‹ VerdiChapitre 25 sur 43 · C. DU LOGLE · texte numérisé non relu

C. DU LOGLE

On voit par cette lettre que Verdi lui-même avait sa part dans le livret, comme il lui arrivait souvent; et cette part n'était pas sans importance, puisque c'est à lui qu'on doit l'épisode superbe et si pathétique du jugement de Radamès, qu'il a su rendre ensuite, musicalement, d'une façon si admirable.

Quoi qu'il en soit, aussitôt achevé le poème d'Aïda^ le compositeur se mit à l'œuvre, et en quelques mois eut écrit et terminé sa partition. Mais, pendant ce temps, on s'était ra» visé au Caire, et on lui écrivait pour l'inviter à venir, en personne, diriger les études et l'exécution de son opéra. Peu désireux de faire ce voyage, le maître refusa; on insista, lui offrant argent, honneurs, décorations, que sais-

je? peut-être môme le titre de bey? Il fut inébranlable, et rien ne put le décider*.,

Aida devait être jouée au Caire à la fin de 1870. Une des conditions du contrat portait que l'ouvrage pourrait être représenté à la Scala, de Milan, aussUôt après son apparition dans la capitale de l'Egypte; Verdi fit ajouter que ce serait son élève et ami, M. Muzio, qui serait chargé de monter Aida et d'en diriger l'exécution dans cette dernière ville. Tandis qu'il mettait la dernière main à sa partition, on s'occupait simultanément, au Caire et à Paris, de la confection de tout le matériel relatif à la mise en scène. En effet, sur les indications, les données et les dessins de Mariette-Bey, on travaillait, au Caire, aux accessoires et à la machinerie, tandis qu'à Paris, on préparait les costumes et que les décors se brossaient dans les ateliers de MM. Chapron, Rubé et Desplechin. C'est même là ce qui fut cause du re-

1 . Veut-on savoir pourquoi ce refus obstiné ? l\ part d^un sentiment auquel l'art est complètement étranger. Verdi, semblable en cela à Rossini, a une peur et une horreur profondes de la mer, et, comme l'auteur de Guillaume Tell^ il ne s'y est confié qu'une fois, pour aller à Londres, jurant bien qu'on ne l'y reprendrait plus. Telle est la raison qui lui fit repousser formellement l'offre d'aller au Caire.

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tard iVune année que subit la représentation, retard dont on a sans doute peu d'exemples dans les annales du théâtre. C'est que, sur ces entrefaites, la guerre avait éclaté en Europe, Paris avait été assiégé, et les décors et costumes d'Aïda s'étaient trouvés enfermés dans la grande ville avec ses deux millions d'habitants 1

' Enfin, vint le moment où l'on put s'occuper sérieusement des préparatifs et des études. Les artistes chargés de l'interprétation de l'œuvre nouvelle étaient madame Pozzoni-Anastasi (Aïda), madame Grossi (Amneris), MM. Mongini (Radamès), Medini (Ramfis), Costa (Amonasro) et Steller (le roi), et l'orchestre était confié à l'habile direction d'un chef sûr et expérimenté, M. Bottesini*. Il fut décidé que la

1 . Le retard apporté à la représentation d'Aïda par la guerre franco-allemande avait mis M. Muzio, lié par un engagement antérieur, dans l'impossibilité de se rendre aux désirs de Verdi. Il avait dû être remplacé par M. Bottesini. D'autre part, ce retard permit au maitre d'opérer jusqu'au dernier moment des remaniements dans sa partition. Ceci nous est prouvé par ce fragment d'une lettre un peu humoristique qu'il adressait de Turin, à la date du 12 novembre 1871, à M. Giulio Ricordi, fils de son éditeur de Milan : — a Cher Giulio, je suis donc en escapade à Turin, avec mon brave paquet de musique à la main. Malheur ! si j'avais un piano et un métronome, je vous enverrais ce soir le troisième acte. Comme je vous Tai écrit, j'ai remplacé par un chœur et une romance d'Aïda

première représentation aurait lieu dans les derniers jours de décembre 1871, et, de fait, elle fut donnée le dimanche 24. Mais ce ne fut pas sans peine, ainsi qu'on le verra par les détails que, à ce sujet, j'emprunterai à l'intéressant récit de M. Filippo Filippi.

Auparavant toutefois, je veux reproduire la lettre très caractéristique que Verdi adressait à cet écrivain, en apprenant qu'il se préparait à faire le voyage d'Egypte tout exprès pour aller entendre Aida et rendre compte au public italien de la solennité qui se préparait au Caire; cette lettre, curieuse à divers titres, pourrait donner une leçon de fierté et de dignité artistiques à plus d'un de nos musiciens, qui oublient un peu trop « la chaste muse » dont parle Berlioz, pour battre continuellement la grosse caisse autour de leur personne et de leurs œuvres :

un autre chœur à quatre voix travaillé à rimitalion de Palestrina, qui aurait pu me faire aspirer [quoi qu'en diseFaccio*) à un poste de contrapuntiste dans un conservatoire quelconque. Mais il m*est venu des scrupules sur le fare alla Palestrina, sur rharmonie, sur la musique égyptienne!... Enfin, c'est écrit!... Je ne serai jamais un savant en musique; je serai toujours un guastamestiere I .., »

* M. Franco Faccio, chef d'orchestre de la Scala, de Milan.

Gènes, 9 décembre 1871.

Cher monsieur Filippi,

Cela vous semblera étrange, étrange autant qu'on le puisse dire; mais pardônnez-raoi si je ne puis vous taire toutes les impressions de mon âme.

Vous au Caire!!!... Mais c'est une des plus puissantes réclames ^ que Ton pût imaginer pour Aïda /... Et il me paraît que l'art envisagé de cette façon n'est plus de l'art, mais un métier, une partie de plaisir, une chasse, une chose quelconque après laquelle on court, à laquelle on veut donner sinon le succès, du moins la notoriété à tout prix ! Le sentiment que j'en éprouve est celui du dégoût et de l'humiliation I — Je me rappelle toujours avec joie les premiers temps de ma carrière, alors que, sans presque un ami, sans que personne parlât de moi, sans préparatifs, sans influences d'aucune sorte, je me présentais au public avec mes œuvres, prêt à recevoir les fudlate [à être exécuté], et bien heureux si je pouvais réussir à donner quelque impression favorable. — Maintenant, quel apparat pour un opéra !!!...

Journalistes, artistes, choristes, directeurs, professeurs, etc., etc., tous doivent apporter leur pierre à l'édifice de la réclame, et former ainsi un ensemble de petites choses qui n'ajoutent rien au

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