Diodorc de Sicile, Bibliothèque historique^ y
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dieu topique ou protecteur, personnification symbolique, pour ces temps reculés, de l'esprit de la cité ou de la ville. Le protecteur d'Alise se nommait Alisanos*, suivant une inscription, ou plutôt Alisios. Même après la chute de l'indépendance, le culte d'Alisios y resta eh vigueur, ainsi que celui des deux autres dieux particuliers à cette ville, Moritasgos' et Ucuetis*, celui-ci présidant peut-être àfsette fontaine d'Alise encore aujourd'hui célèbre par la vertu de ses eaux. Quant au nom même d'Alise, il vient d'un mot gaulois, qui signifie hauteur, et qui vient lui-même, comme le mot latin altuSy du sanscrit. Voilà pourquoi on le retrouve dans le nom d'Alais {Alesia nova) à 28 kilomètres de Nîmes, d'Aleth (Aude), d'Alet, Âletum^ Ouich-Alet, près de Saint-Servan, en Bretagne, d'Alisincum dans le Morvan {Château- Chinon), d'Alaise, à 25 kilomètres sud de Besançon, et dans le nom de beaucoup d'autres villes, même dans la Gaule cisalpine et sur les bords du
1. Rog<3l de Belloguet, ElknogMe gauloise, l, p. 196. - Orelli, I, s., no 2028.
2. Pictet, Nouvel essai sur les inscriptions gauloises, p. 16. 8. H. Monin, Monuments des anciens idiomes gaulois, p. 43.
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Rhin qui toutes s'élèvent ou s'élevaient sur des hauteurs.
Dès le soir même de son arrivée, César s'était porté à cheval dang les vallées qui entourent la place, et il avait facilement reconnu que, celle-ci du moins, il la prendrait en la bloquant. Il donna aussitôt des ordres pour commencer une ligne complète de contrevallati^i. Elle s'ouvrait dans la plaine pour escalader ensuite les monts Druaux, redescendait ensuite datis la veillée de l'Ozerain, passait près du pont de Lai^in, remontait le Pénevel; à droite d'Épermail, redescendait dans la vallée de l'Ozej longeait non loin de Munois {munitum, forteresse), le pied des monts de Ore-* signy et du Réa, mais sans envelopper celui-ci^ on va voir pourquoi. Une longue ligne droite unissait les deux points extrêmes des fossés^ enfermant ainsi la place dans la contre vallation. Cet oUvrage, que les légionnaires, aussi infatigables terrassiers que soldats disciplinés, pouvaient seuls exécuterj circulait sur une étendue totale de trois lieues et demie. De profil, la circonvalîation en elle-même se composait de deux fossés contigus à parois obli* ques, c'est-à-dire, en forme d'un M renversé, W- La largeur de chaque fossé était d'environ 5 mètres
sur un angle presque droit. Cette ligne a été retrouvée tout entière, de notre temps, par les soins d'une Commission composée de militaires expérimentés et instruits, et l'on a mis des bornes aux principaux endroits où elle passait. On vient d'en découvrir de nouveaux tronçons en construisant le chemin de fer qui passera par Semur pour aller à Autun. Ceux que nous avons vus forment un angle si parfait, que le fil de l'arpenteur^ aujourd'hui, ne pourrait rien produire de plus exact, parce que le terrain qui avait rempli le fossé était un terrain d'alluvion qui ne saurait se marier avec le terrain primitif. Les lignes de démarca-* tion sont visibles, sans interruption, comme il y a dix-huit siècles^ et il en sera de même dans deux mille ans.
Pour garder les points vulnérables sut» une telle étendue, on fit Vingt-trois redoutes en bois^ distribuées suivant le mouvement du terrain, et ou l'on mit des portes. Ce que l'on appelait, à proprement parler, le camp romain, était derrière toute lacirconvallation; telle légion étant chargée de garder telle ou telle section, avec un lieutenant à sa tête. Réa n'avait pas été compris dans la contrevallation^ non^ comme on l'a dit^ à cause de son
élévation; Réa, dans sa partie la plus élevée, a 5 mètres de moins que le mont Druaux à Tendroit où passait la ligne, mais parce que par la configuration des lieux, il n'était pas possible de voir, des autres points occupés par le corps de troupes romaines, ce qui se serait passé derrière Réa. Le camp, à cet endroit, était donc établi au bas delà montagne, un peu du côté de Grésigny sur la pente méridionale de Réa et la rive droite de rOze, presqu'en plaine. On donnait toutefois, spécialement, le nom de camp romain, à cette partie du camp où César se tenait, de sa personne, sur cette pente douce où les monts Druaux s'abaissent et se fondent insensiblement dans la plaine des Laumes. Les gens du pays appellent encore cet endroit la Cuisine de César. De là, il dominait tout le théâtre de la guerre, comme Vercingétorix du haut de la citadelle. De là, les deux adversaires pouvaient s'apercevoir l'un et l'autre.
Pour empêcher l'achèvement de cette ligne fatale, le brenn résolut de faire une sortie avec toute sa cavalerie. Les cavaliers descendirent par le versant oriental du moi>t Auxois. Ils tournèrent le flanc de la montagne et fondirent avec impétuosité sur la cavalerie romaine, rangée en bataille
dans la plaine des Laumes. On combattait des deux côtés avec acharnement; enfin, les Romains fléchissent et plient. César en était à craindre non seulement que Vercingétorix ne changeât ce combat de cavalerie en une affaire générale, mais même que, jetant sur un même point toute son infanterie pour faire une trouée, il ne réussît à percer les lignes à peine commencées. D'abord il fit son mouvement habituel, qui était de placer les légions, enseignes déployées, sur le flanc de la cavalerie. En même temps, il donnait ordre à sa cavalerie germanique d'accourir en toute hâte sur le champ de bataille. Les Germains, fondant aussitôt sur des troupes fatiguées d'une lutte acharnée de plusieurs heures, celles-ci effectuèrent leur retraite. Cette retraite se fit en désordre.
En avant du mur des pierres sèches, le brenn avait fait construire d'autres petits murs avec des portes, murs qui coupaient le chemin. En franchissant ces portes étroites, les cavaliers gaulois s'embarrassaient les uns les autres. Les Germains les poursuivirent jusqu'au mur de pierres sèches. Là eut lieu un combat assez vif entre les cavaliers germains et une partie de la cavalerie gauloise; l'autre partie (ce n'était plus la discipline
et runitéde mouvements qu'on avait à Gergovie), l'autre partie donc essayant de franchir le fossé du mur de pierres sèches et d'escalader le mur lui-même, ce qui augmentait encore le déso^d^e. César pensa un moment qu'il allait prendre la ville d'assaut; il donna aux légions l'ordre de commencer l'escalade. Ceux des Gaulois qui étaient restés entre le mur de pierres sèches et la ville croient que l'assaut a lieu. Ils poussent des cris épouvantables, aux armes! aux armes!
Quelques-uns s'enfuient dans la ville. Vercingétorix empêcha sans doute, ce jour-là, l'exécution du dessein de César et la prise d'Alise. 11 ordonna qu'on fermât à l'instant même toutes les portes de la ville. Dès lors, les soldats gaulois furent obligés de rester dans leurs camps, éduens ou autres, et même de tenir tête aux Romains. Le combat, circonscrit entre les portes étroites et le mur de pierres sèches, demeura indécis. On se tua des hommes, et, à la fin, les Germains furent obligés de se retirer. Vercingétorix n'avait pu se faire jour à travers les lignes romaines, et César n'avait pu prendre Alise. On a pensé que ce combat fut livré le jour même de l'arrivée de César devant la place, mais il est évident que les
ouvrages des Romains étaient déjà bien avancés. Il fallait aussi que Vercingétorix eût eu le temps de poser ces fortins, qui venaient d'avoir leur utilité, de creuser le fossé et de construire le mur de pierres sèches.
C'est après cette double attaque infructueuse des Romains et du camp des Gaulois que Vercingétorix ressentit, pour la première fois, les angoisses de celui qui doute tout à coup du succès, après l'avoir cru certain, et qui, après avoir vu luire le ciel de ses espérances, voit s'entr'ouvrir l'abîme à ses pieds. Cette popularité qui l'avait porté si haut, il la sentait chaque jour décroître et s'effacer autour de lui. A Gergovie, il était obéi au moindre signe; tous volaient avec lui, après lui; il était l'âme de son armée. A Alise, dans cette ville éduenne, avec tous ces chefs éduens, tous ces guerriers éduens, le peuple le plus nombreux de la Gaule, il était non seulement discuté, mais contredit à dessein dans le Conseil, puis désobéi, contrarié sur le champ de bataille. Avec le doute, les pensées les plus sombres étaient venues assaillir son esprit. Il se voyait livré, par ses rivaux ou par les événements, à César, c'est-à-dire^ il n'en doutait pas,
et il n'avait que trop raison, aux plus cruelles tortures. Il lui restait bien cette suprême consolation de la conscience, qui lui répétait qu'il n'avait pas soule.vé celte guerre dans son intérêt; qu'il avait au contraire combattu contre son intérêt personnel, « pour la liberté commune », pour « toute la Gaule », pour sa patrie; mais au milieu de ces orages de l'âme, cette voix de la conscience, cette dernière et constante amie de l'homme, n'empêche ni les luttes intérieures, ni les regrets, ni même à certains moments horribles, un véritable désespoir. Du haut de la citadelle, il jetait un regard attristé sur ces vastes campagnes, il voyait les Romains travailler partout avec une ardeur sans égale, leurs lignes s'achever, l'enveloppant comme dans un filet et le réduisant par la famine. Il faudrait donc se rendre, lui et sa grande armée, dont il aurait si bien su se servir, s'il avait pu suivre ses plans comme auparavant : il saurait bien épargner à cette dernière la honte d'une capitulation, mais encore une fois, quelle mort avait-il ien perspective quand il serait entre les mains d'un homme comme César!
Enfin, surmontant tous ces découragements, il vit qu'il lui restait un espoir de salut ; c'était h
formation dans toute la Gaule d'une armée de secours, qui attaquerait les lignes de César à l'extérieur, pendant qu'il les accablerait, lui, du côté de la place. C'était la Gaule entière qui se soulèverait contre son ennemi, et par un effort puissant, unanime et surhumain, parviendrait à le rejeter de son sein. Cette détermination pouvait coïncider avec une autre mesure, le renvoi de la cavalerie avant que les lignes romaines ne fussent achevées. Résolution douloureuse ; c'était renoncer à tout ce plan de campagne qu'il avait fait prévaloir contre les Éduens, et qui menait à la délivrance du territoire. C'était renoncer, pour un temps du moins, à la victoire même. Car, en admettant une nouvelle sortie plus heureuse que la précédente, comment la changer en un succès sérieux, sans le secours de la cavalerie ? Mais il fallait bien en venir à ce parti extrême. Où pourrai t-on trouver du fourrage? Les pentes de l'Auxois étaient crayeuses et stériles. Pour avoir du fourrage et même pour abreuver dix à douze mille chevaux, il fallait au moins l'un des deux cours d'eau des vallées adjacentes. Or, par leur contrevallation, les Romains étaient maîtres des eaux de l'Oze et de TOzerain. Vercingétorix réu-
nît donc ce beau corps de cavalerie dans lequel il avait tant espéré, et leur dit, non sans laisser voir ses sentiments de tristesse, et comme s'il prévoyait l'avenir :
« Guerriers, vous voyez vous-mêmes qu'il vous faut abandonner pour le moment la place. Que chacun de vous se rende dans sa cité et force tous ceux à qui leur âge permet de porter les armes de prendre part à la guerre. Vous savez tout ce que j'ai voulu faire pour la Gaule chez les Carnutes, au camp sous Avaricum et à Gergovie. Je vous prie maintenant de ne pas oublier votre brenn. Après que j'ai tant fait pour notre liberté à tous, ne me livrez pas entre les mains d'un ennemi qui s'acharnera à me torturer. Si vous montrez la moindre négligence maintenant, quatre-vingt mille hommes de troupes d'élite vont périr avec moi. J'ai tout compté; je n'ai de vivres que pour trente jours; cependant, en les ménageant bien, j'espère tenir un peu plus longtemps. »
Les cavaliers partirent en silence vers minuit par la pointe orientale du mont Auxois et par le col qui sépare l'Auxois etlePénevel; là, les lignes romaines n'étaient pas encore terminées. On
a retrouvé, non loin de là, au pied du Grésîgny, des ossements d'hommes et de chevaux en grand nombre, dont la présence ne peut s'expliquer par aucune autre bataille de cette campagne. S'il y eut là un engagement de cavalerie, comme tout porte aie croire, c'est, puisque César n'en parle pas, que la cavalerie gauloise fut victorieuse et réussit à se faire jour. Le lendemain le brenn fit réunir le blé et lés bestiaux que possédaient les Mandubes. Il en établit strictement la répartition. Il fit rentrer son infanterie, qui campait sur les contre-forts de la montagne : son seul espoir désormais était dans l'arrivée de l'armée de secours.
César avait appris tous ces changements par des déserteurs et des prisonniers. Il songea d'abord à se mieux défendre encore contre les assiégés, et ensuite à se retrancher fortement contre l'armée de secours. D'abord, redoulan'tles sorties désespérées de Vercingétorix qui l'attaquait à chaque instant, et à l'improviste^ du côté de la plaine des Laumes, il fit fortifier la contrevallation dans cette plaine. Pour cela, il y creusa trois fossés. Le premier, tout en avant des retranchements et le plus près de la place, avait vingt
pieds de large. Les berges en étaient coupées à angle droit et non penchées en talus. Plus bas, du côté de la plaine, il creusa deux autres fossés de quinze pieds de large et de la même profondeur que celui de vingt pieds. Dans le dernier de ces deux fossés, celui qui bordait la plaine, il fit venir Teau de TOze et de TOzerain, c'est-à-dire, que ce dernier fossé de quinze pieds, fermait tous les retranchements, en unissant comme un canal les deux petits cours d'eau. Derrière ce canal passait la contre vallation. Pour la fortifier encore dans cet endroit, où elle était plus vulnérable, on éleva un rempart de douze pieds de haut, auquel on ajouta un parapet et des créneaux avec de longues palissades j)our rendre l'escalade plus difficile. On plaça tout autour de l'ouvrage des tours en bois, à une distance de quatre-vingts pieds les unes des autres.
Vcrcingétorix, sans compter sur aucun succès décisif jusqu'à l'arrivée de l'armée de secours, s'attachait surtout à retarder, et même à empêcher l'achèvement de ces travaux. L'infatigable brenn multipliait des sorties impétueuses par plusieurs portes à la fois, sorties souvent heureuses, car César se plaint que son effectif diminuait de jour en jour.
C*est même pour rendre moins sensibles ses pertes qu'il eut recours à diverses espèces de pièges qu'il plaça en avant de ses ouvrages, et où les Gaulois viendraient se prendre, du moins le proconsul le croyait, sans qu'il y eut besoin de tant d'hommes pour garder les fortifications. Parmi ces pièges, ijl y avait les aiguillons (stimuli), les lis ou quinconces, et enfin, les cippi ou bornes. Les aiguillons étaient des chausse-trapes d'un pied de long et garnies de pointes en fer {hami ferrei). Derrière la rangée dos aiguillons venait celle des lis. Les lis étaient des trous de trois pieds de profondeur, disposés obliquement
en quinconces. Au fond du trou, on
enfonçait une pièce de bois, ronde, de la grosseur de la jambe, et durcie au feu. Puis, on y rejetait un pied de terre que l'on foulait fortement autour de la pièce de bois pour la maintenir; elle ne dépassait la surface du terrain que d'environ quatre doigts. Tout autour, et pour masquer la fosse, on y jetait des ronces, du feuillage et des broussailles. On donnait à ce genre de piège le nom de lis parce que chaque trou ayant des parois verticales, et la pièce de bois sortant d'en
bas et du sommet de l'angle, lô trou muni de son pieu avait grossièrement la forme de cette
fleur. \ / On formait huit lignes de lis en
quinconces, lignes séparées les unes des autres par une distance de trois pieds. En avançant toujours vers la contrevallation, les Gaulois trouvaient une troisième rangée de pièges que les légionnaires appelaient des cipph des bornes, l^escippi étaient* des troncs d'arbres ou de grosses branches taillées par le dessous en pointe aiguë. Les légionnaires les enfonçaient dans un long fossé profond de cinq pieds, où ils étaient solidement fixés par la base. Ils sortaient de terre par leurs extrémités reliées entre elles. C'était, comme on le voit, la disposition à part, les mêmes pièges que les quinconces. Derrière ces cippi venait la contrevallation avec les fortifications dont on l'avait flanquée. La contrevallation entière fut armée d'engins de ce genre. On verra comment Vercingétorix se joua presque toujours de ces pièges un peu primitifs, au moyen d'une quantité de sacs de terre dont il les faisait couvrir, et qui en amortissaient ou même en annulaient complètement les effets.
Pendant que César était si bien obéi, dans toutes ses dispositions pour s'emparer d'AUse, Vercingétorix était arrêté dans toutes celles qu'il imaginait pour la défendre. Ce n'était pas lui, c'étaient les chefs éduens qui commandaient la place. D'abord, quand il avait été question d'organiser l'armée de secours, on n'avait pas réuni l'assemblée générale des guerriers, ce que Vercingétorix faisait toujours, mais un Conseil de principaux nobles, ce que faisaient toujours les Éduens, qui méprisaient le peuple. Ensuite, dans ce Conseil une fois réuni, on décréta juste le contraire de ce que voulait Vercingétorix. Celuici demandait une levée en masse, moins encore pour avoir beaucoup de guerriers que pour soulever dans un même élan patriotique, dans un ébranlement général la Gaule entière, et donner à cette guerre le caractère le plus national. Or, les nobles réunis repoussèrent cette idée d'une levée en masse et décrétèrent que le Conseil, lui-même, fixerait à son gré le chiffre des guerriers que chaque cité devrait fournir.
César lui-même laisse voir tout ce qu'il y avait de systématique, dans cette opposition des principaux nobles contre Vercingétori^c. « Ces nobles.
écrit-il, décident qu'il faut, non pas appeler tous ceux qui sont en état de porter les armes, comme le veut Vercingétorix, mais prescrire à chaque cité un contingent, dont les chefs eux-mêmes fixeront Teffeclif. » Quel exemple de discipUne ces chefs donnaient-ils à l'armée, en attaquant ainsi le brenn, dans le Conseil, quand on était en présence de l'ennemi! Bien plus, la raison que ces chefs firent prévaloir dans le Conseil, c'est que, dans une levée en masse, chaque chef ne pourrait plus reconnaître ni commander luimême ses vassaux; principe usé, suranné, aussi contraire aux idées de Vercingétorix et des autres partisans de l'unité celtique, que conforme aux idées des Eduens, conservateurs de tous les vieux préjugés, de tous les abus aristocratiques et druidiques qu'ils exploitaient, contre le peuple gaulois, à leur profit. Enfin, c'est à Bibracte, capitale des Éduens, que dut encore se réunir l'armée de secours : autre décret de ce Conseil de nobles, qui montre bien que l'influence éduenne y prévalait. Deux éduens, Éporédorix et Viridomar furent mis à la tête de cette armée de secours : Eporédorix et Viridomar, les deux ennemis personnels de Vercingétorix, ceux qui avaient voulu
le renverser après Gergovie, pour se mettre à sa place ; ceux qui, le voyant réélu à Bibractè, étaient allés de nouveau faire leur soumission à César et se livrer à lui. Au milieu de toutes ces intrigues, en face de toutes ces jalousies et de ces ambitions, qui profitaient même des malheurs de la Gaule pour se satisfaire, pressé à l'extérieur par César avec ses légions* à l'intérieur par ses ennemis personnels, qui auraient mieux aimé perdre leur patrie que de ne pas renverser Vercingétorix, comment celui-ci eût-il pu sauver la Gaule?
Voici les chiffres des divers contingents que fixa le Conseil des nobles. Nous donnons ces chiffres après avoir confronté entre eux, tous les manuscrits des Commentaires, dans lesquels ces chiffres sont bien différents. On remarquera que ce sont les Éduens qui figurent en tête de la liste, comme si le Conseil des nobles voulait constater officiellement que c'étaient bien les Éduens qui commandaient à Alise, et qui avaient déjà la primauté de la Gaule.
1^ Les Éduens et leurs clients, les Segusianes (habitants du Lyonnais), les Ambivarètes (Avranches), les Aulerkes-Brannovikes et les Aulerkes- Brannoves. (Les Aulerkes, confédération de peu-
pies de la Loire à la Manche). 35,000 hommes.
2® Les Arvernes avec leurs clients, les Éleuthères, les Cadurkes, les Cabales, les Vélaunes (habitants du Languedoc et des régions voisines) 35,000 —
3** Les Séquanais, les Senons, les Bituriges, les Santons, les Ruthènes, les Carnutes (de la Sèvre niortaisé à la Garonne et au Tarn) 12,000 —
4^ Les Bellovakes 10,000 —
5° Les Lemovikes 10,000 —
6*" Les Pictons, les Turons, les Helves (département de l'Ardèche) 8,000 —
7° Les Suessions, les Ambianaîs, les Médiomatrikes (Metz), les Pétrocoriens (Perigueux), les Nerviens (Flandre française et belge), les Morins, les Nitiobriges 5,000 —
8** Les Aulerkes-Cénomans. 5,000 —
9° Les Atrébates 4,000 —
10** Les Vélocasses (le Vexin, Rouen), les Lexoves, les Aulerkes-Emburons 3,000 hommes .
11** Les Raurakes (Haut- Rhin, cantons de Bâle, d'Argovie et de Berne), et les Boïens. 30,000 —
12** Toutes les cités armoricaines, les Curiosolites, les Redons, les Ambibares, les Gaietés, les Osismes, les Lemovikes, les Vénètes, les Unelles. S,000 —
Nous devons faire quelques observations au sujet de cette liste. D'abord, comme nous l'avons dit, les Éduens y ont le premier rang, ce qui montre qu'ils se regardaient comme ayant la suprématie dans la Gaule, par le seul fait que la guerre se faisait à Alise. De plus, les contingents sont d'autant plus nombreux qu'ils sont plus dévoués aux Éduens, et moins dévoués à la cause nationale. Les Bretons, qui favorisaient le parti d'Ambiorix, et dont Gésar avait fait mourir les chefs, ne fourniront que 6,000 hommes. Mais quand il s'agira des Boïens, alliés des Éduens, cité médiocre cependant, le chiffre du contingent montera à 30,000,
Enfin, les peuples qu'on redoute sont mêlés à d'autres qui n'ont guère de rapports avec eux, et ne les connaissent pas, pour empêcher toute force de cohésion : les Séquanais, par exemple, avec les Ruthènes, les Turons avec les Helves, et les habitants de Metz avec ceux de Pérîgueux. Tout cela indique, non seulement que l'esprit éduen dominait dans ce Conseil, tout puissant dans Alise, mais que ce Conseil était prêt à une capitulation qui, comblant les vœite de César, donnait la suprématie aux Éduens, par la chute de Vercingétorix. Dans ce tableau ne figurent pas certaines cités gauloises, les AUobroges, par exemple, parce que, découragés depuis leur grande défaite, tout en haïssant les Éduens, ils pouvaient lutter avec eux d'influence sur l'esprit de César. On ne s'étonnera pas davantage, de voir les populations indépendantes des Bellovakes, refuser le contingent exigé d'eux par le Conseil, si l'on se rappelle que les Éduens se disaient, d'une manière insultante pour les autres Gaulois : imperio nati, nés pour la primauté; et que c'était le druide éduen, Divitiac, qui dans la deuxième campagne, avait conduit l'invasion romaine chez les Bellovakes et
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les autres peuples belges, si fiers de leur liberté. Pour Vercingétorix et les Arvernes la primauté n'était qu'un moyen d'arriver à l'unité de la Gaule. Pour les Éduens, c'était une satisfaction donnée à leur orgueil, et le droit d'accabler d'impôts les autres cités de la Gaule.
Comment le Conseil des nobles fit il pour transmettre aux cités un ordre si contraire à celui que le brenn leur avait fait donner par ses cavaliers? Comment fit-il connaître, à chacune d'elles, le chiffre de son contingent? Sans doute les messagers du Conseil partirent au milieu des plus grands dangers, avant que les lignes rotnaines ne fussent, entièrement achevées. Mais quelle anarchie répandraient en Gaule des ordres si contradictoires et cet exemple d'indiscipline donné, par les chefs eux-mêmes, aux défenseurs d'Alise et à ceux qui étaient enrôlés dans l'armée de secours? « Que se passe-t-il chez les Éduens? » Telle était la question que se faisaient, à chaque instant, les assiégés, en parlant de cette armée de secours que les Éduens étaient chargés d'organiser. Les jours s'écoulaient, les vivres diminuaient, malgré la stricte répartition qu'en faisait Vercingétorix. C'est ici que le plus grand
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capitaine des temps modernes, et peut-être de tous les temps, Napoléon, s'est demandé si Vercingétorix avait en réalité conservé quatre-vingtmille hommes dans la place, comme César le prétend. « Il n'y avait dans la place, écrit le vainqueur d'Iéna, de vivres que pour trente jours. Comment donc enfermer tant d'hommes inutiles à la défense, mais qui devaient hâter la reddi* tion? Alise était une place forte par sa position; elle n'avait à craindre que la famine* » Oserionsnous répondre à un tel juge, que le seul plan de Vercingétorix, à ce moment, était d'exercer une action énergique sur l'armée romaine, d'un côléj tandis que l'armée de secours en ferait autant de .l'autre, manœuvre qui ne pouvait guère produire d'effet, avec un effectif de 20,000 hommes. Quatit aux autres 60,000 hommes, qui eussent tenu la campagne pour assiéger les assiégeants, Vercingétorix eût craint qu'ils ne fussent dispersés, surtout s'ils avaient un chef peu solide, créature du Conseil, et peut-être éduen.
Donc, lés assiégés, tout en faisant des sorties de temps à autre, en étaient réduits à l'inaction, avec le sentiment de leur impuissance, à la veille de la famine, et à voir s'achever, sans pouvoir
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les arrêter, les derniers travaux de Tennemi. Ces travaux consistaient, surtout, dans une ligne de circonvallation pour arrêter l'armée de secours, comme la contrevallation arrêtait celle des assiégés. Cette ligne de circonvaHation était composée de deux fossés pareils à ceux de la ligne de contrevallation. Elle suivait cette même ligne parallèlement dans la plaine, et elle s'en séparait dans les montagnes, faisant des écarts considérables, suivant la configuration du terrain* De même, les deux fossés qui formaient ces deux lignes, tantôt se séparaient, tantôt se rapprochaient davantage ; quelquefois même, si l'on rencontrait, par exemple, un banc de rochers, il n'y avait plus qu'un seul fossé. La ligne de circonvallation j comme l'autre, passait par la plaine des Laumes, les morits Druaux, la vallée de l'Ozerain, lePenevel, la vallée de l'Oze. Elle n'enveloppait pas iion plus le mont Réa, pour la raison qu'oh a déjà dite, mais le damp ronlain, admettait en cet endroit un plus grand nombre dé retranchements parce qu'il* était mendcé par les crêtes: Elle était armée, comme la cofatrevallatiofa, dé retranchements, des mêmes tours et des mêmes jpièges. Elle avait pi*ès de cihq lieues de pour-
tour. Les principaux tronçons des fossés, comme ceux de la contrevallation, ont été retrouvés dans ces dernières années. On découvre encore des fragments des deux cordons tous les jours, et Ton sait à combien de discussions elles ont donné lieu, au sujet de remplacement de la véritable Alise de Vercingétorix.
Nous n'avons pas hésité, on Ta vu, à la mettre à Alise-Sainte-Reine, et cela, après avoir visité et étudié sur place, mètre et textes à la main, Alise et Alaise. La présence des deux lignes, avec rétendue et la largeur des fossés indiqués par le proconsul, les mesures itinéraires, données par lui et aboutissant à Alise seule, enfin, les nombreuses trouvailles de monnaies arvernes, éduennes et autres, pouvaient-elles laisser aucun doute dans Tesprit? Hirtius loue César d'avoir écrit son ouvrage avec une admirable rapidité. Il n'a que trop mérité cet éloge comme géographe, par exemple, se contentant de dire le fleuve, l'oppide, la montagne, sans chercher à en savoir les noms particuliers. Voilà pourquoi il ast peu d'endroits indiqués par l'écrivain, qui n'aient soulevé des contestations. Mais à lire les Commentaires^ du haut de Venarey, des monts Druaux ou de la
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citadelle d'Alise, d'où Ton domine tout le théâtre de la guerre, il est impossible de ne pas voir que la configuration des lieux répond, dans les plus minutieux détails, à toutes les phases du récit des Commentaires. L'Alise des Commentaires est bien celle du mont Auxois. Et cependant, les travaux des archéologues franc-comtois, non seulement n'ont pas été infructueux, mais servent à retrouver une intéressante partie de la vérité sur tous ces événements.
D'abord, ils ont découvert une ville celtique, Alaise*, un oppide où les Séqiianais s'étaient sans doute défendus dans leurs guerres contre les Eduens, antérieures à Tinvasion romaine, et contre les Cimbres et les Teutons, de plus, si Ton veut bien y regarder, on trouvera que les rapports les plus étroits rattachent le pays des Mandu-
1. Voir pour les partisans d'Alaise, M. A Castan, Mém, de la Société d'émulation du DoubSy 1858; A. Delacroix, Alaise et Séquanie; Quicherat, Conclusion pour Alaise dans la question d^Alesia] Paul Bial, Chemins^ habitations et oppidums de la Gaule; C. Toubin, Le champ sacré des Séquanes. Voir pour les parUsans d'Alise-Sainte-Reine, F. de Saulcy, Les campagnes de Jules César; Rossignol, VAlisia de César, etc.; Napoléon !•% Précis des guerres de Jules César ^ viij M. le duc d'Aumale, Alesia. Voir enfin : Alesia, résumé du débat, par £rn. Desjardins.
bes avec la Franche-Comté. Le nom de ce dernier pays est Sequania; et, la source de la Seine, Sequana^ est à quelques lieues d'Alise. Dans l'une et l'autre contrée on trouve des douis^ nom celtique qui veut dire source. Or, d'une part, c'est le véritable nom celtique du Doubs ou Douis, , dont les Romains ont fait Dubis^ et d'autre part, la véritable source de la Seine s'appelle encore aujourd'hui la JDouis. Cofament aussi n'être pas frappé de la ressemblance entre le mot Mandubes, dont Alise était la capitale, avec le nom du principal cours d'eau de la Fraache-Comté et même de la Bourgogne^ car c'est la Saône qui se jette dans le Doubs et non pas le Doubs dans la Saône** • Enfin, le nom même de Saône, Sacona^ rappelle celui de la Seine, Sequana. De même, si l'on Compare encore aujourd'hui les habitants du pays d'Alise et les Francs-Comtois, on leur reconnaîtra le même caractère, la même constitution
1. Le Doubs et la Saône roulent un égal volume d*eau, quand ils se jettent l'un dans l'autre à Verdun; mais le cours du premier est déjà double de celui de la Saône. Le Doubs est donc la rwière-mère. Ce qui a causé et maintenu jusqu'ici cette confusion, c'est^ que la Saône, à partir de sa source jusqu'à Verdun, et le Doubs à partir de Verdun, forment pres^ que une ligne droite.
physique, les mêmes habitudes locales, le même accent. Les Séquanais fixés d'abord à l'est, envoyèrent-ils des émigrations dans l'Auxois? Ou les habitants des environs des sources de la Seine et de ses hauteurs, primitivement venus de l'est, descendirent-ils portant leurs anciens mots, leur ancien culte de la Seine, d'un côté par la vallée de la Seine, et de l'autre par les plaines de l'est en refluant jusqu'au Jura? La seule conclusion que nous voulions tirer de tout ceci, c'est que c'était une population de race séquanaise qui habitait Alise, quand Vercingétorix y défendit, pour la dernière fois, la liberté de la Gaule. C'était la même origine et le même sang.
Une belle légende rattacherait aussi à la ville d'Alise le principe de l'indépendance de la Gaule, s'il fallait en croire d'anciennes traditions, et s'il était prudent de les interpréter. Un temps allait venir,et qui n'étaitpasloin,où la Gaule allait succomber sous les coups de ses agresseurs; où la force allait l'emporter, comme il arrive si souvent, sur la justice et sur le droit, et elle tomberait en décadence parle fait même qu'elle perdrait sa liberté. Un siècle et demi plus tard, une jeune chrétienne d'Alise, nommée Reine, Regina^ ayant refusé
d'épouser un proconsul romain, épris de son éclatante beauté, fut, par lui, mise à mort au milieu des plus cruels supplices. Ceci arriva plus d'une fois dans la patrie des Blandine et des Paula, et de tant de courageuses vierges chrétiennes. Mais dès les temps les plus anciens, on accourait à certain jour de tous les points de la Gaule pour fêter l'héroïne d'Alise. Pourquoi ce concours national pour elle seule? C'est que, suivant de glorieuses et naïves traditions, tous les peuples de la Gaule venaient pleurer l'indépendance de leur patrie dans la ville même où elle avait porté les derniers coups pour se défendre, célébrer cette liberté de la Gaule qui se survivait ainsi moralement, malgré sa défaite matérielle, et cette autre Reine, cette nation souveraine qui restait libre, même dans les fers. Non pas que nous regardions l'histoire même de Reine comme une fable; mais la touchante histoire de cette jeune fille avait donné un corps à cette grande idée toute morale de la Gaule vaincue et victorieuse, et qui se retrouverait tôt ou tard elle-même. Les habitants d'Alise en particulier, prenaient part à cette fête patriotique, et on y trouve encore aujourd'hui une voie nommée la vie ou via /Sainte-Heine. C'est
le 7 septembre, date qui dut être en effet le jour lugubre de la chute d'Alise, que se réunissait souvent un concours de 100,000 pèlerins. Les ducs de Bourgogne avaient fait bâtir des maisons le long de la route, pour y recevoir, sans frais, ceux qui montaient des bords du Doubs et des plaines de la Saône. Cet usage s'est perpétué jusqu'à nous, d'âge en âge, et l'année dernière, plus de 17,000 pèlerins assistaient encore à cette ancienne cérémonie. Hâtons-nous de reprendre le fil de notre récit, chacun pouvant ou non, à son gré, voir dans cette histoire une des mille manifestations tantôt cachées, tantôt éclatantes dq l'immortelle patrie.
Cependant, la famine avec ses horreurs, régnait dans Alise, soufflant encore l'anarchie. Plus de blé ni de vivres d'aucune sorte. Les trente jourâ fixés pour la formation et l'arrivée de l'armée de secours étaient écoulés. En vain, du haut des remparts, les assiégés promenaient leurs regards dans la campagne pour apercevoir les enseignes libératrices. Ils revenaient chez eux, les uns entièrement abattus, les autres gardant à peine quelques lueurs d'espérance. Le Conseil se réunit de nouveau. Chacun donna son avis au milieu de ces
inquiétudes mortelles. Que faire? Faut-il mourir? Faut-il faire une sortie, quoique exténués? Il faut capituler, s'écriaient les uns, l'armée de secours n'a pu se réunir, ou elle viendra trop tard. Faisons une sortie, disaient les autres ; mourons du moins les armes à la main ! On ne voit pas quel fut l'avis de Vercingétorix, sans doute parce que le Conseil avait peu à peu attiré à lui toute Tautorîté. Mais, ce qui montra que c'étaient les Arvernes qui conservaient, au milieu de tant de maux, le plus de courage et d'énergie, ce fut le discours de Critognat, noble arverne, qui prétendit qu'on ne devait pas se rendre, dût-on en venir à manger de la chair humaine. Critognat était un patriote prêt à tout subir plutôt que de ne pas défendre jusqu'au bout la liberté de la Gaule. Sa haute naissance, ^on courage, son caractère résolu et ses cheveux blancs, le faisaient écouter avec respect dans le Conseil. Il se leva et dit : « Je ne répondrai pas à l'avis de ceux qui donnent le nom de capitulation à la plus honteuse des servitudes. Je ne les mets pas au nombre des citoyens, et, suivant moi, on doit leur refuser l'entrée du Conseil. Je ne veux avoir affaire qu'à ceux qui approuvent une sortie. J^eur avis, vous le reconnaisses^ tous, semble rap-
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peler l'antique valeur gauloise. Or, c'est de la faiblesse et non du courage que de ne vouloir supporter quelques jours de disette. Des hommes qui s'offrent d'eux-mêmes à la mort, c'est ce qu'il est plus facile de trouver que des hommes supportant patiemment la souffrance. Quant à moi, j'approuverais ce dessein d'une sortie, tant le sentiment de ma dignité a de puissance sur moi, si je voyais que nous n'y ferons d'autre perte que celle de notre vie. Mais, en prenant une résolution, regardons la Gaule tout entière que nous avons soulevée pour nous secourir. Lorsque quatre-ving1> mille hommes auront été tués à la même place, quel courage restera-t-il, je vous prie, à nos parents, à nos frères, forcés de combattre presque sur nos cadavres? Gardez-vous d'enlever votre appui à ceux qui, pour vous sauver, ont fait peu de cas du danger qu'ils allaient courir. Par votre folie et votre imprudence, et même par votre lâcheté, n'allez pas perdre la Gaule entière en la soumettant à un perpétuel esclavage. Quoi! parce qu'ils ne sont pas arrivés au jour convenu, vous doutez de leur fidélité et de leur dévouement? Mais vous figurez-vous que les troupes romaines travaillent sans but à construire des retranche-
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ments du côté opposé à la ville? Si vous ne pouvez être assurés par les messagers de Tarrivée de nos compatriotes, tout accès leur étant fermé, croyez-en du moins ces témoins fidèles, ces remparts, qui vousprouventquenotrearmée approche. Épouvanté de le savoir, l'ennemi est jour et nuit à l'ouvrage. Donc, quel est maintenant mon avis? C'est de faire ce qu'ont fait nos pères dans une guerre bien moins terrible que celle-ci, la guerre contre les Teutons et les Cimbres. Refoulés dans leurs oppides, épuisés, comme nous, par la disette, ils ont prolongé leur vie au moyen des corps de ceux qui leur semblaient inutiles à la défense; jamais ils n'ont capitulé. Si nous n'avions point cet exemple devant les yeux, il serait très beau, à mon avis, de le donner les premiers, pour sauver la liberté et le transmettre à nos enfants.
» Fût-il jamais, en effet, une guerre pareille à celle-ci? Après avoir ravagé la Gaule, après y avoir accumulé les désastres, les Cimbres et les Teutons s'éloignèrent enfin de nos frontières et gagnèrent d'autres contrées. Ils nous laissèrent nos droits, nos lois, nos champs, notre liberté. Mais les Romains, au contraire, que cherchent-ite? Que veulent-ils? Conduits chez nous par l'envie, sa-
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chant que nous sommes un noble peuple et puissant sur les champs de bataille, ils veulent s'établir dans nos campagnes, dans nos cités, et y faire régner une éternelle servitude. Jamais ils n'ont fait la guerre dans un autre but. Si vous ignorez ce qui se passe chez les nations éloignées de vous, regardez la Gaule qui vous touche. Elle a été réduite en province romaine, elle a perdu son droit et ses lois; soumise honteusement aux haches, elle gémit à jamais accablée sous le poids de l'esclavage*. »
Le proconsul ne manque pas de dire que, s'il rapporte cette motion, c'est pour en faire connaître l'extrême cruauté. L'histoire est moins sévère au sujet des résolutions analogues à celles que le vieil Arverne suggérait aux défenseurs de la place. Nous pourrions citer bien d'autres exemples semblables à celui qu'il rappelait, dans son patriotisme. Ainsi, lors de la première croisade, les chrétiens, dans les déserts de la Phrygie et de la Pisidie, se nourrirent des corps de leurs ennemis, sans quoi ils n'eussent pas pris Jérusalem. Et puis, pourquoi craindre de le dire, est-ce bien
l. César, vu, 77.
à César à parler de cruauté, lui qui fit pendre tous les sénateurs de TArmorique, parce qu'ils avaient résisté à l'injuste agression de Grassus; lui qui fit égorger, ou tenta de le faire, tous les chefs nationaux en Gaule : Ako, Drapés, Ambiorix, Induciomar, Dubnorix; lui qui, on vient de le voir, détruisit de fond en comble des cités florissantes depuis des siècles, et même, au dire de Plutarque, mettait au pillage les villes qui lui faisaient leur soumission; lui qui, enfin, fit couper la main droite à tous les habitants d'Uxellodunum, parce que attaqués sans motif et à l'improviste par les Romains, ils avaient défendu leur pays?
Dans ce Conseil de guerre, les autres chefs donnèrent leur avis après Critognat. Il avait parlé avec tant de véhémence, que le Conseil, dont beaucoup de membres cependant avaient été directement attaqués par lui, décida qu'on essaierait tous les moyens, avant d'en venir à la proposition de l'impitoyable patriote, mais qu'on y recourrait si les secours se faisaient trop attendre : on repoussait toute idée de capitulation. Le Conseil décréta ensuite que tous ceux qui, par leur âge ou par quelque maladie, étaient impro-
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près à la défense, sortiraient de la ville. Les Mandubesqui, comme clients des Éduens, avaient reçu dans leur ville l'armée assiégée, furent forcés d'en sortir avec leurs femmes et leurs enfants. Arrivés au pied des retranchements des Romains, ils demandèrent avec toutes sortes de supplications qu'on les reçut comme esclaves, et qu'on leur donna du pain (les Romains en avaient en abondance), ou quelque nourriture. César, en apprenant cela, plaça sur tout le long du retranchement des sentinelles, qui les repoussaient à coups de piques* Ces malheureux erraient entre les lignes romainQs et le camp gaulois j mourant de faim ça et là, et gémissant sur leur cruelle destinée.
Vercingétorix allait faire une nouvelle sortie^ lorsqu'on aperçut un gtand mouvement à l'horizon. Les collines de Venarey et de Mussy-la- Fosse se couvraient dé brillants et innombrables bataillons; ils se succédaient rapidement les uns aux autres. Il n'y avait plus à en douter, c'était bien toute l'arnlée de secours. Elle avait suivi le chemin que Vercingétorix avait suivi lui-même en venant de Bibractê, appuyant sur la droite à partir de (Genay, et contournant cette chaîne dé
collines. Les nouveaux guerriers étaient pleins d'ardeur et de joie. Ils se disaient entre eux que le succès était certain, quand Tarmée de la place, d'une part, et de l'autre l'armée de secours attaqueraient les envahisseurs en même temps, en combinant ce double mouvement. Mais que peut la plus brave et la plus nombreuse armée, quand elle est mal commandée? Que peut-elle sans des chefs sûrs, unis entre eux, et soumis à un chef unique, représentant, avec une rigueur inflexible et une incontestable autorité, l'unité du commandement? Au lieu de prendre un brenn d'un courage et d'une expérience reconnus, comme on l'avait fait à Lutèce en élisant Camulogène, on avait mis à la tête de l'armée Éporédorix et Viridomar, ces deux Éduens, ennemis de Vercingétorix, et qui, s'étant rendus à César, désiraient qu'on ne prît pas Alise, car la défaite de Vercingétorix et des Arvernes leur donnait à eux, Éduens, le premier rang en Gaule, avec le produit des impôts établis sur un plus grand nombre des cités vassales. On leur avait adjoint, il est vrai, Vergasillaune, l'Arverne, cousin de Vercingétorix, jeune héros qui sirt montrer, on va le voir, qu'il était bien du même sang que lui ; mais
qui, en fait, était soumis aux Éduens, sous l'influence desquels tout s'était fait dans l'armée de secours. •
Enfin, pour morceler davantage le commandement, on avait encore adjoint à ces trois brenns Komm l'Atrébate. Komm tout plein de cette passion pour reconquérir la liberté et l'honneur militaire qui animait alors tous les Gaulois, mais qui avait accepté auparavant des bienfaits de César, et qui n'avait amené avec lui qu'un petit nombre de guerriers. C'était, comme on le voit, le système de la division, celui des Éduens, qui avait prévalu à Bibracte, et non le système de l'unité, celui des Arvernes. On alla même jusqu'à leur adjoindre encore des délégués, choisis dans chaque cité, pour les soutenir et les conseiller dans la direction de la guerre : division qui faisait de tant de corps auxiliaires, non une armée, mais trois ou quatre armées; état-major organisé pour la défaite. A la vue de tant de troupes, les assiégés accourent sur les remparts; chacun s'empresse et veut, pour ainsi dire, toucher de l'œil ces enseignes qu'on n'espérait presque plus voir. On s'agite partout dans la ville, on se félicite. La joie ranime tous les courages ; l'espoir
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renaît dans tous les cœurs. Les Romains se troii^ vaient ainsi comme pressés entre les deux armées ; et il est sûr qu'on eût pu tiref un grand parti de Télan et du nombre de tant de guerriers.
Dans les armées levées ainsi et non organisées, ce sont les qualités personnelles du chef qui représentant la foi patriotique de ces grandes masses, y font régner momentanément cette discipline, toujours nécessaire à la guerre. L'armée de secours s'établit sur les collines de Venarey et de Mussy-la*Fosse, et s'y construisit un camp, à quinze cents mètres des Romains.
Dès le lendemain les chefs de cette armée firent sortir leur cavalerie du camp^ et la déployèrent dans toute la plaine, quoiqu'elle ne fût, comme on l'a dit, que de huit mille hommes ; ils cachèrent leur infanterie sur les ûancs de Mussy-la^Fosse- Appuyant aussitôt cette manœuvre, Vercingétorix fait sortir les troupos, se précipite sur le camp romain du côté où était César, c'est-à<liredu c0lé du mont Druaux, et se rend maître du premier fossé en le couvrant de claies et en le rem'plissant de terre. Là, il attend de pied ferme, et sur la ligne même des Romain»^ l'issue du ôombat qui était engagé dans la plaine de Pautre
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côté de la cîrconvallation, entre la cavalerie romaine el celle de l'armée de secours, pendant que l'infanterie romaine était rangée sur les deux lignes. Parmi les cavaliers gaulois étaient mêlés un certain nombre d'archers et de fantassins armés à la légère pour secourir les cavaliers s'ils venaient à plier, et amortir la charge des Romains; tactique familière aux Gaulois, et on en a déjà vu d'heureux effets dans les combats de cavalerie livrés sous les murs de Gergovie. Blessés à l'im* proviste par ces redoutables archers, beaucoup de cavaliers romains quittaient le champ de bataille* cette première journée tournait en faveur des Gaulois. Gaulois de l'armée de secours et Gaulois de Vercingétorix s'excitaient, s'encourageaient par des cris et des hurlements qui faisaient retentir la plaine, Vercingétorix, toujours maître du fossé romain, cherchait à escalader le rempart, où il rencontrait une résistance énergique : il eut fallu que les auxiliaires, perçant des lignes moinâ puissamment arméea, se fussent avancés sur lé même point pour lui donner la main. Il y eût fallu, on l'a déjà dit, uixbrenn unique quipûtopérer d'après les différentes phases de la bataille, profiter habilement de^ oecasiQPft favorables qui »e
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présentaient, et manœuvrer sur les manœuvres de l'ennemi.
César dit qu'à un certain moment les Romains furent sur le point d'être accablés par la multitude des Gaulois : circonstance dont il ne faut prendre que le fait, sans chercher à s'en rendre compte. Car l'infanterie gauloise des auxiliaires resta cachée derrière les replis de Venarey. C'était donc un corps de huit mille .cavaliers gaulois qui caracolaient, combattaient, longue ligne étendue, trop mince, dans cette plaine qui s'étend entre l'Oze et l'Ozçrain. On ne voit pas qu'aucun ordre ait été donné pour profiter des avantages que César lui-même reconnaît avoir été remportés par les Gaulois, ni qu'aucun changement de front ou de flanc ait été exécuté pour se concentrer sur le point où l'on avait remporté cet avantage. Chaque soldat gaulois n'avait d'autre objectif que d'attaquer ce qui était devant lui. On combattit ainsi tout le jour. L'engagement avait commencé à midi ; vers le soir, chacun était dans les mêmes positions, Éporédorix et Viridomar n'envoyant pas de renfort aux auxiliaires pour les aider à faire un effort vigoureux, à percer les lignes romaines, et arriver
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jusqu'à Vercingétorix. Il semble toutefois que ce fut là, c'est-à-dire, non loin de TOzerain et à l'endroit où le mont Druaux se fond dans la plaine, que le choc ait été le plus violent et le plus persistant.
A la nuit, quand les auxiliaires, d'une part, et les défenseurs d'Alise, de l'autre, étaient fatigués de près de sept heures de lutte, sans avoir reçu de renfort, toute la cavalerie germanique, se massant en escadrons serrés contre cette partie de la cavalerie gauloise qui était au pied du mont Druaux, se précipita toute fraîche sur ce corps fatigué et découragé, qui fut culbuté; et les archers furent enveloppés et tués. La cavalerie germanique se portant ensuite contre les autres parties de la cavalerie gauloise, la forcèrent à quitter place et à regagner Venarey. Resté seul de l'autre côté, Vercingétorix dut ramener ses troupes dans Alise, d'autant plus découragé qu'il voyait par ce combat combien il serait difficile de donner le même objectif aux deux armées, sans quoi, pourtant, jamais on ne forcerait sur un point donné les remparts des Romains.
Du reste, il est assez difficile de suivre le proconsul dans le récit qu'il fait de ce premier combat sous Alise^ Il semble avoir surtout songé à
tracer un tableau pour rimagînation des Romains. a De toutes les parties du camp qui occupait le » sommet des collines, » écrit-il, » le regard » plongeait sur la plaine et les légionnaires atten- » daient avec la plus grande attention l'issue du » combat. » Puis, parlant ensuite non plus seulement des Romains, mais aussi des Gaulois :
oc On combattait à la vue de tous, » ajoute-t-il, c aucun acte de courage et de lâcheté ne pouvait » rester inaperçu. L'amour de la gloire et la » crainte de la honte excitaient les deux partis à » se comporter bravement. » Les Gaulois, dans l'affreuse position où ils étaient depuis plusieurs jours, affamés, désespérés, ayant été sur le point de se nourrir de chair humaine ne devaient guère songer à l'amour de la gloire, ni penser à donner une sorte de carrousel à des spectateurs. Que César ait voulu faire assister les Romains à la bataille comme à un spectacle, c'était encore un moyen de leur plaire, mais attribuer de pareils sentiments aux Gaulois, réduits au désespoir, c'est ce qui est en dehors de toute vraisemblance et qui contredit tout réalité historique. Le seul renseignement stratégique qu'on trouve dans ce tableau, d'ailleurs conçu avec art et finement
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touché, se rapporte eux archerd qui combattaient contre les cavaliers, et qui furent tués le soir. Mais encore la journée aurait donc été consacrée surtout à la destruction de ces quelques archers raros sagitta^ios. De même qu'on a vu plus haut que les Romains, à un certain moment de la bataille, étaient accablés par la multitude des Gaulois. Mais d*où vintcette multitude, puisque le seul corps mis en mouvement par les brenns auxiliaires se composait de la cavalerie de huit mille hommes répartis dans la grande plaine, entre TOze et rOzerain. Les auxiliaires ne purent s'emparer de ce dernier cours d'eau, puisqu'il était derrière les deux lignes romaines, mais comme cette petite rivière coule au pied du Druaux où pesa le principal effort de la bataille, nous appelons cet enga-» gement la bataille de l'Ozerain.
La journée du lendemain se passa dans de nouveaux préparatifs. Les brenns avaient résolu d'attaquer pendant la nuit la section des lignes romaines qui s'étendaient du milieu de la plaine jusqu'à rOze, espérant la trouver moins bien défendue que celle où se tenait le proconsul. Vers . minuit, ils quittèrent Venarey en silence, ils em* portaient avec eux une quantité de claies, de har^
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pons et d'échelles. Tout à coup, ils poussent de grands cris pour faire entendre aux assiégés qu'ils commencent l'attaque. Les trompes celtiques retentissent du haut du mont Auxois. C'est Vercingétorix qui fait entendre aux alliés qu'il sort pour appuyer leur mouvement. A coups de fronde, de flèches, de traits, ils délogent les défenseurs du rempart. Les lieutenants M. Antoine et C. Tribonius, qui commandaient cette section, ramènent les légionnaires à la charge, et les soutiennent avec des secours tirés des redoutes voisines. Malgré leur courage, ils ont encore le dessous, et les Gaulois voyant de nouveau des espaces vides, saisissent leurs échelles pour opérer l'escalade. Mais en s^approchant du mur, sans s'être munis de sacs de terre, les uns s'embarrassent dans les aiguillons, d'autres tombent dans les trous appelés lis, d'autres sont arrêtés, leur échelle sur l'épaule, dans les chausse-trapes ; d'autres enfin, parviennent jusqu'au rempart et engagent une lutte acharnée avec les Romains, remis de leur frayeur. L'aurore se leva sur cette scène de carnage, et l'on se sépara de part et d'autre, les légionnaires ayant reconnu que leurs retranchements étaient forcés; et les Gaulois, craignant
d'être enveloppés par des troupes venues soit du mont Druaux, soit du pied du Réa. D'ailleurs, ils ne s'étaient pas proposé de continuer la lutte, au jour. QuantàVercingétorix, comme il n'avait nullement été prévenu de ce combat de nuit, il lui avait fallu du temps pour réunir ses hommes. Il avait ensuite tourné la montagne autour des rochers qui la bordent au sud. Il s'était, enfin, emparé des premiers fossés des Romains. Il était dans leurs lignes. A la vue de la retraite de ses compatriotes, il avait repassé les fossés, craignant toujours de la ruse de César, comme à Avaricum, une attaque imprévue de la place, dont il était le gouverneur. Cette entreprise nocturne ne fut qu'une affaire indécise. Le proconsul avoue que les pertes furent énormes des deux côtés, et que ses soldats furent, à plusieurs reprises, obligés d'évacuer le rempart, en le laissant couvert de leurs morts. Il est évident qu'il n'y avait aucune entente entre les brenns auxiliaires et celui d'Alise pour combiner leurs opérations. Il est évident encore qu'ils n'attaquaient qu'une faible partie des lignes romaines, tandis qu'ils étaient assez nombreux pour les envelopper toutes. Leur armée n'agissait pas comme une armée de 240,000 hommes ;
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elle agissait comme une armée de 20,000 hommes au plus. Que faisaient les autres pendant ce temps et pourquoi restaient-ils cachés dans le camp de Venarey?
Nous appellerons ce second engagement la bataille de l'Oze. Ces deux combats avaient été des engagements partiels, il fallait livrer une bataille où Ton attaquerait au nioins une grande partie des lignes romaines. Celui qui soutint le plus cet avis paraît avoir été TArverne Vergasillaune, car il fut mis à la tête d'un détachement considérable de l'armée auxiliaire formé de guerriers appartenant aux populations les plus belliqueuses, avant tout, par conséquent des Arvernes. On se rappelle que le mont Réa n'avait pas été compris dans les lignes, et qu'en cet endroit les Romains avaient dû construire leur camp sur un terrain en pente qui descendait jusqu'à rOze. Cettesituation, déjà désavantageuse par elle-même, le devenait encore plus si les Gaulois s'emparaient de la montagne, parce qu'ils dominaient les Romains du haut des crêtes. Les brenns ayant appris cette disposition des lieux par leurs éclaireurs, ce fut de ce côté qu*on résolut d'ouvrir uhe trouée dans les lignes romaines.
Le commandement de cette section était confié aux lieutenants C. Antistius Réginus et C. Cani* nus Rébillus. Le corps d'armée sous les ordres de Vergasillaune, pour commencer les opérations, était fort de soixante mille hommes.
Vergasillaune partit en silence du camp de Venarey, vers neuf heures du soir, et fit défiler avec précaution la colonne vers le nord. Il tourna ensuite le versant occidental du Réa et Ménétreux, au*dessous du Pitois. Là il fit reposer ses soldats fatigués de leur marche de nuit. Le lendemain vers midi, heure convenue, il s'élance de son embuscade, couronne la crête du Réa avec son corps d'armée, et paraît tout à coup sur la tête des Romains. Il fond sur eux; en même temps la cavalerie des auxiliaires s'avançait vers les retranchements attaqués l'avant-veille du côté de rOze ; et toute Tarmée de secours se mettait en bataille devant son camp. On voit que le plan dont pn était convenu était celui d'une, bataille où donnerait l'armée tout entière. Enfin, Vercingétorîx, qui guettait toujours du haut de la citadelle, ne doute plus de ce mouvement général qu'il avait tant désiré. Il sort aussitôt de la ville. Ses guerriers emportaient avec eu^ de longues perches,
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des fascines, des faux et tout ce qu'il avait préparé pour une attaque des retranchements. Il commence avec vigueur dans la partie nord de la plaine, pendant qu'un peu plus au n.Qti^f les Romains défendaient leur camp contre les attaques des Gaulois du mont Réa. Les Romains cédaient sur plusieurs points, pendant que les Gaulois combattaient pleins d'espérance, et s'animaient les uns les autres, en poussant de grands cris, auxquels répondaient aussitôt, et avec un ensemble épouvantable, les cris de l'armée de secours.
C'est ce qui effrayait encore les légionnaires, qui, en entendant ces cris, ne savaient si leur parti était vainqueur ou vaincu, et qui, attaqués sur la conireyallation, voyaient que leur sort dépendait de la conduite de leurs compagnons d'armes, et non point de leur propre courage. Dans la pensée que les armées étaient entièrement engagées, les guerriers gaulois luttaient, se relevaient, revenaient à la charge avec acharnement, en se disant que cette journée serait décisive, et qu'ils en sortiraient ou vainqueurs ou vaincus. Hélas ! il en devait être ainsi, en effet, mais pour une raison bien différente de celle qui animait alors le courage de ces braves guerriers !
Pendant que Vercingétorîx s'acharnait ainsi contre les fortifications de la plaine, le jeune Vergasillaune tonnait du haut du Réa. Les légionnaires, ne pouvant se défendre sur cette pente de la montagne, glissaient, tombaient et reculaient; et les Gaulois, enhardis par leur succès, s'excitent, s'élancent et arrivent au J)ied du rempart des Romains. Pourvus de sacs de terre, ils en comblent le fossé et les chausse- trapes. Vergasillaune. comme un héros, combat au ipilieu d'eux, tout en dirigeant lui-même la bataille. Il remplace par des troupes fraîches celles qu'il voit fatiguées. Les Gaulois avancent toujours, les uns continuant à couvrir de traits le rempart, les autres arrivant enfin jusqu'au mur, en faisant la tortue. Tout à coup, ils s'élancçnt avec leurs échelles; ils arrivent sur le parapet. Les Romains n'ont plus assez d'armes; la force leur manque; ils hésitent, ils abandonnent la position : Vergasillaune et ses Gaulois sont maîtres du rempart.
D'un autre côté, Vercingétorix, qui voit combien les moments sont précieux, et combien sont puissamment arniés les retranchements des Romains dans la plaine, quitte brusquement cette position où il avait cru pouvoir donner la main à Verga-
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sillaune, et par une manœuvre hardie, il lance ses guerriers vers les hauteurs des monts Druaux, moins bien gardées, pour tendre lui-même la main à l'autre partie de l'armée de secours, qui devait donner au milieu de la plaine. Les Gaulois s'y précipitent avec tous leurs outils et armes; ils chassent, en lançant une nuée de traits, les légionnaires, qui combattent du haut des tours, passent rOzerain, comblent avec des masses de terre pièges et fossés, ouvrent des portes dans le retranchement, en faisant avec leurs longues faux, des brèches dans les palissades et dans le parapet. Ils sont enfin sur le rempart; Vercingétorix les commandait en personne, et plante sur le rempart l'étendard gaulois. Les lignes romaines sont ainsi percées en deux endroits ; Gaulois d'Alise et Gaulois de l'armée de secours sont maîtres des deux principales positions du champ de bataille. La bataille était gagnée si la troisième partie de l'armée auxiliaire eût donné. Elle était encore plus nombreuse que les deux autres corps d'armée qui supportaient depuis le commencement, à eux seuls, tout le poids de l'action. Mais Éporédorix et Viridomar se gardèrent bien de lancer, en avant cette troisième partie de l'arrnée. La bataille était
gagnée, et cette victoire eût été celle de la Gaule, mais elle eût été aussi le triomphe de Vercingétorix.
Cependant le proconsul venait d'envoyer, pour arrêter Vercingétorix, un de ses lieutenants, le jeune Brutus, avec un renfort de six cohortes, c'est-à-dire, 2,500 hommes. Le brenn, malgré ce renfort, soutint résolument son avantage. Le proconsul fit alors marcher contre lui un autre lieutenant, Fabius, avec sept autres cohortes,c'est-à-dire, 3,000 hommes. Le courage du brenn s'accrut avec le danger ; l'action n'en devint que plus vive ; et le proconsul fut obligé de venir, de sa personne, et de jeter encore sur Vercingétorix de nouvelles troupes. Il avait été prévenu que le camp du.Réa était au pouvoir de Vergasillaune, et il, avait envoyé, sur ce point, six cohortes, commandées par le meilleur de ses lieutenants, celui que nousavons vu déjà commander une armée romaine sous Lutèce, Labiénus. Mais celui-ci s'épuisait en vains efforts. Remparts, troupes fraîches, rien ne pouvait arrêter l'impétuosité des Gaulois. Alors, Labiénus qui avait pour principe d'écraser avec des masses d'hommes un point où il trouvait de la résistance, changea, de son chef, le plaiî de César,
prit 41 cohortes dans les redoutes voisines, ainsi dégarnies, et fit prévenir César du mouvement quMl allait exécuter, en lui demandant de le faire appuyer par une attaque de flanc contre les Gaulois, pendant que lui les attaquerait de front. César, ne voulant pas rester en arrière dans ce moment critique, prit quatre nouvelles cohortes dans la redoute la plus voisine, donna à la moitié de la cavalerie l'ordre de le suivre, et à l'autre moitié l'ordre de tourner par la plaine, en dehors de la circonvallation, et d'attaquer les Gaulois par derrière. Il s'avança lui-même avec son paludaméntum, sorte de manteau rouge que les généraux romains portaient comme un signe distinctif, sur lechamp de bataille. Ainsi, Vergasillaune se trouva tout à coup attaqué : de front par Labiénus avec près de 10,000 hommes de troupes fraîches, de flanc et par derrière par la cavalerie romaine et les nouveaux renforts demandés par Labiénus et amenés par César.
Que lui aurait-il fallu dans ce moment terrible pour suffire à cette nouvelle phase de la lutte? Il lui aurait fallu ce qui venait d'arriver aux Romains, des renforts. Et ces renforts, les Gaulois les avaient-ils? Certainement, ils les avaient. Il y
avait, en avant du camp de Venarey, près de 130,000 hommes de troupes fraîches, c'est-à-dire, beaucoup plus qu'il n'en fallait pour arrêter les Romains, d'autant plus que les Gaulois du Réa avaient été vainqueurs jusque-là, et qu'ils avaient été toute la journée remplis de l'espoir de vaincre. Ces renforts n'arrivèrent pas ; Vergasillaune attendit en vain. Frappés en avant, en arrière, de tous côtés, sans cesse assaillis par des forces nouvelles, épuisés par une lutte acharnée qui durait, depuis plus de six heures, sans un moment de repos, déciméspar les légionnaires qui avaient misl'épée à la main, écrasés par des escadrons de cavalerie qui faisaient sur eux des charges impétueuses, isolés de tout secours et ne pouvant plus tenir leur épée, les glorieux compagnons de Vergasillaune devinrent enfin impuissants pour résister à tant de forces réunies.
Enveloppés et sabrés par les cavaliers, ils combattaient encore; Sedulios, chef des Lomovikes, est frappé à mort. On s'élance sur Vergasillaune, qui combattait toujours l'épée à la main, on le fait prisonnier. 11 n'y avait qu'à ramasser les étendards gaulois : leurs héroïques défenseurs étaient étendus dans la poussière. En même temps.
retentissent, du côté de la ville, deâ cris désespérés mêles aux lamentations des femmes. C'étaient les habitants restés dans Alise, qui voyaient, des différents quartiers de la ville, les soldats romains victorieux, emporter dans leur camp une immense quantité de boucliers garnis d'or et d'argent, des cuirasses souillées de sang, et des pavillons gaulois*. On porta 74 étendards aux pieds de César. Voyant que les chefs auxiliaires le laissaient seul, Vercingétorix était remonté dans Alise, car il craignait toujours que César, saisissant un moment à lui favorable, ne commandât tout à coup l'assaut de la place comme à Avaricum. Mais ses braves guerriers tenaient tête aux défenseurs des retranchements, sur les bords de l'Ozerain. Vercingétorix, après le désastre du Réa, fit porter L'ordre de se replier et de rentrer dans la ville, que César dut, en effet, songer à prendre. La nuit enveloppait depuis longtemps cet immense champ de bataille.
On peut juger maintenant à qui l'on doit attribuer la perte de la bataille du mont Réa. On a vu qu'il avait été convenu la veille entre les quatre