre, les colons vénitiens possédaient souvent, dans la banlieue des villes, des propriétés qu'exploitaient pour eux des paysans syriens et ils tenaient de la munificence de* princes la jouissance d'une partie de certains revenus, tels que douanes ou taxes de port.

Toutes ces colonies avaient une organisation modelée sur celle de la métropole. Tout l'effort de la République tendait, en effet, afin de tirer de cette situation privilégiée les plus grands avantages, à assurer à ses ressortissants, dans les pays où ils étaient établis, une position exceptionnelle, de telle sorte qu'ils n'eussent d'ordre à recevoir ou de justice à réclamer que des seuls représentants de leur cité. A la tête de la colonie de Constantinople était un chef nommé par le doge; à la tête des établissements de Syrie, un représentant qui, d'abord, eut le titre de vicomte et ensuite celui de baile, exerçait autorité sur toules les colonies de la région. Les Vénitiens avaient leurs tribunaux particuliers, qui jugeaient même leurs contestations avec les sujets grecs, dans les cas où le Vénitien était l'accusé. Pour les autres affaires qui concernaient leur commerce, les empereurs leur avaient accordé le privilège d'une juridiction spéciale et de faveur. Enfin, leur organisation religieuse même rattachait étroitement ces colonies à la mère -patrie. Au milieu du xne siècle, le patriarche de Grado avait obtenu du pape l'autori-

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sation d'établir des évoques latins à Constanlinople et dans tontfl ville où existerait un établissement vénitien important. En fait, il ne semble pas qu'il ait fait usage de ce privilège; mais les églises latines de Romanie n'en dépendaient pas moins étroitement du patriarche vénitien, et le fait que le clergé de la métropole possédait de riches domaines en Orient créait un lien do plus entre les colonies et la République. De bonne heure, — et il ea sera ainsi à tous les siècles de l'histoire de Venise, — le commerce, la politique, la religion s'unissaient pour travailler à la prospérité et à la grandeur de la cité.

Sans doute, dans les pays où ils s'installaient ainsi, les Vénitiens n'étaient pas affranchis de toute "Luxation. Dans l'empire grec, ils devaient le serment de fidélité au souverain : en Syrie, ils devaient fournir leur concours à la défense des villes. Entait, leur indépendance était grande. Aussi les sujets de Venise affluaient-ils dans cet Orient privilégié, prenant pied partout, se mariant dans le pays, affranchis des servitudes féodales et des impôts qui pesaient sur les autres classes sociales, jouissant partout d'un traitemenl de faveur. A la fin du xue siècle , ils apparaissaient déjà comme les maîtres véritables de l'empire grec. Un souverain byzantin écrivait d'eux qu'il les considérait « non comme des étrangers, mais comme des Grecs de naissance ». et qu'il les croyait « aussi dévoués à l'empire romain qu'à leur pays natal ». En quoi il se trompait étrangement. Mais ce fait montre du moins à quel point ils s'étaient insinués partout. Maîtresse du monopole du commerce, Venise remplissait maintenant de ses marins, avec l'autorisa-

tion du prince, jusqu'aux flottes impériales, et ainsi déjà elle tenait l'empire à sa merci.

La matière du commerce. — En attendant, dans tout l'Orient ouvert, le commerce vénitien prenait un essor inouï.

Venise n'était point, quoiqu'on y rencontre, dès la fin du xne siècle, comme dans le reste de l'Italie, l'organisation du travail en corporations ou arts, une grande ville industrielle, telle que Florence. En dehors de la construction des navires, qui y fut toujours très active, parce qu'elle était la condition nécessaire du développement commercial, on n'y trouve guère que les industries du bois et du métal (orfèvres, fondeurs, batteurs d'or), la fabrication de certains tissus (damas rouges, draps d'argent et d'or), la teinture des étoffes, la céramique et la verrerie, le travail des peaux et des fourrures et encore les industries de l'alimentation. Pendant longtemps, en effet, sauf à Torcello et à Rialto, plus soucieuses du commerce, les autres îles de la lagune exploitèrent les produits naturels du sol, le blé, le vin, le poisson et le sel. Mais, au total, les produits nationaux tenaient, dans le commerce de Venise, la place assurément la moins importante. Les Vénitiens importaient surtout en Orient le marchandises qui leur venaient de l'Italie et de l'Allemagne. C'étaient les fruits secs et les salaisons, les métaux bruts et travaillés, les bois de construction, les pelleteries, les toiles de chanvre et de lin, la laine et les draps de laine. Ils rapportaient d'Orient en retour les fruits exotiques de la Syrie, les poissons de la mer Noire, les blés de la Russie du Sud, les vins de l'Asie Mineure, le sucre

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et surtout les épices, rhubarbe, muse du Thibet, poivre, cannelle, noix muscade, clous de girofle, camphre, aloès . encens d'Arabie et dattes de Libye, le baume, le santal, la gomme, toutes les précieuses denrées qui, par les routes de l'Asie, arrivaient de l'Inde dans les ports du Levant. Ils en rapportaient les tissus de coton et de soie, dont la fabrication occupait activement les colonies orientales de la République, les belles étoffes teintes en pourpre et brodées d'argent et d'or, les draps de Damas et de Bagdad, les tapis, les perles et les pierres précieuses, les verreries et les poteries fines, l'ivoire et l'or, l'alun et l'ambre. Tous ces produits, les Vénitiens les répandaient à travers !'< i. vident. Là aussi, dès le xn* siècle, la puissance et le prestige de Venise étaient grands : on l'avait bien vu, lorsque, en 1177, la République avait été l'arbitre de la paix entre le pape et l'empereur Frédéric Barberousse. Des privilèges, importants avaient récompensé ses bons offices : le commerce entre Venise et l'Allemagne, dont Vérone était le grand entrepôt, était devenu plus actif que jamais. Et, en même temps, une série de traités de commerce conclus avec les villes italiennes, Crémone, Mantoue, Trévise, Ravenne, Rimini, etc., en favorisant l'expansion du commerce continental de Venise, préparaient de loin sa future domination sur la terre ferme.

Les dangers qui menaçaient le commerce de Venise. — Cette fortune prodigieuse n'allait point pourtant sans danger-. Grisés un peu par le merveilleux succès de leurs entreprises, fiers de leur richesse et de leurs privilèges, les Vénitiens dissi-

mulaient mal leur âpreté commerciale et leur arrogance, et les Grecs se plaignaient vivement de leur insolent dédain et de leur avidité. « Ils traitaient, dit un chroniqueur du xue siècle, les citoyens comme des esclaves »; « ils bravaient, dit un autre, les menaces et les édits impériaux », et leurs insultes parfois n'épargnaient même pas la personne de l'empereur. D'autre part, on était jaloux à Byzance et inquiet aussi du développement trop fructueux et trop rapide du commerce de Venise. La bonne intelligence était donc malaisée à maintenir entre les deux parties. Les Grecs ne ménageaient aux sujets de la République ni les vexations, ni les avanies; les empereurs émettaient la prétention d'assujettir les Vénitiens résidant dans l'empire aux obligations des sujets grecs et prétendaient leur imposer l'hommage, l'impôt, le service militaire. A ces exigences, à ces mauvais traitements, Venise répondait par des représailles. Plus d'une fois, au cours du xne siècle, pour faire respecter ses nationaux ou obtenir les concessions qu'elle demandait, elle ne recula pas devant la guerre; et insensiblement, à la bonne volonté d'autrefois succédait une sourde hostilité. Les ambitions politiques de l'empereur Manuel Comnène inquiétaient d'autre part les Vénitiens. Une flotte grecque paraissait dans l'Adriatique; la Dalmatie revenait sous l'autorité byzantine. Venise répliquait en refusant au souverain grec de le soutenir contre les Normands de Sicile ; elle interdisait même momentanément à ses nationaux toute relation commerciale avec l'Orient byzantin. Dans ces conditions, un conflit grave était inévitable. Il éclata en 1171. Le 21 mars, par ordre de l'em-

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