COUP D ŒIL DANS LES (( SERAILS )) DE PARIS
de Versailles, où elle avoit conduit deux nymphes, morceaux choisis, qu'elle avait présenté à quelque grand. En approchant de Paris, son carrosse cassa; elle est obligée de mettre pied à terre avec ses élèves. M. l'évéque de Tarbes passe dans ce moment : il prend part au sort de ses dames ; leur offre sa voiture pour les ramener; elles refusent; il insiste. La Gourdan enfin pense qu'il sera très plaisant d'être vue dans le carrosse d'un prélat ; elle accepte, et se pavane aux yeux de tous les spectateurs : la route étoit ce jour-là très fréquentée. Plusieurs seigneurs reconnaissent le prélat et sa compagnie. Arrivés, ils n'ont rien de plus pressé que d'en rire et d'en faire l'histoire du jour. Elle parvint aux oreilles de la Dubarri, qui en amusa le roi. Celui-ci ordonna au grand aumônier mander de sa part l'évéque de Tarbes, et de lui faire des reproches de sa conduite scandaleuse. Le prélat ne sait ce que cela veut dire. Enfin tout s'éclaircit, et il reconnaît que la charité n'est pas toujours bien placée, ni bien récompensée (1). »
Cette anecdote a été traitée d'apocryphe, ce qui était pour le moins exagéré, puisque l'abbé Galiani la racontait, à la même époque, dans une de ses lettres à Mme d'Epinay(2), et que d'autre part les Mémoires secrets la racontaient, eux aussi, avec quelques variantes cependant. Au surplus, voici le récit qu'ils en font :
(1) Les Sérails de Paris..., t. I, pp. 49, 50.
(2) Lettres de l'abbé Galiani à Mme d'Epinay,t. I, p. 37. Cité par M. Eugène Defrance, vol. cit., p. 164.
« Le carrosse de M. l'évêque de Tarbes, ayant, dans un embarras, accroché et maltraité un fiacre au point de ne pouvoir conduire une dame qui était dedans, le prélat jeune et galant, après s'être confondu en excuses, a descendu de sa voiture et a déclaré à la dame qu'il ne souffrirait plus qu'elle restât à pied. Il lui a donné la main pour monter dans son carrosse et lui a demandé où elle voulait être conduite. Il s'est trouvé que cette personne allait à l'hôtel de Praslin, chez le sieur Beudet, secrétaire de la Marine. Ce dernier est de la connaissance de l'évêque, qui a offert ses services à la dame auprès de ce commis et a dit qu'il profiterait de l'occasion pour le voir et la ramener chez elle. Arrivé à l'hôtel, Monseigneur a donné la main à la dame, ce qui a beaucoup fait rire tous les domestiques ; mais les éclats ont encore plus redoublé de la part des spectateurs quand on a introduit ce couple chez le sieur Beudet qui, luimême, aurait bien voulu éviter la publicité de cette visite.
« Quoi qu'il en soit, l'évêque, intrigué des ricanements et des chuchotements qu'il voyait, a insisté pour en avoir l'explication et l'on n'a pu lui dissimuler que la femme dont il s'était si charitablement chargé était une certaine Gourdan, très renommée par sa qualité de surintendante des plaisirs de la Cour et de la ville
On sent bien que le prélat n'en a point demandé davantage, qu'il n'a point insisté pour la ramener et
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que, s'il est allé la voir depuis, ça été dans le plus parfait incognito. Cette anecdote fait infiniment d'honneur à M. de Tarbes, dont les confrères n'auraient pas tous également méconnu cette célèbre entremetteuse. »
On le voit, le malicieux récit de Bachaumont diffère quelque peu de celui de notre anonyme, mais il n'en est pas moins savoureux et indicateur de l'influence de Mme Gourdan et de son rôle dans la société débauchée.
La complaisance qu'elle apportait dans son office, à l'égard des hommes, elle l'apportait dans celui à l'éo-ard des femmes. Pour trouver le gibier lesbien, elle avait des rabatteuses qui se chargeaient de découvrir des perles rares, payées largement par la grande dame perverse qui en prenait livraison après un cuisinage en règle, qui exigeait de la part de la maquerelle une grande dextérité, une parfaite connaissance du singulier métier auquel elle se livrait avec un art consommé. N'est-ce pas d'elle qu'on écrit : « Elle écréma, pour ainsi dire, la fleur des grissettes de Paris, elle les décrassoit, les formoit, les plaçoit et les faisoit parvenir en proportion de leurs talents et de leurs attraits ? » On verra par la suite, comment, dans ces circonstances, elle savait fort habilement s'y prendre.
Le nom qu'on a lu en tête de la deuxième fiche extraite d'un Livre des beautés, est celui de la femme Florence, tenancière d'une maison close fort prospère dans le faubourg Saint-Germain. Elle choisissait les quartiers aristocratiques comme on voit.
Cette femme Florence joua dans la galanterie du dix-huitième siècle, un rôle de beaucoup moins considérable que celui de laGourdan. Peut-être sa clientèle était-elle moins fameuse et Mme Gourdan lui damait-elle le pion sur le chapitre des magistrats, des évêques et des marquis? C'est vraisemblable, malgré l'absence de preuves qu'on est obligé de constater à cet égard. Ce qui est certain néanmoins, c'est qu'elle n'était pas moins avisée que la glorieuse concurrente. On en a la preuve dans des maximes qu'elle imagina à l'usage de « filles du monde », entendez par là le monde que de nos jours on a réduit demoitié. Ces instructions sontcurieuses et piquantes. Les voici dans leur simplicité :
Leçons ou maximes des Filles du monde, rédigées par la dame Florence, mère abesse [sic) tenant un sérail dans le faubourg Saint-Germain.
Toutes les filles publiques doivent se graver profondément dans la mémoire ce petit codicile pour en faire l'usage indiqué : et les hommes devroient le
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savoir par cœur, pour éviter tous les pièges qu'on ne cesse de leur tendre.
Article premier
Toute fille ou femme qui veut faire profit de ses charmes doit se considérer comme une marchande, et n'avoir en vue que ses intérêts et le gain.
Art. II
Son cœur doit toujours être inaccessible au véritable amour. Il suffit qu'elle fasse semblant d'en avoir, et sache en inspirer aux autres.
Art. III
Elle n'accordera point les prémices de sa beauté aux vœux impatiens de la jeunesse ; il seroit à craindre qu'elle ne prit du goût pour celui qui lui ouvriroit cette délicieuse carrière ; elle saura que rien n'est plus funeste à sa profession qu'un attachement, tel qu'il soit, surtout lorsqu'il est prématuré.
Art. IV
Celui qui paye le mieux, et dont la générosité n'est pas calculée, doit avoir la préférence sur ses rivaux.
Art. V ,
Elle se méfiera des prétendus gens de qualité et ne transigera jamais avec eux. Ils sont pour la plu-
part hautains et escrocs : elle préviendra leur libéralité, et le cadeau sera payé d'avance.
Art. VI
Elle s'attachera de préférence aux gros financiers. Ce sont des gens renforcés, solides et aisés à gouverner, li n'y a que manière de les prendre.
Art. VII
Victime d'un amour mercenaire, rien ne lui répugnera : elle souffrira patiemment tous les caprices de l'homme qui la paye, il faut qu'elle soit généreuse lorsqu'il le faudra. Elle aura pitié des malheureux, et trompant leur amour en délire, par l'idée d'une fausse victoire, elle leur laissera croire qu'ils ont fait tous les travaux d'Hercule.
Art. VIII
Si elle est prudente, elle éconduira les amoureux : ce sont des animaux qui n'apportent aucun profit à la maison, au contraire ils en éloignent souvent ceux qui la soutiennent, et qui fournissent aux dépenses.
Art. IX
Si elle a un amant enireteneur, elle ne craindra pas pour cela de commettre une infidélité : elle saura que c'est un mal d'imagination, que peu en meurent et beaucoup en vivent. En conséquence, lorsqu'il se
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présentera quelques bonnes passes ou passades, elle ne se fera pas scrupule de les accepter. Elle n'oubliera point que c'est le casuel du métier.
Art. X
Elle sera sobre, frugale, évitera toute boisson, ne se permettra les mets fins et délicats que lorsqu'ils ne lui coûteront rien.
Art. XI
Elle aura toujours devant les yeux le sort de celles qui Font précédée ; et pour l'éviter, elle aura grand soin de placer son argent à mesure qu'elle en recevra : elle se fera de bonnes rentes pour prévenir la misère réservée ordinairement à celles qui ne calculent pas, et qui ne sont livrées qu'à la turpitude du
libertinage.
Art. XII
Si un étranger et un Français également riches se trouvent en concurrence auprès d'elle, elle ne doit pas hésiter à se déclarer en faveur du premier. La politesse le veut ainsi ; et surtout elle y trouvera mieux son compte, si elle a affaire à quelques bons milords. Ce sont des gens capables de se ruiner par orgueil pour qu'on les croye plus opulent (sic) que les autres.
Art. XIII
Elle fera prudemment, pour son honneur, d'éluder
la connaissance de certains hommes qui, par leurs goûts anti-physiques, traînent après eux la honte et le déshonneur. Ils sont aisés à reconnoître.
Art. XIV
Obligée par état de recevoir chez elles (sic) toutes sortes de personnes, pour le bien de sa santé, elle aura sans cesse devant les yeux le tableau horrible des souffrances qu'endurent les tristes victimes d'une débauche crapuleuse : en conséquence, elle prendra à l'avance toutes ses précautions à ce sujet.
Art. XV
Simple, coquette et prude tout à la fois, elle saura que la simplicité attire, la coquetterie amuse, et la pruderie retient. Ce sera la base de sa conduite.
Art. XVI
Elle n'aura point de caractère à elle ; elle s'appliquera à étudier avec le plus grand soin celui de son entreteneur, et saura s'en revêtir comme si c'étoit je sien propre.
Art. XVII
Elle se rappellera au besoin qu'avec beaucoup d'esprit, assez de beauté et peu d'amour, elle gouvernera toujours à sa fantaisie, l'homme du monde le plus impérieux.
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Art. XVIII
Malgré tous les avantages appavens de son état, elle sera bientôt convaincue qu'il est de tous le plus malheureux et le plus humiliant ; en conséquence, elle ne négligera rien pour s'en retirer avec prudence et honneur, c'est-à-dire pour prendre un établissement honnête, durable, et qui la mette à l'abri de la misère, suite presque inévitable de l'état qu'elle exerce.
Est-il nécessaire d'insister ? En vérité, nous ne le pensons pas. Le rapide examen que nous venons de faire des « sérails » delà capitale, indique nettement qu'ils étaient à la hauteur de ce que les mœurs galantes de l'époque pouvaient exiger d'eux. Les libertins de ce siècle exaspéré et blasé à la fois pouvaient y trouver tout ce qui convenait à leurs désirs et à leurs plaisirs.
Les fragments de correspondance que nous donnons en appendice le prouvent largement et éloquemmeiit. S'il en était ainsi pour les hommes, il en était de même pour les femmes. Les « sérails » recrutaient leurs pensionnaires dans les bas-fonds du vice et de la prostitution; les lesbiennes de la haute société cherchaient leurs partenaires dans ces sérails. Avionsnous donc tort de dire que la Vénus damnée avait ses prêtresses dans le cloaque innommable du libertinage mercenaire ?
98 ^ VÉNUS DAMNBES
Il fallait remonter, - n'est-ce pas plutôt descendre qu'il faudrait dire ? — à ces louches et équivoques origines pour démontrer de quelle qualité étaient, de l'une et de l'autre part, les prêtresses du vice instauré aux temps heureux de la Grèce antique par la Sapho de Mitylène.
N'était-ce pas démontrer en même temps la dualité des mœurs et prouver par quelle aberration des sens génésiques, des femmes de qualité se ravalaient aux douteuses et méprisables fréquentations que nous allons leur voir entretenir ? C'était aussi apporter un témoignage de la dépravation de ce siècle musqué, élégant et nonchalant, qui prépara si allègrement les destinées de la Révolution française et transforma Paris, à la veille de 1789, en un énorme lupanar, dont les Bérenger du temps — car ils existaient déjà ! — ne parvenaient pas à évaluer le contingent libertin.
Évidemment, le lesbisme ne fut ni plus ni moins en honneur au dix-huitième siècle que dans les siècles précédents. Il n'avait qu'un défaut, ou une hypocrisie de moins : il ne se cachait point aussi soigneusement. La preuve en est dans Brantôme qui, avec un étonnement qu'il ne dissimule pas, constate que de son temps : « les tribades s'adonnent à d'autres femmes ainsi que les hommes mêmes ». Il constatait, au surplus, que ce vice était surtout en faveur chez les prostituées. « Même les courtisanes, disait-il, qui ont des hommes à commandement et à toute heure, en usent-elles de ces fricardelles, s'entre-cherchant et s'entraînant les unes les autres. » Il n'ignorait cependant point aucune des historiettes des grandes dames de son temps, mais son étonnement un peu indigné de ces « fricardelles », comme il disait si joliment, ne lui faisait point supposer qu'on
en usât dans les nobles milieux où il fréquentait. Pourtant on en usait, et largement, abondamment, mais secrètement aussi. Brantôme l'ignorait puisque les grandes dames ne jugeaient pas à propos de le convier, derrière les courtines, aux spectacles et ébats de leurs séances de « fricardelles ».
S'il eut vécu quelque peu davantage, il en eût singulièrement rabattu. Une Raucourt, une marquise de Fleury, pour ne citer que les plus notoires dévotes de la Vénus damnée, se fussent chargées de lui en remontrer.
Avec la monarchie tombant, au lendemain de la mort de Louis XIV, en lambeaux, la pudeur et le respect de la dignité s'effritaient peu à peu. La Régence leur porta un coup mortel et le règne de Louis XV les acheva définitivement. L'exemple ne venait-il point de haut, du trône même ? Les liaisons du Roi étant publiques, affichées, on ne se crut point le devoir d'être plus soucieux de la morale qu'il ne l'était lui-même. La décomposition des hautes sphères gagna rapidement les classes inférieures.
Les filles se firent courtisanes comme on se faisait, peu avant, soubrette. Et ainsi du reste.
Veut-on en avoir une idée ? Voici un billet adressé par la comtesse de N... à la Gourdan :
Ce 3 juin 1783.
« Ce soir, comtesse (1), envoyez-moi à ma petite
(1) Comtesse ou pelile comteiysc, c'était le surnom familier de cette illustre procureuse.
maison deux jolies petites filles, et que cela soit du bon et qu'elles aient la langue et les doigts bien déliés (1). »
Et la Gourdan envoyait, car, ainsi que le dit un de ses biographes, elle fournissait « même des femmes aux femmes (2) ». Ce qui prouve amplement de quelle manière le vice lesbien sévissait parmi les hautes classes, Mme Gourdan faisant payer fort cher ses services et ses petits soins.
Ce n'était cependant point toujours à l'usage des femmes qu'elle se chargeait de procurer des lesbiennes. Des hommes faisaient appel à sa complaisance pour cet article. Ceci ne laisse pas de surprendre quelque peu, et néanmoins rien de plus vrai. Comment? La lettre que voici apporte sur ce point quelques éclaircissements qu'il est superflu de souligner :
DeM.L...
Ce 30 décembre 1775.
« Ayant beaucoup joui dans ma jeunesse, et étant âgé de cinquante-cinq ans, il faut quelque chose qui me ranime pour pouvoir encore sentir mon existence. Un seul spectacle me procure cette douceur, c'est de
(1) Correspondance de Mme Gourdan dite la Comtesse, augmentée de dix lettres inédites dont deux fac-similées, suivie de la description de sa maison el de diverses curiosités qui s'y irouverJ, avec un recueil de chansons à l'usage de ses soupers. Londres, chez le fameux Jean Nourse, 1781, petit in-8 (réédition de ISGti), p. 88.
(2] Les Sérails de Paris..., t. I, p. 48.
voir deux femmes nues se donnant réciproquement du plaisir. Si vous pouvez me le procurer, je me rendrai chez vous jeudi à quatre heures de l'aprèsdîner (1) ».
Qui contesterait que ce n'est point là un document édifiant ? La Correspondance de Mme Gourdan fourmille d'épîtres et de billets de ce genre, preuve péremptoire que l'anonyme ci-dessus n'est pas une exception. L'appendice que nous donnons montre également que Mme Gourdan étendait son entremise jusqu'aux flagellants et que cette variété de la perversion sexuelle trouvait à se satisfaire chez elle.
Mais alors le lesbisme s'en tenait à la maison close et ne montait pas encore, comme de nos jours, sur les tréteaux. Il ne faut certes pas, sur les apparences de ce que nous voyons aujourd'hui, enrôler toutes les comédiennes dans les bataillons de la Vénus damnée, mais on ne saurait contester qu'au dix-huitième siècle, les actrices figuraient en nombre respectable sur ce qu'on pourrait appeler les contrôles de l'armée du vice (2).
(1) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 17.
(2) Faut-il rappeler ici ces représentations de Griserie délher, à Litlle-Palace ? Représentations dont M. F. A. d'Ersky donne la description suggestive que voici : « Au cours de cette pantomime, dont le décor représentait un cabinet particulier, deux jeunes femmes, Mlles Charly Sergine et Lepelley, interprétaient en chemise une scène d'ivresse et de passion lesbienne. A un moment donné, Mlle Lepelley se renversait sur un divan montrant ses seins et son torse nu, tandis que sa partenaire s'asseyant près d'elle mettait aussi son torse à découvert, se près-
Bachaumont, dans ses Mémoires secrets^ nous donne le nom de plusieurs d'entre elles, noms qui seraient certes aujourd'hui bien oubliés, s'ils n'étaient accolés dans ces pages au qualificatif infamant et déshonorant. Sans doute, Bachaumont était loin de les injurier bassement, il se contentait — et c'était, à tout prendre, bien pis î — de les ridiculiser. Ridiculiser est chose assurément bien française, mais encore convient-il d'y mettre la manière, et surtout le ton. Bachaumont s'en tira, en insérant dans les Mémoires secrets, de petites annonces dans le goût et le genre de celui-ci :
« La demoiselle Gonorhée l'aînée, dite Colombe Agnès, et la Gonorhée jeune, dite Colombe Denise, toutes deux actrices au Théâtre Italien, ont ouvert un cours d'expériences priapiques, tant féminin que masculin, dans leur demeure, rue de l'Egout à l'enseigne de « Messaline » . Elles se proposent d'y résoudre tous les problèmes de l'Arétin. Il y aura deux séances par jour. Les dames entreront sans payer et la livrée en payant (1). »
sait contre elle, l'enlaçant de ses bras, posait sa bouche sur la sienne, caressait ses seins avec la main qu'elle laissait aussi s'égarer plus bas. L'enlacement ne cessait que pour permettre à Mlle Lepelley d'exprimer par le jeu de sa physionomie et les frémissements de son corps l'excitation erotique dans laquelle l'avaient mise les caresses qui lui étaient prodiguées. » Cf. F. A. d'EnsKY, le Nu sur la scène est-il impudique ou artistique ? pp. 7, 8.
(1) Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France, depuis MDCCLXXII jusqu'à nos jours, ou Journal d'un observateur, contenant les analyses des pièces de théâtre
Qu'y a-t-il de vrai là-dedans ? Rien, si ce n'est que les deux sœurs Colombe sont des lesbiennes connues, et que le cours « d'expériences priapiques » que leur attribue si bénévolement Bachaumont, est un peu moins public qu'il ne veut le faire croire. Mais la petite annonce donne la mesure de la plaisanterie, ce n'est évidemment qu'à ce titre purement documentaire qu'il faut la retenir. Cependant tout cela, au point de vue strict de l'histoire, a un tort grave : de pouvoir être accusé d'apocryphe.
Le degré de croyance qu'on peut accorder à Bachaumont et à Théveneau de Morande, éditeur anonyme de la Correspondance de Mme Gourdan, n'est certainement pas exagéré. Les croire sur parole serait aussi excessif que de leur dénier toute véracité. A plus d'un titre ils sont suspects.
Bachaumont l'est parce qu'il a de l'esprit, trop d'esprit, et imagine n'en avoir point assez. Dès lors, tout lui est bon, anecdote réelle ou controuvée, pour étaler ses grâces caustiques, et quelles entorses à la vérité ne donne-t-il pas pour faire un bon mot ? De là l'origine de la plupart de tous ceux que les anas complaisants recueillent et se lèguent tour à tour.
qui ont para durant cet intervalle ; les relations des assemblées littéraires, les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés ; les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers; les vaudevilles sur la cour ; les anecdotes et bons mots ; les éloges des savants, des artistes, des hommes de lettres morts, etc. Londres, 1777-1788, in-12.
LA VENUS DAMNEE AU DIX-HUITIEME SIECLE iH
Si Bachaumont est suspect par esprit, Théveneau de Morande l'est par intérêt. En effet, c'est le plus beau spécimen du maître-chanteur qu'il soit possible d'imaginer (1). Le sol de la France lui étant devenu brûlant aux talons, il s'est réfugié en Angleterre où il a publié pamphlets sur pamphlets, libelles sur libelles. Grâce à eux il est parvenu à faire chanter la du Barry, et même Louis XV ! Pourquoi n'aurait-il pas tenté de faire chanter Mme Gourdan qui, autant que la favorite et le roi, pouvait apprécier les bienfaits d'un silence complaisant ?
On le voit, le terrain sur lequel reposent les bases de cette documentation est excessivement scabreux et meuble. C'est donc autre part qu'il faut chercher la vérité, ou du moins ce qui y peut mener. A cette vérité que lui demandons-nous, en somme ? De nous apporter une preuve irréfutable et certaine de l'existence de cette passion. Cette preuve, chose qui ferait admettre l'assurance de Bachaumont, c'est une comédienne qui nous l'apporte.
Il s'agit cette fois de cette célèbre actrice de la Comédie Italienne, connue sous le nom de Garline, mais s'appelant en réalité Mme Nivelon, et de son nom de jeune fille Caroline Bertinazzi.
Cette Carline n'a pas laissé une réputation de mœurs d'une pureté évangélique. Nous verrons, dans
(1) Voir sur ce sujet le curieux volume de M. Paul Robiqcet Théveneau de Morande, étude sur le dix-huitième siècle. Paris, 1882, in-4.
un instant, qu'il y a là un peu de sa faute et que la calomnie n'a point toujours chez elle mordu sur du granit, suivant une parole fameuse. A en croire Montgaillard, la femme de chambre de Carline aurait été la première, lors d'une fête offerte par le comte de Provence à son frère Louis XVI, à faire mentir le roi à la foi conjugale (1). Telle servante, telle maîtresse. Carline se trouva mêlée à un certain nombre de scandales retentissants du dix-huitième siècle, et le rôle qu'elle y joua ne permet pas de tenter en sa faveur une défense posthume, pour le moins inutile, peut-on croire. Voici qui en témoigne. C'est une lettre que, sous la Révolution vraisemblablement, le 18 fructidor, elle adresse aune dame de Saint-Aubin. En ce moment elle est au Box, près d'Etrepagny. Que lui dit-elle ? Elle lui exprime sa joie d'apprendre qu'elle est complètement « sa femme. » Rien de moins. Elle va donc renaître, ditelle. « Je laisserai dire impunément que c'est toi qui me prête vie, car tu es bien faite pour en donner à un mort». Tudieu! voilà qui permet de supposer un remarquable et extraordinaire tempérament à la correspondante de Carline. Elle continue en déclarant qu'elle attend avec impatience la réouverture du Théâtre, car elle a hâte de l'embrasser. Mais, enfin, jusqu'à présent on peut douter de la réalité des sen-
(1) Souvenirs du comîe de Montgaillard, agent de la diplomatie secrète pendant la Révolution, l'Empire et la Restauration, publiés d'après des documents inédits par Clém<iu»t de Lacroix. Paris, 1895, in 8, pp. 80,81.
timents aussi chaleureusement exprimés. En ces affaire délicates on ne saurait être assez précis, et y mettre les points sur les i, et ne point jouer sur les mots, sont choses obligatoires. Aussi Carline n'y manque-t-elle point. Et c'est pourquoi sa lettre se termine par ces mots aussi suggestifs que significatifs dans l'occurrence : « Bonjour mon aimable petite femme. Je t'aime de tout mon cœur. Ton mari, ton amant et surtout ton amie (1). » Et elle souligne impérieusement le dernier mot. Véritablement, en avaitelle besoin ?
Ceci doit donc supprimer tous les étonnements possibles. Désormais le lecteur connaît le milieu et les héroïnes. Il est préparé à toute la singularité des aberrations et des perversions qu'il va rencontrer. L'y initier ne va pas sans quelques difficultés. En effet quelle plume à ressusciter ces tableautins un peu effacés, mais toujours pervers, ne se sent pas prise du scrupule de la délicatesse, qui ne saurait avoir le tourment du tact et de sa mesure en un pareil sujet ? L'histoire, il est vrai, ne s'accommode nullement de ces dilficultés. Elle passe outre, elle a raison. Un document est un document, rien de plus, rien de
(1) Cette curieuse et piquante lettre fit partie, sous le n" 116, d'une vente d'autographes qui eut récemment lieu à l'hôtel Drouot. Cf. Catalogue d'une intéressante collection de lettres autographes... dont la vente aura lieu le vendredi 26 février 1909... Paris, in-8, Noël Charavay.
4t VENUS DAMNEE*
moins. Tant pis s'il n'est pas à l'honneur de qui, il émane ! Mais, au surplus, qui hésiterait encore, on peut dire qu'une pareille étude n'est pas complètement inutile. De quelle lueur révélatrice n'éclairet-elle pas les dessous d'une société, qui, jusqu'à présent, et si longtemps n'apparut aux yeux de ses historiens, que parée de toutes les fleurs fraîches, neuves et vives de sa grâce souriante, et du charme atténué de sa blonde langueur de pastel. Mais ces fleurs écartées, ces guirlandes levées, ce fard tombé, quelle pourriture ! Que cette pourriture ne soit excusée, atténuée par ce même charme, personne ne songerait à le contester. Mais les mots sont les mots, de même les documents. Au surplus, qu'est-ce que cela prouve ? Que notre époque a ses vices, mais qu'elle n'est pas seule à jouir de ce privilège. Certes ce n'est pas à trouver cette moralité dans toute cette immoralité qu'on pouvait s'attendre 1
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Le modèle des ]ib(Mliii>; du xviii' siècle LOUIS W. le I5ien-Aimé.
Nous venons de surprendre sur le vif la femme du danseur Nivelon. Nous l'avons dit, elle était édifiante la conduite qu'elle menait dans son privé. Elle a cependant une excuse, c'est que, sur ce terrain, son mari, le beau Nivelon, ne le lui cède en rien. Les nouvelles à la main, les correspondances secrètes et les rapports de police du temps nous le montrent mêlés à de singulières et piquantes aventures où il se révèle disciple parfait de Socrate. Il cueillait néanmoins les plus honnêtes lauriers, s'il faut en croire un pamphlétaire acerbe de l'époque. Le récit que voici, et qui mérite à tous titres d'être recueilli, est malheureusement dû à une plume anonyme. Il est extrait d'une brochure rare et des plus curieuses : Le Vol plus haut, qui est souvent attribuée au comédien Dumont. Il ne faut accueillir cette attribution qu'avec prudence, car rien n'est moins prouvé. Mais
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pour être d'un auteur qui n'en a point revendiqué la responsabilité devant la postérité, l'histoire n'en est pas moins piquante. Elle pourra servir de complément et d'appendice à celle de la comédienne saphique.