XVII. — On doit tâcher de faire croire aux femmes
(1) Une défense analogue est faite aux pensionnaires du sérail de la dame Florence. Cf. les Sérails de Paris, t. I, p. 80.
que c'est pour leur rendre service qu'on les procure, et nullement par intérêt, mais en reconnaissance des faveurs qu'on en a obtenues.
XVIII. — Il faut, pour faire son chemin promptement, apprendre un peu d'anglais. Alors on se place en qualité d'interprète auprès de ceux qui viennent à Paris, et on en tire grand parti.
XIX. — Il est nécessaire de n'avoir jamais d'humeur et de savoir supporter celle des autres. Il faut être un vrai caméléon.
XX. — Enfin, on ne doit rien négliger pour faire une prompte fortune, n'importe par quels moyens. Cependant, il faut prendre garde de se brouiller avec la justice (1).
Dans V Oraison funèbre de son associée Justine Paris, qu'on lui fait réciter devant « ses chères filles », la Gourdan dit : « Vous le savez pourtant, je suis intrépide : six champions vigoureux se relèvent infatigablement à mon service ». C'est vraisemblablement d'un de ces avantageux individus qu'on veut faire émaner le billet qu'on lui fait adresser :
De monsieur...
« Paris, ce 16 janvier 1776.
« J'ai reçu votre lettre de reproches. Vous êtes par trop exigeante ; si vous continuez il faudra nous sépa-
(1) Correspondance de Mme Gourdan ...,p. 106 et suir.
rer. Depuis que nous vivons ensemble, j'ai refusé des offres les plus avantageuses ; mais j'ai un faible pour vous, vous le savez bien, ei voilà ce qui fait que vous agissez comme vous le faites. Mais je vous avertis que je me corrigerai, si vous ne changez. Envoyez-moi vingt-cinq louis dont j'ai le plus pressant besoin. Je vous en remercierai ce soir en allant sceller notre raccommodement. Votre fidèle ami (1). »
C'est des rapports anonymes adressés au lieutenant de police Feydeau de Marville que nous tirons ce bulletin à la date du 9 juillet 1743 :
On enleva, il y a quelque temps, des filles de chez un cordonnier au-dessus du faïencier à l'enseiyfne du Perroquet^ rue de l'Arbre-Sec. On a appris par un homme qui demeure dans cette maison, qu'elles étaient protégées par un cavalier de guet, qui les avait meublées pour faire ce métier dont il tirait parti. 11 a fait entendre au propriétaire que les meubles étaient à lui, et il a trouvé moyen de se les faire rendre (2).
Dans le chapitre précédent nous avons parlé du goût de la demoiselle Deschamps pour les greluchons. Les trois rapports de Marais qui suivent, y sont exclusivement relatifs :
La dame Deschamps et la demoiselle Testelingue,
(1) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 14.
(2) Chronique du règne de Louis XV; Revue rélrospeclive, l. V,
figurante à l'Opéra, entretenue par l'ambassadeur de Venise (1), se disputent à l'envil'une et Tautre l'avantage de posséder seul pour guerluchonle sieur Vesiau, jeune homme d'une jolie figure, commis aux fermes, et frère delà demoiselle Vesian, entretenue du marquis d'Estrehan. Il paraît cependantque la Deschamps triomphera de sa rivale. Notre jeune homme aime la bonne chère et surtout ce qui peut contenter sa petite vanité. Pourvu qu'une femme ait de grands airs, un carrosse, beaucoup d'étalage et des diamants, peu lui importe qu'elle soit belle ou laide. Et sa réputation est faite, à ce qu'il dit, s'il peut parvenir à faire faire quelques sottises à la Deschamps, pour lui.
Mais j'ai peine à croire qu'il y réussisse. Cette femme est comme une vraie Messaline, et dès qu'elle s'apercevra qu'il battra de l'aile, elle le congédiera comme elle a fait de beaucoup d'autres (2).
Marais ne se trompait point. Le jeune Vésian ne fut qu'un feu de paille. Un mois plus tard, c'en été fini de lui et la demoiselle Deschamps brûlait
(1) Le chevalier Zeno. Cet ambassadeur avait une singulière conception de l'immunité diplomatique : il avait transformé son hôtel en tripot. Cf. Compte rendu fait au Parlement par le lieutenant général de police [Le Noir] de la quantité des jeux, tant publics que particuliers, des noms et qualités de ceux qui donnent à jouer et des banquiers des jeux ; 12 février 1731 ; Archives nationales, série X 1 B, 8975. On trouvera d'importants fragments de cette pièce dans le volume de M. H. Monin, l'Etat de Paris en 1789, p. 408 et suiv.
(2) Rapport de police du 7 aoiit 1761. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sarline..., pp. 9, 10, 11.
de nouvelles flammes pour un autre greluchon.
Mme Deschamps est amoureuse folle de M. de Rupière, gendre de feu M. Janelle, prévôt de la maréchaussée de la généralité de Paris.
C'est un jeune homme fort aimable et connu du peuple galant, pour servir vigoureusement une maîtresse. Je ne doute point que cette qualité ne lui ait valu la préférence sur ses rivaux dans le cœur de cette demoiselle. Car elle est connue pour être sur cet article-là de grand appétit. Aussi ne le quitte-t-elle point, pour ainsi dire, de vue, et pour mieux dire, elle l'obséda. Cependant M. de Rupière assure à tous ses amis qu'il ne l'aime point, mais, en homme adroit, il contente sa petite vanité et profite de son faible pour lui, pour arranger ses affaires qui étaient un peu délabrées par toutes ses coquetteries passées. Elle lui a prêté cette semaine cinq mille livres avec lesquelles il a satisfait plusieurs créanciers (1).
Avoir été le greluchon de la demoiselle Deschamps était un brevet pour certains gentilshommes qui, par la suite, n'avaient aucune difficulté à se placer.
M. Sainson, mousquetaire gris, jeune homme fort aimable, connu pour avoir d'abord entretenu la demoiselle Leclerc, figurante à l'Opéra, qu'il a ensuite guerluchonnée, lorsqu'elle fut passée aux appointe-
(1) Rapport de police du U septembre 1761. — Le Journal dei Inspecteurs de M. de Sarline..., p. 29,
ments du baron de Warseberg, et qu'il a quittée totalement depuis que M. le comte de Bentheim s'en est chargé, vit présentement avec la demoiselle Laforest, figurante à l'Opéra, qui s'est fait une gloire de l'enlever à la dame Deschamps dont il était piqueur avant M. de Rupière, ainsi que je l'ai annoncé dans mes notes du 27 septembre (1) dernier (2).
Enfin, et le croirait-on ? parmi tous ces « greluïuchons » nous trouvons cité le lieutenant' de police, M. de Sartine, lui-même. Mais c'est bien gratuitement qu'il recueille foutrage de ce qualificatif désobligeant, et les Mémoires secrets prennent euxmêmes sa défense. Ceci en 1772, et voici en quels termes :
M. de Sartines, le lieutenant de police, est fort intrigué pour connaître l'auteur d'une préface qui s'est trouvée insérée dans un exemplaire du Portier des Chartreux, saisi à la Chambre syndicale. Ce magistrat y est traité de la façon la plus infâme ; on l'y accuse de p nisme, de maq....tage, de friponnerie, d'être le fléau des auteurs et le tyran des libraires. Toutes ces injures sont si grossières qu'elles tombent d'elles-mêmes et qu'elles ne doivent point affliger M. de Sartines.
(1) €e rapport manque dans le recueil Lorédan-Larchey.
(2) Rapport de police du 2 octobre 1761. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sartine..., p. H8.
Les Lauriers ecclésiastiques^ c'est là le titre d'un petit ouvrage obscène qui fit les délices des libertins et des débauchés du dix-huitième siècle. C'est aussi le titre que peut réclamer incontestablement ce chapitre. Ils sont abondants les lauriers que cueillent les prélats et les moines dans les champs de Vénus, ainsi que s'exprime le style de l'époque ! En effet, et nous l'avons déjà dit au début de la seconde partie de cet ouvrage, les premiers recueils de rapports de police, composés en 1790, le furent avec des papiers uniquement consacrés à des ecclésiastiques, trouves dans les Archives de la Bastille. Ces rapports mentionnaient, de 1755 à 1766, tous les prêtres, à quelque ordre qu'ils appartenaient, surpris en flagrant délit chez des filles publiques de Paris. Ils étaient non seulement adressés au lieutenant de police, mais encore à l'archevêque de Paris qui sévissait suivant la qua-
lité des délinquants^ ou demandait des renseignements complémentaires. Nous avons vu le cas se présenter pour le curé de Bagnolet, l'ami de la demoiselle Mimie. Ce que fut la corruption, à cette époque, du grand et du bas clergé, le scandale de l'affaire du Collier le montra et l'étala au grand jour du retentissant procès. C'est pourquoi nous avons donné place parmi ces documents à une série de lettres ou de nouvelles à la main, relatives à la vie galante du cardinal de Rohan qu'on peut considérer comme le prototype de ces grands viveurs ecclésiastiques. Quant aux autres, aux obscurs, aux inconnus, dédaignés par l'histoire, oubliés par la postérité, Marais et ses collègues nous en disent les petits jeux badins et familiers. Ils ne sont rien moins qu'édifiants. C'est tout cela qui a permis de faire passer quelquefois pour authentiques les sept curieuses lettres insérées par Théveneau de Morande dans son fameux libelle, et qu'on trouvera reproduites ici. Authentiques elles ne le sont point, mais après avoir lu un rapport de Marais, on peut penser qu'elles mériteraient de l'être.
31 mai 17/i3. — Hier, à sept heures du soir, l'auteur revenant vers le Palais-Royal se trouva par hasard, derrière deux moines blancs, à gros chapelet d'ivoire, qui parlaient avec action. On prêta l'oreille ; le plus vieux dit à l'autre : « Je veux que le
diable me tortille si je ne m'en donne pas aujourd'hui comme il faut. Il est inconcevable qu'en si peu de temps les tétons lui soient venus ; il y a un mois qu'elle n'en avait point. » — « Quoi ! reprit le plus jeune Père avec feu, quoi ! depuis que je ne l'ai vue, elle serait grande fille ?» — L'on entendit pas davantage ; un embarras dans la rue des Bons-Enfans fit perdre le fil d'une conversation si intéressante ; mais ne voulant pas en rester là, on suivit les moines : ils entrèrent dans une porte cochère carrée, à côté d'un perruquier, dans la rue des Bons-Enfans, chez mademoiselle Dumaine, si l'on ne se trompe : on les a vus monter un escalier sur le devant, on prit le parti de passer dans un cabaret, vis-à-vis de cette maison, dans Tespéiance qu'on pourrait apercevoir quelque chose qui pût dénoter de quoi il était question. On monta à un entresol qui fait face à quatre croisées, dont deux étaient ouvertes. On se plaça de manière que, sans être vu, on pouvait tout voir par le secours de la lorgnette. . .
Ce rapport est incomplet. La description si bien amorcée manque dans l'édition qu'en donna Taschereau. <' La suite du rapport de l'agent, dit-il, prouve que rien ne lui échappa. Nous sommes forcés de la supprimer. » On peut le regretter. Les deux rapports qui suivent, achèvent l'aventure des deux moines ;
3 juin 17/i3. — L'on a été hier vis-à-vis l'appartement où l'on a vu les moines blancs, dont on a parlé
le 31 mai. Les femmes du premier n'y étaient pas ; on y retournera. Le perruquier s'appelle Rigaud ; on ne croit pas que ce soit un lieu de plaisir. Il y a apparence que ces moines entretiennent de concert ce ménage. On fera ses efforts pour remplir les ordres qu'on a reçus à ce sujet, en faisant suivre les Pères, la première fois qu'ils viendront dans cette maison.
1 juinMh^. — L'on a enfin revu les moines blancs, dont on a parlé dans la feuille du 31 mai. Ils ont été aujourd'hui dans l'appartement au-dessus de Rigaud, perruquier. L'on a remarqué des libertés avec les jeunes demoiselles, mais moins grandes que celles dont on a parlé. Il est vrai qu'il y avait un autre ecclésiastique. L'on a suivi ces moines, et, sous le prétexte d'apprendre des nouvelles d'un prétendu Père Siméon, l'on a appris de leur bouche qu'ils sont de l'ordre de Saint- Augustin de la province de Troyes, et qu'ils passent à Paris (1).
Le fragment suivant est extrait d'un rapport manuscrit du commissaire Louis Marais :
Aujourd'hui il n'y a pas de maison publique où on ne trouve force poignées de verges, toutes prêtes pour donner aux paillards refroidis, la cérémonie, c'est-à-dire le fouet, et cette passion domine singulièrement chez les gens d'Eglise. J'en ai trouvé dans
(l) Chronique du règne de Louis XV; Revue rélrospeclive, t. V, pp. 408, 410, 413.
ces sortes de maisons nombre qui se faisoient étriller de la bonne façon, entre autres le bibliothécaire des Petits Pères de la place des Victoires du règne de M. Berryer, sur lequel deux femmes, après avoir usé sur son corps deux balais entiers, furent encore obligées, faute de verges, de prendre un paillasson de jonc qu'elles avaient déficelé. Quand j'entrai dans ce lieu, tout son corps ruisselait de sang (1).
A la Correspondance secrète^ publiée par M. de Lescure, G 'après le manuscrit de Saint-Pétersbourg, nous empruntons les pièces suivantes, relatives à la vie galante de Louis de Rohan, cardinal de Strasbourg. Quoique d'une source moins sûre que les rapports dépolie?, on remarquera qu'elles ne leur sont, de par la précision des détails, point trop inférieures.
La marquise de Ménars, épouse séparée du marquis de Marigny, frère de feu madame de Pompadour, vient d'obtenir une augmentation de 20.000 livres sur sa pension, qui sera de ce moment de 60.000 livres. Elle habite l'Abbaye-aux-Bois, où elle a un logement magnifique, et reçoit la plus brillante société, et particulièrement les fréquentes visites du prince Louis, nouveau cardinal. Il faut encore que vous sachiez que c'est l'intime liaison avec cette Eminence qui a servi de motif à la séparation des deux
(1) Rapports manuscrits du commissaire Marais; Bibliothèque nalionale; Fonds des manuscrits français, n* 1135*^ «'«'''o 440.
Les lauriers ecclésiastiques
ou les plaisirs des cloîtres et couvents.
(D'après l'estampe de Monnet.)
époux. Le mari y a trouvé l'avantage de pouvoir s'adonner librement à son goût pour les filles. Cette madame de Ménard est fort jolie et fort aimable, fille naturelle de Louis XV^ et pour cela encore plus considérée par l'ancienne cour (1).
Le roi allant dernièrement coucher une nuit à Fontainebleau, en petite suite, pour y chasser le lendemain avec M. le comte d'Artois, aperçut venir en grand train, sur la route, le cardinal prince Louis de Rohan, ayant à côté de lui, dans sa voiture, un jeune abbé d'une très jolie figure et élégamment coiffé et poudré. « Voilà, dit Sa Majesté, un abbé coquet, auquel il nemanque quedu rouge pourpasser pour une femme. » Le comte d'Artois fixa l'abbé et s'écria : « Vous avez raison, Sire, il nelui manque aussi quedu rouge, car c'est la marquise de Marigny, comtesse de Ménard, déguisée en abbé. » Cette belle dame est déjà depuis du temps maîtresse du cardinal, et depuis qu'elle s'est séparée de son mari, frère de feu madame de Pompadour, elle ne garde plus de ménagement. Je suis curieux si le Roi ne dira rien de cette aventure au grand aumônier lorsqu'il paroîtra à la cour (2).
Les fragments qui suivent sont postérieurs àl'arres-
(1) Du 20 juin 1778. — Correspondance secrète inédile sur Louis XVI, Marie-Anioinetle, la Cour et la Ville, de 1777 à 1792, publiée d'après les manuscrits de la Bibliothèque impériale de Saint- Pétersbourg ; avec une préface et des notes par M. de Lescure. Paris, 1866, in-8, t. I, p. 179.
(2) Du 12 octobre 1778. — Correspondance secrète..., t. I, p. 229.
tation du cardinal, appréhendé, comme on le sait, le 15 août 1785, dans la grande galerie du Palais de Versailles, au moment où il allait célébrer la messe de l'Assomption.
Cette affaire [du Collier] étrange, dans laquelle, selon les amis du grand aumônier, celui-ci est victime d'une intrigue de la cour, et selon les autres, seulement de sa légèreté et de sa crédulité, ne prend pas la tournure à laquelle on s'étoit attendu. On compare son affaire à celle de M. de Lally. « L'un et l'autre, dit-on, auront mérité leur condamnation pour des motifs tout différents de ceux qui l'auront dictée. L'histoire secrète des empereurs romains offre peu d'exemples et de débordements comparables à ceux de Son Eminence, qui avoit dans Paris douze petites maisons où il faisoit alternativement les orgies les plus complètes, et dont les détails révolteroient l'âme la plus luxurieuse (1).
L'affaire du cardinal tourne mal, ainsi qu'on l'a dû penser, en considérant quel est le vent qui règne à la cour, et combien il agit puissamment sur tous les corps de l'Etat. Le prélat a oublié, en se mêlant de cabales de cour, qu'un grand nom et l'esprit d'intrigue ne suffisent pas pour les faire réussir. Il a perdu son énergie et ses richesses en courant après le plaisir
(1) Du 13 septembre 1785. — Correspondance secrète..., t. I, pp. 690, 591. '
qui le fuyoit. Sa jouissance la plus chère étoit de faire exécuter les postures del'Arétin par des acteurs d'un rang à faire payer chèrement un secret (1).
Depuis la mort de M. deMaurepas, il désiroit vivement de se concilier les bonnes grâces de la Reine. On dit même qu'il avoit conçu pour cette charmante princesse une passion audacieuse et criminelle. On lui avoit facilement persuadé que l'hommage d'un collier lui seroit agréable. Gagliostro (2) lui avoit fait voir, dit-on, par ses opérations occultes, la Reine sensible à son ardeur. Le pauvre cardinal a été le jouet de tous les fripons qui l'entouroient (3).
Voici une épigramme calquée sur un passage du mémoire de Mme de la Mothe :
Gagliostro, homme savant, Enseigne au prince la magie.
Ils n'étoient que deux seulement, Mais par tour de sorcellerie, Les voilà trois : qui l'eût prédit ?
De surprise ôtant sa calotte, Le bon cardinal vit la Mothe, Et la Mothe le vit (4).
(1) Du 15 septembre 1785. — Correspondance secrète..., t. I, pp. 591, 592.
(2) Gagliostro a raconté son rôle dans l'affaire du Collier en un curieux mémoire : Mémoire pour le comte de Gagliostro, accusé contre M. le procureur général, accusateur ; en présence de M. le cardinal de Rohan, de la comtesse de la Motte et autres coaccusés. Paris, MDCCLXXXVI, in-8, 48 p.
(3) Du 12 octobre 1785. — Correspondance secrète..., t. I, pp. 600, 601.
(i) Du 12 janvier 1786. — Correspondance secrète..., t. II, p. 4.
Il y a dix-sept à dix-huit ans que le prince Louis s'avisa de faire un enfant à une chanoinesse. Ce fut une fille, à qui l'on donna une éducation convenable à sa naissance. Dans le temps même où se fit l'acquisition du collier, la chanoinesse sollicitait l'Eminence d'assurer l'état de sa fille. Le cardinal vouloit la marier. « Cela ne suffiroit pas, objecta la chanoinesse, il vaudroit mieux me marier moi-même et qu'on la reconnût par contrat. » On trouva un jeune garde du corps de Monsieur (1) qui voulut bien se prêter à tout. Le cardinal fit une obligation de 300.000 livres que l'on déposa cachetée chez un ancien prieur de Saint- Victor. Le futur époux, bâtissant làdessus de grandes espérances de fortune, fit des dettes, et ses créanciers s'étant informés de l'existence du dépôt, lui donnèrent toute confiance. La chanoinesse ayant appris la détention du cardinal, a repris le dépôt, a, dit-on, brûlé l'obligation pour ne pas compromettre son ancien amant, et s'est sauvée à Bruxelles. Le prétendu a cherché au Temple un asile contre ses créanciers. Un chevalier de Malte qui avoit négocié le mariage est en prison, et le moine dépositaire assigné pour être ouï. Un homme d'État dit en entendant le récit de cette aventure : « Il faut avouer que le jeune homme avoit un bon estomac pour digérer une fille de dix-huit ans. » La réflexion est d'autant plus plaisante dans la bouche
(1) Le comte de Provence, le futur Louis XVIIL
LES « LAURIERS » ECCLESIASTIQUES l'J7
de ce ministre, que la chronique veut qu'il ait été dans le même cas (1).
Cette aventure mérite quelques éclaircissements. On sait aujourd'hui qu'elle fut inventée de toutes pièces par Mme do la Mothe qui fit, sous le nom de Mme de Courville, jouer à une de ses sœurs, le rôle de la prétendue chanoinesse (2). Le garde du corps qui crut très réellement à la possibilité de ce mariage était un sieur de Fages, baron, paraît-il. Quant au chevalier de Malte, il s'appelait Bette-d'Ettenville et fut un des premiers à conter l'aventure où il joua ce rôle ridicule. C'est vraisemblablement de son mémoire (3) qu'est tirée la nouvelle ci-dessus.
Les confrontations dans l'affaire du cardinal ont été, à ce que l'on croit, closes hier. Nos courtisans persistent à dire que Son Eminence a joui dans le parc de Versailles des faveurs de Mlle Oliva (/i), croyant obtenir celles de la princesse [la Reine] qu'elle
(1) Ou 24 janvier 1786. — Correspondance secrète..., t. II, p. 8, 9.
(2) Cf. notamment l'Affaire du Collier, d'après de nouveaux documents recueillis en partie par A. Bégis, par Frantz Funck- Brentano. Paris, 1903, in-12, p. 193 et suiv.
(3) Mémoire pour le sieur Bette d'Etienville, servant de réponse à celui de M. le baron de Fages ; à Paris, MDCCCLXXXVI, petit in-12, 43 p.
(4) Sur le rôle qu'elle joua dans l'affaire du Collier, voir Mémoire pour la demoiselle Le Guay d'Oliva, fdle mineure, émancipée d'âge, accusée ; contre M. le Procureur général, accusateur ; en présence de M. le Cardinal Prince de Rohan, de la dame de la Motte-Valois, da Sr. de Cagliostro, et autres ; tous accusés; à Paris, MDCCCLXXXVI, petit in-12, 62 p.
représentoit, et que la rose, dont il est tant question dans les Mémoires, est l'emblème de cette complaisance (1).
Mme de la Mothe a'démenti elle-même ce bruit, en déclarant, dans un de ses Mémoires, que le cardinal s'était contenté de baiser le pied de la d'Oliva.
Les sept lettres suivantes sont supposées adressées à la Gourdan.
De M. VÉvêque de M...
« Paris, ce 15 décembre 1774.
« Vous mériteriez que je vous fisse mettre à l'Hôpital (2). J'ai reçu chez vous un fameux coup de pied de Vénus, qui m'oblige de quitter la capitale pour aller rétablir ma santé dans mon diocèse. On a bien raison de dire qu'il n'y a plus de probité et qu'on ne sait à qui se lier (3). »
De M. Vabbé de J...
« Ce samedi.
« Ce soir, sur les cinq heures, je me rendrai chez vous par la porte de derrière. Du joli, et le boudoir aux glaces (/i). »
(1) Du 17 avril 1786. — Correspondance secrète..., t. II, p. 31.
(2) « Maison de correction auprès de Paris, où l'on met les femmes de mauvaise vie. » Note de la Correspondance de Mme Gourdan..., p. 12.
(3) Correspondance de Mme Gourdan,.., pp. 12, 13. (i) Correspondance de Mme Gourdan..,, p. 15.
LES « LAURIERS » ECCLKbL\.ST10UES l'J'J
De Mademoiselle Florentine.
« Paris, ce 8 février 1780.
« Vous savez, chère maman (i), que depuis quelques mois le marquis de... vivait avec la belle Sainte- Marie, que nous nommons entre nous l'indolente. Se doutant qu'elle lui faisait quelques infidélités, il Fa fait épier. On lui arapporté que Monseigneur l'évéque de... le remplaçait souvent. Alors il résolut de s'en venger, et pour cet effet, il prétexta un voyage à Versailles et chargea ses émissaires de venir l'avertir dès que Monseigneur serait chez sa maîtresse. Vers minuit on vint lui dire que Monseigneur était chez Sainte-Marie, où il devait passer la nuit, ayant renvoyé sa voiture. Aussitôt le marquis vole chez sa maîtresse ; et comme il avait un passe-partout, il entre sans être aperçu. Arrivé près du lit, il en tire les rideaux et fait l'étonné en voyant Monseigneur : « Soyez le bien venu, lui dit-il, mais il n'est pas juste que je paie vos plaisirs. Depuis trois mois j'entretiens mademoiselle, elle me coûte trois cents louis, il faut que vous me les rendiez ou j'envoie chercher la garde pour vous reconduire chez vous. » En vain monseigneur voulut composer, il fallut payer. Comme il n'avait pas cette somme sur lui, il a donné ce qu'il avait, et fait un billet sur le reste. Le mar-
di Théveneau de Morande explique que c'est « le nom que donnent les demoiselles de Paris à celles qui les procurent ».
quîs ensuite tirant les rideaux leur souhaite une bonne nuit, ajoutant qu'il cédait à Monseigneur tous les droits qu'il avait sur la belle. On assure que cette visite refroidit Monseigneur au point qu'il n'a pu de la nuit gagner une partie de l'argent qu'il venait de payer. A demain, chère maman ; je me rendrai chez vous à l'heure que vous m'indiquez. Votre chère enfant (1). »
De Mademoiselle Sophie.
« Paris, ce 27 février 1783.
« Il est bien dur pour moi, chère maman, d'avoir eu affaire avec votre diable de carme ; il m'a mis dans un état affreux. Je n*ai jamais de ma vie été si malade. Mon chirurgien, que j'ai envoyé chercher ce matin et qui m'a visitée, m'a dit que j'en avais pour plus de deux mois. Jugez de mon malheur. J'espère que vous m'aiderez et ne m'abandonnerez pas dans cette occasion. C'est sous vos étendards que j'ai reçu ma blessure. Envoyez-moi, je vous prie, deux louis par la porteuse. Vous obligerez infiniment votre chère et affectionnée (2). »
Du R. P. Z..., carme.
" Ce 10 mai 1783,
a Vendredi prochain, j'ai un prétexte pour pouvoir
sortir du couvent. Faites préparer une collation pour
(1) Correspondance de Mme Gourdan..., pp. 41, 42,
(2) Correspondance de Mme Gourdan.,., p. 69.
quatre heures et que la porte de derrière soit ouverte. Jl me faut du joli, quoique je n'ai besoin de rien pour aiguiser mon appétit. Je suis un vrai carme (1). »
De M. Vévêque de...
« Paris, ce 17 mai 1783.
« Avant de retourner dans mon diocèse, je veux encore une fois, ma chère comtesse, passer une soirée chez vous. Ce sera jeudi. Vous savez mes goûts et que j'arrive toujours par la petite porte (2). »
De M. V abbé de V...
« Paris, ce 8 juillet 1783.
« Je me ressens des chaleursexcessives delasaison, et mes feux sont très considérables ; demain, entre dix et onze heures, j'irai les éteindre; quoique je serai habillé en bourgeois, je veux entrer par la porte de derrière. Pensez à m' avoir du joli et du canonique. Je suis une pratique qui demande des égards (3), »
Mais tout cela, tout cet esprit de Théveneau de Morande lui-même, qu'est-il à côté de la simple exposition des faits, telle que la donne une nouvelle à la main de 1763 ? Elle doit prendre place ici, cette piquante aventure si caractéristique de l'époque et
(1) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 84.
(2) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 85.
(3) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 96.
qui a pour héros deux personnages fameux de l'histoire. L'un est un aumônier de Louis XY, Antoine de Malvin de Montayet, archevêque de Lyon, dont les amitiés jansénistes eurent avec Tarchevêque de Paris, Christophe de Beaumont, des démêlés qui tournèrent souvent à l'aigre. L'autre est cette célèbre descendante de Mazarin, Louise-Jeanne de Durfort Duras qui épousa lefds amé du duc d'Aumont, Guy d'Aumont, lequel mariage ne l'empêchait pas de brûler de feux ardents pour l'archevêque de Lyon. Cette liaison fut marquée de l'aventure que voici, rapportée par les nouvelles à la main le jeudi 5 mai 1763 :
L'archevêque de Lyon et Mme la duchesse de Mazarin, dont les amours sont, en quelque sorte, publics, ont été, un de ces jours derniers, se baigner chez Poitevin, au-dessus du Pont-Royal (1). L'un et l'autre étoient déguisés, Mme de Mazarin en habit d'homme, il n'étoit pas possible de la reconnaître, d'ailleurs, c'était sur la brune; ils sont autres dans une chambre à deux baignoires, à côté d'eux se baignoit M. le duc de Richelieu qui, sur quelques propos qu'il a entendu, a prêté l'oreiile davantage; il a cru reconnaître la voix de Mme de Mazarin, il a cherché et trouvé une fente dans la cloison, par laquelle il a vu de ses propres yeux que c'était elle-même. Il n'en
(1) C'est ce Poitevin qui fut le fondateur des bains de la Saniarilaine.
a pas moins distingué M. de Montazet, archevêque de Lyon. Cette scène a été fort intéressante pour M. le maréchal (1)... Enfin le prélat s'est mis dans la baignoire de Mme de Mazarin, et a voulu brûler au milieu des eaux et lui prouver son amour. Lorsqu'il étoit au point d'arriver au fait, le maréchal de Richelieu s'est mis à chanter une chanson gaillarde, qui a troublé nos amants; l'archevêque est sorti de la baignoire de la nymphe, furieux de n'avoir pu exécuter son projet. Le maréchal a trouvé l'aventure si plaisante qu'il en a écrit à Favart pour le prier de faire des vers là-dessus. Favart, qui n'a pas voulu se charger de cette besogne, s'en est dispensé en la donnant à un autre. Voici les vers, c'est un rondeau :
Au bord de l'eau, Philis au doux visage, Montrant à nud ce beau corps qui m'engage, Avec Colin folàtroit tendrement.
Notre Adonis faisoit serment
Comme un poisson, de lui mettre à la nage, Déjà, pour voir de près ce badioage, De toutes parts, quittant leur marécage, Nymphes des eaux se glissoient doucement
Au bord- Tout alloit bien, mais dans le voisinage, Par un couplet, j'interrompis l'ouvrage,
(1) L'éditeur de ces nouvelles à la main a vraisemblablem(Mt supprimé ici la scène gaillarde qui devait être racontée dans tous ses détails. On peut regretter de voir ainsi dérober à l'histoire les postures du privé de l'archevêque de Lyon.
Coliu. distrait, maudit cent fois léchant, Philis gémit et se plaint vainement, Il reste court, en écumant de rage, Au bord (1).
On peut penser avec raison que l'anecdote valait mieux que les vers.
(1) Documenls sur le dix-huiliènie siècle : Nouvelles à la main de la fin du règne de Loui^ XV... ; déjà cit., pp. 4, 5.
Mil
La réunion des quelques pièces que voici peut servir de conclusion à ce qui précède. Outre qu'ils s'ajoutent aux documents ici rassemblés sur les mœurs galantes du siècle lét^er de Louis XV, ils témoignent quelquefois de l'esprit humoristique qui, chez les policiers, présidait à leur rédaction. C'est donc, en plus de leur intérêt, un double mérite qu'ils peuvent nous offrir.
Toutes les aberrations sexuelles s'y rencontrent ; les sodomistes y voisinent avec les flagellants et les femmes blanches amoureuses de robustes nègres, et les policiers y illustrent leurs constatations judiciaires de menues anecdotes qui — et on en conviendra certes bien aisément — laissent loin derrière Biles toutes celles recueillies par Bachauraont et ses continuateurs dans les Mémoires secrets. Il est plus que vraisemblable que, publiées par eux, dans leur
recueil fameux, ces historiettes n'eussent pas manqué de passer bel et bien pour apocryphes, et ajouté à la fâcheuse réputation de leurs auteurs. C'est tant mieux pour Bachaumont, et aussi pour l'histoire.
3 avril 17/i3. — L'on a si mauvaise opinion du roi de Prusse, depuis sa défection avec les alliés, que, quoique personne ne doute qu'il ne se donne des soins pour procurer la paix de l'Empereur, on a toujours de la défiance de sa bonne foi. On faisait hier un portrait de ce prince fort singulier ; on dit qu'il ne pense jamais deux jours de la même façon et qu'il a les caprices les plus extraordinaires et des goûts opposés à sa façon ordinaire de penser. On prétend qu'ayant aimé une fille extrêmement sage, l'année passée, il s'est brouillée avec elle parce qu'il voulait exiger qu'elle accordât ses faveurs à tous ceux qui les recherchaient; et cela dans la vue d'être témoin en secret des plaisirs qu'elle recevrait dans ces momens voluptueux, ayant fait pratiquer exprès un cabinet (1), par lequel il pouvait entendre et voir sans être vu tout ce qui se passait (2).
47 août 1743. — L'on entend dire hier à des Allemands, dont on n'a pu apprendre les noms, que le grand-duc est le plus paillard de tous les hommes;
(1) Ce judas à l'usage des voyeurs s'appelaient en ce temps des Irompe-valels. Cf. Les Sérails de Paris... ; t. I, p. 27.
(2) Chronique du règne de Louis XV; Revue rélrospeclive, t. V, p. 262.
qu'il a un cabinet secret d'où il peut voir dans un salon ce qui se passe dans un rendez-vous amoureux sans que ceux qui y sont aient connaissance qu'ils sont observés (1),
De M. L... [à Madame Gourdan].
« Paris, ce 2 janvier 1774.
« Je me rendrai demain chez vous. Je veux une autre fille pour me donner le fouet. Celle que j'avais Pautre jour était gauche et ne savait pas son métier. Je paie assez bien pour être servi. Quant à celle que j'ai fouettée, j'en suis assez content. Prévenez-la qu'à la première séance je resterai plus longtemps et la fouetterai beaucoup plus. Si cela ne lui convient pas, ayez-en une autre (2). «
De Mademoiselle Julie [k Madame Gourdan].
« Ce samedi.
« Je vous envoie, ma chère maman, ces cinq louis qui vous reviennent pour ce souper que j'ai fait hier à la petite maison de ce vieux financier (3), ayant eu
(1) Chronique du règne de Louis XV; Revue rétrospective, t. V, p. 466.
(2) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 9.
(3^ Il s'agit ici du banquier Pexioto ou Peixotte, dont les exploits galants défrayèrent la chronique scandaleuse de lepoque. Dans la Correspondance de Mme Gourdan, p. 25, on lui attribue celte lettre: « Demain, je me rendrai chez vous vers les dix heures du matin. N'oubliez pas d'avoir des plumes de paon, tout ce qu'il y a de plus beau. » La lettre que nous don-
dix louis. En vérité, les complaisances que j'ai été obligée d'avoir en valaient bien davantage : il a fallu me mettre toute nue et monter à cheval sur lui, qui était à quatre pattes. J'avais la tcte tournée du côté de son derrière, et tandis qu'il me faisait faire le tour de la chambre, je le fouettais à tour de bras. Ce manège a duré une heure au moins. Je ne pouvais m'empêcher de rire aux larmes chaque fois que les glaces me répétaient. Ah! que les hommes ont des goûts bizarres (1) ! Je ne pourrai, chère maman, être à vos ordres de la soirée, ayant décidé de la passer avec mon amant. On ne peut pas être toujours à Plutus, il faut quelquefois être à l'amour (2). »
De M. E... [à Madame Gourdan].
« Ce mercredi, 4 juin 1783.
« Usé par l'extrême jouissance, et accablé du poids de 60 ans, mes sens sont très difficiles à émouvoir.
nous ci-dessus, de la demoiselle Julie, servit de texte pour une gravure d'un pamphlet : Le Parc au cerf (sic) ou l'origine de Vaffreux déficit, par un zélé patriote ; à Paris, sur les débris de la Bastille, in-8, 1790. On y trouvera un chapitre sur Peixolte, p. 123. Voyez aussi la Correspondance secrète de Saint-Péters- Ijourg, t. I, p. 447.
(1) « Il y a de ces bruteaux qui mettent toute leur volupté à battre ou à être battus ; de façon qu'après avoir été rossés, étrillés, ils obligent souvent leurs victimes à subir la même peine à leur tour. Il doit paraître sans doute bien étonnant qu'il se trouve des filles assez patientes pour soutenir un pareil genre de vie, mais que ne font point le goût du libertinage, l'avarice, la misère, la paresse, l'espoir d'un avenir heureux ? » Les Sérails de Paris..., t. I, p. 30.
(2) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 46.
La flagellation, qui est la ressource ordinaire des personnes qui sont dans ma position, ne peut rien sur moi. Une seule chose me rend un peu de vi- .£çueur, c'est de voir deux femmes nues, dont l'une donne le fouet à l'autre, tandis que je la fouette à mon tour. Trouvez-moi deux filles qui se prêtent k ma manie; vendredi j'irai souper chez vous (1). »
2 décembre 17 U'^. — Une femme de quatre-vingtdix ans est accouchée dans la rue de la Perle (2). »
20 avril 1743. — On se moquait hier de M. d'Anjoran, à qui sa femme a donné une galanterie (3), parce que le chirurgien gagné lui a fait accroire qu'il ne devait s'en prendre qu'à la bière qu'il avait bue, qui avait produit cet effet (/i).
L'an mil sept cent soixante-quinze, le lundy vingttrois janvier, neuf heures du matin, en notre Hôtel et par devant nous Louis-Michel-Roch Delaporte, Conseiller du Roi et commissaire au Châtelet de Paris, est comparu le sieur Jean-Pierre La Barbe, dit la Salle, marchand-mercier demeurant à Paris, rue Bourlabbé (5), paroisse de Saint-Luc-Saint- Gille.
(1) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 88.
(2) Chronique du règne de Louis XV ; Revue rélrospeclive, t. y,i p. 74.
(3) Affection vénérienne.
(4) Chronique du règne de Louis XV; .Revue rétrospective, t. V, p. 388.
(5) Lisez : Bourg-VAbbé.
Lequel nous a rendu plainte contre la nommée Gourdan, femme tenant un lieu de prostitution et demeurant à Paris, rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur, et nous a dit qu'il vient d'apprendre que cette femme, non contente d'avoir favorisé la sienne dans la débauche et le dérangement chez elle, tient des propos contre luy, le traite publiquement de coquin et le menace de le faire enfermer s'il ne laisse sa femme dans ledit lieu d'horreurs où elle est ; que le comparant ne peut, d'après de semblables discours, présumer que c'est ladite Gourdan qui l'a dérangée et l'empêche de rentrer dans ses devoirs. Or, comme c'est une action punissable et qu'il désire faire réprimer une telle conduite, il est venu de ce que dessus nous rendre la présente plainte, dont nous lui avons donné acte et a signé :
Labarbe. Delaporte (1).
Les deux rapports qui suivent démontrent que le lieutenant de police lui-même n'était pas à l'abri des enquêtes de ses agents. Ceux-ci ont trait au vice italien, c'est-à-dire à la sodomie dont on accuse tout bas Feydeau de Marville. Il est étrange de les trouver dans une série de rapports adressés à ce magistrat lui-même. Tascliereau explique ce point bizarre par le fait que le rapporteur avait vu une
(1) Archives nationales, série Y, 12185 ; papiers du commissaire Louis-Micliel-Roch Delaporte — Publié par Eugène Defrange, vol. cit., pp. 104, 105.
demande de fonds repoussée par le lieutenant de police, rejet à la suite duquel il adressa, pendant le temps qui suivit, ses bulletins au ministre de Paris. C'est possible, et au demeurant, d'un intérêt relatif.
6 mars 16/i3. — Sur l'étonnement que le public a marqué des choses libres qui sont dans la comédie nouvelle de Paméla, il s'est trouvé des gens qui ont dit qu'il ne fallait pas s'en étonner, parce que M. de Marville avait des raisons de plaisir pour protéger les Italiens. On parle des mœurs de ce magistrat, et on lui attribue à la fois le goût de deux plaisirs bien opposés (1).
8 mars 17/i3. — On dit aussi qu'il y a eu quelques manoeuvres de la part des commissaires, dont M. de Marville a eu connaissance, et dont il n'a pas fait rapport à la Cour; il a été question aussi de ses mœurs; mais on s'est entretenu si bas à ce sujet, qu'il a été impossible de rien entendre de suivi sur ce point (2).
Mais dans cet écrin si agréablement varié, si divers, il est des perles qui se doivent garder pour la fin. Les voici, dans toute leur naïveté et leur pittoresque édifiant et significatif :
Samedi 27 août 1763. — Il y a une ordonnance du Roi qui enjoint à tous les nègres et négresses de
(1) Chronique du règne de Louis XV ; Revue rélrospecfive, t. V, p. 246.
(2) Chronique du règne de Louis XV; Revue rélrospeclive, t. V, p. 247.
212 VÉNUS DAMNÉEè
sortir du royaume et de se retirer dans les possessions respectives de leurs maîtres et maîtresses en Amérique, ceux et celles qui ne sont point esclaves seront envoyés à Gayenne. La cause de cette expulsion est le goût trop marqué des blancs pour les négresses et de nos blanches pour les nègres. Ce goût devenoit à la mode, on a compté aux enfants trouvés près de quinze cents mulâtres, c'est ce qui a réveillé l'attention du gouvernement, on craint que la nation française ne dégénérât pour la blancheur, la beauté et la pureté du sang.
Cette mesure cependant ne s'exécute pas aussi facilement que le Roi pouvait de prime abord le croire. On fut forcé d'y renoncer, et c'est encore ce que, moins d'un mois plus tard, les nouvelles à la main nous apprennent :
Samedi llx septembre 1763. — Le ministre avoit eu dessein de faire repasser dans les colonies tous les nègres qui sont en France et des ordres particuliers avoient déjà été signifiés à beaucoup de gens qui en ont, pour se disposer à les renvoyer. Mais des représentations, fondées sur les inconvénients qui pourroient en résulter, et dont on n'avoit pas senti, d'abord, toutes les conséquences, ont fait révoquer ces ordres. En même tems, on ne doute pas qu'à l'avenir on ne soit très réservé sur la permission d'en faire venir, car cette tolérance en a, depuis quelque tems, multiplié l'espèce en France.
Ceci clôt les difficultés. On ne parle plus dos nègres, aussi bien la mode en est peut-être passée. Mais c'est peut-être à leur passagère faveur qu'il faut rattacher cette constatation singulière, remarquée par notre nouvelliste anonyme le samedi A février 1764 :
Mme la duchesse d'Aiguillon est un phénomène singulier pour les médecins et les chirurgiens. Elle est très bien de figure, elle a la peau assez blanche; dans sa première grossesse, elle devint par degrés noire comme une négresse du Sénégal, de la tête aux pieds. Après être accouchée, elle reprit aussi par degrés son teint ordinaire. Elle est grosse pour la seconde fois et la même révolution se fait chez elle. Elle n'est encore que mulAtresse, parce qu'elle n'est pas avancée; dans son dernier mois elle sera tout à fait noire comme du jais. Au reste, l'enfant qu'elle a mis au monde la première fois n'avait aucune teinte de noir; il était comme l'enfant d'une blanche. Que nos docteurs expliquent cette singularité s'ils peuvent (1).
Les docteurs n'expliquèrent rien du tout. En feraient-ils davantage aujourd'hui? On en peut douter.
(1) Documents sur le dix-huilième siècle : Nouvelles à la main de la fin du règne de Louis XV..., déjà cit., pp. 29, 33, 64,