CYRÈNE
En face s'élève un lit en forme de corbeille à deux chevets où repose la présidente et son élève. Autour du salon, des carreaux à la turque, garnis de coussins où siègent en regard et les jambes entrelacées, chaque couple composé d'une mère et d'une novice, ou en termes mystiques, de l'incube et de la succube. Les murs sont recouverts d'une sculpture supérieurement travaillée, où le ciseau a retracé en cent endroits, avec une précision unique, les diverses parties secrètes delà femme telles qu'elles sont décrites dans le Tableau de Vamour conjugal, dans YHistoire naturelle de M. de Buffon, et dans les plus habiles naturalistes.
Toutes les tribades en place et dans leurs habits de cérémonie, c'est-à-dire les mères avec une lévite couleur de feu et une ceinture bleue, les novices en lévite blanche avec une ceinture couleur de rose, du reste, la tunique ou la chemise et les jupons fendus ' et recouverts.
On vint nous avertir, Mme de Furiel et moi, que Ton était prêt à nous recevoir. En entrant, je vis le
feu sacré eonsistaiit en une lîamme odorante et claire, s'élançant d'un réchaud d'or, toujours prête à s'éteindre et toujours prête à se rallumer par les aromates pulvérisés qu'y jotte sans interruption le couple chargé de cette fonction -extrêmement pénible par l'attention continuelle qu'elle exige.
Arrivée au pied de la présidente qui était Mlle Raucourt, Mme de Furiel dit :
— Belle présidente, et vous, belles compagnes, voici une postulante, elle me paraît avoir toutes les qualités requises. Elle n'a jamais connu d'homtnes ; elle est merveilleusement bien conformée ; et dans les essais que j'en ai faits, je l'ai reconnue digne de nous, pleine de ferveur et de zèle : je demande qu'elle soit admise sous le nom de Sapho.
Après ces mots, nous nous retirâmes pour laisser délibérer.
Au bout de quelques minutes, l'une des deux gardiennes vint m'apprendre que j'avais été par acclamation admise à l'épreuve. Elle me déshabilla, me mit absolument nue, me donna une paire de mules ou souliers plats et m'étendit dans la corbeille.
Cet état, au milieu de tant de témoins, me parut insupportable, et je frétillais de toutes les manières pour me soustraire aux regards, ce qui est l'objet de l'institution, afin qu'aucun charme n'échappe à l'examen. D'ailleurs, dit le cardinal de Bernis, dans ses Quatre Saisons : « L'embarras de paraître nue fait l'attrait de la nudité. »
D'après les vers imités ou paraphrasés d'un poète latin, Jean de Nevizan, qui vivait au quinzième siècle, lequel a composé un poème intitulé : Sylva nupiialis, on procédait à l'examen des beautés exigées d'une femme.
Que celle prétendant à Ihonneur d'èlre belle
De reproduire en soi le superbe modèle
D'Hélène qui, jadis, embrasa l'Univers,
Étale en sa faveur trente charmes divers !
Que la couvrant trois fois, chacun par intervalle.
Et le blanc et le noir et le rouge mêlés
Offrent autant de fois aux yeux émerveillés,
D'une môme couleur la nuance inéfi:ale.
Puisque neuf fois envers ce chef-d'œuvre d'amour,
La nature prodigue, avare tour à tour
Dans l'extrême opposé d'une main toujours sûre
De ses dimensions lui traça la mesure ;
Trois petits riens encore, elle aura les attraits
D'un ensemble divin les contrastes parfaits.
Que ses cheveux soient blonds, ses dents comme l'ivoire,
Que sa peau d'un lys pur surpasse la fraîcheur ;
Tel que l'oeil, les sourcils, mais de couleur plus noire
Que son poil des entours relève la blancheur !
Qu'elle ait l'ongle, la joue, la lèvre vermeille,
La chevelure longue, la taille et la main,
Ses dents, ses pieds soient courts, ainsi que son oreille,
Élevé soit son front, étendu soit son sein ;
Que la nymphe surtout aux fesses rebondies.
Présente aux amateurs formes bien arrondies,
Qu'à la chute des reins, l'amant sans la blesser,
Puisse de ses deux mains fortement l'enlacer,
Que sa bouche mignonne et daugure infaillible
Annonce du plaisir l accès étroit, pénible.
Que l'anus, la vulve et le ventre assortis.
Soient doucement gonflés et jamais aplatis.
Un petit nez plaît fort, une tête petite, Un tétin repoussant le baiser qu'il invite, Cheveux fins, lèvres minces cheveux fort délicats, Complètent ce beau tout qu'on ne rencontre pas.
C'est d'après ce tableau de comparaison qu'on procède à l'examen, mais comme depuis Hélène, il ne s'est point trouvé de femme qui ait réuni ces trente grains de beauté, on est convenu qu'on se contenterait d'en avoir plus de la moitié, c'est-à-dire au moins seize. Chaque couple vient successivement à la discussion et donne sa voix à l'oreille de la présidente qui les compte et prononce. Toutes furent en ma faveur, et après avoir reçu l'accolade par un baiser à la florentine, je fus ramenée, et l'on me donna le vêtement de novice.
Alors je prêtai le serment de renoncer au commerce des hommes et de ne jamais révéler les mystères de l'assemblée. Après le discours de la présidente et le banquet, commença l'orgie.. »
Là finit le récit de VEspion anglais. On doit reconnaître qu'il n'a omis aucun détail et qu'après sa description il est assurément difficile d'ajouter encore une touche au tableau. Cependant M. Eugène Defrance, après avoir rapidement analysé ce passage, donne quelques détails complémentaires. « Ces séances, dit-il, étaient renouvelées tous les mois et l'émulation était donnée par un prix annuel, mé-
daille d'or frappée de symboles, solennellement décernée au couple, qui, au cours de l'année, avait le plus longuement et le plus brillamment soutenu les assauts amoureux. Mme de Fleur}^ et sa demoiselle Sapho obtinrent ce prix en 1778. Je possède un exemplaire de cette curieuse médaille que la décence m'empêche de reproduire (1). »
Au reste, l'ardente marquise avait dans ses petits jeux badins d'illustres et fort nobles partenaires.
C'est encore Pidansat de Mairobert qui nous livre leurs noms. Et il cite Sophie Arnould, la célèbre actrice, la danseuse Guimard qui ne dédaignait pas les hommes, puisque l'évêque d'Orléans, monseigneur de la Jarente, l'entretenait sur un pied véritablement royal, la duchesse de Villeroi, dont le mari comptait parmi les grands libertins de l'époque, à en croire la Police dévoilée, la marquise de Luchet, la chevalière d'Eon, Ténigmatique homme-femme, et quelques autres encore, mais qui toutes s'éclipsaient devant la Raucourt, l'unique, la merveilleuse, la superbe reine de Lesbos.
{1} E. Deirance, ouvr. cil., p. 115.
Vï
LA RAUCOURT, REINt; DE LESBOS
Voici le plus beau modèle, le symbole même du libertinage saphique. Jamais femme ne poussa plus loin le raffinement dans la débauche lesbienne, léguant à la postérité le plus éclatant exemple de volupté poussé aux dernières limites de l'immoralité. Dans nette vie, les scandales abondent, se répètent avec une fréquence quasi-maladive, constituent le fonds même de l'existence de la fameuse lesl)ienne. Aussi bien pour croquer son portrait en quelques lignes, est-il nécessaire de la suivre à travers ces démêlés, ces aventures, qui, du jour de ses débuts à celui de sa mort, entretiennent et défrayent la chronique scandaleuse du siècle.
De parents pauvres, misérables comédiens de province, errants faméliques de ville en ville, elle était née, le 3 mars 1756, à Paris, rue de la Vieille-Boucherie. Sur le registre du baptême de la paroisse
Saint-Severin on Tinscrivit sous les noms de Françoise-Marie-Antoinette-Josèphe Saucerotte, Ce ne fut que plus tard qu'elle troqua la vulgarité du nom paternel contre celui, plus aristocratique, de Raucourt. Née d'un père comédien, enfant de la balle, la fille ne pouvait être que destinée à la scène. Et c'est ce qui arriva. Mlle Clairon, alors dans tout l'éclat d'une gloire affirmée par cent triomphes, et le comédien Brizard, ami du père Saucerotte, se chargèrent tous deux de l'éducation théâtrale de la petite Josèphe. Ils y réussirent à merveille et l'élève ne donna point un démenti aux éclatantes espérances de ses maîtres. Les débuts de la Raucourt furent magnifiques. On en trouve un enthousiaste écho dans les Mémoires secrets, au lendemain de la représentation de Didon, le 23 décembre 1772. « Mlle Raucourt a débuté hier, y lit-on, avec un succès prodigieux dans la tragédie de Didon ; elle a fait le rôle de cette reine. C'est pour la première fois qu'elle paraissait. On ne peut exprimer la sensation qu'elle a faite, et de mémoire d'homme on n'a rien vu de pareil. Elle n'a que seize ans et demi ; elle est faite à peindre, elle a la figure la plus belle, la plus noble, la plus théâtrale, le son de voix le plus enchanteur, une intelligence prodigieuse, elle n'a pas fait une seule faute d'intonation.
« Dans tout son rôle qui est très difficile, il n'y a pas eu le plus léger embarras, pas même de faux geste. » Du premier coup sa réputation s'affermit.
Chose étrange, il en fut de même à ces débuts pour ses mœurs. Ce sont encore les Mémoires secrels qui observent avec un étonnement non déguisé : « Mais ce qu'il y a d'incroyable, c'est qu'à ses talens sublimes elle joigne un cœur pur au point de se refuser aux propositions les plus séduisantes. On prétend qu'un amateur lui offre jusqu'à 100.000 livres pour son pucelage. » Ces propositions, Raucourt ne devait pas longtemps les refuser. Elle était née avec des goûts de luxe et de splendeur qu'elle devait satisfaire avec une incroyable somptuosité. Ne l'y avait-on pas d'ailleurs bien encouragée, Mme du Barry, notamment, en lui offrant des costumes de théâtre brodés, chamarrés, merveilleux, et valant plus de 6.000 livres (1) ? Ce fut là le chemin qui la conduisit à ce charmant hôtel de la Chaussée d'Antin où douze chevaux piaffaient dans ses écuries et où quinze domestiques se trouvaient à son service. Aux tentations qui l'environnaient, quelle vertu, au surplus, aurait résisté ? J'ignore si, de nos jours, la Comédie-Française a changé, mais en ce temps un comédien portait sur ses sociétaires un jugement dénué aussi bien d'urbanité que d'indulgence. « L'abominable société que celle des comédiens ! écrivait Baptiste aîné à sa femme, quittons le plus tôt possible cette nouvelle Sodome etOomorrhe ! On y pratique les vices les plus dégoûtants, et qui sait
(1) Souvenirs de Léonard, coijfeur de la reine Marie-Anloinelfe ; nouv. édit., p. 74.
même si les crimes n'y seraient pas adoptés un jour ?... Ce que tu m'apprends de Mie..., de Dar..., de Mali..., etc., ne m'étonne pas. Tous ces gens-là ne forment qu'un tas de viandes gâtées, je ne ferai point d'exception, aucun n'en vaut la peine (1). » Raucourt aurait-elle fait exception ? On en peut douter.
Ce fut 'sous les auspices du marquis de Bièvre, ce marquis si fameux par ses calembours, qu'elle débuta dans la galanterie. Ce fut lui qui lui installa cet hôtel superbe dont les merveilles furent dispersées lors delà faillite de la tragédienne. Non contentede se faire donner l'hôtel, elle y avait fait ajouter une rente de deux mille écus. La manière dont elle s'y prit ne manqua pas d'originalité et la plainte qu'adressa le marquis de Bièvre au lieutenant de police nous y initie. Cette supplique d'un amant si gaillardement berné est curieuse à citer :
Monsieur,
« Je crois n'avoir point besoin de vous faire une confession générale pour vous mettre au fait de toutes mes sottises, et vous savez déjà que si le règlement qui a supprimé les galons des domestiques de ces demoiselles, avoit aussi supprimé les contracts, j'aurois dans ce moment-ci de grandes actions de grâce à vous rendre. La belle Raucourt qui commence par où les autres finissent, à dix-sept
(1) L'Amateur d'autographes, n" 15, 1" août 1862, p. 237.
ans et neuf mois, a arraché à mon ivresse ou à ma stupidité un contrat qu'elle a fixé à deux mille écus ; car il faut lui rendre justice, elle m'a sauvé l'emljarras de cette affaire, elle a choisi elle-môme le notaire, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute cette manœuvre étoit si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux Une demiheure ; je me suis même ouvert au notaire sur mes craintes, et j'ai signé, doutant encore si on me tiendrait les conditions verbales qui avoient été faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé, sans me douter du prétexte honnête qui a pu y donner lieu, sans pouvoir même en venir à une explication. Vous conviendrez, monsieur, qu'un rêve aussi court qui laisse à sa suite de pareilles réalités, rend le réveil un peu fâcheux. Tout ceci paroit jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la tournure honnête que j'y avois prise. Vous avez eu des bontés pour Mlle Raucourt, je ne veux point lui faire tort dans votre esprit ni dans celui du public. Quoi qu'il arrive, je ne m'échapperai sur elle d'aucune manière, je le dois à moi-même, et d'ailleurs je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable procédé ; je l'attribuerai toujours à des conseils étrangers qu'elle aura suivis, parce qu'elle n'a point de caractère. S'il n'est pas indigne de votre ministère d'amortir le coup que je reçois, je
LA RAUCOURt, REINE DE LESBOS 81
me prêterai aux accomodemens que vous voudrez bien me prescrire. Quoique le sceau du notaire y ait passé, je crois qu'il vous est possible de changer sur cet article les intentions d'une femme qui vous doit beaucoup, et qui mériteroit moins vos bontés, si elle perséveroit. Si vous voulez avoir la bonté de me donner aujourd'hui un moment, j'aurai l'honneur d'en causer avec vous de la manière la moins fastidieuse possible ; car cette lettre-ci le devient un peu, et je me conduirai d'après vos intentions comme un galant homme qui ne méritoit pas d'être aussi grossièrement trompé, mais qui n'en conserve ni aigreur, ni ressentiment. J'attends vos ordres et suis avec respect, etc. »
De Bièvre.
Ce 22 juin 1774 (1).
On voit ici à la fois la rouerie de l'actrice et le désintéressement bénévole du marquis. Le lieutenant de police le renvoya dos à dos avec Raucourt. Il s'en consola en promenant dans les salons où il fréquentait, un nouveau calembour. « Ah ! l'ingrate a ma rente! » gémissait-il. Mais pourquoi Raucourt s'était-elle si cavalièrement débarrassée du marquis ? Les Mémoires secrets nous l'apprennent : elle avait fait la connaissance de Sophie Arnould. Les dessous de cette connaissance sont révélés par le Vol plus haut où on peut lire : « Arnoux a vécu avec
(1) Manuel, la Police de Paris dévoilée..., pp 104, 105, 106.
plusieurs hommes recommandables par leurs titres et dignités, moins par intérêt que pour couvrir son penchant naturel d'aimer les femmes ; mais Tillustre Raucourt sut la guérir de cette délicatesse et ces deux tribades se font actuellement un plaisir d'instruire toute la France qu'elles se communiquent ensemble le plaisir par excellence. Arnoux tient assemblée chez elle le mardi et le jeudi; ce dernier jour le sexe masculin en est absolument exclus ; ce Sénat auguste est composé des tribades les plus renommées, et c'est dans ces assemblées que se passent des horreurs que l'écrivain le moins délicat ne peut citer sans rougir. Rivales des échappées de Sodome, les peintures du Portier des Chartreux sont réalisées par ces femmes lubriques et elles disputent à leurs antagonistes l'avantage d'éprouver plus de plaisirs avec leurs gitons qu'elles n'en goûtent ensemble (1). »
Cette belle intimité ne dura d'ailleurs pas. Arnould et Raucourt eurent des rivalités parmi leurs conquêtes et la victoire de la seconde décida de la brouille des deux lesbiennes, w Le vice des tribades devient fort à la mode parmi nos demoiselles d'Opéra, écrivent, en juillet I77ii, les Mémoires secrets. Elles n'en font point mystère et traitent de gentillesse cette peccadille. La demoiselle Arnould, quoiqu'ayant fait ses preuves dans un autre genre, puisqu'elle a
(1) Le Vol plus haal..., pp. 45, 46.
LA RAUCOURT, REINE DE LESBOS 8il
plusieurs enfants, sur le retour, donne dans ce plaisir. » Et voici le motif de la querelle : « Elle avait une fillette nommée Virginie dont elle se servait à cet usage. Celle-ci a changé de condition et est passée à Mlle Raucourt, de la Comédie-Française, qui raffole de son sexe. » Cette demoiselle Virginie était danseuse à l'Opéra. Sans doute le goût de Raucourt pour elle dut être de brève durée, car c'est la seule fois où son nom apparaît dans la chronique scandaleuse de la vie de la tragédienne. De même pour une autre pensionnaire de l'Opéra, Mlle Aurore. Mais tandis que Mlle Virginie avait cédé aux vœux et aux entreprises de la lesbienne, Mlle Aurore y avait victorieusement résisté. Le conte de l'aventure est plaisamment fait par l'acerbe historien du Vol plus haut, qu'on saurait difficilement récuser, puls^ qu'il se trouve si souvent d'accord avec les Mémoires secrets, rédigés à la même époque, et qu'il ignorait. Mais quelque jugement qu'on en puisse porter, voici son portrait moral de Mlle Aurore :
« On ne doit regarder cette jeune personne que comme une élève de l'Académie royale de musique, mais comme une élève qui donne les plus hautes espérances et dont la réputation excite la jalousie des premiers sujets ; on la dit sage, je veux bien le croire, mais ce que je trouve lui faire encore plus d'honneur et ajouter à l'éclat de son mérite, c'est son goût pour la littérature et les beaux-arts; elle est déjà considérée comme une jeune Muse ayant
g4 VÉNUS DAMNÉES
droit aux lauriers du Parnasse, et elle réunit tous ses elîorts pour les cueillir. »
Au premier temps de ses débuts, Aurore ne doutant pas de quelle importance il était pour elle de captiver les suffrages des femmes pouvant tout, s'adressa d'abord à Mlle Raucourt et réclama sa bienveillance par des vers assez joliment faits, qu'elle lui fit présenter. J'aurai occasion de décrire le caractère de Mlle Raucourt, ses penchans, ses plaisirs, dans l'article de la Comédie-Française ; or, je me borne actuellement à dire qu'elle regarda la jeune Aurore comme une prosélyte de son inclination, et parut en conséquen e très disposée à lui être utile ; elle la promena d'abord de sociétés en sociétés et ne s'en sépara qu'à l'instant qu'elle réclama le prix de ses services et le fruit de ses soins. Indignée de la proposition, Aurore renonça pour jamais à sa protection, et se tourna du côté de Mlle Arnould, qui, moins difficile que Mlle Raucourt envers la jeune élève de l'Académie Royale de musique^ lui proposa de la guider dans la carrière du théâtre, ce que sa jeune pupille fait assez connaître par le remerciment en vers qu'elle lui adressa :
A Mlle Arnould.
Vous daignez, célèbre Sophie, Ames talens oaissans présenter un appui; D'un tel soutien mon âme enorgueillie, Ne craint plus d'obstacles aujourd'hui ;
Si la route des Arts par vous m'est aplanie, Bien sûre du succès j'oserai tout tenter : Élève de la gloire et son intime amie, C'est à vous de m'y présenter.
On juge par cette légère production de la facilité avec laquelle Aurore faisait des vers, et son goiit décidé pour la poésie, talent qui seul pouvait la faire distinguer, car au théâtre n'en annonçant que do médiocres, elle offre peu de matière aux louanges des amateurs, sans pour cela prêter à la critique ; elle paraît avoir beaucoup de penchant pour la simplicité, et c'est pour cela que ce n'est pas sans admiration qu'on la voit s'en tenir à un ami de cœur à qui elle oifre, de bonne foi, des appas que Mlle Arnould ne tardera pas à flétrir (1) ». On le voit, pour notre auteur, la chute de Mlle Aurore entre les bras de la « divine Sophie » ne fait point de doute. 11 s'en explique d'ailleurs clairement dans une petite note discrète qui indique chez lui quelques visées à la psychologie : « Ce n'est point qu' Arnould n'eusse désirer guider sa jeune pupille dans toute autre carrière [que celle du théâtre], et lui inculquer les mêmes principes que Mlle Raucourt vouloit lui démontrer, mais moins vive que l'actrice française, elle s'y prit différemment, et obtint, par sa persévérance, ce que l'autre voulait avoir de prime-abord. » Dans ces conditions, on ne saurait s'étonner de voir Raucourt figurer en bonne place, à côté de son amie la mar-
(1) Le Vol plus haut..., pp. 135, 136,137, 138.
quise Joly de Fleury, parmi les grandes clientes de Mme Gourdan. Qu'est-ce à dire ? L'entourage de l'actrice manque-t-il, à la Comédie-Française, de jeunes proies, de victimes consentantes? Non, sans doute, mais celles-là savent fort bien à quoi s'en tenir quand leur illustre camarade les emmène dans Tune ou l'autre des quatre petites maisons discrètes quelle possède dans les faubourgs de Paris. Or, en amour — et quel qu'il soit! — n'est-ce pas l'imprévu qui réserve la part la plus charmante ? Cet imprévu, la Gourdan le livre avec des novices qui lui tombent dans ses filets. Dès lors Theveneau de Morande, peut, à merveille, placer dans la Correspondance de Mme Gourdan, ce bref billet qui vaut bien un grand portrait de la lesbienne :
De Mlle Raucourt.
Ce 8 juillet 1780.
« Hier, madame, il y avait avec vous, aux Italiens, une jolie personne. Si vous voulez me l'envoyer pour passer la nuit avec moi, je vous donnerai six louis. Je suis toute à vous (i). »
Le nom de la lesbienne reparait une autre fois encore, mais dans des conditions d'ironie qui sentent la pointe vive du pamphlétaire. Et, comme il a scrupule à dire la chose en prose, allègrement il la tourne en couplets :
(1) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 50.
De Mlle, M uni.
Paris, ce 13 juin 1782, « J'ai été, ma chère maman (1), voir la pièce de Raucourt, actrice de la Comédie-Française (2). Voici la chanson qu'on a faite à ce sujet. Elle lui va à merveille, et je ne doute nullement qu'elle ne vous iuimse. Adieu, maman. »
Air : Mon père élail pot\ etc.
Au théâtre on vient d'annoncer
Une pièce nouvelle Qui doit peu nous intéresser :
C'est d'un auteur femelle ; C'est un histrion Las du cotillon, Qui prend un nouvel être :
Son cœur est usé, Son goût est blasé.
Son esprit vient de naître.
Il est connu par ses exploits Plus que par ses ouvrages; Jamais le travail de ses doigts Neut droite nos sulïrages.
Mais ce nouveau -né, D'un talent borné, ."Surprendra s'il ne touche; Car l'auteur Raucours (s/c)
Travaille toujours, Mais jamais il n'accouche(3).
(î) C'est le nom donné par les demoiselles de la maison de la rue Saint-Sauveur à Mme Gourdan.
(2) Il s'agit ici d'un drame, Henriette, qui joué en 1782, eut « quelques succès » dit la Galerie historique des contemporains... Mons, 1827, in-8, t. VIII, p. 19.
(3) Correspondance de Mme Goardan..., pp. 58, 59.
Et, pour accentuer la note, quelques lip^nes, comme par hasard, nous préviennent que « cette actrice des Français est une des plus fameuses tribades qui aient jamais existé. Elle ne se cache point de son goût, et dit : Je vis mainienanl avec mademoiselle une telle, ou bien : Je Vai ^«//^e'eycorame si c'était un homme qui parlât d'une maîtresse ». Un homme! Eh mais ! Raucourt ne prétendait point à autre chose, et sur ce bref et énergique programme réglementait toute son existence. Dans le privé voici ce qu'en dit quelqu'un de fort bien informé : « Sapho-Raucourt jouissait d'une réputation dont elle ne cherchait pas le moins du monde à atténuer l'originalité. Le sentiment que portait Mlle Raucourt aux hommes était plus que de l'indifférence, c'était de la haine. Celui qui écrit ces lignes a sous les yeux un manifeste signé de l'illustre artiste qui est un véritable cri de guerre poussé par Mlle Raucourt contre le sexe masculin. Et cependant, chosesingulière,malgrécedédainpournous, Mlle Raucourt, dans toutes les circonstances où le costume de son sexe ne lui était pas indispensable, avait adopté celui du nôtre... Ayant près d'elle une jolie femme qui l'appelait « mon ami », et un charmant enfant qui l'appelait « papa ». Nous avons connu la mère qui est morte en 1832 ou 1833, nous connaissons encore l'enfant qui est aujourd'hui un homme de cinquante-cinq ans (1). »
(1) Alexandre Dumas, Mes Mémoires, III« série.
Ce tableau se suffît à lui-même, aussi n'y ajouterons-nous pas. Mais il n'est pas sans intérêt de donner quelques éclaircissements sur ce manifeste contre le sexe masculin, qu'Alexandre Dumas prétendait avoir sous les yeux. Ce n'était point une brochure imaginaire, comme les Amours de Sapho^ poème en prose poétique, dont on annonçait, en 1789 la parution, et qui, en réalité, ne parut jamais (1). 11 s'agissait tout simplement de cette confession de Mlle Sapho, extraite du tome X de V Espion anglais, et à laquelle nous avons fait des emprunts si pittoresquement significatifs dans le chapitre précédent. Cela s'intitulait exactement : Apologie de la secle anandryne ou Exhortations aune jeune tribade.Ca morceau eut une vogue extraordinaire, et on le réimprima plusieurs fois en lui donnant comme auteur, qui ? Raucourt! tout simplement! Avons-nous besoin de dire qu'elle en était bien innocente, ce qui ne voulait pas dire qu'elle n'en était pas capable ? En 1793, l'Apologie fut rééditée deux fois, d'abord à la suite d'un pamphlet obscène contre Marie-Antoinette : Le Cadran des plaisirs de la Cour ou les aventures du petit page Chérubin pour servir de suite à la vie de Marie-Antoinette, ci-devant reine de France; à
(1) Nouveautés du Palais-Royal ou livres nouveaux des charlatans, roués, etc., de la France ; accompagnés de notes impartiales par M. G. D. G. ; de l'imprimerie de la Vérité, et se trouve au Palais-Royal chez Mme L'Ironie ; 1789, in-8. — Ce pamphlet avait pour épigraphe :
Fouettons en plaisantant ces grands hommes du jour.
Paris, chez les marcbandt* de nouveautés La seconde édition, format in-8, parut avec des crravures obscènes, chez Didot, sous le titre : La Nouvelle Sapho on histoire de la secte anandryne, publiée par la* citoyenne R..., lisez Raucourt. La même année parut une édition in-12. Ce petit livre choquait violemment la morale des agents delà police secrète. « Plusieurs marchands de nouveautés en librairie, écrit l'un d'eux, le 25 pluviôse an II, se permettre de vendre des livres propres à corrompre les mœurs et notamment un intitulé la Nouvelle Sapho (1). » Qu'était-ce donc que cette brochure qui suscitait de si véhémentes indignations ? L'éloge du lesbisme, sans plus. Il n'était d'ailleurs pas fait sans un certain art, avec une ingénieuse habileté, et il est certainement utile d'en donner ici un aperçu. Cet éloge, c'est en même temps un programme. Nous en avons vu l'application par la Raucourt ; considérons maintenant la théorie. Elle est édifiante, et n'oublions pas que c'est au cours de l'initiation de la jeune protégée de la marquise de Fleury, que la Raucourt est censée la prononcer :
« Femmes, recevez-moi dans votre sein, je suis digne de vous ! c'est ainsi que s'écrioit naguère celle dont vous voyez le buste pour la première fois offert à vos hommages, cette fille, l'honneur de son sexe, la gloire du siècle, et par la réunion de ses talens
(1) Archives nalionales, série \V, carton 191.
divers, peut-être la plus illustre qui ait jamais existé, qui existera jamais ; la plus digne surtout de figurer ici, d'occuper une préminence que je ne dois qu'à l'indulgence de l'assemblée. Ce tendre épanchement, cet élan, ces mouvements rapides, cette bouillante ardeur, qui ramènent Mlle d'Eon vers son sexe, sont d'autant plus honorables pour elle, que, travestie en homme dès le berceau, crue homme, éduquée en homme, ayant vécu continuellement avec des hommes, elle en a contracté les talents, les goûts, les habitudes; elle en a conquis, pour ainsi dire, toutes les vertus, sans se souiller d'aucun de leurs vices. Au collège, dans les festins, dans les parties de plaisirs les plus licencieuses, à la cour, au milieu des camps, et, quelquefois obligée de partager sa couche avec un sexe étranger, elle a résisté à tant de tentations dangereuses et jusqu'à ce qu'elle ait pu avoir une compagne, trouvé en elle-même une jouissance préférable à celles dont l'attrait puissant l'aiguillonnait sans cesse.
Grâces vous soient rendue, ô déesse auguste qui présidez à nos mystères ! Et vous, ma chère enfant, à qui cette exhortation s'adresse principalement, puissiez-vous profiter d'un si grand exemple ! Echappée dès votre jeunesse aux séductions des hommes, goûtez le bonheur de vous voir réunie au sein de vos pareilles ! Au reste, la secte anandryne n'est pas comme tant d'autres qui ne sont fondées que sur rignorance, l'aveuglement et la crédulité. Plus on
étudie l'histoire et les progrès, plus on augmente pour elle de vénération, d'intérêt et d'attachement. Ainsi donc, je vous en ferai voir d'abord l'excellence ; puis on pratique mal ce qu'on ne connaît pas bien ; la lettre tue et l'esprit vivifie. Je veux augmenter votre zèle en l'éclairant, en vous apprenant l'importance et l'étendue de vos devoirs, enfin la récompense au bout du terme est ordinairement ce qui anime et soutient l'athlète dans la carrière. Je vous en propose une, non pas comme tant d'autres propre à satisfaire uniquement l'orgueil, l'avarice, la vanité, mais à remplir votre cœur tout entier ; c'est le plaisir. Je vous peindrai donc ceux que nous goûtons. Telle est la division naturelle de ce discours.
0 Vesta ! déesse tutelaire de ces lieux, remplis-moi de ton feu sacré, fais que mes paroles aillent se graver en traits de flamme dans l'esprit de la jeune novice qu'il s'agit d'initier à notre culte !
L'excellence d'une institution se détermine principalement par son origine, par son objet, par ses moyens, par ses essais. L'origine de la secte anandryne est aussi ancienne que le monde, on ne peut douter de sa noblesse puisqu'une déesse en fut la fondatrice. Et quelle déesse !
La plus chaste, celle de l'élément qui purifie tous les autres est le symbole. Quelque contraire que cette secte soit aux hommes, auteurs des lois, ils n'ont jamais osé la proscrire, même le plus sage, le plus sévère des législateurs l'a autorisée. Lycurgue avait
établi à Lacédémone une école de tribaderie où les jeunes filles paraissaient nues, et dans les jeux publics elles apprenaient les danses, les attitudes, les approches, les enlacements tendres et amoureux. Les hommes assez téméraires pour y porter les yeux étaient punis de mort. On trouve cet art réduit en système et décrit avec énergie dans les poésies de Sapho dont le nom seul réveille l'idée de ce que les Grecs avaient de plus aimable et de plus enchanteur, A Rome, la secte anandryne recevait, dans lapersonne des Vestales, des honneurs presque divins. Si nous en croyons les voyageurs, elle s'est étendue dans les pays les plus éloignés, et les Chinoises sont les plus fameuses tribades de l'univers ; enfin cette secte s'est perpétuée jusqu'à nos jours, point d'État où elle ne soit tolérée, point de religion où elle n'existe, sauve la Juive et la Musulmane ; chez les Hébreux, le célibat étoit odieux et les femmes frappées de stérilité étoient déshonorées. Mais cette nation toute terrestre et grossière n'avoit pour but que de croître et de multiplier, et les Juifs devinrent un si vilain peuple, que Dieu fut obligé de le renier.
Quant à la religion musulmane, on peut regarder encore les sérails qu'elle favorise comme une tribaderie mitigés. Il est vrai que l'objet de cette institution chez les Turcs est moins de propager le culte de notre déesse que d'exciter la brutalité du maître de tant de belles esclaves enfermées ensemble pour ses plaisirs. On raconte que le grand seigneur actuel,
lorsqu'il veut procéder à la formation d'un héritier, fait ainsi rassembler toutes ses femmes dans un vaste salon du sérail destiné à cet usage et appelé, par cette raison, la « pièce des tours )>. Les murs on sont peints à la fresque et les figures de femmes, de grandeur naturelle, y représentent les postures, les accouplements et les gestes les plus lascifs.
Les sultanes se déshabillent nues, se mêlent, s'entrelacent, réalisent et diversifient sous les yeux du despote blasé ces modèles qu'elles surpassent par leur agilité.
Quand Timagination bien allumée par ce spectacle il sent se ranimer ses feux engourdis, il passe dans le lit de la favorite préparée pour le recevoir et opère des merveilles. En Chine, les vieux mandarins se servent du même secours, mais d'une manière différente. Aux ordres de l'époux, les actrices y sont accouplées dans des hamacs à jour ; là mollement suspendues, elles se balancent et s'agitent sans avoir la peine de se remuer, et le paillard, les yeux ardents, ne perd rien de ces scènes lubriques, jusqu'à ce qu'il entre lui-même en action.
En ce sens, même chez les juifs, la tribaderie fut introduite ; sans cet usage qu'auroit fait Salomon de ces trois mille concubines ?Et, suivant les anecdotes secrètes de quelques rabins plus véridiques, le roiprophète, le saint roi David lui-même, ne se servait des jeunes Salamites qu'il ne mettait dans son lit que pour ranimer sa chaleur prolifique, en les faisant tri-
LA RAUOOURT, Rr'lNE DE LESEsOS 95
bader par-dossus son corps Mais il faut Tavouer, cette destination, ce mélange d'exercices mâles profanait une si belle institution. C'est en Grèce, c'est à Rome, c'est en France, c'est dans tous les Etats catholiques qu'on en saisit l'objet en grand et dans son véritable esprit. Dans les séminaires de filles établis par Lycurgue, le vœu de virginité n'était pas perpétuel, mais elles s'y épuraient le cœur de bonne heure, et habitant uniquement entre elles jusqu'à ce qu'elles se mariassent, elles y contractaient une délicatesse de sensations, après laquelle elles soupiraient encore même dans les bras de leurs époux, et quittes de leur rôle qui les appelait à la maternité, elles revenaient toujours à leurs premiers exercices. Rien de si beau, rien de si grand que l'institution des Vestales à Rome. Ce sacerdoce s'y montrait dans l'appareil le plus auguste : garde des Palladium, dépôt et entretien du feu sacré, t;ymbole de la conservation de 'Empire, quelles superbes fonctions! quel brillant destin! Nos monastères du sexe dans l'Europe moderne, émanation du collège des Vestales, en sont le sacerdoce perpétué, mais n'en présentent plus, malheureusement, qu'une faible image par le mélange de pratiques minutieuses et de formules puériles. Si leur ferveur s'éteint par une passion criminelle pour l'homme dont la preuve est la suite trop palpable d'une défloration évidente, elles ne sont pas punies de mort, mais subissent des peines canoniques plus terribles, vu leur raffinement et leur durée. Comment
donc, malgré les périls qui l'environnent, rétablissement s'est-il soutenu ?
Par ces moyens simples, faciles, attrayans, efficaces : Une jeune novice est-elle tourmentée d'un prurit libidineux de la vulve, elle a dans sa propre organisation de quoi l'apaiser sur-le-champ, la nature l'y conduit machinalement, comme dans toutes les autres parties du corps où elle lui fait porter les doigts, afin, par un agacement salutaire, d'en supprimer ou suspendre les démangeaisons. Lorsque par cet exercice fréquent les conduits irrités et élargis ont besoin de secours plus solides et plus amples, elle les trouve dans presque tout ce qui l'environne, dans les instruments de ses travaux, dans les ustensiles de sa chambre, dans ceux de sa toilette, et jusque dans les comestibles. Par une heureuse confidence oset-elle faire part de ses découvertes à une compagne aussi ingénue qu'elle, toutes deux s'éclairent, s'aident réciproquement ; elles s'attachent l'une à l'autre, elles se deviennent aécessaires, elles ne peuvent plus s'en passer, elles ne forment plus qu'une âme et un corps. Alors la vie ascétique leur paraît préférable à toutes les vanités du siècle ; les haires, les cilices, ces instruments de pénitence sont convertis en instruments de volupté ; les jours de discipline générale et publique, si effrayans pour les gens du monde, qui ne s'attachent qu'au nom, deviennent par ces accouplemens multipliés des orgies aussi délicieuses que les nôtres, car la lîagellation est un puissant
LA RAUCOURT, REINE t)E LESBOS 97
véhicule de lubricité, et c'est sans doute des couvents que cet exercice a passé dans les écoles de courtisanes, qui l'enseignent à leurs élèves comme un moyen propre à ressusciter au plaisir les vieillards et les libertins inactifs. Quoi qu'il en soit, doux art de la tribaderie, tes effets sont tels que la nonnette quitte pour toi, biens, amis, parents, père et mère, qu'elle renonce aux propriétés les plus riches, aux jouissances les plus recherchées, aux affections les plus impérieuses, les plus innées dans le cœur de l'homme, aux plaisirs de l'hymenée si vantés et qu'elle trouve dans toi la félicité suprême. Oh ! que tes charmes sont grands, que tes attraits sont puissants ! puisque tu dissipes les ennuis du cloître, tu rends la solitude ravissante, tu transformes cette prison odieuse en palais de Circé et d'Armide. En voilà suffisamment, ma fille, pour vous faire connaître l'excellence de la secte anandryne. Je ne veux pas trop fatiguer votre attention. 11 est temps de vous en apprendre les devoirs, objet de ce discours. »
Ne suffit-il point ? et le fragment qu'on vient de lire n'initie-t-il pas suffisamment aux mystères de la Vénus damnée ? Nous le pensons. A l'examen, même le plus superficiel, ces mystères apparaissent simples, sans dépravation dans la dépravation même.
Mais, s'il faut en croire Bachaumont, notre héroïne
ne s'en tient pas là. Elle raffina dans la débauche et voici de quelle manière : « On sait quel est le vice introduit depuis peu par Mlle Raucourt. Ce vice est ancien, sans doute, mais restait enveloppé dans les ombres du mystère. Celles qui en étaient infectées se cachaient avec soin, du moins n'osaient l'avouer. Mlle Raucourt a encore raffiné, elle admet des hommes à sa couche, et par instigation qui lui concilie le sexe mâle, le plus opposé aux femmes, elle ne tolère que l'introduction qu'aime celui-ci. » Au premier rang de ces galants partenaires un peu inattendus, en vérité, on peut l'avouer, se distinguait le marquis de Villette. C'était un des plus notoires invertis de l'époque, et les anecdotes scandaleuses abondent sur son compte. Nous les épargnerons à nos lecteurs. Mais où le marquis peut, dans ce chapitre, retenir un instant notre attention, c'est dans cette épître qu'il adressa à la Raucourt, et dans laquelle il disait en vers ce que Tapologie de la secte anandryne disait en prose. L'une et l'autre d'ailleurs se valaient.
Épîlre à une jolie lesbienne.
Oui. la plus belle des Didons, Chaste un peu moins que Pénélope, En ce pays d illusions Il n'est rien que nous ne fassions Pour fuir l'ennui qui nous galope.
Plumes en 1 air, nez en avant, On court grimpé sur la chimère, Vers le plaisir qui fuit d'autant.
Ou aime, on plaît à sa manière,
L'on atteint l'amour par devant,
L'autre l'attrape par derrière,
Le caprice est ce qui nous meut;
Le diable emporte les scrupules ;
Tout le monde a des ridicules
Mais n'a pas de vices qui veut !
Du tien ne va pas te défaire :
Dans la Grèce on en faisait cas ;
Et sur le vice, on sait, ma chère.
Que les Grecs étaient délicats.
Dans Rome encore, ville exemplaire,
Messaline, Actée ou Glycère,
N'auraient point cédé le pas.
Jours de débauche et de lumière,
Beaux jours de la corruption,
Les petits soupers de Néron
Auraient bien été ton alïaire.
Là point de censeur insolent,
Là, cent beautés plus que mondaines.
Au corps souple, à l'oeil pétulant,
Auraient imité ton talent
Sans l'égaler dans tes fredaines l
Saint Jérôme cite souvent
Le tempérament des Romaines,
Quoi qu'il en soit au gré du tien,
Éduque nos Parisiennes,
Il est des excès, qu en tout bien,
Il faudra que tu leur apprennes,
Ceignant la pourpre et le laurier
N'obéis qu'à ta fantaisie,
Garde ton essor cavalier
Et ton audace et ton génie.
Et cet amour peu familier
Dont le costume irrégulier
Tente la bonne compagnie.
Monte le matin un coursier
iOa VÉNUS DAMNÉES
D'Angleterre ou d'Andalousie, Aime le soir Souques et Sophie, Le lendemain vient larmoyer Tenant l'urne de Cornélie ; Le parterre a beau guerroyer.
Laisse en héros siffler lenvie.
Tout va, tout prend, tout nous est bon; Nous aimons à voir une reine, En pet-en-l'air, en court jupon, Beaucoup plus lascive que vaine, Faire de myrlhe une moisson, Dans ses bras lier sa Clymèue, Et mettre sans tant de façons La cocarde d'un franc-dragon Sur l'oreille de Melpomène.
Va, dans ce siècle du bon ton, Les mœurs sont une singerie, Et la sagesse est folie.
Nous sommes libertins à fond; Par nous tu dois être accueillie.
L'oubli joyeux de la raison Est un don du ciel qu'on t'envie, Nargue les sots, cède à ton goût, Donne aux femmes des rendez vous.
Parle aux hommes philosophie . N'en aime aucun, trompe les tous; Sois gaie, inconstante ou jolie.
Sur la scène, avec énergie.
Viens, prends le sceptre, asservis-nous % Tiens le thyrse dans une orgie, Et tu n'auras que des jaloux 1
Mais c'étaient là les derniers éclats de la gloire de Raucourt. Bientôt les destins contraires vinrent l'accabler. En 1776, sa prodigalité, son luxe excès-
sif, et aussi, il faut bien le dire, ses goûts de débauche somptueuse, lui firent faire banqueroute. Son hôtel fut saisi, ses meubles vendus, elle fut forcée de s'expatrier et quitta la Comédie-Française le 28 mai 1776 (1). Son absence devait durer trois ans. Aussitôt elle songea à aller jouer en Russie et c'est dans ce sens qu'elle écrivit à un prince russe pour lui demander de l'appuyer auprès de l'ambassadeur. « Dittes-lui {sic)^ lui écrivait-elle, ce qui est vrai, que j'emporte avec moi la tragédie française qui était un des points de gloire de la nation, qu'il est digne de son auguste souverain d'ouvrir un asile honorable à un talent unique dans son genre... (2). » Elle était partie avec une tribade fameuse, son intime amie, une nommée Souques. De concert elles eurent quelques aventures fâcheuses. Le 28 août 1779, Raucourt rentrait à la Comédie-Française et dès lors sa vie diminua quelque peu en scandales. La Révolution vint et la trouva royaliste, sans doute en bon souvenir du temps de sa galanterie. Ce fut la raison pour laquelle elle connut les prisons de la Terreur. Quand elle en sortit, elle était presque oubliée. Grâce à Joséphine qu'elle connaissait, et avec qui, des lettres la montrent en relations assez intimes et suivies, elle eut la direction d'une troupe française
(1) Georges Monval, archiviste du Théâtre-Français, Liste alphabétique des sociétaires depuis Molière jusqu'à nos jours. Paris, 1900, in-8, p. 104.
(2) Catalogue de la collection d'autographes Baijlé, n" H4. — Lettre \eii<lue 20 franc;?., le 23 décembre 1SS5.
en Italie, à Naples. Il paraît qu'elle y fit la conquête de la grande duchesse, et que celle-ci l'emmenait en de longues promenades en calèche découverte sur les bords de l'Arno (1). On voit que la grande lesbienne n'avait pas désarmé. A la chute de l'Empire, elle revint à Paris, et c'est là qu'elle mourut, le 15 janvier 1815, dans la maison faisant actuellement l'angle du boulevard des Italiens et de la rue du Helder. Ses obsèques furent l'occasion d'un scandale énorme, — le dernier! — Le clergé ayant refusé de donner l'absoute à la paroisse Saint-Roch, le peuple démolit les grilles et se livra à de bruyants excès. On en retrouve l'écho dans une brochure du temps qui raconte la chose sur le grand mode héroïque :
Tout un peuple indigné, prêt aux derniers excès,
Ramène vers Saint-Koch ta marclie triompiiale
Quelle scène à la fois de gloire et de scandale !
Les degrés sont franchis, ton cercueil soulevé,
Passe de bras en bras par la foule enlevé ;
Tes amis de leurs rangs t'offrent la triple escorte
Du temple inaccessible on a brisé la porte ;
Sous la nef, dans le chœur, jusqu'au pied de l'autel,
S'avance avec effort ton convoi solennel...
Et les vains préjugés, nés de l'orgueil de Rome,
Tombent anéantis sous la raison de l'homme ("2).
(1) François Grille, la Fleur des pois ; Carnol el Robespierre ; amis el ennemis ; capilolade historique, poélique, drolatique, dédiée aux bouquinistes. Paris, 1853, in-18, p. 103.
(2) Eptlre à Son Excellence M. le comte Carnol, ministre de l'Intérieur à l'occasion de la mort de Mlle Baucourt, par M. Gondeville de Mont-Riché, sous-chef au ministère de la Guerre ; chez Martinet, à Paris, avril 1815, in-8, p. 18.
De cette bagarre autour d'une dépouille funèbre, on trouve même l'écho dans des chansons populaires, et ce fut le sujet dont s'inspira Désaugiers pour écrire ces couplets qui disaient vertement leur fait à ceux qui furent assez ridicules pour croire que Dieu pouvait tenir rigueur à la grande pécheresse :
Faut êtr' dévot, pas trop ne l'faut.
L'excès en tout est un défaut, Comme vous, j'connais l'Évangile, Et n'y ai jamais vu qu'dans l'ciel, Arlequin, Cassandre, ni Gille, Soient damnés par le père éternel !
Pourquoi donc Icorps de c'te pauvr'femme De l'église s'rait-il banni?
Puisqu'huil jours avant d'rendre l'âme Elle avait rendu l'pain béni.
Faut étr' dévot, pas trop ne l'faut.
L'excès en tout est un défaut.
Voyez un peu l'danger d'exemple, J'apprends au moment oij j écris.
Que le chien de Saint Roch, du temple Vient dfair' chasser l'chien de Moulargis. Faut êtr' dévôl, pas trop ne Ifaut, L'excès en tout est un défaut {i).
Aujourd'hui elle repose au Père-Lachaise, et un buste souriant au haut de sa pierre funéraire, indique à la mémoire du passant oublieux que c'est là que dort la Raucourt, la reine de Lesbos.
(1) Cité par les docteurs Witkowski et L. Nase, le Nu au thédlre depuis iantiquité Jusqu'à nos jours. Paris, 1908, in-8, p. 103.
Vît
C'est là le problème le plus énig-matique que pose l'histoire galante du dix-huitième siècle à l'enquête contemporaine. Nous nous devions, dans ce livre, de ne le point passer sous silence, et d'apporter une contribution à cette même enquête. On sait que presque tous les pamphlets de l'époque révolutionnaire ont accusé la reine d'avoir entretenu des relations coupables avec la princesse de Lamballe et la duchesse de Polignac. Pour la première cependant, les accusations sont infiniment moins formelles. La princesse elle-même, dans un interrogatoire que lui fit subir son médecin, nia ces relations, mais confessa avoir eu des pratiques solitaires. Si cet aveu avait été connu par les libellistes révolutionnaires, on peut aisément imaginer les arguments qu'ils en auraient tiré. Nous n'y insisterons donc pas et nous contenterons de donner, en spécimen, ce fragment d'un pamphlet de 1792 où apparaît la princesse dans une
singulière posture. Il donnera le ton des autres et nous dispensera d'en donner des fragments qui, au surplus, ne nous apprendraient point grand'chose.
Voici donc le morceau. La scène de la pièce se passe dans la Tour du Temple, la princesse de Lamballe avait suivi, comme on sait, la famille royale prisonnière, au lendemain de la journée néfaste du 10 août 1792, qui vit s'effondrer la monarchie française.
LA PRINCESSE DE LAMBALLE, COTlServant SOU ton
de cour
Je suis infiniment flattée que mes services soient agréables à Votre Majesté.
ANTOINETTE
Ecoute, ma belle, n'emploie plus, je t'en conjure, ce ton respectueux dans nos tête à tête, Tu'as déclaré ne point vouloir me quitter. Eh bien ! il est inutile de faire les bégueules, les hypocrites. Parlons le langage de la nature. Donne-moi un baiser.