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RENCONTRER L'OLONNAIS

L'Olonnais, lorsqu'il avait envoyé Fleur-de-Mai au palais du duc delà Torre, croyait arriver, sinon en même temps que la jeune fille, du moins tout au pins quelques minutes après elle ; malheureusement, il se trouva retenu plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu, voici comment :

Parmi les paysans, qui, le matin, s'étaient présentés pour entrer dans la Vera-Cruz, une dizaine s'étaient sauvés à travers champs ; les flibustiers savaient que si la nouvelle de leur débarquement se répandait, en moins de deux heures, ils auraient à lutter contre des forces considérables, accourues de toqtes les villes voisines et des villages des environs ; que par conséquent, ils seraient obligés de se rembarquer en toute hâte et de perdre ainsi tous les avantages de leur hardi coup de main ; il était donc important pour eux de ne laisser fuir aucun des Mexicains, soit parmi les habitants de la ville, soit parmi les paysans venus à la Vera-Cruz pour y vendre leurs denrées.

Le beau Laurent donna donc Tordre à TOlonnais de prendre quelques hommes et de ramener les fugitifs ; mais ainsi que Ta dit un ancien poète, la peur donne des ailes aux moins ingambes ; ici ce n'était pas seulement de la peur, mais une épouvante superstitieuse que les paysans éprouvaient pour les flibustiers qu'ils considéraient comme des démons ; aussi avaient-ils pris

une avance considérable, avant même qu'on ne songeât à les poursuivre ; il fallut plus d'une heure à l'Olonnais pour réussir à s'emparer d'eux et les ramener à la forteresse.

Lorsque les pauvres diables eurent été bien et dûment incarcérés, libre enfin, le jeune homme ne perdit pas un instant, accompagné de Pitrians son inséparable, il se rendit tout courant au palais du duc de la Torre ; un sombre pressentiment lui serra le cœur, lorsqu'en arrivant devant le palais, il en vit les portes brisées.

— Que s'est-il donc passé ici? murmura-t-il en s'arrêtant machinalement

— Entrpns! répondit Pitrians ; l'incertitude est terrible, dans une circonstance comme celle-ci, mieux vaut savoir tout de suite à quoi nous en tenir.

Ils pénétrèrent alors dans l'intérieur ; toutes les portes étaient ouvertes, les meubles jetés ça et là, et brisés pour la plupart; une solitude complète régnait dans le palais ; une inquiétude poignante étreignnit le cœur des deux hommes, pendant qu'ils parcouraient ces salles mornes, silencieuses ; ni l'un ni l'autre ne parlait ; une émotion terrible les étouffait et empêchait leur voix de se faire jour à travers leurs dents serrées ; ils arrivèrent ainsi jusqu'au cabinet du duc de la Torre.

En travers du seuil, deux corps étaient étendus, baignés dans leur sang ; ces malheureux tenaient encore dans leurs mains crispés, les armes impuissantes à protéger leur vie. L'Olonnais et Pitrians se penchèrent vivement sur 'ces deux hommes; c'étaient les serviteurs de confiance du duc, ceux qu'en quittant le palais, il avait laissés pour protéger la duchesse et sa fille ; tous deux étaient fidèlement tombés à leur poste.

L'Olonnais crut s'apercevoir qu'un de ces hommes vivait encore ; aidé par Pitrians, il lui prodigua tous les secours dont il pouvait disposer, bientôt il eut la joie de lui voir ouvrir les yeux.

Cet homme était Mufioz, le valet de chambre du duc; sa blessure était grave, à la vérité, mais ne metlait pas ses jours en danger ; l'énorme quantité de sang qu'il avait perdu, avait produit la syncope, et probablement aurait amené la mort, si TOlonnais ne s'était bâté après avoir lavé la plaie, de la bander solidement. Les deux jeunes gens avaient transporté le blessé sur un lit de repos, et Ty avaient étendu ; cependant il s'écoula un temps assez long, avant que ses forces fussent assez revenues pour qu'il lui fût possible de répondre aux questions que TOlonnais brûlait de lui adresser.

Enfin son regard jusque-là égaré, et sans expression, devint plus clair, se fixa et l'intelligence y reparut ; il reconnut les deux jeunes gens ; un sourire triste éclaira son pale visage, et laissant échapper un profond soupir :

— Oh ! murmura-t-il, pourquoi êtes-vous venus si tard?

— Que s'est-il passé? demanda vivement TOlonnais.

— Une chose horrible ; reprit le blessé'de cette voix lente et monotone de l'homme, dont les forces sont presque épuisées ; le palais a été envahi par des bandits ; ils ont brisé les meubles, volé les bijoux.

— Les flibustiers ont osé faire cela? s'écria TOlonnais avec indignation.

Mufioz hocha tristement la tète..

— Non, dit-il, les flibustiers n'ont pas paru ici !

— Mais quels sont donc ces misérables alors? reprit le jeune homme.

" — Des Mexicains; après avoir mis le palais au pillage, ils se sont retirés en enlevant M mo la' duchesse et sa fille doua Violenta,

— Ces hommes, vous ne les connaissez pas? '

— Leur chef est venu ici, une fois déjà ; c'est moi qui le reçus, il portait l'uniforme de capitaine, et se fit annoncer sous le nom de Penaranda*

— Àh ! s'écria TOlonnais avec un tressaillement de fureur, c'est le Chat-.Tigre ; ces dames n'ont pas résisté?

— La terreur leur avait fait perdre connaissance ; elles ont été enlevées comme mortes ; et d'après ce que j'ai pu entendre, mises dans une litière.

— Ces dames n'étaient pas seules ; il y avait une jeune fille avec elles?

— Oui, une vaillante fille î seule, elle a tenu pendant dix minutes les bandits en échec, tremblants sous son regard ; ce n'est qu'en employant la ruse : en lui assurant qu'il venait par votre ordre, afin de mettre les deux- dames en sûre té, que leur chef a réussi à la tromper.

— Et alors? demanda anxieusement l'Olonnais*.

— Alors, reprit le blessé, dont les forces s'épuisaient de plus en plus, et dont la voix devenait presque indistincte, elle a consenti à laisser partir les dames, mais à condition de les accompagner.

— Ainsi, elle est avec elles?

— Oui, ou du moins elle les a suivies.

— Dieu soit loué ! murmura le flibustier, si précaire que soit cette protection, elle suffira peut-être pour intimider ces misérables! dans tous les cas, elle empêchera la duchesse et dona Violenta de perdre tout espoir.

— Hâtez-vous, reprit le blessé avec effort ; instruisez M. le duc de ce qui s'est passé, peut-être pourra-t-ii sauver 3M me la duchesse et sa fille, des mains de ces misérables.

— Mais où le trouverai-je? demanda l'Olonnais.

— M. le duc s'est mis à la tête des troupes ; si Ton se bat encore, c'est au plus épais de la mêlée que vous le rencontrerez ; ne perdez pas un instant, laissez-moi ; vous ne pouvez plus rien pour moi maintenant ; il faut vous hâter si vous voulez sauver mes infortunées maîtresses.

L'Olonnais fut contraint de reconnaître que le digne homme avait raison. Il plaça sur une table à portée de sa main, quelques cordiaux, des boissons rafraîchissantes, et après lui avoir promis de ne pas l'abandonner, les deux jeunes gens prirent congé de lui.

— Merci, merci! dit Mufioz d'une voix faible, ne songez pas à moi ; ne vous occupez que de ma maîtresse et de sa fille.

Les flibustiers quittèrent alors le palais, mais ils eurent la précaution de refermer solidement derrière eux la porte de la rue, dont ils emportèrent les clés. Puis ils se rendirent à la Plaza Mayor, où le rendez-vous générai avait été assigné.

Au moment où les deux hommes pénétraient sur la place, Vent~en-Panne et le duc de la Torre avaient, depuis environ dix minutes, entamé de nouveaux pourparlers, pour la reddition elle rachat de la ville.

Si vive que fût l'impatience de l'Olonnais, si poignante que fût son inquiétude, il fut obligé, à son grand regret, d'attendre silencieusement la conclusion des négociations.

Le duc de la Torre, ainsi que cela avait été convenu, avait réuni dans l'église de la Merced, les bourgeois notables et les principaux négociants de la ville ; le duc ne se faisait pas d'illusion sur la situation précaire dans laquelle se trouvait la Vera-Cruz. De plus, ses relations intimes avec les flibustiers lui avaient permis d'apprécier combien était peu étendu, en réalité, le pouvoir de leurs chefs dans une expédition. En effet, quelque fût le respect des frères de la Côte pour Vent-èn-Panne, leur dévouement à sa personne, le duc savait qu'ils n'hésiteraient pas à le déposer et à nommer un autre chef, s'ils le supposaient capable de les tromper, ou du moins de ne pas exécuter fidèlement son devoir, par une faiblesse ou une bienveillance nuisibles à leurs intérèts. Dans ces conditions, le duc jugea qu'il devait poser nettement la question aux notables, et surtout obtenir d'eux une solution rapide ; ce qu'il avait fait.

Un appel de trompettes avait annoncé la reprise des négociations.

— Eh bien! demanda Vent-en-Panne au duc, après Tavoir salué; où en sommes-nous? cette fois allons-nous pouvoir traiter avec une liberté entière?

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