César, de Bello galHcOy vu
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11 avait su non seulement parler à la raison, mais frapper au cœur. Des marques du plus grand enthousiasme éclatèrent autour de lui, et se prolongèrent dans les rangs des Gaulois. Tous ces guer^ riers heurtaient, en poussant des cris, leurs bour. cliérs les uns contre les autres, en signe d'assenti-. ment. Pour ne pas laisser se refroidir leur ardeur, Vercingétorix lança, dans toutes les directions, des cavaliers avec des torches à la main. En un seul jour, plus de vingt villes des Bituriges furent in-^ cendiées. Quand la décision des chefs eut été connue par les crieurs, toutes les cités voisines, celles des Carnutes et les autres, imitèrent l'exemple que leur donnaient les Bituriges. Les populations celtiques étaient dans une grande douleur; mais elles se résignaient patriotiquement à tant do pertes, comme on l'a vu dans tous les malheurs de cette noble nation, en songeant qu'on sauverait ainsi la patrie. Partout où les regards se portaient, on voyait s'élever les flammes des incendies. Les deux armées s'avançaient comme entre deux mu.railles de feu.
Pour échapper à la famine, les Romains marchèrent aussitôt sur Avaricum (Bourges), avant (^u'on ne l'eût réduite en cendres. C'était une cleç
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cités les plus riches derïà Gaule. FallaiMl la briller? Fallait-il la défendre? Vercingétorix réunit de nouveau son conseil de guerre. Il déclara qu'on devait brûler Avaricum. Alors se produisit une scène trop émouvante, puisqu'elle devait amener de nouvelles calamités. Les députés des Bituriges s'avancent au milieu du conseil; ils se jettent aux pieds des chefs gaulois en pleurant. « C'est la plus belle ville de presque toute la Gaule, disaient-ils; c'est le rempart et l'ornement de notre cité! Ne nous forcez pas à l'incendier de nos pro-» près mains. Nous sommes sûrs de pouvoir la défendre, à cause de la disposition des lieux. Elle est entourée de tous côtés par la rivière et par des marais ; elle n'est accessible que par un seul point fort étroit que nous saurons tous défendre. » Les chefs gaulois, attendris, cédèrent à leurs prières. Vercingétorix seul maintint sa résolution. Il fallait brûler Avaricum ; il fallait sauver la Gaule en forçant, par la famine, l'ennemi à la retraite. Mais les députés bituriges l'enveloppèrent de leurs sup-^ plications réitérées, et des gens du peuple entrèrent tout à coup dans l'assemblée, en grand nombre, en poussant de grands cris, et lui montrèrent que tout était perdu pour euXr C'çst alors, c'çst à
la vue de tout ce peuple en larmes que Vercingétorix céda, malgré sa raison*, faute nouvelle, faute capitale, presque irréparable, et qui pouvait rendre inutiles tant de sacrifices courageusement accomplis jusque-là. Cependant, César venait d'asseoir fortement son camp au sud d'Avaricum.
Avaricum (Bourges), la capitale des Bituriges, s'élevait sur un plateau dont l'aspect est celui d'un vaste cône tronqué, ravineux et escarpé du côté du sud, doucement incliné et se fondant dans les marais et dans la plaine du côté du nord; montagne surbaissée, ou plutôt hardiment coupée à ra^, et dont une main surnaturelle et puissante n'aurait laissé que la base. C'était au nord, à l'est et à l'ouest qu'on voyait ces marais dont le dessèchement, pris et repris à diverses époques, n'a été achevé qu'il y a une trentaine d'années. Ces lacs étaient alimentés par l'Yèvre et l'Yévrette, ruisseaux qui se jettent dans l'Auron, rivière peu large, mais abondante, et qui, grossie du Tasseau, va se jeter dans le Cher à Vierzon, en laissant beaucoup d'eaux stagnantes le long de son parcours.
La ville était mise en état de défense. Une cein-
1. C^sar, de Bello gallicOy vu, 15. — Voyez César chez les Bituriges, par M. Hippolyte Boyer.
ture de remparts formés de grandes poutres de bois et de pierres de taille, alternativement rangées, formait l'enceinte et enveloppait la ville entière. L'enceinte était flanquée d'un certain nombre de tours qu'on avait recouvertes de cuirs, comme d'une sorte de blindage. La ville avait des rues régulières, des temples, une place publique. Comment pouvait-il en être autrement pour une ville qui existait depuis des siècles, et qui était arrivée à cette sorte de luxe qui est la parure des États. Au moment où Rome, municipe inconnu, guerroyait encore contre ses voisins, Avaricum avait déjà une histoire. Là, suivant de vieilles traditions, et six cents ans avant notre ère, avait régné Ambigat, « roi de toute la Gaule. » Là, sur les conseils de son vieux chef, et la population celtique s'étant trop multipliée, ses deux neveux, Sigovèse et Bellovèse avaient, le premier, repris la route du Danube, et le second, franchissant les Alpes, guidé aussi « par le vol des oiseaux, » avait continué, renouvelé le peuplement de l'Italie jusqu'à la rive droite du Tibre: ainsi s'était formée la Gaule cisalpine.
Non loin de Bourges, on voit encore d'immenses fossés que le psuple regardait comme l'œuvre
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d'une divinité, gigantesque travail de l'Hercule tyrien, dû sans doute à ces colonies phéniciennes qui, dans la plus haute antiquité, pénétrèrent jusque dans ces régions si éloignées de la mer, pour y faire du commerce. Çà et là, on voit aussi des espèces de cave dont on ignore l'usage, greniers souterrains qui servaient sans doute à receler du blé pour les années de disette. Les monnaies des Bituriges sont peu nombreuses, mais fort anciennes; et la situation d'Avaricum, au milieu de la Gaule, lui prêtait un caractère sacré, comme à tout ce qui, chez les Gaulois, était un centre, un cromlech^ \in cercle, Il est probable que dans l'âge précédent, les druides y avaient joui d'une grande autorité, puisque les émigrations mêmes, en retournant d'Occident en Orient, se faisaient d'après les indications d'une science augurale dont eux; seuls, chez les peuples de race celtique, possédaient les secrets. Ainsi, par son passé, cette ville méritait aussi son nom de souveraine qu'elle no devait qu'à sa proposition dominante au-dessus de ses rivières et de ses lacs. Avara jles eaux, riga ou W^â5 souveraine; c'était Avaricum, la reine des eaux. César voulant attaquer la place par le sud, avait aussitôt donné ordre de construire une terrasse
large de trois cents pieds et haute de quatre-vingts, ce qui montre que les remparts étaient d'une certaine élévation*. On construisait aussi des manteletset des tours. Vercingétorix voyant qu'il n'avait pu empêcher ce siège, voulut néanmoins continuer à détruire les Romains par la disette, au moyen d'escadrons ou de pelotons de cavalerie qui enlèveraient les fourrageurs romains.
A cinq lieues en arrière de Bourges, en descendant à Dun-le-Roi, on rencontre, à la hauteur du hameau de Sainte-Radegonde, un endroit où le terrain s'enfonce tout à coup et s'affaisse en forme circulaire en se perdant à l'horizon. Un long marais, alimenté par les eaux de l'Auron et du Tasseau qui s'y réunissent, entoure et protège une colline très basse, ou plutôt une plaine doucement inclinée et dont les dernières ondulations se perdent dans les eaux du marais. Elle devait avoir davantage l'aspect d'une colline quand la culture n'en avait pas encore adouci les aspérités, et quand elle était couverte de bois.
Si les Romains avaient l'art de se construire un camp pour une nuit, les brenns gaulois savaient
1. Histoire de Jules César, par Pempereur Napoléon III, t. IL
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en trouver de tout naturellement construits, pour s'y poster pendant un certain temps. C'est là que Vercingétorix vint établir son camp *, le camp de Sainte-Radegonde. On a découvert dernièrement, dans le voisinage, des tombeaux aveè des bracelets et des armes celtiques ; les marais sont toujours là, enveloppant le pied de la colline, avec leurs passerelles en bois comme celles dont parle le général romain; enfin, c'est cet endroit que les paysans du Berry vénèrent, et qu'ils ont toujours appelé, qu'ils appellent encore aujourd'huile camp de Vercingétorix. C'est de là que celui-ci se mit à inquiéter les Romains. Ses éclaireurs lui faisaient connaître tous les mouvements des assiégeants.
Un jour César apprit que Vercingétorix avait quitté son camp avec sa cavalerie et des troupes légères habituées à combattre dans les rangs des cavaliers, d'abord, pour se rapprocher de la ville et surtout, pour tomber à l'improviste sur les soldats romains qu'il savait venir y fourrager le lendemain. Aussitôt, il conçut l'espoir de battre Tar-
1. Voyez, pour d'autres opinions au sujet de remplacement du camp de Vercingétorix, notamment celle de M. le général badois de Goêler et celle de M. Ileller, le troisième cahier du Philologus, année 1862.
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mée gauloise pendant qu'elle était privée de son chef. Il partit donc vers minuit, en force, et arriva le matin au camp des Gaulois. Avertis par les éclaireurs, ceux-ci avaient déjà caché leurs chariots et leurs bagages dans les bois ; ils avaient coupé les ponts jetés sur les marais, disposé des postes pour défendre les endroits guéables, et s'étaient rangés le long d'une espèce de rampe assez escarpée et bordée par les eaux, se groupant par cités d'abord, et dans chaque cité par clans, sous les ordres de leurs chefs héréditaires, comme ils en avaient coutume. Descendant, à gauche, sur la route de Dun-le-Roi, le proconsul franchit une espèce de ravin d'environ quarante mètres, et aperçut tout à coup les Gaulois en bataille.
L'Auron et le Tasseau débordent, en hiver, au loin sur leurs rives; mais la partie du marais qui séparait les deux armées est fortement encaissée dans ses bords, de sorte qu'on peut affirmer que, même en cette saison, il n'avait de large que les cinquante pieds dont parle César. Nous avons même trouvé un peu moins en étudiant sur place le camp de Sainte-Radegonde. Comme la rive des Gaulois était escarpée et plus élevée, suivant le mouvement du terrain, le proconsul observe très
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justement que les Gaulois étaieiit ratigéâ Sur un endroit élevé et découvert. Il complète même clairement sa pensée en ajoutant qu'en voyant « les deux armées si près Tune de l'autre, on aurait pu croire qu'elles allaient combattre avec des avantages égaux. » Voilà l'expression juste, le mot du vrai militaire, beaucoup plus que ce terme de colline ou de montagne qui fait Croire, à qui ne lit pas César, sur le terrain, que les Gaulois s'étaient embusqués sur une hauteur d'où il eût été im» possible de les déloger.
Ceux-ci, du reste, étaient pleins d'ardeur, en* chantés de leur position, brûlant d'en venir aux mains, guettant le moment où les légionnaires seraient engagés dans le marais pour les cribler d'une grêle de flèches, comme le ût, on le verra plus loin, le brenn Camulogène Contre les soldats de Labienus, et pour fondre sur leurs adversaires, lorsque leur marche, dans ces eauii bourbeuses et parfois assez profondes, leur ferait perdre de leur solidité et de leur cohésion* César ajoute qu'on voyait que les Gaulois ne déployaient leurs forces que par forfanterie. Il n'y a pas forfanterie, il y â science à bien choisir l'emplacement d^un camp retranché, comme à bien choisir un champ de ba*
VercingéToêix. 6Ô
taille. On se voyait, on s'entendait des deux rives, et les Gaulois, avec ce caractère moqueur et gai qui leur est particulier, raillaient leurs adversaires de la voix et du geste. Il paraît raême qu'ils abusaient de leurs avantages et de leur esprit, car les légionnaires étaient furieux de ce qu'ils pouvaient, dit le général romain, « supporter notre vue à une si petite distance. » On croit voir que César avait eu plus d'une fois à se plaindre lui-même de cet esprit railleur de nos ancêtres. Ce n'était pas seulement les soldats romains qui se permettaient quelquefois de lancer, contre lui, des sarcasmes*. Il y revient plus d'une fois, non sans une certaine amertume personnelle*
Mais il avait eu bientôt pris son parti ; il ne voulait plus se battre et craignant une défaite dans une position si désavantageuse, il parla à ses soldats comme un général qui veut ménager les siens, et tout confus de voir combien il en est aimé. « Les pertes seraient beaucoup trop grandes j leur disait-il. Que de braves soldats, il faudrait sacrifier pour obtenir lavictoit*e! Je Vous vois animés de tant de courage, que pour* ma gloire vous ne
î. Suétone, Jutes César ^ ij.
reculez devant aucun danger. Ne serais-je pas bien coupable si je ne préférais votre vie à la mienne? » En les ayant « consolés ainsi », il donna le signal du départ pour revenir sous Avaricum : marche rétrograde pareille à celle que fit encore Labienus quand il vit Camulogène et ses guerriers parisiens sur les hauteurs qui dominent les marais d'Athis. On voit pourquoi les Celtes s'abritaient si volontiers derrière des marais; pourquoi ils construisaient leurs villes dans les îles ou au confluent de deux rivières; pourquoi, enfin, ils donnaient le nom d'oppides ou forteresses, non seulement aux villes bâties sur des hauteurs, mais à celles qui étaient protégées par des cours d'eau. En réalité, le proconsul cédait devant l'habileté avec laquelle Vercingétorix avait choisi l'emplacement de son camp dans une forte position. Mais celui-ci ne s'attendait guère à la réception qu'on allait lui faire dans ce camp même, et pour le récompenser de ce service : on songeait à le faire mourir.
En y rentrant il vit des figures changées ; il entendit prononcer des mots sinistres. C'est un traître! Il nous a quittés au moment^du danger! Il veut se faire roi ! Cette dernière accusation montre que ses ennemis étaient des nobles. Beaucoup
de chefs de grandes familles ou de tribus, partisans d'une aristocratie exclusive, lançaient cette accusation contre les chefs populaires, et ici contre Vercingétorix, soit qu'ils craignissent que le brenn • ne conservât toujours l'autorité directe qu'il avait sur leurs propres vassaux, en établissant une unité nationale contraire à leurs prérogatives de seigneurs, soit qu'ils feignissent de le croire par jalousie. Ce qui autorise encore cette dernière explication, c'est qu'eux-mêmes l'avaient engagé à faire, hors du camp, cette expédition dont ils l'accusaient. « Le brenn, disaient-ils, avait décampé pour se rapprocher des Romains. Il était parti avec toute la cavalerie, et il avait laissé sans chef une armée si nombreuse. Les Romains sont bien vite venus après son départ; ils ont su choisir leur moment. Tout cela n'est point arrivé par hasard ; il y a là un dessein caché. C'est pour César que Vercingétorix trahit la Gaule; c'est de la main de César qu'il veut obtenir la royauté de la Gaule tout entière *. » A ce mot de royauté (regnum) Vercingétorix reconnut le dessein et la haine de ses adversaires. Le bûcher de son père se dressa devant ses yeux.