‹ VerdiChapitre 24 sur 43 · Gazette musicale j du 4 avril · texte numérisé non relu

Gazette musicale j du 4 avril

étrangères redoublèrent aussitôt de rigueurs et, par contre-coup, la censure dans chaque pays devint plus sévère et plus méticuleuse.

Celle de Naples commença par retirer l'autorisation qu'elle avait donnée de représenter le Ballo in maschera à San-Carlo, l'assassinat de Gustave III étant alors un exemple fâcheux à donner aux spectateurs. En vain la direction, aidée par le duc de Ventignano, surintendant des théâtres royaux, s'efiforça-t-elle d'obtenir de Verdi qu'il consentît à adapter sa musique à un autre livret; Verdi se montra absolument intraitable sur ce point.

Le surintendant, dont j'ai déjà eu l'occasion de signaler, à propos de Luisa Mill'ei\ les procédés pleins de grâce et d'originalité, lui envoya alors, par ministère d'huissier, une protestation à laquelle il joignait une assignation en deux cent mille francs de dommagesintérêts. C'était pour rien.

Mais le noble duc se heurtait à un mur. Verdi demeurait inexorable, et, comme on était à l'époque des grandes aspirations libérales de l'Italie, il arriva ceci, que la ville de Naples tout entière prit ouvertement parti pour lui. On approuvait sa résistance et l'on voulait,

comme lui, que l'ouvrage fût représenté avec le livret original. Il n'y eut pas jusqu'au frère du rei, le comte de Syracuse (qui, du reste, deux ans plus tard, faisait adhésion au royaume d'Italie et s'embarquait sur une frégate piémontaise), que l'on vit prendre intérêt à cette question qui agitait tous les esprits. Celui-ci fit en sorte d'amener Verdi à se laisser présenter par lui à Ferdinand II, lequel, sans aucun doute, lui affirmait-il, se laisserait persuader et permettrait la représentation de son opéra. Verdi refusa tout.

Cependant l'agitation croissait chaque jour.

Verdi ne pouvait plus sortir de son hôtel sans être poursuivi d'une foule immense qui l'acclamait et faisait retentir l'air des cris de Viva Verdi! lesquels, outre leur signification spéciale en ce moment, avaient aussi, comme on le verra plus loin, une signification politique. Pour faire cesser cette effervescence, qui pouvait n'être pas sans danger, le gouvernement se décida enfin à dégager Verdi de ses obligations et à le laisser partir avec son opéra. On lui imposa seulement comme condition d'en reproduire un autre à sa place, dès que cela serait possible,

La situation venait de se dénouer ainsi, lorsque Verdi reçut la visite du directeur du théâtre ApoUo, de Rome, Vimpresario Jacovacci, longtemps fameux en Italie. A peine ce personnage avait-il pénétré dans l'appartement de Verdi, qu'il lui dit :

— Maître, j'apprends qu'ici le gouvernement ne permet point de laisser jouer votre Ballo in maschera. Voulez-vous me le céder pour Rome ?

Verdi se mit à rire.

— Mon cher Jacovacci, lui réporidit-il , comment diable voulez-vous que l'on autorise à Rome ce qu'on défend à Naples ?

— Ça, c'est mon aflEaire, répliqua l'imprésario; donnez-moi seulement le livret, et promettez-moi que, si, dans huit jours, j'ai l'autorisation, l'œuvre m'appartient et que vous viendrez la mettre en scène à Rome.

— Mais il y a une autre difficulté, reprit Verdi ; je mets pour condition, sine qua nçn^ que vous engagerez Fraschini.

— Il n'y a pas autre chose? repartit en souriant Jacovacci. Alors, viens un moment par ici, dit-il en se retournant vers Fraschini, qui assistait à l'entretien.

L'un et l'autre passèrent dans une pièce voisine, d'où ils revinrent au bout de cpielques minutes, complètement d'accord sur leurs conditions.

— Maintenant, dit Jacovacci, je reprends le chemin de Rome, et je m'arrangerai avec la censure, avec le cardinal-gouverneur, avec le Saint-Père, s'il le faut. Sous huit jours, mon cher maestro, vous aurez le livret avec tous les visas et tous les buono per la scena possibles.

Et il partit.

Pourtant, les choses n'allèrent pas aussi aisément qu'il l'avait affirmé, et, à Rome, de nouvelles difficultés se présentèrent. La censure pontificale, très chatouilleuse de sa nature, d'ailleurs profondément conservatrice des traditions et des sentiments monarchiques, ne put absolument pas se décider à admettre ce que l'histoire était bien obligée d'enregistrer : à savoir, l'assassinat d'un souverain par un de ses sujets. Il fallut bien, cette fois, sous peine de ne pouvoir enfin livrer son œuvre au public, que le compositeur se résignât à la voir modifier dans sa donnée première. Il fut donc convenu qu'au lieu de

passer en Suède, l'action se produirait en Amérique, et qu'à la place du meurtre de Gustave III, on se contenterait d'offrir aux regards du public celui de M. le comte de Warwick, gouverneur de la ville de Boston (I). Grâce à ce changement dans le lieu de l'action, à cette substitution relative au rang et à la qualité du principal personnage, un Ballo in maschei^a^ après un certain nombre de tiraillements, put décidément voir le jour. Heureusement, les sottises que les exigences de la censure avaient fait accumuler dans le livret ne portèrent point tort à l'ouvrage, dont le grand succès ne fit pas doute un instant lorsqu'il fut enfin mis à la scène, le 17 février 1859*.

1. On sait que la version « américaine» d'un Ballo in maschera n'a pas été conservée ; mais on n'a pas non plus rétabli le sujet dans son état primitif. La scène aujourd'hui se passe à Naples, et, s'il faut en croire Scudo, c'est lors de la représentation de l'ouvrage sur notre Théâtre-Italien (13 janvier 1861) que cette nouvelle et dernière transformation fut opérée : — « Au Théâtre-Italien de Paris, la scène d'un BcMo in maschera se passe dans le royaume de Naples. M. Mario, qui aspire fortement à descendre du trône de la belle jeunesse qu'il a occupé pendant si longtemps, s'est absolument refusé à porter le costume d'une ville de puritains, comme l'était Boston au commencement du xviii* siècle. Et voilà ce que devient la vérité de l'histoire entre les mains des censeurs, des librettistes et des virtuoses italiens !... » (L'Année musicale, t. III,.p. 111-112.)

Malgré l'accueil chaleureux que Tœuvre recevait du public, le compositeur était loin pourtant d'être satisfait de son interprétation, qui, si elle était remarquable en ce qui touche les deux principaux rôles d'hommes, confiés à Fraschini et à Giraldoni, laissait beaucoup à désirer de la part de l'élément féminin, représenté par mesdames Julienne Dejean, Scotti et Sbriscia. Comme il s'en plaignait, non sans quelque amertume, à Jacovacci, celui-ci, qui était un fin matois et qui connaissait toutes les roueries de son métier, lui répondit en souriant .: — « Bah I bah ! à la prochaine saison, j'aurai trois cantatrices meilleures, le public trouvera l'ouvrage encore bien plus à son goût, et, moi, je ferai beaucoup plus d'argent encore*. »

Un Ballo in maschera reste, jusqu'à ce jour, le dernier ouvrage écrit par Verdi pour sa patrie; car, depuis 1859, c'est-à-dire depuis vingt-six ans, il n'a mis au jour que trois

1. Un BaUo in mascheray tradait en français par M. Edouard uprez soas son titre exact, le Bal masqué, fut représenté à notre ThéAtre-Lyrique le 17 novetnbre 1869. Les rôles principaux en étaient joués par MM. Massy et Lutz, par mad-irne Meillet et mademoiselle Daram.

opéras, tous trois composés pour des théâtres étrangers.

Procédons par ordre.

En 4834 vivait à Tours, donnant des leçons de dessin pour subsister, un noble Espagnol, don Angel de Saavedra, que les révolutions si fréquentes dans sa patrie avaient forcé de s'exiler, malgré une existence antérieure pleine de noblesse et de courage. Les gouvernements de Rome et de la Toscane lui avaient interdit l'accès de leur territoire, et celui de Charles X, sans le chasser de France, où il était venu chercher un refuge, l'avait du moins empêché de séjourner à Paris. Don Angel de Saavedra avait alors choisi Orléans pour lieu de sa résidence, et il y avait fondé une école de dessin, que, peu d'années après, il transférait à Tours. Une amnistie générale lui rouvrit enfin les portes de son pays, presque en même temps que la mort de son frère aîné, en le faisant héritier d'une grande fortune et du titre de duc de Rivas, l'élevait à la dignité de grand d'Espagne- et de pair du royaume.

Le nouveau duc de Rivas n'était pas seulement un homme politique et un soldat courageux ; c'était encore un lettré délicat, qui

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s'était fait connaître par des travaux intéresressants et de remarquables poésies. Il rapportait dans sa patrie plusieurs ouvrages écrits par lui pour adoucir les douleurs de l'exil, entre autres un drame en cinq actes, mi-partie prose et vers, tout débordant des excès par lesquels se signalait alors l'école romantique française. Ce drame, intitulé, je crois. Don Alvar\ fut représenté à Madrid le 22 mars 1836, et son apparition fut un véritable événement littéraire. Le succès en fut colossal, et rayonna bientôt sur toute l'Espagne.

C'est de ce drame que, vingt-cinq ans plus tard, le librettiste Piave tirait un sujet d'opéra pour Verdi, à qui la cour de Russie avait demandé un ouvrage nouveau pour le théâtre impérial de Saint-Pétersbourg. L'œuvre était en quatre actes, et, sous le titre de la Forza del Destino, elle fut offerte au public moscovite le 10 novembre 1862 *. Les interprètes en étaient Tamberlick, Graziani, Debassini, Angelini, et mesdames Barbot et Nantier-Didiée,

i. Son apparition avait été retardée (Tane année par la maladie d'une des artistes qui devaient concourir à son exécution, madame Barbot, ce qui obligea Verdi à faire deux fois le voyage de Russie.

c'est-à-dire quatre chanteurs italiens et deux cantatrices françaises, tous artistes de premier ordre. Malgré cette interprétation remarquable, la Forza delDestino n'obtint à Saint-Pétersbourg qu'un accueil cordial, qui ne prit en aucune façon les proportions d'un succès. Le sujet, il faut le dire, était trop triste, trop noir, trop lugubre, et cet opéra mélodramatique, dont les trois principaux personnages périssaient simultanément et de mort violente, l'un en duel, l'autre assassiné, le troisième par le suicide, parut aux spectateurs un peu trop foncé en couleur. L'ouvrage fut mieux reçu à la Scala, de Milan, lorsqu'il y parut en 1869, après qu'on eut pris la précaution de faire retoucher le poème par M. Ghislanzoni. Mais il fut accueilli très froidement à notre Théâtre- Italien lorsqu'on l'y entendit en 4876, chanté par mesdemoiselles Borghi-Mamo et Reggiani, par MM. Aramburo, Pandolfini et Nannetti.

En réalité, sa valeur est secondaire, et il n'a jamais excité que de médiocres sympathies *.

1. Il fut cependant un instant question de faire traduire la Forza del Destina pour la donner à notre Opéra. C'était en 1865, et voici ce qu'en disait la Gazette musicale (du 31 décembre): « En présence de Piacertitude qui régnait sur le résultat des

C'est entre la représentation de la Forza del Destino et celle de Don Carlos y dont j'aurai bientôt à parler, que se place un fait qu'il n'est pas inutile de mentionner : l'élection de Verdi comme membre étranger de notre Académie des beaux-arts, qui eut lieu le 25 juin 1864. La Gazette musicale l'annonçait ainsi dans son numéro du 3 juillet : — « Samedi dernier, l'Académie des beaux-arts a procédé à l'élection d'un membre étranger, en remplacement de Meyerbeer. Trente-sept membres étaient présents. La majorité absolue était de dix-neuf voix. M. Verdi, compositeur, résidant à Gênes, a été élu par 23 voix; M. .Simonis, statuaire, a obtenu 7 voix; M. Navez, peintre, 4 voix ; M. Gallait, peintre, 2 voix ; et M. Geefs, statuaire, 1 voix. »

pourparlers eotaiiiés entre la direction de TOpéra et Verdi, nous avons cru devoir nous abstenir. Aujourd'hui , nous pouvons annoncer qu'un traité a été signé entre M. Emile Perrin et le célèbre compositeur. Il en résulte que, quant à présent, le projet de représenter la Forza del Destino est complètement abandonné. M. Verdi écrira expressément pour l'Opéra une partition nouvelle sur un poème en cinq actes, de MBI. du Locle et Méry, qui est tiré de la tragédie de Schiller : Don Carlos. Il entrera en répétition dans le courant de juillet, pour être représenté en novembre prochain. »

Avant d'aller plus loin, je dois dire quelques mots de la carrière politique de Verdi. Que le lecteur ne s'alarme pas, pourtant. Je ne prétends pas insister sur ce sujet, et, si je l'aborde, c'est uniquement pour ne rien négliger du point de vue auquel je me suis placé en entreprenant ce travail. Me souvenant du mot de madame Deshoulières :

Glissez, mortels, n^appuyez pas!

je ne sortirai pas du cadre anecdotique que je me suis tracé.

Donc, en 1859 et 1860, pendant tout le cours de cette guerre de l'indépendance italienne, qui commença, avec l'aide des armes françaises,

par l'afifranchissement de la Lombardie, et qui se continua par celui de la Toscane, des duchés et du royaume de Naples, le nom d'un grand artiste se trouva « construit » de manière à servir de symbole et de cri de ralliement aux populations qui voulaient s'affranchir d'un despotisme séculaire et concourir à l'unification de la commune* patrie. Quelles que soient les entraves apportées à la liberté, les peuples opprimés ont toujours des moyens ingénieux de faire connaître leur pensée. Les Italiens, en cette circonstance, ne trouvèrent rien de mieux que de se servir du nom d'un des leurs, d'un musicien qui, depuis quinze ans, régnait en maître sur toutes les scènes de la Péninsule et dont la renommée était universelle. Employant ce nom à faire une sorte de rébus, dont la clef, d'ailleurs, était facile à trouver, ils couvraient tous les murs de cette inscription laconique, qui donnait l'essor à leurs désirs et à leurs espérances :

VivA V.E.R.D.I I

ce qui voulait dire, en bon italien :

Viva VittoriO'Emanuele, Re ffltalia!

C'est ainsi que s'exprimaient les compatriotes

du grand musicien et que, partout où se montrait l'inscription fatidique, on pouvait se rendre compte de leurs sentiments.

Mais ce n'est pas tout. Lorsque le duché de Parme voulut s'annexer au nouveau royaume d'Italie, et qu'il nomma sa première Assemblée, Verdi fut élu député à cette Assemblée par le district de Busseto. On n'ignorait pas, dans son pays, que le grand artiste, esprit élevé et libéral, avait toujours évité toutes relations avec les Autrichiens, de même que jamais il u'avait été à la cour de Parme, n'ayant aucuns rapports avec le duc, et se tenant toujours à l'écart des premiers aussi bien que du second. Voilà pourquoi, et aussi à cause de la gloire qui s'attachait à son nom, ses compatriotes l'avaient choisi pour leur représentant.

Pourtant, ce premier moment passé, et lorsque l'assemblée parmesane eut voté l'annexion du duché au Piémont, Verdi se trouvait un peu gêné de la nouvelle situation qui lui était faite. Il s'en expliqua avec M. de Cavour, qui, lorsqu'il s'agit de l'élection du premier Parlement national italien, l'avait prié de le venir voir et l'engageait très vivement à se mettre sur les rangs*

— Mais, mon cher Cavour, lui dit le maître, vous savez bien que je ne suis pas un homme politique. Je déteste me trouver en vue, je ne demande qu'à travailler tranquillement dans la retraite, et j'avoue que vos désirs contrarient quelque peu les miens.

— Je n'ignore point que vous n'êtes pas un homme politique, lui répondit le ministre, et je ne veux nullement vous obliger A le devenir. Mais je voudrais voir réunis, dans notre premier Parlement national, tous les hommes qui, en Italie, se sont fait un nom par l'intelligence, soit dans les arts, soit dans les lettres, soit dans les sciences. Voilà pourquoi mon plus vif désir est que vous en fassiez partie.

Devant une insistance si honorable. Verdi céda. Il va sans dire qu'il fut nommé. Mais, après avoir fait acte de citoyen, après avoir pris part aux premiers travaux de la Chambre des députés, il finit par s'en éloigner, et finalement, au bout de deux ou trois ans, donna sa démission.

Cela n'empêcha pas qu'en 1875 le roi Victor- Emmanuel le nommât sénateur du royaume.

Mais décidément la politique Tefifrayait, et

rien ne put vaincre son inertie. Après sa nomination, il fit acte de présence au Sénat, et prêta le serment réglementaire (22 novembre). Mais ce fut tout ce à quoi il put se résigner, et, depuis lors, je ne crois pas qu'il ait jamais siégé*.

Faut-il compter au nombre des rares actes « politiques » du maître la cantate qu'il écrivit expressément pour l'inauguration de l'Exposition universelle de Londres, en 1862? Peutêtre serait-ce aller bien loin. Toutefois, il faut bien mentionner cette importante composition.

On sait que quatre grands artistes avaient été chargés de représenter musicalement leur patrie en cette circonstance : Auber pour la France, Meyerbeer pour l'Allemagne, Verdi pour l'Italie, et Sterndale Bennett pour l'Angleterre. Verdi (qui, on peut le remarquer, reste le dernier survivant des quatre) écrivit à cette occasion un Inno délie Nazioni, dont l'exé-

1. C'est ici le lieu de rappeler qu'il y a quelques années, un imprésario italien, le directeur du théâtre Piccinni, de Bari, à qui ne suffisait pas sans doute la notoriété artistique de Verdi, jugea à propos, en annonçant une représentation d'Aida^ de faire savoir à son public que Toeuvre était due al maestro senaiore Verdit

cution ne put avoir lieu au Palais même de l'Exposition, mais qu'on entendit, le 24 mai 1862, au théâtre de la Reine. Cet hymne comprenait une introduction, un chœur, un solo de soprano chanté par madame Tietjens, et un vaste finale, dans lequel, sans doute pour justifier le titre de l'œuvre, s'avoisinaient et s'entre-choquaient, dans un ensemble soigneusement travaillé, les trois motifs du God sctfve the Queerij de la Marseillaise et du chant national italien.

C'est là, on peut le dire, de l'internationalisme musical*.

1. On assure que c'est par suite de la mauvaise voloulé et de la jalousie du célèbre chef d'orchestre Michaël Costa, mort aujourd'hui, que l'hymne de Verdi ne put être exécuté ni au palais de l'Exposition, ni même au théâtre de Coyent-Garden, où le solo devait être chanté par le fameux ténor Tamberlick. Voici en quels termes le journal le Nord, dans une correspondance anglaise, rendait compte de son exécution au théâtre de la Reine : — « Après sa clôture, le Théâtre-Italien a rouvert une fois ses portes pour une représentation à bénéfice. Suivant l'ordinaire de ces sortes de représentations, le programme était une olla podrida dont tous les ingrédients étaient connus, à l'exception, toutefois, d'un morceau inédit de Verdi, Y Hymne des Nations, composé pour l'inauguration de la dernière Exposition universelle de Londres. Nous avions déjà fait connaissance avec les morceaux de Meyerbeer et d'Auber, écrits pour la même solennité. Nous avons voulu entendre celui-ci. La première partie se compose de récitatifs dramatiques et d'un cantabile dans la mariièi'e connue du maestro. La seconde est

un arrangement de plusieurs airs nationaux. La sonorité en avait ètè calculée pour un grand vaisseau tel que le palais de Cristal. Dans une salle de théâtre, les cuivres à bout portant font saigner Toreille. De plus, le maestro patriote a eu l'idée de croiser et d'enchevêtrer divers motifs Tun sur Tautre : le génie complexe du contrepointiste Meyerbeer ne se tire pas toujours avantageusement d'un tel travail ; Verdi ne me parait pas fait pour le tenter. Du reste, il n'y a pas la moindre entente cordiale entre la Marseillaise et le God save the Queen. Vous êtes-vous quelquefois, dans une revue, trouvé pris entre deux ou trois musiques militaires jouant des airs différents? Voilà l'effet du finale de VHymne des NationSj ou peut s'en faut. y>

Nous voici arrivés à la seconde œuvre française de Verdi. Il y avait douze ans que la première (les Vêpres Siciliennes) avait fait son apparition, lorsqu'eut lieu à l'Opéra, le 11 mars 1867, la représentation de Don Carlos, dont le livret avait été écrit par Méry et Ml Camille du Locle. Cette fois encore, je me bornerai à faire observer qu'ayant besoin, comme en 18SS, d'une œuvre nouvelle pour la saison d'une Exposition universelle, l'administration de notre; première scène lyrique se croyait tenue de la demander à un maître étranger.

Depuis le mois d'avril 1866, la situation de l'Opéra avait changé de nouveau. Abandon-

nant le système de la .régie au compté de la liste civile, on en était revenu à radnjiinistration d'un directeur responsable, chargé de l'entreprise à ses risques et périls, sous le bénéfice d'une subvention considérable. Le directeur actuel n'était autre que l'administrateur en fonctions depuis quatre années, M. Emile Perrin. C'est donc M. Perrin qui se trouvait à la tête de l'Opéra lorsque Verdi, un peu souffrant, arriva à Paris pour organiser et diriger les études de Doii Carlos ^ vers le milieu d'août 1866*. On espérait pouvoir donner l'ouvrage avant la fin de l'année; mais... mais personne n'ignore ce que c'est que l'Opéra, et quelle lourde machine c'est à mettre en branle quand il s'agit d'y produire une œuvre nouvelle. De délais en délais, de retards en retards, d'indispositions en indispositions, on finit par voir s'écouler l'année et commencer la suivante. Le 15 janvier d867,

1. a Verdi a fait répéter individuellement à chacun des interprètes de son nouvel opéra le rôle qui lui était destiné. Lob répétitions d'ensemble commenceront la semaine prochaine. — Verdi, qui souffre depuis quelques années d'un mal de gorge, est parti samedi dernier pour Cauterets, où il restera jusqu'au 5 septembre. A cette époque, il reviendra à Paris pour suivre les répétitions de Don Carlos, » — (Gazette musicale^ du 26 août 1866.)

Verdi recevait télégraphiquement la nouvelle de la xnort inopinée de son père, ce qui n'était pas de nature à accélérer la marche des travaux qu'il surveillait avec son soin habituel. Précédemment, un procès s'était trouvé engagé entre la direction de l'Opéra et l'un de ses artistes, la basse Belval, qui, désigné par Verdi pour jouer un des rôles de Don Carlos^ avait refusé de s'en charger, le trouvant trop peu important pour lui. Bref, on finit par atteindre le mois de mars, et c'est seulement le 41 de ce mois que l'ouvrage fit son apparition, ayant pour interprètes principaux, avec mesdames Marie Sass et Gueymard, MM. Faure, Morère, Obin et David*.

La première représentation, entourée de tout l'éclat que Paris sait donner à ces sortes de solennités, eut lieu avec un grand apparat, en présence de la famille impériale et d'une foule d'illustrations, de notabilités de tout genre, appartenant au monde de la politique.

1. La première répétition au double quatuor avait eu lieu vers le 20 janvier; le 27 et le 29, on avait fait les premières répétitions d'orchestre ; le 10 février, on procédait à la première grande répétition d'ensemble ; le 24, on répétait pour la première fois avec les décors, sans costumes ; enfin, le 9 mars, on faisait la répétition générale, complète.

des lettres ou des arts. Le succès pourtant ne fut pas tel qu'on l'avait espéré, et l'œuvre, diversement appréciée, fut discutée vivement et non sans quelque âpreté dans la presse et dans le public. Mais Verdi, chagrin de la mort de son père, fatigué du long et actif séjour qu'il avait fait à Paris, d'ailleurs toujours un peu souffrant, n'attendit pas que cette discussion s'établît; dès le surlendemain de la première représentation, après avoir réglé luimême les coupures reconnues nécessaires* et après avoir refusé, dit-on, un traité qu'était allé lui proposer le directeur de l'Opéra pour l'engager à écrire l'œuvre d'inauguration de la nouvelle salle que l'on construisait au boulevard des Capucines, il quittait Paris et partait pour Gênes, où il allait s'installer dans un superbe palais, le palais Doria, qu'il avait acheté récemment. Pendant ce temps. Don Carlos (qui n'atteignit ici que le chiffre de quarante-trois représentations) était mis à l'étude

1 . « Plusieurs coupures importantes, autorisées par Verdi, ont eu lieu à la deuxième représentation de Don Carlos ; elles consistent dans la scène de la révolte au quatrième acte, qui se termine par la mort de Posa, dans la reprise de Pair de Marie Sasse au deuxième, la strette du duo entre Faure et Obin, etc. » — [Gazette musicale, du 17 mars 1867).

sur le théâtre de Covent-Garden, à Londres, où il trouvaft aussi une interprétation superbe, confiée à mesdames Pauline Lucca et Fricci, alors dans tout l'éclat de leur jeunesse et de leur talent, à MM. Naudin, Graziani, Bagaggiolo et Petit. L'ouvrage ne paraîtpas avoir été beaucoup plus heureux à Londres, où il fut représenté le 4 juin, qu'il ne l'avait été à Paris. Ce n'est que dans la patrie du compositeur qu'il commença une carrière plus fortunée, et Bologne, la première ville de l'Italie qui le mit à la scène, l'accueillit avec un véritable succès. Depuis lors, il fait partie du répertoire d'un grand nombre de troupes italiennes; «mais jamais pourtant il ne rencontra la vogue de certaines autres œuvres du maître.

Ce fut néanmoins lors de l'apparition de Dùii Carlos^ et peu de jours après sa première représentation, qu'on plaça dans le foyer public de rOpéra un très beau buste de Verdi, dû au mâle et solide ciseau de Dantan jeune.

C'est ce buste, dont le modelé viril reproduisait avec une énergique fidélité la physionomie sévère et un peu sombre du maître, qui inspira à Méry, son collaborateur et son ardent admirateur, les vers que voici;

Oui, c'est lui ! C'est le fils de la Muse sévère Qui, sur tant de chefs-d'œuvre, éleva le Trouvère, L'aigle des monts alpins, Taigle des hauts sommets. Ces lignes où la force à la grâce est unie, Et qui brillent au front des hommes de génie, Grâces à vous, Dantan, ne s^éteindront jamais!

Le sculpteur sous sa main sent palpiter la pierre,

Son ciseau fait jaillir Téclair de la paupière.

Au premier coup donné, sans essai hasardeux,

Il tient, pour faire entrer sous le marbre la vie.

Cette flamme qu'au ciel un titan a ravie,

Et, devant le modèle, on s*écrie : « Us sont deux ! »

Oui, sous un double aspect cette image est complète Copiant avec soin les traits, elle reflète Les intimes trésors du merveilleux penseur ; Elle dit les secrets que la bouche veut taire \ Elle met l'idéal sur ce visage austère Qu'illumine un rayon dMnefl'able douceur.

Quand l'âme de l'artiste au bel âge est blessée, Quand il a noblement souffert par la pensée.

Son art s'inspirera de souvenirs récents ; Sa musique n'aura que des notes de flamme; Ses douleurs, agitant le clavier de son âme, Éclateront partout en sublimes accents.

En Italie, enfin, la musique a son Dante!

Après l'accord joyeux, vient la plainte stridente Qui part de l'âme au jour des suprêmes douleurs. On croit entendre alors, dans la note isolée. Le cri de Josaphat, la sinistre vallée.

Le lamentable cri de tout un monde en pleurs L

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Ce boste a tout traduit ! Honneur au statuaire Qui, d'un rayon diTin, en travaillant s'éclaire! Par son noble ciseau, créateur souverain, Il fait battre un grand cœur sous Tinerte matière, Et rhomme de génie, avec son œuvre entière, Revit sous une ebair de granit on d'airain*.

Depuis l'apparition de Don Carlos^ et dans le long espace de dix-huit ans qui nous sépare de cet opéra, Verdi n'a écrit, ou du moins n'a produit qu'un seul ouvrage dramatique. Il est vrai que celui-là seul suflSrait à sa gloire, puisqu'il s'agit de cette belle et noble partition d'^ïda, d'un caractère si puissant, d'une couleur si prodigieuse, d'un sentiment si pathétique, d'un style si pur et si élevé, qui a donné dans toute sa splendeur la mesure d'un génie parvenu à sa plus complète maturité.

1. C'est ici le lien de rappeler que, l'année précédente, avant d'exécuter ce buste, Dan tan avait fait une charge de l'auteur de la Traviata^ une de ces pochades amusantes dans lesquelles il excellait. Dans cette charge, le compositeur était représenté assis devant un piano, le visage hargneux et comme en fureur, une longue crinière de lion lui tombant sur les épaules, et ses mains étant transformées en griffes puissantes. Selon son habitude, Dantan avait tracé au bas de sa charge un quatrain burlesque, où il affirmait de nouveau son incorrigible affection pour le calembour. Voici cette poésie macaronique :

Jl a des fiers lions la griffe et la crinière ; Trouver est son triomphe, à ce maître hardi ! Il suit à travers champ» des chemins sans ornière; L^art fleurira toujours tant qu'il aura Verdi.

L'histoire d'Aïda est curieuse à plus d'un titre, et j'entrerai à son sujet dans des détails circonstanciés et précis.

On s'est trompé lorsqu'on a dit, en France, qu'Aida avait été écrite pour l'inauguration du théâtre Italien du Caire. Ce théâtre, dont la construction fut commencée en 1869, était terminé au bout de six mois et inauguré au mois de novembre de la même année. Il est dû à la munificence du khédive (vice-roi d'Egypte) Ismaïl-pacha, prince aux goûts très artistiques, qui ne recula devant aucune difficulté, devant aucune dépense, pour en doter sa capitale.

Toutefois, dès qu'il fut question de ce théâtre, on conseilla au prince, pour lui donner plus de lustre, pour appeler sur lui l'attention, de demander à Verdi un ouvrage nouveau, écrit expressément pour lui sur un sujet sinon national, du moins essentiellement Idcal et d'une couleur en quelque sorte patriotique. L'idée sourit au khédive, et tout aussitôt on écrivit au maître pour lui adresser la demande et le prier de poser ses conditions^ Il n'est pas ^ besoin de dire que celui-ci fut un (teu surpris de la proposition qui lui était faite; toutefois

elle ne lui déplaisait pas en principe, mais il ne savait trop quelles conditions stipuler pour le contrat qu'on lui offrait. Dans cet embarras, il écrivit à son élève et ami, M. Emanuele Muzio, pour lui demander conseil, et le prier de lui indiquer la somme qu'il devait fixer pour ses honoraires. M. Muzio lui répondit aussitôt, laconiquement :

— Demandez quatre mille livres sterling, soit cent mille francs, pour votre partition. Si l'on vous demande d'aller monter la pièce et de diriger les études, fixez la somme à six mille livres sterling.

Verdi suivit ce conseil, et, comme on ne réclamait pas sa présence au Caire, demanda quatre mille livres sterling, à la condition, naturellement, de connaître au préalable le sujet qu on lui proposait de traiter. Ces préliminaires furent acceptés sans aucune hésitation, et on" lui envoya immédiatement le canevas d'-4V(/a. Je dis bien le canevas, car alors ce n'était pas autre chose. L'idée première du drame, qui n'est qu'un-sujet d'imagination, appartient tout entière .à Mariette-Bey, le grand égyptologùe français, qui l'a relevée de détails historiques et archéologiques d'un effet très puissant

et très nouveau *. Verdi fut séduit tout d'abord : d'une part, par la grandeur de la donnée générale ; de l'autre, par l'idée première de la scène du jugement, à laquelle on doit le tableau étrange et puissamment dramatique qui forme le dénouement. Il comprit tout le parti qu'on pouvait tirer musicalement d'un tel sujet, et n'hésita pas à l'accepter. Le traité définitif fut donc conclu entre le khédive et

1. c Après la révolution de février 1848, M. Mariette fut attaché au musée égyptien du Louvre et s'y fit remarquer par son intelligence et son savoir. Recommandé par rinstitut à la sollicitude du ministre de llnstruction publique, il fat chargé d*une mission scientifique en Egypte. Il partit, en 1850, pour le Caire, dans le but de rechercher les manuscrits coptes conservés dans les couvents; mais, à peine arrivé dans le pays, son attention fut attirée sur des monuments provenant des lieux occupés par l'ancienne Memphis. Il y entreprit des fouilles qui lui firent retrouver, sous le sable, le temple du dieu Sérapis, les tombeaux des bœufs Àpis et un grand nombre de monuments précieux. Ayant obtenu la prolongation de sa mission, 11 poursuivit pendant quatre ans, au milieu du désert, ses fouilles» les plus importantes et les plus vastes qui aient jamais été faites en Egypte. Après avoir mis au jour le Serapeum, il déblaya, à Taide d'une allocation fournie par le duc de Luynes, le célèbre colosse du Sphynx, et s'assura que ce monument gigantesque avait été taillé sur place, dans un rocher naturel... Rentré en Egypte, il y remplit les fonctions d'inspecteur général et de conservateur des monuments de rÉgypte, puis de directeur dn musée de Boulaq, et eut le titre de bey. . . » (Vaperbau, Dictionnaire des Contemporains.)

Mariette-Bey, mort depuis, a été lié d'une façon si intime à la création, à l'en&ntement et à la production en public à' Aida, qu'il m'a semblé que ces renseignements sur lui n'étaient pas inatiles.

lui, et, d'après les termes de ce traité, cinquante mille francs lui furent comptés aussitôt, tandis que les cinquante mille autres, déposés à Paris, devaient lui être remis en échange de la partition, ainsi que cela eut lieu par la suite.

Dans les relations qu'ils ont données de la représentation d^Aïda et de leur voyage au Caire à ce sujet, MM. Reyer et Filippi se sont accordés à dire que, sur le sujet tracé par Mariette-Bey, M. du Locle avait écrit le livret de la pièce, et que ce livret aurait été traduit en italien par M. Ghislanzoni *. Cette question de la paternité du livret d'-4ïda était restée obscure, et, lors de la représentation de l'ouvrage à rOpéra de Paris, une polémique assez vive s'engaga à son sujet dans la presse italienne; la question fut résolue et la polémique prit fin par la publication de la lettre sui-

1. Deux critiques européens, M. Ernest Reyer, du Journal des Débats j et M. le docteur Filippo Filippi, de la Perseve^ranza, de Milan, se rendirent au Caire pour assister à la représentation d'ilïcto, et envoyèrent à leurs journaux respectifs un compte rendu de cette solennité. Depuis lors, les articles écrits par eux à ce sujet ont été reproduits dans deux volumes de mélanges publiés par les deux artistes : Notes de mti^ue, par M. Reyer (Paris, Charpentier, 1875, in-12), et Musica e Mvsicisiiy par M. Filippi (Milan, Brîgola, 1876, petit iaS^].

vante, que M. du Locle, alors à Rome, adressait à un journal français de cette ville, V Italie :

Rome, 28 mars 1880.

Monsieur le Rédacteur,

Puisque Thistoire du livret d!Aïda soulève une polémique dans la presse romaine, je puis, me trouvant à Rome, vous donner à ce sujet des indications précises. Vous avez été bien informé : la donnée première du poème appartient à Mariette- Bey, le célèbre égyptologue. J'ai écrit le livret, scène par scène, réplique par réplique, en prose française, à Busseto, sous les yeux du maestro, qui a pris une large part à ce travail. L'idée du finale du dernier acte, avec ses deux scènes superposées, lui appartient particulièrement.

Traduire cette prose en vers italiens a été la tâche de M. Ghislanzoni. Il Ta très correctement indiqué en écrivant simplement sur la partition : versi di Ghislanzoni, Ces vers, la musique écrite, ont été traduits à leur tour pour les représentations françaises.

Voilà, monsieur le rédacteur, la recherche de la paternité n'étant pas interdite en pareille matière, ce que Ton pourrait appeler la Genèse à' Aida» Mais quelle singulière fantaisie a eu le Bersagliere de prétendre intéresser Tamour-proprc de deux nations à la confection d'un libretto ? En tout état de cause,

l'Italie n'est-olle pas assurée de garder dans Aida une part qui est la bonne et môme qui est tout? L*an dernier, ici, aux Marionnettes, j'ai vu jouer Aida sans musique; Tœuvre y perdait étrangement, je Tavoue sans fausse modestie pour la France, comme pour Mariette et pour moi.

Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

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