‹ Vénus damnéesChapitre 5 sur 40 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LA GOUHDAN

La Surintendaiile des plaisirs de la Cour et de la Ville ».

L'offre et la demande est une éternelle loi de commerce. C'est aussi la base de la prostitution, de quelque temps ou de quelque régime qu'elle soit. Qui paye, qui est payé, ce sont là les deux pôles de l'enquête qu'on peut entrepren dre sur des points parti culiers. C'est donc là la question qui se pose au début de cet ouvrage.

Où se recrutent les Vénus damnées, soumises au joug lesbien, enchaînées au char de la passion saphique ?

Qui les recrute ? A cette dernière question le reste de ce livre répond. C'est la première question que nous allons examiner pour le présent.

Il est incontestable que le lesbisme est un vice aristocratique. Il implique pour la femme qui s'y livre une certaine éducation, une recherche dans la jouissance, un raffinement dans le plaisir, qui se ren-

contrent malaisément dans la couche inférieure de la société. Est-ce à dire cependant que ces couches moins privilégiées en soient demeurées indemnes ? Ce ne saurait être soutenu, preuves à l'appui, mais ce qui est certain, c'est que cette rencontre y est de beaucoup moins fréquente. Nous parlons en ce moment du dix-huitième siècle, sans nous hasarder à étendre notre avis jusqu'à l'époque contemporaine sur laquelle la médecine et les spécialistes des maladies nerveuses pourraient seuls nous apporter d'utiles indications. Au surplus, les différentes anecdotes que nous rapportent Pidansat de Mairobert, Theveneau de Morande, Bachaumont et l'auteur anonyme des Sérails de Paris nous renseignent suffisamment à cet égard. Toutes les héroïnes des aventures saphiques qu'ils mentionnent sont généralement naïves ou tout au moins innocentes de cette perversion de l'instinct génital.

C'est donc une preuve de plus de la constatation que nous faisions au début de ce chapitre.

Puisque le vice vient de haut il doit nécessairement recruter ses prosélytes dans le bas-fond. On pourrait, à la rigueur, objecter qu'il pourrait dans son milieu même trouver des satisfactions. C'est peu probable, car pourquoi un grand seigneur ne commetil pas ses fredaines avec de grandes dames ? Le sentiment qui lui fait chercher, pour ses ébats, des partenaires d'un autre rang que lui-même n'est-il pas identique à celui qui porte la marquise de Fleury,

LA POLICE DES MCEURS AU DIX-HUITIEME SIECLE g

par exemple, à charger une célèbre procureuse, Mme Gourdan, de lui trouver un morceau de roi, c'est de reine que nous voulons dire ? Inutile, par conséquent, d'insister sur ce point, et même le voudrionsnous qu'une réponse et une explication primeraient toutes les autres : c'est dans les bas-fonds de la prostitution que les Vénus damnées titrées, roulant carrosse, reçues à la Cour, recrutent leurs victimes, ou leurs prosély les, au choix. C'est une règle sans exception et cela répond par avance à tout ce qu'on pourrait, sur ce point, croire de contraire.

C'est donc ce bas-fond que nous nous devons, avant tout, d'examiner dans quelques-uns de ses pittoresques détails. Pour ce faire, à qui s'adresser, sinon à ceux-là même qui le fréquentent, de par leur profession, tous les jours, c'est-à-dire à ce qu'on nomme, sous l'ancien régime, les commissaires de police.

Cette fonction n'était pas, comme on pourrait aisément, de par son titre, le supposer, sensiblement pareille à celle qui est encore envigueur aujourd'hui. Le commissaire de police de la monarchie est un fonctionnaire de rang et de grade assez élevé, mais c'est en même temps un agent qui opère par lui-même, et met la main à la pâte, si on veut nous permettre l'expression.

Pour s'en rendre compte il faut savoir que la police de l'ancien régime est partagée en deux catégories bien distinctes qui opèrent séparément et ne sont même pas «ans vivre avec quelque hostilité entre

elles, La première est la police judiciaire de qui relèvent les affaires criminelles, qui est en communication avec le Châtelet, juridiction qui n'a de supérieure à elle que le Parlement. Les grandes causes sont déférées au Parlement par le Roi, comme c'est le cas pour l'Affaire du Collier où sont impliqués Cagliostro, le cardinal de Rolian, quelques escrocs et quelques filles.

La seconde catégorie de la police est dite la police d'inspection. Gomme la précédente elle est sous les ordres d'un lieutenant de police qui devrait avoir pour chef le Châtelet, mais qui, en réalité, reçoit les ordres du ministre de la Maison du Roi. Sous la direction du lieutenant de police, en communication directe avec lui, se trouvent vingt inspecteurs, un par quartier; quarante-huit commissaires, et toute la séquelle des exempts, des observateurs, des dénonciateurs, des basses-mouches, ces derniers « secrètement employés et payés selon leurs œuvres (1) ».

Voilà le monde administratif qui a la prostitution de l'ancien régime sous sa coupe. Les commissaires sont chargés de la surveillance des jeux, des étrangers, des cabarets, et, comme nous venons de le dire, de la prostitution.

C'est par leurs ordres que s'opèrent les rafles, les descentes de police dans les « académies lubriques (2) », les enlèvements des filles dans les rues

(1) Cf. Henri Monin, l'Etat de Paris en 1789, p. 324.

(2) Les Sérails de Paris ou vies et portraits des dames Paris, Gourdan, Montigni, el autres appareilleuses ; ouvrage contenant la

OÙ elles causent du scandale, les arrestations des demoiselles dont de grands seigneurs ont à se plaindre, à quelque titre que ce soit.

Comment ils s'acquittent de leurs fonctions, leurs rapports secrets et confidentiels nous l'apprennent. Les plus fameux sont ceux du commissaire Marais, qui avait sous sa surveillance le quartier du Palais- Royal et de la Pointe-Saint-Eustache. Ces rapports, retrouvés en 1863, par M. Lorédan Larchey (1), sont des documents utilisés par tous les historiens du règne de Louis XV. Nous n'y ferons pas appel ici, ainsi qu'à d'autres moins connus, émanant ceux-là des policiers demeurés anonymes. On peut se demander pourquoi ils les rédigeaient ? C est un petit problème dont la solution est relativement récente.

Louis XV vieillissait. A la coupe de tous les plaisirs il avait goûté. Le roi était blasé. Comment le distraire? Berryer, qui, du 27 mai 17/i7 au 29 octobre 1757, fut lieutenant de police, y pourvut. Tous les matins il dépêcha au roi le recueil des rapports des commissaires chargés de la surveillance des mœurs. Ces rapports mettaient en scène les plus

description de leurs sérails^ leurs inlrigues, et les aventures des plus fameuses courtisannes [sic) ; le tout entremêlé de réflexions et de conseils pour prémunir la jeunesse et les étrangers contre les dangers du libertinage ; à Paris, chez Hocquart, libraire, rue Saint-André-des-Arcs, n» 121, an X, 1802 ; t. II, p. 162. L'ouvrage est complet en trois volumes.

(1) Ils ont été publiés à Bruxelles, en 1863, chez le libraire Parent, sous le titre : le Journal des inspecteurs de M. de Sartines, 1 vol. in-12.

grands seigneurs de la Cour lesquels n'étaient pas médiocrement étonnés, on le conçoit sans peine, de se voir rappeler le matin par le Roi, leurs galants exploits de la nuit. Ces rapports de l'époque de la lieutenance de police de Berryer semblent être aujourd'hui irrémédiablement perdus, à moins que le hasard de la vente d'une collection privée les rende à la circulation. En ce cas la publication d'un tel document apporterait des clartés nouvelles sur une période dont les dessous ne sont pas encore tout à fait éclaircis.

Il en est de même pour les rapports de Henri-Léonard Bertin qui succéda à Berryer du 29 octobre 1757 au 2 novembre 1759. Ceux de l'époque de M. de Sartines nous sont seuls parvenus, incomplets d'ailleurs, quoique en fragments assez considérables.

Les rapports que nous allons rapidement analyser ci-après sont cependant d'une époque antérieure et datent de la lieutenance de police de Claude-Henri Feydeau de Marville qui occupa la charge du 2 décembre 1739 jusqu'au 27 mai 1747, et qui fut, par la suite, assez nettement accusé de sodomie par ses agents. La source de ces rapports, indiscutables au point de vue de l'authenticité, n'a jamais été bien établie par Taschereau qui les révéla. Quoi qu'il en soit, ce que nous savons d'eux nous permet de les considérer comme un des plus précieux éléments d'observations pour l'étude des mœurs galantes de la moitié du dix-huitième siècle. Et leur mérite est

d'autant plus grand que, jusqu'à présent ils semblent avoir été assez généralement négligés par nos prédécesseurs.

Que nous disent-ils, ces rapports ? Ils nous renseignent assez exactement sur la conscience apportée par les commissaires dans l'exercice de leurs fonctions. Ils s'y révèlent observateurs singulièrement perspicaces, ce qui est assez de leur métier, mais encore — et qui l'eût cru ? — caustiques, railleurs, spirituels. Ainsi, à la date du 2 décembre 1432, ils notent : « Une femme de quatre-vingt-dix ans est accouchée dans la rue de la Perle (1) ». Pas un mot de plus, car ils savent bien ce que le fait a en luimôme d'ironiquement éloquent. Tudieu ! à quatrevingt-dix ans !... Des policiers glissent et ne soulignent pas. Demême, le 28 avril 17Z|3 : a On se moquait hier de M. d'Anjoran à qui sa femme a donné une galanterie (2) parce que le chirurgien gagné (3) lui a fait accroire qu'il ne devait s'en prendre qu'à la bière qu'il avait bue, qui avait produit cet effet (4). » C'est une comédie dont les policiers ne donnent que le sujet. Est-ce leur métier de la développer ? Leur respect pour le lieutenant de police ne leur permet pas de le croire. Voyons-les maintenant quand ils

(1) Chronique du règne de Louis XV, publiée dans la Revue rélrospective, 1834, p. 74.

(2) C'est l'euphémisme par lequel le siècle galant désignait alors ce que nous nommons aujourd'hui l'avarie.

(3) Gagné par Mme d'Anjoran, évidemment.

(4) Chronique du règne de Louis XV..., p. 388.

s'occupent de filles publiques. Là encore ils ne perdent rien de leur ironie respectueuse: « Il y a, raconte l'un d'eux le 19 mai 1743, dans la rue Soli, après la rue Jussienne, au milieu de la rue, une pépinière de filles obligeantes qui appellent tous les passants. Dans les rues Saint-Thomas-du-Louvre, Pavée, Saint- Denis, elles courent en foule le soir ; jamais on n'en a tant vu dans les rues de la Comédie et de Saint- Honoré. Elles sont aussi importunes que les pauvres, et tiennent des discours qui feraient renier tous les moines du royaume (1). » Les moines n'ont donc qu'à bien se tenir, d'autant plus que les mêmes rapports racontent quelques aventures galantes dont ils sont les valeureux héros. Ils les racontent d'une manière si circonstanciée que l'éditeur est obligé de voiler pudiquement leurs écarts de langage. Leur esprit est, au surplus, à la hauteur de leur clairvoyance. Ils remarquent tout. Jugez-en: « Il y aune demoiselle chez un tourneur en chaises, au troisième, maison neuve, dans la rueMaubuée, qui invite, avec un air de décence, à monter tous ceux dont les regards se portent vers elle. Le nombre des mères qui prostituent leurs filles devient de jour en jour plus grand ; à peine le jour est-il baissé qu'elles vont à la quête... (2) ». Gomme les moines ? On serait tenté de le croire.

Et comme ils dévoilent toutes les roueries de ces

(1) Chronique du règne de Louis XV..., p. 402.

(2) Ibid., p. 38.

demoiselles et même de leurs protecteurs intéressés ! Car alors, comme aujourd'hui, le souteneur fleurit, et qui en douterait serait vite convaincu à la lecture de ce rapport significatif du 9 juillet 17Zi3 : « On enleva, il y a quelque temps, des filles de chez un cordonnier au-dessus du faïencier à Tenseigne du Perroquet, rue de l'Arbre-Sec. On a appris par un homme qui demeure dans cette maison qu'elles étaient protégées par un cavalier du guet qui les avait meublées pour faire ce métier dont il tirait parti. Tl a fait entendre au propriétaire que les meubles étaient à lui, et il a trouvé moyen de se les faire rendre (1) ». En vérité, ne voilà-t-il pas un habile gentilhomme ? Sur les gens de son espèce, les Sérails de Paris donnent quelques jolis détails :

« Il est d'usage que toute fille publique ait un amoureux, qui, au besoin, prend sa défense envers et contre tous. Elles choisissent ordinairement leur coiffeur, quelques laquais, ou quelques garçons limonadiers. Ces hommes sont ordinairement assez paisibles, et peu dangereux. Mais celles qui ont entièrement levé le masque, et qui, sans honte, se livrent avec la plus grande publicité, au libertinage, ont de ces libertins sans asile, qui ne vivent que d'escroquerie et de maquerelage. Pour ne point gêner le commerce impudique de leurs maîtresses, ils s'absentent pendant le jour, rôdent de temps en temps

(1) Chronique du règne de Louis XV, p. 438.

autour de la maison, et y paroissent même, en cas de besoin, et ne rentrent que pour les repas et se coucher. Si elles sont en compagnie^ ils passent leur temps et la nuit dans les tabagies, les billards, les tripots, et dans tous ces mauvais lieux, seuls endroits que fréquentent ces êtres vils, sans foi, sans honneur qui ne respirent que vols et rapines. Etrangers, jeunes gens imprudents, méfiez-vous de ces scélérats, dignes du plus souverain mépris. Leur souffle est un poison, et ils portent la peste partout où ils vont. Confidents infidèles des infortunés qui, de bonne foi, se livrent à eux, ils abusent des plus grands secrets ; et, se gorgeant des dépouilles et du sang des malheureuses victimes qui tombent sous leurs griffes, ils veulent encore, en les dépouillant, avoir l'air de leur rendre service. Heureusement la police a sans cesse les yeux ouverts sur eux. Ils s'en doutent bien, et si chaque jour n'est signalé par un de leurs crimes, c'est à la vigilance de la police que nous le devons (1). »

Qu'on nous le dise franchement, qu'aurions-nous aujourd'hui à ajouter à ce vigoureux tableau, à cet édifiant croquis de mœurs ? Rien.

Ces documents si divers sur un même objet livrent d'ailleurs des constatations curieuses. Ainsi le mot miche qu'on pouvait supposer de création et d'usage relativement récents, était déjà alors en vogue. Uû

(1) Les Sérails de Paris, t. I, p. 117 et suiv.

auteur du temps qui en fait usage juge nécessaire de s'en excuser en ces termes qu'il est nécessaire de rappeler : « J'ai conservé ce terme, dit-il, comme d'une énergie difficile et même impossible à rendre autrement : il exprime de la façon la plus méprisante la vilité [sic) du rôle que joue dans les mauvais lieux un homme qui n'y reçoit du plaisir qu'en proportion de l'argent qu'il donne. Les filles appellent bon miche, celui qui paie bien ; mauvais miche, celui qui paie mal ; sol miche, celui qui n'a pas le ton ou les allures du lieu où il se trouve (1). » On le voit, le mot était d'un usage courant. Qu'on se souvienne, en outre, que M. Hector Fleischmann, dans son ouvrage sur les Filles publiques sous la Terreur, l'a trouvé dans la légende d'estampes révolutionnaires, et on conviendra que le mot peut largement justifier de ses titres de noblesse, s'il est permis de s'exprimer en ces termes.

On voit donc, grâce à la police, ce que sont quelques-uns de ces bas-fonds qui vont à la Vénus damnée, insatiable minotaure, sacrifier quelques-unes de leurs habituées. Si nous y avons fait appel, c'est que souventes fois le lecteur verra intervenir dans ces affaires les commissaires du lieutenant de police; c'est que les policiers dénouent à maintes reprises des idyles lesbiennes qui mettent l'humble partenaire payée et recrutée à l'hôpital général des filles per-

(1) Les Sérails de Paris, l. II, p. 13, note.

dues, et la Sapho titrée et riche, dans un rapport confidentiel au lieutenant de police. Au surplus ce que beaucoup de ces partenaires sont, les rapports nous le disent avant que les faits nous le montrent.

Comment en serait-il autrement dans ces temps «Je folie erotique qui voient débuter le marquis de Sade dans ses ébats sanglants, à cette époque où tous les vices sont assis sur le trône de France, ainsi que le dit Montgaillard, l'agent secret de la diplomatie royaliste sous la Révolution ? On reproche à ces filles une débauche incroyable, mais, pour les y initier, n'ont-elles pas des maîtres notoires, un Richelieu, un M. de Jarente, évêque, et cent autres encore, auprès desquels nos modernes don Juan sont de bien frêles paltoquets.

N'ont-elles pas pour les payer un Rohanqui donne des poignées de louis à la nuit ? Et ces soupers galants à l'agrément desquels elles apportent une recherche inouie dans la volupté, n'est-ce pas en petite veste obscène (1) que leurs convives y paraissent? Faudrait-il les rappeler à la pudeur, elles? Au nom de quoi ? Au nom de qui ? Questions sans

(1) « On vient d'inventer un nouveau genre d'obscénité, genre inconnu jusqu'à présent, et digne de faire nombre parmi les inventions de ce siècle. Ce sont les vestes de petits soupers. Comme l'usage est maintenant d'agrafïer l'habit, on ne voit point le haut de la veste ; mais dans les orgies d'un certain genre, l'habit se détache et expose aux yeux des Messalines,des peintures et des broderies analogues au sujet de la fête et dignes de toute lubricité. » Chronique scandaleuse ou mémoires pour servir à Vhistoire de la génération présente. Paris, 1788, in-12, t. II, p. 181.

LA. POLICE DES MOEURS AU DIX-HUITièME SIÈCLE 13

solutious possibles. « Quand Auguste boit, toute la Pologne est ivre », dit le proverbe. Louis XV ne buvait pas, ou certes moins que son auguste confrère polonais. Le Bien- Aimé négligeait le vin pour l'amour. Si la France était ivre, c'était donc de volupté. A vrai dire faut-il une autre excuse aux filles de ces temps sans pudeur ?

C'est donc dans les bas-fonds de la prostitution vénale que le lesbisme va chercher et recruter ses proies. Ce n'est point cependant dans cet enfer qu'il descend, et la grande dame saphique, on le conçoit aisément, ne va point elle-même traquer la fille dans ces repaires qu'abritent des rues aux noms effroyables (1). Il lui faut une intermédiaire en qui elle puisse avoir confiance, et, puisqu'il est des procureuses pour hommes, pourquoi n'y en aurait-il point

(1) Les rues spécialement réservées à la prostitution portaient généralement des surnoms peu édifiants. On pourra s'en convaincre par les quelques exemples que nous donnons ciaprès :

Rue Glatigny, appelée : rue du Val d'Amour ;

— Pélican, — rue du Poil de C. ..;

— Tire-Boudin, — rue Tire-V... ;

— des Deux Portes, — rue Gratle-C... ;

— Beaurepaire, — rue Beau N... ;

— Percée, — rue Percée où il y a un bour-

deau ; Rue Transnonain, appelée rue Troussenonain ;

Pavée, — rue Pavée d'andouilles.

Au surplus, voyez la Chronique des mauvais lieux de Paris. Paris, 1909, in-8, passim.

pour femmes ? Le métier n'est-il point pareil ? On peut le penser et c'est pourquoi nous allons voir, mêlées à ces intrigues saphiques, les plus notoires maquerelles des a académies lubriques » ou, pour parler plus décemment, des « sérails » de la capitale.

COUP d'oeil dans les « SÉRAILS » DE PARIS

Pour pénétrer dans ces antres de la prostitution clandestine nous ne pouvons avoir de meilleur guide que l'analyste anonyme qui, sous le Consulat, rassembla ses renseignements sur les maisons de débauche, dans trois petits volumes élégants et compacts. Sans doute, beaucoup de ces renseignements ne sont que de seconde main, la première étant Y Espion anglais ou Pidansat de Mairobert, qui parlait d'or, en ayant fort fréquenté dans son temps. Mais il en est d'autres dont la source est directe, et qui, par conséquent, à ce titre, méritent de retenir doublement l'attention. Ils abondent en petits faits précis dont la simplicité a son éloquence, l'éloquence de la chair, pourrait-on croire. La description qui suit n'est pas particulière à un seul de ces établissements hospitaliers. C'est un tableau général fort complet et très détaillé, de lupanar sous l'ancien régime. On remarquera qu'il

n'est pas réservé à des bourses modestes et qu'il exige de ses clients et de ses habitués une libéralité assez peu commune. Le résultat en est que cette clientèle est triée et bien choisie, réservée à des gens de robe et d'épée. C'est pourquoi évêques et marquis, moines et officiers de rang s'y rencontrent sur un même terrain aimable. C'est de ce terrain que notre auteur va nous dire les agréments et nous dévoiler les coulisses :

« Ces maisons, dit-il, pour la plupart, étoient très bien montées en filles d'amour, presque toutes très jolies, mais extrêmement libertines ; car ayant l'une et l'autre perdu toute pudeur, chacune d'elles, dans le particulier, tâclioit de renchérir sur sa compagne et de s'acquérir le titre de fameuse dans l'art profond de varier les plaisirs, et dans la pratique de toutes les possibilités physiques en matière de débauche. Cependant, entièrement soumises aux matrones, qui savoient se faire craindre, l'ordre, l'hon^ neteté, la décence et la tranquillité régnoient dans ces lieux de prostitution. Elles se levoient à huit heures, prenoient les bains exigés par la propreté. A neuf heures, elles déjeunoient toutes ensemble. A dix heures les coifl'eurs arrivoient. A onze heures la toilette étoit terminée. Leur parure, quoique simple, avoit de l'élégance. Elles portoient des vêtemens légers, transparents. Les extrémités, les bras, les épaules, la gorge, les pieds et les jambes, paroissoient nus. Un corset de soie, un tricot léger, souple,

La terieui" de^ demoiselles galantes

M. de SARTINE

Lieutenant de police.

COUP d'oeil dans les « SERAILS )) DE PARIS 17

adhérent, couleur de chair, caressoit, mouloit et dessinoit leur corps. Une gaze cristalline les enveloppoit, et se balançoit avec amour et mollesse, sur des contours qu'elle sembloit baiser. Tout à coup, repoussée par leur fermeté et leur élasticité, elle s'écartoit au gré de la coquetterie, voltigeoit, s'arrondissoit, et ne laissoit appercevoir que ce qu'il falloit pour exciter les désirs. Enfin, le goût et les grâces sembloient avoir pris soin de les embellir.

a Elles se rendoient toutes dans un superbe salon, s'occupoient, les unes à différents travaux de femmes, comme broderies, dentelles, et les autres pinçoient de la guitare ou de la harpe, et s'accompagnoient de leurs voix. G'étoient là leurs occupations avant et après le dîner. Le matin, les assidus de la maison, amans particuliers de chaque demoiselle, étoient admis sous la réserve expresse de n'être point jaloux et de se retirer au moindre signal.

« Après dîner, les jeunes gens, les amateurs, se rendoient à l'heure du café ou le soir, au moment qu'on servoit les glaces, les rafraîchissemens ou le thé. Là, librement on choisissoit sa sultane ; et dès l'instant qu'on avoit compté à la mère abbesse trois louis pour le souper et le coucher, la jeune victime ne voyoit et nerecevoit personne jusqu'au lendemain. D'après les règlemens et les statuts de la maison, dès ce moment, elle devoit le satisfaire dans ses fantaisies, dans ses caprices et ses extravagances ; elle étoit à lui, c'étoit son bien, il pouvait alors en disposer à sa volonté.

« Ordinairement tous les soirs, un certain nombre de ces demoiselles, chacune à leur tour, alloient aux diiïérens spectacles, alors elles ne paraissoient pas dans le salon après dîner.

« Lorsque quelqu'un avoit des raisons pour garder rincognito, il entroit sans ôtre vu, par un escalier dérobé. La mère abbesse alloit au-devant de lui, et le recevoit dans une espèce de parloir séparé, dont les murs étoient garnis de cordons de sonnettes (chaque demoiselle, avoit la sienne). Après les compliments d'usage, elle lui remettait le gros in-folio, relié en maroquin, et doré sur tranche, ayant pour titre Livre des beautés. Ce livre contenoit le portrait moral et physique de chaque courtisane. Il en prenoit lecture etdésignoit celle qui lui agréoit le plus.

« La matrone recevoit alors d'avance le cadeau du monsieur, qui était ordinairement un louis pour une passe, y compris le bouillon restaurant et des ralfraîchissemens. Si le monsieur étoit généreux et donnoit par exemple deux louis, alors la mère-abbesse lui apportoit le Registre des passions, qui contenoit le détail des diffférentes jouissances connues et usitées dans ces lieux ; et comme chacun comportoit avec elles certains ustensiles [sic] de détail, et nécessaires, tous les boudoirs étoient arrangés en conséquence. Une fois que la mère-abbesse connaissoit le goût et la passion du traitant, elle tiroit la sonnette de la demoiselle désirée et celle qui indiquoit la passion. A ce signal, de convention, la demoiselle se rendoit

COUP D œiL DANS LES « SERAILS » DE PARIS 19

sur-le-champ par un couloir secret dans le boudoir désigné, et couchée négligemment sur un sopha, elle attendoit l'amateur qui ne tardoit pas à entrer (1). »

Qui n'admireraii l'ordre, la sagesse et l'intelligence présidant à la direction de ces aimables établissements ? Ce que nous savons de ceux qui nous sont contemporains ne permet-il pas de louer leurs devanciers ? Ce coup d'œil rétrospectif n'est assurément pas dans son ensemble, à l'éloge de ce que Paris offre aujourd'hui. Le maquerelage, puisque c'est le mot, et pourquoi s'en offusquer? était élevé à la hauteur d'une institution, mais mieux que cela même, d'une fonction sociale. Ce n'est pas sans raison que les tenancières se prétendaient au titre de « surintendantes des plaisirs de la Cour et de la Ville ». Le mot n'est pas de nous, mais de cette mauvaise langue de Théveneau de Morande, et prouve que la supposition du fait n'est certes pas tout à fait gratuite. D'ailleurs, ce titre si ardemment revendiqué, la force même des choses, et les faits, le leur donnèrent haut la main.

On a remarqué, dans le fragment que nous venons de donner l'existence de ce Livre des beautés, que d'une manière plus moderne on a remplacé par un album de photographies. Au lecteur curieux de connaître la manière dont étaient tracés ces portraits graphiques, nous offrirons ces deux extraits qui lui en donneront à la fois le ton et la manière :

(1) Les Sérails de Paris..., t. I, p. 23 et suiv.

Portrait d'Adeline, extrait du livre des Beautés de la Gourdan.

Adeline, dite la Lorraine, est une blonde foncée, âgée de dix-neuf ans, taille de cinq pieds, sa figure, ronde, est intéressante, et d'un bel ensemble : elle a l'œil perçant, la tournure agréable, les joues d'un bel incarnat, la bouche fraîche et la peau d'un blanc satiné, sa gorge est superbe, parfaitement ondulée, aussi dure, aussi blanche que l'albâtre, sa jambe est bien faite. Elle a un bon caractère et assez d'esprit. Elle est douce, aimable, capricieuse, il est vrai, par fois, mais du reste complaisante et bonne enfant (1).

Quant au second de ces élogieux signalements, on reconnaîtra aisément que, dans son ensemble et dans ses détails, il n'est certes pas moins significatif :

Portrait de Justine, extrait du livre des Beautés de la Florence.

Justine, âgée de vingt ans, taille de cinq pieds un pouce, est une brune d'une jolie figure. Son œil est grand, bien fendu, son nez bien fait, sa bouche fraîche et bien meublée, elle a la gorge ferme et bien placée, le jambe fine et le pied mignon, sa tournure est char- Ci) Us Sérails de Paris..., t. II, p. 109.

Page 1