‹ VerdiChapitre 27 sur 43 · y. Musica e Musicisti · texte numérisé non relu

y. Musica e Musicisti

pour une longue excursion dans )a haute É^'pte, et qu'il désirait assister à la première représentation d'A'ida. Ce qui fut dit fut fait. La répétition du samedi a été en effet héroïque 'pour tous : il sufOt de dire qu'elle dura de sept heures du soir à trois heures et demie du matin, en présence des abonnés, qui restèrent presque tous en place jusqu'à la fin, y compris les dames des loges et le vice-roi luimême avec toute sa suite.

Cette répétition générale décida du succès ; car, avec les abonnés présents, avec le théâtre éclairé, avec les artistes vêtus de leurs costumes, elle ne différa de la première représentation que par la longueur inusitée des entr'actes, causée par les préparatifs encore incomplets de la mise en scène. Comme à la représentation, il y eut des applaudissements, des ovations, des cris d'enthousiasme, et puis, dans les conversations animées qui se tenaient durant les entr'actes, une admiration réciproque pour ce grand travail, et une joie intime pour cet insigne honneur réservé au théâtre du Caire d'avoir donné la vie à une composition musicale si belle et si grandiose. Tous les morceaux, depuis le prélude jusqu'au duo final, furent applaudis et même interrompus par suite de la trop grande ferveur dos impatients. Dans l'hymne qui clôt la première partie du premier acte se trouve un fort accord suspendu, qui fut suivi d'une explosion d'applaudissements ; Bottesini, impatienté de cette interruption intempestive, se tourna du côté du public en

criant, avec un pur axîcent milanais : Vè minga fenii (Ce n'est pas fini) ?

Quand, la répétition terminée, nous sortîmes du théâtre à trois heures et demie, nous étions tous enchantés et heureux d'avoir entendu la nouvelle musique du grand maître... Le plus satisfait de tous était assurément le khédive : il ne se tenait pas de joie, et voulut qu'on télégraphiât immédiatement en son nom à Verdi, pour le féliciter et le remercier.

On va voir que la première représentation, pour être donnée en Egypte, ne le cédait en rien aux solennités européennes de ce genre.

Ici, je laisse encore la parole à M. F. Filippi :

La curiosité, la fureur du public égyptien d'assister à la première représentation A Aida furent telles, que, depuis] une quinzaine de jours, toutes les places étaient accaparées, et qu'au dernier moment les spéculateurs firent payer au poids de l'or les loges et les fauteuils. Quand je dis le public égyptien, je parle spécialement des Européens ; car les Arabes, môme les riches, n'aiment point nos spectacles : ils préfèrent le miaulement de leurs cantilènes, les coups monotones de leurs tambourins à toutes les mélodies du passé, du présent et de l'avenir. C'est un vrai miracle de voir un turban dans les théâtres du Caire.

Dimanche soir, le théâtre de TOpéra était comble bien avant que Ton commençât : les dames occupaient en grand nombre les loges, et aucune d'elles ne vint troubler l'attention par un bavardage intempestif ou par le frou-frou de ses vêtements. En général, je leur trouvai beaucoup de beauté et d'élégance, particulièrement en ce qui concerne les Grecques et les étrangères de haut parage, qui sont nombreuses au Caire ; je dois dire aussi, par amour de la vérité, qu'à côté des plus belles et des mieux mises, on voit chaque soir des faces coptes, Israélites, avec d'étranges coiffures, des costumes impossibles, un hurlement de couleurs tel, qu'en le faisant exprès, on ne saurait inventer pire. Quant' aux femmes du harem de la Cour, aucun ne peut les voir ; elles occupent les trois premières loges à droite, au second rang, et une épaisse mousseline blanche cache leur visage aux regards indiscrets *...

1. M. Reyer, dont je vais reproduire les impressions au sujet d'A'ida, décrivait ainsi la salle du théâtre du Caire : — c Le théâtre du Caire est disposé et aménagé intérieurement comme la plupart des théâtres italiens ; il n'y a ni stalles de galerie, ni stalles de balcon, et les baignoires dominent Torchestre. La décoration, or mat sgr fond blanc, est d'un goût parfait; l'intérieur des loges est rouge foncé, le devant est garni de tentures en velours de la même couleur; un vestibule à colonnades précède l'entrée de l'orchestre et donne accès à deux escaliers latéraux qui conduisent aux étages supérieurs. Le foyer est au second étage; il est spacieux et magnifiquement orné; on s'y promène pendant les entr'actes. Les spectateurs à tarbouch viennent dans le vestibule et y fument leur cigarette en lisant avec beaucoup de gravité une affiche qui leur interdit de fumer. »

Il va sans dire que le succès fut aussi grand à la représentation qu'il l'avait été à la répétition; il faut ajouter qu'il fut unanime, et qu'il ne se trouva pas une voix pour le contester. Ce n'est pas, je pense, sans quelque intérêt qu'on me verra rapporter ici l'impression du seul critique français qui assistât à l'apparition de cette œuvre nouvelle d'un maître illustre. Voici comment M. Reyer s'exprimait après avoir entendu cette œuvre, voici les premières lignes imprimées qui parurent en France au sujet d'Aida^ :

L'opéra de M. Verdi eût été médiocre, je

Feusse dit sans détour; il a réussi, il méritait de réussir : je suis heureux d'en répandre la bonne nouvelle et de féliciter le maestro, auquel, on le sait, je n*ai jamais témoigné ni beaucoup d'admiration ni une bien grande sympathie...

A ceux qui nient le mouvement en musique, M. Verdi vient de répondre comme le philosophe de l'antiquité : il a marché. Certes ! l'ancien Verdi subsiste encore; on le retrouve dans Aida avec ses exagérations, ses brusques oppositions, ses négligences de style et ses emportements. Mais un autre

î. Feuillelon da Journal des Débats du 16 janvier 1872, reproduit dans le volume intitulé : Notes de musiriue.

Verdi atteint de germanisme s*y manifeste aussi, usant d*unc manière fort habile, avec une science et un tact qu'on ne lui soupçonnait pas, de tous les artifices de la fugue et du contrepoint, accouplant les timbres avec une ingéniosité rare, brisant les vieux moules mélodiques, même ceux qui lui étaient particuliers, caressant tour à tour les grands récits et les longues mélopées, recherchant les harmonies les plus nouvelles, les plus étranges quelquefois, les modulations les plus inattendues, donnant à l'accompagnement plus d'intérêt, souvent plus de valeur qu'à la mélodie elle-même ; enfin, comme le disait Grétry en parlant de Mozart, mettant parfois la statue dans l'orchestre et laissant le piédestal sur la scène. Je n'ai jamais bien saisi la justesse de cette expression; mais elle est tellement acceptée, que je m'en sers sans le moindre scrupule.

Ah ! il ne faut pas qu'on vienne me dire maintenant : « M. Verdi vit dans l'isolement le plus complet et reste absolument indifférent à toute œuvre nouvelle, à tout système nouveau. » On m'assurait il y a quelques années qu'il n'avait jamais lu Don Juan. C'est bien possible, mais il l'a lu depuis, et il a même été beaucoup plus loin. Je suis bien certain que les œuvres de Richard Wagner lui sont familières et celles de Berlioz pareillement. Il a dû aussi étudier quelque peu les partitions de Meyerbeer et se rendre compte des procédés de M. Gounod, qui ne sont pas ceux du premier venu. Ses études en ces différents genres n'étaient peut-être qu'ébauchées quand il a

écrit Don Carlos ; elles sont fort avancées, sinon absolument complètes aujourd'hui. Et, s'il persiste dans sa nouvelle manière, le maestro Verdi, pour quelques enthousiasmes qui se refroidiront autour de lui, opérera bien des conversions et se fera bien des adeptes, même dans les cénacles où jusqu'à présent il n'était guère admis.

Ce n'est certainement pas la transformation de Gluck, ni celle de Rossini, ni celle de Meyerbeer, passant de Margarita d'Angiù ou du Crociato à Robert le Diable, mais enfin c'est quelque chose de plus qu'une simple évolution, et ceux qui connaissent la nature abrupte et le caractère indiscipliné du maître italien verront dans les velléités et dans les tendances que révèle la partition d'Aïda beaucoup plus et beaucoup mieux que de vagues promesses pour l'avenir ^

1. Il est pea supposable que, comme le donne à enteudre M. Reyer, Verdi ait ignoré pendant longtemps la partition de Don Juan, Au reste, on a répondu à cette allégation, un peu hasardée, par la curieuse anecdote suivante : — a Don Juan fut mis en scène a la Scala, en 1834, par Lavigna, le maître de Verdi, et, à part quelques intermptions, il fut représenté pendant presque toute une année, tellement le succès en fut grand. Or, pendant les soirées que Verdi avait coutume de passer chez Lavigna, celui-ci, après avoir causé quelque temps, ne manquait jamais de lui dire : « Giuseppe, voyons un peu Don Juan; » puis, se mettant au piano, il le jouait d'abord, et Tanalysait ensuite. La chose dura pendant toute Tannée, si bien qu'à la fin,pour dire la vérité, Verdi était rassasié de Don Juan. Il le savait par cœur, il Tadmirait, le respectait, mais il en eut une indigestion qui persista pendant longtemps. »

On a vu plus haut que Verdi s'était réservé le' droit de faire représenter Aida à Milan aussitôt après son apparition au Caire. En effet, tandis que l'œuvre était donnée en cette dernière ville, on s'en occupait activement à la Scala, où elle put être jouée six semaines plus tard, le 7 février i872. Il n'est pas besoin de dire si, là aussi, en ce berceau de la gloira et de la renommée du maître, son succès fut éclatant et spontané. Le soir même de la première représentation, après le deuxième acte, une députation d'artistes s'approcha de Verdi et lui offrit un superbe sceptre en ivoire orné d'une étoile en diamants, semblable à celui que porte le roi d'Egypte dans l'opéra ; sûr ce sceptre était tracé en rubis le nom à'A'ida^ tandis que celui de Verdi se détachait en pierres précieuses sur une branche de laurier. Ce cadeau princier était dû à une souscription ouverte entre les premières familles milanaises.

Les interprètes A' Aida à Milan étaient Mesdames Teresina Stolz et Waldmann, MM. Fancelli, Pandolfini et Maini, c'est-à-dire justement ceux-là mêmes qui, un peu plus tard, vinrent exécuter l'ouvrage à Paris. Je dois dire

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que c'est indirectement à madame Stolz que

Von doit la composition du seul quarietto pour

instruments à cordes que Verdi ait jamais

écrit. Au commencement de 4873, alors qu'on

préparait au théâtre San-Carlo, de Naples, la

représentation d'Aïda, et que madame Stolz

devait encore en remplir le principal rôle, cettç

grande artiste tomba subitement malade, et

de telle façon, que les études de l'œuvre durent

être complètement interrompues. Verdi, qui

s'était rendu à Naples pour diriger ces études

et qui n'a jamais pu supporter l'inaction, ne

savait comment employer les loisirs forcés qui

lui étaient ainsi faits. C'est alors qu'il eut

l'idée d'écrire ce quatuor en forme libre, dont

le finale, on le sait, offre pourtant une fugue

rigoureuse avec tous ses développements. C'est

le cas de dire qu'à quelque chose malheur est

bon. — Madame Stolz, seule, aurait le droit

de n'être pas de cet avis * .

1. Le retard apporté à la représentation ù''Aida à Naples n^entrava, du reste, en aucune façon le succès de Tœuvre, qui fut accueillie avec une véritable frénésie d'enthousiasme. On en aura la preuve dans ces lignes, qu'un excellent critique de cette ville, M. Carlo Caputo, envoyait alors à un journal de Venise, la Scena :

< En somme, — disait-il en parlant des premières

représentations, — c'a été un événement unique dans les fastes

J'ai à peine besoin de dire que Aïda fit rapidement son tour d'Italie, il suo giro (Tltalia^ portée sur les ailes du succès. Pourtant, tandis qu'elle excitait un enthousiasme général, elle ne laissait pas que de susciter, comme tous les chefs-d'œuvre, certaines protestations individuelles, dont quelques-unes, il faut l'avouer, prirent une forme vraiment originale.

Entre autres, j'en vais faire connaître une qui est assurément un modèle en son genre.

Voici la lettre qu'un mélomane, — ou un

de Saa-Carlo, et les plus vieux habituée du théâtre ne s'êo rappellent pas de semblable. Si Naples était Faris, qui tire parti de tout, en ce moment nous aurions déjà VAtda appliquée à tous les objets indispensables au confortable de la vie. Ce qui du moins, sans aucun doute, subsistera pour Tavenir de cet événement sera ceci : c'est que, lorsqu'on voudra dire d'un concert, d'un spectacle, d'un clianteur, d'un virtuose, d'un compositeur, etc., qu'il a obtenu le maximum du succès, on ajoutera que c'a été un siuxcesso alVAïda.

«c Et le succès d'Aïdi n'a pas seulement atteint le maximum, mais il Ta dépassé, et de plusieurs kilomètres. Vous aui'ez certainement pu en juger d'après les comptes rendus des journaux locaux ; ce que je puis vous garantir, c'est que les récits des chroniqueurs et des feuilletonistes sont choses bien pâles, mises en regard de la réalité. Nous avons vécu pendant plusieurs jours d'une vie qui depuis longtemps semblait éteinte à Naples. C'était un désir, une frénésie, quelque chose comme une scène des Mille et une NuitSy une harmonie, une effluve, une volupté enivrante, qui, parlant des gosiers des chanteurs, des entrailles de l'orchestre, des décorations de la scène, de la perfection de l'ensemble, et surtout de l'œuvre gigantesque du compositeur, trouvaient l'écho de leurs notes dans chaque fibre

mélophobe! — adressait à Verdi, après avoir assisté à une représentation d^Aïda :

Reggio (Emilie), 7 mai 1872.

Très honoré Monsieur Verdi,

Le 2 de ce mois, je me rendis à Parme, attiré par le bruit que faisait votre opéra à* Aida, Une demiheure avant le commencement de la pièce, j'étais déjà à ma place, n° 120, tant était grande ma curiosité. J'ai admiré la mise en scène, j'ai écouté avec plaisir les excellents chanteurs, et je me suis efforcé de ne rien laisser échapper. A la fin de l'opéra, je me demandai si j'étais satisfait, et la réponse fut nôga-

de milliers de spectateurs, et de milliers d'autres qui se pressaient à l'entrée du théâtre, dans lequel ils n'avaient pu trouver place, — et qui se répandaient comme l'électricité, jusqu'à donner lieu enfin à cette démonstralion fantasmagorique à l'aide de laquelle on voulut honorer Verdi, depuis les -portes de Sfln-Carlo jusqu'à celle de sa demeure à l'hôtel Crocelle. Et quand ces magiques trompettes droites, à la demande instante de la foule applaudissante, entonnèrent de nouveau sous les fenêtres de Verdi la marche triomphale caractéristique et inspirée du second acte d'A'ida, à la clarté de mille et mille flambeaux qui illuminaient la plage du Chiatamone, ceux qui à cette heure pouvaient se trouver en mer, sur cette mer placide et tranquille comme une nuit d'été, doucement éclairée par les pâles rayons de la lune, ceux-là durent croire vraiment que la Sirène ressuseitèe fjisait entendre de nouveau sa voix faseinatrice, et invitait toutes les Nymphes du golfe enchanté à se lever et à entonner un hymne à la louange du grand maestro. » — (La Scena, de Venise, 19 avril 1873.)

tive. Je repartis pour Reggio et j'écoutai, dans le wagon du chemin de fer, les jugements qu'on portait sur Aida. Presque tous s'accordaient à la considérer comme une œuvre de premier ordre.

L'envie me prit alors de l'entendre de nouveau, et, 'le 4, je retournai à Parme ; je fis des efforts diaboliques pour obtenir une place réservée ; comme l'affluence était énorme, je fus obligé de jeter cinq lires (cinq francs), pour assister commodément à la représentation.

J'en arrivai à cette conclusion : c'est un opéra dans lequel il n'y a absolument rien qui enthousiasme ou électrisc, et, sans la pompe du spectacle, le public ne le supporterait pas jusqu'à la fin. Quand il aura fait salle comble deux ou trois fois, il sera relégué dans la poussière des archives.

Yous pouvez maintenant, cher monsieur Verdi, vous figurer mon regret d'avoir dépensé en deux fois trente-deux lires; ajoutez-y cette circonstance aggravante que je dépends de ma famille^ et que cet argent trouble mon repos comme un spectre effroyable. Je m'adresse donc franchement à vous, afin que vous m'envoyiez cette somme. En voici le compte :

Chemin de fer : aller . . . Lires. 2 60

— retour 3.30

Théâtre 8 »

Détestable souper à la gare. ... 2 »

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