‹ Vénus damnéesChapitre 10 sur 40 · LE BEAU NIVELON · texte numérisé non relu

LE BEAU NIVELON

Le charmant danseur dont je vais vous entretenir, à la figure la plus heureuse, joint le talent le plus consommé. 11 excelle [dans] le grand genre et jouit, parmi les femmes, d'une réputation qu'il mérite à tous égards. Elles se l'arrachent et trop honnête pour en refuser aucune, il donne indistinctement dans la grisette et dans la condition ; il résulte quelquefois de sa facilité des scènes assez fâcheuses pour lui. L'anecdote suivante le prouve; prêtez-moi votre attention.

Aventure amusante et instructive

Un des beaux jours d'été, sur le soir, au coucher du soleil, entre chez le Suisse du Bois de Boulogne, à la porte Maillot, une jolie voiture ; le maître en sort avec vivacité ; il s'empresse de questionner s'il n'est pas venu une dame. On lui répond que non ; il demande un apparteinent commode pour le tête à tête, commande un souper délicat, et d'impatience il se tient sur la pelouse en attendant sa Dulcinée. Survient un cabriolet élégant : la curiosité l'emporte sur

la prudence; il cherche à entrevoir le petit maître qui en descend ; dès qu'il le reconnaît il veut se retirer, il était trop tard, l'autre l'avait aperçu, c'était Tineras, bien étonné à son tour de trouver là son ami Niclug ; ne pouvant l'éviter, il s'ensuivit entre eux une conversation très amusante pour ceux qui l'entendirent.

TINERAS

Que diable fais-tu là tout seul à bailler aux corneilles ?

NICLUG

Ce que tu vas sans doute faire, tu ne me parais pas fort en compagnie.

TINEPAS

Je me flatte que j'aurai bientôt à qui parler.

NICLUG

Je ne crois pas moi non plus qu'on me manque de parole.

TINERAS

Effectivement, te voilà en habit de bonne fortune ; tu as quitté l'accoutrement magistral.

NICLUG

Et toi, ton frac verd {sic) annonce l'espoir de quelque conquête charmante !

TINERAS

Elle ne te déplairait pas, car l'autre jour, à l'Opéra, tu rôdais furieusement à Ventour.

NICLUG

Gela étant nous pourront {sic) faire partie carrée et nous convenir à merveille ; la mienne n'était pas mal de ton goût.

TINERAS

Et pourrait-on savoir le nom de cette Beauté ?

NICLUG

Nomme-moi la tienne avant.

TINERAS

Oh! elle ne se nomme pas, elle se dépeint: une nymphe grande, bien taillée, des cheveux d'un blond cendré, gorge à ravir et des yeux ! des yeux lascifs à dévorer un homme tout entier !

NICLUG

C'est tout comme chez nous !

TINERAS

Fort agaçante, très coquine, aimant l'argent en diable : il a fallut {sic) lui donner cinquante louis d'avance, et lui en promettre cinquante autres à la fin de la scène. J'ai le rouleau dedans ma poche.

NICLUG

Ici nous différons un peu : je crois que la chose aura des suites ; mon marché est pareil, on ne peut guère s'arranger à moins, mais on a peine à recevoir mon or. La mienne, au fond, a des sentiments.

TINERAS

La mienne aussi, si je l'en croyais. Par exemple, elle a voulu me persuader qu'elle me préférait à toi que tu lui avais proposé à souper pour ce soir même

NICLUG

Moi! elle t'a menti impudemment: je ne me jette pas comme cela à la tête des femmes.

TINERAS

Fea Céladon^ je crois, vous a légué son âme : c'est-à-dire que je serai dupe d'une nuit et que tu le seras pendant quelques mois.

NICLUG

En tout cas, l'illusion me plaît ; j'aime à croire qu'une femme puisse s'attacher à moi.

TINERAS

J'aimerais à le croire aussi, mais je ne puis en venir à bout ; peut-être que ton exemple me corrigera de l'opinion que j'ai du sexe. Enfin ce Phénix est...

NICLUG

Tu vas la voir ; car voici une diligence.

TINERAS

Je ne vois qu'un homme dedans.

NICLUG

C'est quelque confrère, je crois. Est-ce que toute

la Robe aurait rendez-vous ici ? Parbleu, je me trompe, ou c'est Melota ?

MELOTA descend de voiture

Messieurs, je vous trouve à propos, si vous voulez je vous donne à souper avec une impure (i) à la mode, dont il n'est pas aisé de jouir : c'est la Deville.

TINERAS ET NICLUG

La Deville !

MELOTA

Oui, elle-même ; je fais ce que vous avez fait, l'impossible pour l'avoir, j'ai été plus heureux que vous, moi; je n'ai rien de caché pour mes amis...

TINERAS

Elle nous dira sûrement pour qui elle est venue, car elle m'a aussi donné rendez-vous en ce lieu.

NICLUG

Oh ! le tour est trop fort : la perfide !

TINERAS

Quoi I Serait-ce elle aussi que tu attendais ?

NICLUG

Elle-même.

MELOTA

J'en rirais fort, si elle n'avait mes cinquante louis.

(1) « Nom qu'on donne aux déesses de l'Opéra, pour ne pas tout à failles appeler pu. ..s ».

{Noie de l'auteur du pamphlet.)

TINEUAS

Eh bien, cela fait cent cinquante ; nous lui en avons autant avancé pour notre compte.

Il s'ensuivit de là une longue explication entre ces messieurs, d'où ils conclurent qu'ils étaient joués tous trois. Tineras et Melota n'eurent pas de peine à prendre leur parti. Niclug, dont l'amour-propre se trouvait blessé, fut longtemps en proie aux sarcasmes des deux autres. L'heure du souper étant venue et la nymphe ne paraissant pas, on se détermina pourtant à se mettre à table. Après le repas, on alla prendre le frais dans le bois, et des éclats de rire qu'ils entendirent, les déterminèrent à approcher. Niclug crut reconnaître la voix de l'infidèle ; il en avertit ses camarades. On donna ordre aux laquais d'allumer leurs flambeaux et, cernant la scène, on aperçut sur l'herbe la demoiselle Deville avec le sieur Nivelon. La surprise du couple fut extrême, surtout quand Niclug, furieux, apostropha l'impure dans les termes les plus durs et les plus méprisans. L'histrion voulut prendre sa défense, et s'étant expliqué d'une manière insolente, le jeune maître des Requêtes lui cassa sa canne sur les épaules, et le fit ensuite porter à sa voiture par ses laquais. L'expédition étant finie, il fallut statuer sur le sort de la malheureuse. Tineras et Melota opinaient pour l'hôpital, mais Niclug pencha pour une punition flétrissante proportionnée à l'offense. Je voudrais, dit-il,

qu'en proie à la brutalité de nos valets, ce spectacle nous mit dans l'impossibilité de lui pardonner.

Tous applaudirent à ce projet, lorsque la Deville, qui avait eu le temps de préparer sa défense, s'expliqua de la sorte :

« Messieurs, permettez-moi de vous représenter que pour des seigneurs vous prononcez avec bien de la légèreté ; je vous parais coupable ; mais, à ma place, comment se fût comportée une Urbain, une Laguerre (1) ou une Regnard ; abusant de votre crédulité, chacune se fût efforcée de vous isoler l'un de l'autre. Je vous ai rassemblés, au contraire, pour désiller les yeux de celui que je ne suis pas disposée à aimer, et pour vous prouver qu'un vil intérêt ne me guidait en rien, voilà vos rouleaux de louis... Ingrat ! dit-elle à Niclug, c'est vous qui m'outragez le plus, et c'est cependant vous... » — « Larmes inutiles, s'écrièrent Tineras et Melota; Tarrêt est prononcé, il faut qu'il s'exécute. »

La sentence comique de ce grave Sénat allait s'exécuter, lorsque Niclug, désirant la trouver innocente, lui demanda comment elle justifierait sa scène avec Nivelon ?

(1) Sur cette demoiselle Laguerre on trouve, dans le même pamphlet, chap. XI, p. 72 et suivant, une Oraison funèbre de très sensible et très voluptueuse Laguerre, grande Prêtresse de Vénus et irésorière des faveurs de l'amour, prononcée au foyer de VOpéra par le R. P, Greluchon, général des M. .. et zélé partisan des Impures. Ce morceau n'est qu'un plagiat maladroit de la spirituelle oraison funèbre, qu'on trouvera aux appendices, consacrée par Pidansat de Mairobert, dans l'Espion anglais, à Justine Paris, l'associée de Mme Gourdan.

« Rien de plus simple, répondit-elle ; le talent de ce jeune homme est assorti au mien ; il devait m'épouser ; instruit de mon rendez-vous il m'a suivi, et montant à ma portière, il m'a menacé de se brûler la cervelle si je venais vous trouver. Cette arme bandée m'a fait peur : il a fallu se résigner à la volonté du désespéré. Voilà, dit-elle, en baissant les yeux, le motif de l'infidélité que vous me reprochez. »

A l'instant les juges se rapprochent, les valets s'éloignent (1). « Nous te croyons, disent-ils en rejetant les rouleaux de louis qu'ils avaient repris, mais notre marché primitif tiendra. »

La délinquante n'eut garde de refuser. L'aurore commençait à renaître ; on fut boire du ratafiat {sic) à Neuilly, on revint déjeuner au bois de Boulogne, et la journée se passa en plaisirs de toute espèce.

Cependant le vieux Nivelon, à son arrivée à Paris, avait été porter plainte chez le commissaire, qui jugea à propos d'informer M. le lieutenant de police. La prudence de M. Le Noir (2) ne se démenti (sic) pas dans cette occasion ; il dépêcha, dans la nuit

(1) « Ce dont je crois ils ne furent pas fâchés. Car il n'eut pas été plaisant pour eux de gagner peut-être la v... pour servir la vengeance de leurs maîtres. Ces derniers avaient payé ; une telle reconnaissance de la part de l'Impure leur appartenait de droit. » {Note de l'auteur du pamphlet.)

(2) Jean-Charles-Pierre Le Noir fut deux fois lieutenant de police. La première du 30 août 1774: au 14 mai 1775. La seconde du 19 juin 1776 au 11 août 1785. C'est entre les secondes de ces dates qu'il convient de placer l'aventure de Nivelon. Le « Monarque bienfaisant » dont il est question quelques lignes plu.s loin, est doue Louis XYL

même, un courrier aux pères de Tineras et de Melota. Les deux ministres se concertèrent ensemble, et jugeant la chose avec leur sagesse et leur équité si connues, craignant d'ailleurs que la connaissance n'en vint au Roi, jugèrent à propos de prévenir Sa Majesté, et de lui demander ses ordres. « Deux des coupables, répond le Monarque bienfaisant, sont vos enfans : je vous abandonne la punition de leur faute. Quant au troisième qui n'a pas de père, je dois lui en servir. » Il ordonna au même instant à Melota père, d'expédier une lettre de cachet qui exilait Niclug en Bourgogne.

Cet exemple fut une règle pour les deux ministres. Ils firent chercher partout les trois jeunes magistrats, qui, encore enivrés des charmes de la courtisane, goûtoient le repos le plus profond. Ils furent arrêtés et conduits à leur destination. Pour Mlle Deville, qui avait recueilli 300 louis de cette affaire, les employa à consoler Nivelon : ce fut le baume du Pérou qu'elle répandit sur ses blessures. Et le danseur guéri reparut aux yeux du public qui, instruit de son aventure, applaudit avec transport ce glorieux martyr du libertinage.

Qui mieux que cette aventure peut donner une idée du caractère du sieur Nivelon ? S'il se bornait au moins à de légers défauts, ses talens les feraient excuser ; ressemblant à sa mère, femme entretenue et très débordée, ce jeune homme est partisan déclaré de tous les vices, même de la sodomie. Longtemps

entretenu par un milord, il profita de l'occasion du sieur Gardel (1) pour aller à Londres, ce qu'il fit sans congé, pour y retrouver son cher protecteur.

Revenu à Paris, il fut sévèrement réprimandé par ses supérieurs, auxquels il répondit de la manière la plus impertinente. Indignés de cette conduite injurieuse, ils le firent conduire à l'Hôtel de la Force, où il resta l'espace de huit jours. Cette correction modéra son orgueil, mais ne lui donna pas Pidée des bonnes mœurs, dont il n'a jamais eu la moindre notion.

Depuis cette pénitence forcée, il s'est jeté dans le corps respectable des figurantes; il lève des impôts

(1) Voici ce qu'écrit notre auteur de ce Gardel et de son frère : « L'aîné Gardel, maître de ballets à l'Académie royale de musique, est un libertin blasé, qui n'a pu donner à la postérité une marque plus évidente de son dégoût général, qu'en épousant la Prairie, cette ancienne courtisane retirée de l'Opéra ; cette alliance témoigna bien qu'il était las de rouler son corps, et que, comme tous les autres, il fallait faire une fin. C'est donc à quoi se détermina le sieur Gardel qui ne pouvait sûrement mieux rencontrer dans sa situation d'idées où il se trouvait. Les nouvelles de Londres ont cependant appris qu'en faisant les délices de cette ville, avec les sieurs Vestris et Nivelon, il s'était réveillé de cette léthargie, dominé apparemment par l'attrait puissant du changement... Gardel le jeune possède les qualités qui distinguent le corps nombreux des libertins de l'Opéra. Quant au talent, il ne jouit pas à beaucoup près de la réputation de son frère ; mais, dans le cas contraire, rien ne manque à sa célébrité; il s'est joint à la très respectable assemblée qui s'est mis en tête de protéger les Divinités subalternes du boulevard Saint-Martin, et s'acquitte à merveille de cet emploi conséquent. S'il entrait dans mon cai-actère d'aimer à mortifier quelqu'un, je vous ferais part des coups de bâton qu'il eut l'honneur de recevoir du marquis de Louvois, relativement à Mlle Maillard qui ne voulait pas s'assimiler à la nouvelle congrégation...» Le Vol plus haut...; pp. 110, 111.

sur les faveurs de ces nymphes, et appartient de préférence à celle qui paye le mieux. Il y atout à présumer que ce genre de vie lui destine encore quelque aventure semblable à celle du Bois de Boulogne (1).

(1) Le Vol plus haut ou VEspion des principaux théâtres de la capitale ; contenant une histoire abrégée des acteurs et actrices de ces mêmes théâtres, enrichie d'observations philosophiques et d'anecdotes récréatives ; dédié aux amateurs ; à Memphis, chez Sincère, libraire, réfugié au puits de la vérité ; 1784, in-8, p. 59 et suiv.

Dans cette galerie de lesbiennes qu'au dix-huitième siècle on retrouve partout, à la cour comme à la ville, dans les salons comme au théâtre, et qu'il faut renoncer à dénommer toutes, on peut détacher quelques figures curieuses, particulièrement significatives. Telle la marquise de Fleury.

Le nom de cette grande dame est fameux dans les fastes du saphisme, et sa gloire — un peu particulière — le dispute à celle de la Raucourt, la véritable reine de Lesbos, sur laquelle nous allons avoir à revenir.

Femme de très haut seigneur Omer-Louis-François Joly de Fleury, avocat général au Parlement de Paris et Procureur Royal sous le Parlement Maupou, la marquise n'avait pas tardé à se séparer de son mari, car le divorce n'était point encore en vigueur.

Cette séparation passa pour avoir été nécessitée par une incompatibilité d'humeur prononcée. En réalité les débordements et les relations féminines de la marquise, par trop affichées, en furent la seule cause et l'unique objet. On conçoit qu'il était difficile d'en exciper publiquement.

Redevenue libre et maîtresse de ses faits et gestes, Mme de Fleury alla habiter un bel immeuble de la rue Verte, au faubourg Saint-Honoré (1). L'habitation était spacieuse, d'un grand et noble air comme tous ces beaux logis du temps. Le jardin était immense, ombreux. Au centre s'élevait un petit temple mystérieux dans lequel nous allons avoir l'occasion de pénétrer, car ce sont là les véritables coulisses du saphisme du dix-huitième siècle. Au reste, le personnel domestique de l'hôtel était exclusivement féminin.

Dans les secrets de cette vie orageuse et passionnée, VEspion anglais est un excellent guide. Sous une forme plaisante il nous initie, par la plume de Pidansat de Mairobert, à la manière de procéder de la marquise dans ses aventures galantes. Une fois encore nous allons y rencontrer la Gourdan, en vertu de la déclaration déjà faite : « On fournit des femmes aux hommes et des femmes aux femmes ». Il est peut-être curieux de voir comment elle s'y prenait.

(1) Archives Nationales, série Y, carton 12, 7Qi.

A l'aventure que voici, VEspion anglais donne comme date 1778 (1). Aux environs de Paris, la Gourdan avait une petite maison où elle recevait les envois de province. Comme la plupart étaient des primeurs, elle les y préparait à ce qu'on pouvait attendre d'elles. A l'arrivée, la nouvelle venue étai* examinée plus physiquement que moralement, on peut aisément le croire, par la tenancière de l'entrepôt galant, si nous osons dire.

Ce fut, en 1778, le cas de celle que VEspion anglais désigna sous le nom de Mlle Sapho, pseudonyme symbolique sous lequel il serait absolument superflu de vouloir rechercher une personnalité. A la petite maison, Mlle Sapho reçut les meilleurs soins et le plus touchant accueil, comme bien on peut croire. La Gourdan ne vint que le lendemain de l'arrivée prendre connaissance et livraison de sa nouvelle acquisition. « J'étais restée, raconte l'héroïne de cette aventure, entre les mains de la gouvernante qui m'avait choyée de son mieux, m'avait fait manger et coucher avec elle, et m'avait auparavant si bien visitée dans mon sommeil, qu'au moment où Mme Gourdan parut, j'entendis qu'elle lui dit à l'oreille : « Vous « avez trouvé un Pérou dans cette enfant, elle est pu-

(1) Pour tous les détails de ce qui suit, cf. l'Espion anglais, t. X, p. 218 et passim. — Avec les Mémoires secrets de Bachaumont et ses continuateurs, c'est là la seule source de renseignements sur le saphisme au dix-huitième siècle. A cet égard le Vol plus haut et le Gazeiier cuirassé ne contiennent que çà et là quelques allusions.

« celle sur mon honneur si elle n'est pas vierge ; mais « elle a un... (1)... diabolique, elle sera plus propre' « aux femmes qu'auxhommes ! nos tribades renommées « doiventvouspayercetteacquisitionaupoidsderor.» \ La procureuse, qui s'entendait en affaires, en convint aisément, et sur-le-champ écrivit la lettre que voici à la marquise de Fleury :

« Madame,

« J'ai découvert pour vous un morceau de roi ou plutôt de reine, s'il s'en trouvoit quelqu'une qui eut votre goût dépravé, car je ne puis qualifier autrement une passion si contraire à mes intérêts ; mais je connois votre générosité qui me fait passer par-dessus la rigueur que je devrois vous tenir. Je vous avertis

que j'ai à votre service le plus beau (2) de

France, en outre une franche pucelle de quinze ans ; essayez-en. Je m'en rapporte à vous et je suis persuadée que vous ne croirez trop pouvoir m'en remercier. Au reste, comme vous ne lui aurez pas fait grand tort, si elle ne vous convient pas, renvoyez-lamoi et ce sera encore un pucelage excellent pour mes meilleurs gourmets.

« Je suis avec respect, Madame, votre humble et

obéissante servante.

« Gourd AN. »

La réponse de la marquise ne se fit pas attendre.

(1) Nous supprimons le mot. Le lecteur le devine.

(2) Ibid. > :

Les deux amies.

(D'après la gravure de Binet.;

Par retour, en voiture, elle fît enlever Mlle Sapho. Le morceau rapportait 100 louis à la Gourdan. On peut convenir qu'elle n'avait pas fait un marché de dupe.

L'ingénue fut immédiatement dirigée sur l'hôtel de la rue Verte où on la baigna, la parfuma, l'épila et la massa. Ainsi préparée, on l'habilla d'un costume spécial dont elle-même donne la description, costume suggestif s'il en fut : « On me passa la chemise ordinaire des tribades, c'est-à-dire ouverte par devant et par derrière depuis la ceinture jusqu'en bas ; mais se croisant et s'arrêtant avec des cordons ; on me ceignit la gorge d'un corset souple et léger ; mon intime (1) et le jupon de ma robe pratiqués comme la chemise prêtait à la même facilité. »

C'est dans cette tenue que la novice fut menée par les femmes de chambre à la lesbienne. Analyser le récit que donne Pidansatde Mairobert de l'entrevue, lui enlèverait tout son sel. Il faut laisser la parole à Mlle Sapho.

« Quand Mme de Furiel (2) fut arrivée, on me conduisit à elle par un couloir qui communiquait du quartier où j'étais, à un boudoir où je la trouvais nonchalamment étendue sur un large sofa. Je vis une femme

(1) UEspion anglais explique en note qu'on appelle inlime, un jupon fait de deux mousselines qui colle exactement au corps de celle qui le revêt.

(2) C'est l'anagramme sous lequel Pidansat de Mairobert masque d'une manière transparente la personnalité de la marquise de Fleury.

de trente à trente-deux ans, brune de peau, haute en couleur, ayant de beaux yeux, les sourcils très noirs, la gorge superbe, un embonpoint, et offrant quelque chose d'hommasse dans toute sa personne. Dès qu'on m'annonça elle lança sur moi des regards passionnés et s'écria :

— Mais on ne m'en a pas encore assez dit, elle est céleste! Puis, radoucissant sa voix:

— Approchez-vous, mon enfant, venez vous asseoir à côté de moi. Comment nous trouvez-vous ici? Vous y plaisez-vous ? Cette maison, ce jardin, ces meubles sont à vous, ces femmes seront vos servantes, et moi je veux être votre maman. En échange de tant de choses, je ne vous demande que de m'aimer un peu. Allons, dites-moi, vous sentez-vous disposée ? Venez me baiser...

Sans proférer une parole et pénétrée de reconnaissance, je me jette à son cou et je l'embrasse.

— Oh ! mais, petite sotte, ce n'est pas comme cela qu'on s'y prend, voyez ces colombes qui se béquètent amoureusement.

Elle me fait en même temps lever les yeux vers le centre de la niche où nous étions, garnis d'une guirlande de fleurs eu sculpture, où était en effet suspendu ce couple lassif, symbole de la tribaderie.

— Suivons un si charmant exemple !

Et en même temps elle me darde sa langue dans la bouche. J'éprouve une sensation inconnue qui me porte à lui en faire autant; bientôt elle porte

la main dans mon sein et s'écrie de nouveau:

— Ah ! les jolis tétins, comme ils sont durs! C'est du marbre ! On voit bien qu'aucun homme ne les a souillés de ses vilains attouchements.

En même temps elle me chatouille légèrement le bout et veut que je lui rende le plaisir que je reçois ; puis de la main gauche, déliant mes rubans, mes cordons de derrière :

— « Et ce petit cul, a-t-il eu souvent le fouet ? Je parie qu'on ne lui en a pas donné comme moi.

Puis elle m'applique de légères claques au bas des fesses, près le centre des plaisirs, qui servent à exciter ma lubricité ; alors elle me renverse sur le dos, et s'ouvrant un passage en avant, elle entre en admiration pour la première fois. Ce ne fut plus qu'une fureur convulsive des deux parts. Après une heure de combats elle sonna. Deux femmes de chambre vinrent nous laver, nous parfumer et nous soupâmes délicieusement.

Pendant le repas, Mme de Furiel m'apprit que cette maison lui appartenait, était en quelque sorte devenue sacrée par son usage ; qu'on l'avait convertie en un temple de Vesta, regardée comme la fondatrice de la secte Anandryne, ou des tribades, comme on les appelle vulgairement.

— « Une tribade, me dit-elle, est une jeune pucelle qui, n'ayant eu aucun commerce avec l'homme, et convaincue de l'excellence de son sexe, trouve dans lui la vraie volupté, la volupté pure, s'y voue tout

entière et renonce à l'autre sexe aussi perfide que séduisant. C'est encore une femme de tout âge qui, pour la propagation du genre humain, ayant rempli le vœu de la nature et de TEtat, revient de son erreur, abjure des plaisirs grossiers et se livre à former des élèves à la déesse. Au reste, n'est pas admis qui veut dans notre société. Il y a, comme dans toutes, des épreuves pour les postulantes. Vous m'avez para digne d'être initiée à nos mystères ; j'espère que cette nuit me confirmera dans la bonne opinion que j'ai conçue de vous, et que nous mènerons ensemble une vie voluptueuse et innocente. Rien ne vous manquera ; ]e m'en vais vous faire faire des robes, des ajustements, des chapeaux, vous acheter des diamants, des bijoux, vous n'aurez ici qu'une seule privation, c'est qu'on ne voit point d'hommes; ils n'y peuvent entrer, je ne m'en sers en rien. »

Ces épreuves dont parlait Mme de Fleury à sa jeune élève, étaient, en effet, pour le moins singulières. Ici encore Pidansat de Mairobert n'a rien négligé pour nous en instruire avec des détails abondants.

« On enferme la postulante, dit-il, dans son boudoir où est une statue de Priape dans toute son énergie. Il y a des groupes d'accouplemens d'hommes et de femmes offrant les attitudes les plus variées et les plus luxurieuses. Les murs peints à fresque ne présentent que des images du même genre, que des membres virils de toutes parts ; des livres, des porte-

feuilles, des estampes analogues se trouvent sur la table. Au pied de la statue est un réchaud dont le feu et la flamme ne sont entretenus que de matières si légères, si combustibles, que pour peu que la postulante ait un instant de distraction, elle court risque de laisser s'éteindre le feu sans pouvoir le rallumer; en sorte que quand on vient la chercher, on voit si elle n'a point reçu d'émotion forte qui indique encore en elle du penchant à la fornication à laquelle elle doit renoncer. Ces épreuves durent trois jours de suite pendant plusieurs heures. »

A ces épreuves Mlle Sapho ne fut pas soumise. Au contraire, à l'en croire, la secte anandryne la reçut d'enthousiasme, sans examen, sur la simple présentation de la marquise de Fleury, répondant d'elle. Le récit qu'elle en donne est précieux à plusieurs égards. Outre le rituel habituel des cérémonies d'initiation, nous y trouvons une description du temple de Vesta, de ce pavillon voluptueux et élégant que la marquise lesbienne avait fait élever dans les jardins de son hôtel. Au surplus, avec cette relation de la néophyte, nous entrons de plain-pied dans les coulisses cachées du saphisme d'autrefois.

(( Le jour de mon initiation aux mystères de la secte anandryne, raconte Mlle Sapho, avait été fixé au lendemain, et j'y fus admise avec tous les honneurs. Cette cérémonie était trop frappante pour ne pas m'en être resouvenue dans les moindres détails. »

A ce préambule la suite ne ment point, et les détails abondent :

« Au centre du temple est un salon ovale, figure allégorique qu'on observe fréquemment en ces lieux. Il s'élève dans toute la hauteur du bâtiment, et n'est éclairé que par un vitrage supérieur qui forme ie centre et tombe du plafond autour de la statue de Vesta. Lors des assemblées, il s'en détache une petite statue, toujours représentant la déesse, de la taille d'une femme ordinaire, elle descend majestueusement, les pieds posés sur un globe, au milieu de l'assemblée, comme pour y présider ; à une certaine distance on décroche la verge de fer qui la soutient, sans que cette merveille à laquelle on est accoutumé, effraie personne.

Autour de ce sanctuaire règne un corridor étroit où se promènent pendant l'assemblée deux tribades qui gardent exactement toutes les portes et avenues. La seule entrée est par le milieu où se présente une porte à deux battants ; du côté opposé, se voit un marbre noir où sont gravés en lettres d'or des vers dont je vous ferai bientôt le récit. A chacune des extrémités de l'ovale est une espèce de poêle, qu'allument et entretiennent en dehors les gardiennes. Sur l'autel à droite, en entrant, est le buste de Sapho, comme la plus ancienne et la plus connue des tribades. Autour, de distance en distance, on a placé les bustes des belles filles grecques chantées par Sapho comme ses compagnes.

Au bas on lisait les noms de :

THELESYLE

AMYTHONE

CYDNO

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