César, de Bello gallico :« Vercingétorix omnibus
ejus jugi collibus occupatis, qua despici potQrat, horribilem speciem prgebebat, » vu, 36,
grandes lances, leurs vêtements aux couleurs éclatantes, leurs boucliers resplendissants au soleil, rangés autour de la montagne et sur le plateau, par cités et par familles, c'est-à-dire par clans ; ils faisaient retentir les airs de leurs chants de guerre. Vercingétorix avait établi sa tente au milieu d'eux pour pouvoir plus facilement s'entendre avec les chefs qui venaient prendre ses ordres tous les matins. Au pied de la montagne s'étendait une grande plaine nommée à présent la plaine du Mas. Passant entre cette plaine et un lac desséché en 1648, et qu'on appelait le lac de Sarlièvre, il alla s'établir bien plus loin, à une grande lieue de Gergovie, dans une autre plaine quadrilatérale, protégée alors par l'Allier dont le lit est maintenant desséché à cet endroit. Cette autre plaine s'appelle, depuis, le camp de Gondole. Il s'y établit solidement avec ses légions, sa cavalerie et ses troupes auxiliaires. Il pouvait y avoir de 55 à 60 mille hommes au camp de Gondole*. Retranché dans cette presqu'île de l'Allier, il ferma par de grands ouvrages de terre et par des fossés profonds, le côté par où le petit
1. \ojez Histoire de Jules César, par Tempereur Napoléon III, MI. p. 832-^,
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Orcet, hameau de quelques maisons, s'ouvre dans la plaine du Mas.
Ce qui donnait encore plus de force à la place, c'est qu'elle ne pouvait être investie. Bien détachée par les côtés nord, est et sud, le mont de Gergovie communiquait avec les montagnes par les gorges escarpées et le torrent des Goules et par les puys de Romagnat, de Jussat, d'Opme et de Rizolles. Facilement en rapport avec les tribus de cette région montagneuse. Vercingétorix pouvait en recevoir des vivres et des secours. Il était le roi, ou, comme le disaient les Celtes, le grand chef de la montagne. Le proconsul, dès la première visite qu'il fit autour de la place, vit bien qu'elle ne pouvait être investie du côté de l'ouest et qu'il ne pouvait s'en emparer que par une surprise. Dès lors tout son but fut de la préparer. On pouvait être alors vers les premiers jours d'avril.
Il voulut d'abord se'rapprocher de la place. En face de Gergovie, au sud, s'élève une colline bien détachée de toute autre hauteur, naturellement fortifiée par des rochers à pic et dont les racines s'enfoncent dans celles du Gergovia : c'est la Roche- Blanche. Comme elle est entièrement séparée de la montagne^ le brenn n'y avait'pas mis une forte
garnison, pensant bien que, tôt ou tard, il serait forcé d'évacuer cette position. Une nuit, en effet, César arriva en silence, débusqua ou enleva les sentinelles gauloises et délogea la garnison, sans que de la ville on fit beaucoup d'efforts pour la soutenir. Il établit deux légions, c'est-à-dire, pour ce temps, dix mille hommes à la Roche-Blanche. 11 privait ainsi les assiégés des pâturages de Chanonat,des eaux de l'Auzon, petite rivière qui sort de Chanonat et court se jeter dans l'Allier. Surtout il était dans le voisinage de la place et pouvait en épier tous les mouvements. Gondole s'appela le grand camp, et la Roche-Blanche le petit camp. Du grand camp au petit camp, il fit ouvrir un double fossé de douze pieds de profondeur pour qu'on put circuler de l'une à l'autre sans avoir rien à craindre des projectiles des Gaulois. Plusieurs écrivains ont placé ailleurs le petit camp; à Orcet* d'où César n'aurait pu observer la ville, et dont il était d'ailleurs maître étant à Gondole, au Grest qui répond assez bien à la description de
1. Voyez Mémoire sur Vercingétorix et César a Gergovia^ et Nouvelleft observations sur les camps romains de Gergovia, par M, Mathieu; Gergovia zur Erlànterung von Fischer; Tablettes historiques de VAuvergne, par J. B. Bouillet.
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César, mais d'où il aurait été aussi loin de la place qu'à Orcet ; au puy Mardou qui plonge ses flancs dans ceux du Gergovia, mais d'où les Romains eussent été accablés par les flèches des Gaulois ou par les blocs de pierre abandonnés aux pentes de la montagne, aux puys de Kirch, de Prat, de Bonneval, ce qui serait en désaccord avec le mouvement de César pour s'emparer de la ville, et même à Montrbgnon qui était entièrement en dehors du théâtre du siège. On a retrouvé entré Gondole et Orcet une partie des fossés qui unissaient les deux camps, et que les Romains durent mettre au moins quinze jours à construire. Au reste on ne conservera aucun doute sur l'emplacement que nous attribuons au petit camp, quand on verra le mouvement des deux légions qui le gardaient, au moment où César commanda Tassaut général.
Chaque jour, Vercingétorix descendait du Gergovia avec des détachements, et livrait aux ennemis, des combats de cavalerie dans la plaine, pendant que les archers gaulois les couvraient de leurs traits. Le brenn, très sévère sur la discipline, voulait ainsi aguerrir ses soldats venus de tous les points de la Gaule centrale, les discipliner, les
habituer à se connaître, à compter les uns sur les autres, à aborder Tennemi de sang-froid et à tenir solidement après un avantage obtenu. Ces engagements, grâce à Tanimosité des deux partis, devinrent le plus souvent de brillants combats qui tournaient presque toujours à l'avantage des Gaulois, César n'en parle même pas; mais on le sait par Dion Cassius, qui avait entre les m.ains beaucoup d'ouvrages aujourd'hui perdus. « Les Gaulois, dit-il, se précipitent de leurs positions sur les Romains, ayant presque toujours le dessus... S'ils venaient à s'avancer un peu trop vers le camp romain, ils pouvaient facilement révenir dans leurs retranchements. En général, dans ces combats, César fut repoussé et perdit une quantité considérable de soldats. » On voit ici, comme en beaucoup d'autres endroits, l'utilité des historiens grecs pour compléter et même rectifier le récit de César. Vercingétorix refusait d'en venir à une affaire générale pour ne pas donner à l'ennemi l'occasion de tenter brusquement une attaque sur la place, ce qui était en effet le plan de César à la suite d'un de ces engagements.
Le proconsul fut obligé de s'absenter pour aller mettre fin à de nouvelles intrigues des Éduens,
chez qui le parti national s'était mis tout à coup du côté des Arvernes, tandis que de jeunes ambitieux semaient le bruit que César avait fait égorger sans motifs des nobles éduens,et que ce bruit trouvait de la consistance parmi le peuple, ce qui montre l'opinion qu'on avait de lui, même à Bibracte. Pendant cette absence, qui ne fut que de quatre jours, Vercingétorix descendit du Gergovia et vint assiéger le camp de Gondole, défendu par le lieutenant Fabius, fit perdre à celui-ci beaucoup d'hommes sur les remparts en les couvrant d'une grêle de flèches, le força de clouer les portes du camp et enfin compromit tellement la position des Romains, que César revint en toute hâte après avoir reçu de Fabius message sur message. Craignant de voir se soulever contre lui toutes les cités gauloises à la suite de ces échecs, il songea un instant à une retraite. Mais ensuite, redoutant les jugements des soldats après un abandon aussi honteux, il revint à cette idée d'un assaut par une manœuvre couverte, auquel il avait toujours songé. Il crut enfin avoir trouvé l'occasion qu'il cherchait depuis longtemps.
Il était allé inspecter des ouvrages en construction au petit camp. De là, il s'aperçut que la col-
line voisine, c'est-à-dire, le puy de Jussat et le ravin des Goules, étaient dégarnis de leurs défenseurs accoutumés. Il interrogea aussitôt les transfuges gaulois qui affluaient dans son camp, car Tune des difficultés que rencontra Vercingétorix dans la défense de la place, c'est qu'elle renfermait un certain nombre de partisans de la faction romaine ou leurs clients. « Le sommet du Gergovia, répondent les transfuges, est un plateau, mais il est recouvert d'un bois et d'un accès difficile du côté par où l'on arrive à l'autre partie de la ville. »
Par ces mots « l'autre partie de la ville » les transfuges. entendaient la partie nord, puisque la Roche-Blanche, où César les interrogeait, était la partie sud,' et pour s'y rendre on devait traverser le ravin, le puy Romagnat encore boisé à présent, le puy Blanc et le puy Prat. « Le brenn, continuent les transfuges celtes, voyant les Romains maîtres de la Roche-Blanche, craint d'être privé d'eau et de pâturages, si les Romains s'emparent encore du côté opposé qui lui reste. Il fortifie donc ce côté, et c'est pour cela qu'il a fait venir les clans postés en face de nous. » C'est-à-dire, que Vercingétorix faisait fortifier la partie du nord en l'entourant
d'un nouvel ouvrage pour défendre et conserver les belles eaux du Prat, du lac gaulois et les pâturages de Bonneval et du Prat. Suivant l'usage des Gaulois, les Arvernes des campagnes, à la vue de l'ennemi, s'étaient réfugiés dans Gergovie avec leurs meubles et leurs bestiaux. La ville devait renfermer alors de 40 à 50 mille habitants. Ce qui fit la force de Vercingétorix pendant tout le siège, c'est qu'il y était parfaitement obéi.
Voyant ainsi tout le monde occupé au nord, César se dit qu'il allait prendre la ville par le sud, et qu'il fallait encore la dégarnir de ses défenseurs de ce côté en employant la ruse. Dès le milieu de la nuit suivante, il fit courir çà et là, dans un désordre affecté, des fantassins, des cavaliers, des muletiers même, auxquels il avait fait mettre des Casques, afin qu'on les prît pour des cavaliers. Il mit en marche une légion qui, une fois dans la plaine, se cacha dans un bois entre Mardou et le petit 'Bonneval. Une attaque par le nord semblait imminente. Soit qu'il craignît de se laisser surprendre, soit pour laisser César s'embarrasser lui-même dans toutes ses fausses manœuvres, Vercingétorix, coriime s'il s'était trompé, et peutêtre le fut-il en effet tout'd'abord, mit en mouve*
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ment les troupes qui étaient en face de la Roche- Blanche, pour les masser du côté de la porte du nord et garnir le rempart et les rochers basaltiques de ce côté. Et César, croyant beaucoup augmenter Teffet déjà produit, fit passer quelques rares soldats du camp de Gondole dans le petit camp, de manière à faire dire aux assiégés : « Tout le danger est à la porte nord; ce n'est pas cette poignée d'hommes qui prendra la ville par le sud. » 1*out étant ainsi préparé. César commença lui-^même les opérations en se portant de sa personne dans la direction de Gergovie. Vers le milieu de la matinée, il entrait avec les légions dans la plaine du Mas. C'est là qu'il dontia le signal* Il donna d'abord l'ordre aux Éduens de tourner autour de la montagne du Gergovia par la droite*.
Qu'on prenne bien garde à cette instruction qui est capitale : par la droite, c'est-à-dire, à la droite de César, marchant de Gondole sur Gergovie.
C'est-à-dire que les auxiliaires éduens allaient tourner le Gergovia du côté du nord, pour l'escalader en avant d'Aubières, sur lé flanc de Romagnat.
1. César, de Bello gaWco, Vir, 45 : « Ab dcxtra parte alîb àiscenâU eodem teiiipdre Eduds miltit. »
César ajoute que les Éduens montaient ainsi par un côté opposé à celui que suivaient les légions. Les Éduens montant à droite, les légions montaient donc par la gauche de César, c'est-à-dire, s'avançaient pour escalader Gergovia par le sud. Cette démonstration sur le point le plus contesté et le plus important pour l'intelligence de cette grande manœuvre nous paraît évidente en même temps qu'elle fixe les divers points indiqués par César dans toute l'étendue de l'opération. Tous les corps qui devaient donner, c'est-à-dire l'armée entière, excepté la dixième légion que César gardait derrière lui, au bout de la plaine du Mas, et les deux légions du petit camp étaient alors en mouvement. Il était environ midi.
Si le camp gaulois était évg^cué au sud-ouest, il était au contraire très bien gardé au sud-est. Là, afin de retarder une escalade^ si elle était tentée, Vercingétorix avait fait construire un mur de grosses pierres, de six pieds de haut. Le mur courait sur le milieu de la montagne dans la direction sud-est, en s'inclinant peu à peu vers la plaine ; on en trouve encore des débris à l'endroit nommé domaine de Gergovia. Derrière ce mur, s'échelonnaient les camps de diverses cités gauloises,
remontant insensiblement jusque vers les remparts de la ville.
Cependant, les légionnaires s'avançant toujours venaient de franchir le terrain du domaine de Gergovia. Tout à coup ils se précipitent, arrivent en un instant jusqu'au mur de grosses pierres, l'escaladent et s'emparent de trois camps. Dans l'un de ces camps se trouvait Teutomatos ou plutôt Votomopatis, roi des Nitiobriges, le dernier chef arrivé à l'armée, et qui, plongé dans la plus entière sécurité, au milieu de tant de mouvements de troupes, faisait tranquillement, en vrai gaulois, ce que nous appellerions sa méridienne. Réveillé en sursaut, il saute à cheval à demi-vêtu, et arrive au galop sous les murs de la ville, où son cheval reçoit une flèche destinée à son maître. D'un bond, les Romains arrivent sous les remparts.
Alors une clameur immense, continue, confuse, s'éleva de toutes les parties de la ville : les assiégés la croyaient prise. Les femmes se précipitaient sur les remparts et de là, elles jetaient aux assaillants de riches étoffes et de l'argent. Les bras tendus vers eux : « Épargnez-nous, criaient-elles, et^ne faites pas comme à Avaricum où vous avez tué les femmes et les enfants. » Gergovie était une des
villes les plus opulentes de la Gaule, depuis le temps de ses vieux chefs arvernes,'Luern et Bituit au char d'argent. Le centurion Fabius avait dit le matin au milieu des hommes de sa centurie : « Je suis excité par les belles dépouilles faites à Avaricum, et je ne souffrirai pas que personne monte sur le rempart avant moi. » Tout à coup, il prend trois de ses soldats, s'enlève en s'appuyant sur leurs épaules, et saute sur le rempart. Il leur tend ensuite la main et les fait monter à côté de lui ; ce qui montre qu'il n'y avait pas de fossé autour du rempart, et que ce rempart n'était pas très élevé*
Dès les premiers cris des assiégés, Vercingétorix ti'avait plus conservé de doute sur le véritable plan de César. Envoyés ensuite coup sur coup, des messagers l'avaient instruit de tout. Aussitôt il monte à cheval, traverse rapidement la ville à la tête d'un corps de cavalerie, par cette rue qui était dans l'axe des portes nord et sud et les joignait. Il arrive à la pbrtô sud, après avoir donné l'ordre à ses troupes de le suivre en toute hâte. Il engage vivement l'action.
Ici, César prétend qu'il fit alors donner aux légions le signal de la retraite, après la prise du Camp de Votomopatis, mais qu'elles n'avaient pas
entendu la coup de trompette, parce qu'on était séparé par une vallée. D'abord, il n'y a pas de vallée en cet endroit; il n'y a que la plaine du Mas, plaine tout unie et sans un repli à partir d'Orcet. Ensuite, puisqu'il était maître de l'Avizon et de tout le côté sud, qui l'empêchait d'envoyer signaler, en avant et jusqu'au mur de pierres, les ijiouvements qu'il voulait faire exécuter, et d'y faire réitérer le signal par les 'trompettes? Rien non plus ne l'empêchait de s'y porter lui-même, étant maître de la plaine et de toute la partie sud de la montagne, jusqu'au mur d'enceinte. Le moyen de croire que toute cette grande armée, mise en mouvement depuis le milieu de la nuit,, n'avait d'autre objet que d'enlever le camp particulier de trois chefs de clans gaulois? Lui-même n'a-t-il pas laissé échapper le mot du centurion Fabius que nous venons de rapporter? Et toute cette grande manœuvre qui enveloppait la ville entière, même à l'occident, ne montre- t-elle pas qu'iMivrait un assaut général, comme il dit lui-même qu'il en cherchait l'occasion depuis son arrivée?
Mais un combat acharné se livrait à la porte du sud, sous les murs mêmes de la ville et en dehors. Les femmes mêlées maintenant aux défenseurs de
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la place sur les remparts, excitaient les soldats celtes. Elles levaient les mains au ciel et, poussant des cris, montraient à leurs défenseurs leurs cheveux épars, et leur présentaient leurs petits enfants. Le combat grondait et retentissait avec d'autant plus de violence, d'intensité et d'acharnement que les Romains sentaient que s'ils cédaient du terrain tout était perdu pour eux, et que les Gaulois se précipitaient avec leur fougue irrésistible sur leurs ennemis. Tout près de la porte, à cheval, Vercingétorix, remplaçait à chaque instant par des troupes fraîches celles qu'il voyait fatiguées*; et il devenait de plus en plus évident que les légionnaires, malgré leur courage, ne pourraient pas teiiir contre des troupes qu'on renouvelait ainsi sans cesse. Il aurait fallu qu'à ce moment César tentât une attaque du côté du nord, pour diviser l'attention et la résistance des assiégés.
Quand les soldats sont vaincus dans leur pensée, tout les effraie, même ce qui devrait les rassurer. Les Romains virent tout à coup paraître les Éduens à leur gauche. Ceux-ci achevaient leur long mouvement tournant et venaient donner la main aux