I, AFRICAINE — SEMIRAMIS — AIDA
reille que le murmure des fontaines sous les magnolias des jardins suspendus. Et j'aperçois le maître dans sa loge, avec Berryer et Meyerbeer : il n'a pas regardé une seule fois la scène ; mais lorsque avec l'ombre de Ninus le drame des épouvantements va commencer, il devient grave.
On fait silence dans la loge comme dans la crypte funèbre.
O miei verdi anni,
comme chantait Maurel d'une façon sublime dans Ernani ; pourquoi n'êtes-vous plus là !
Je ne quitterai pas Semiramis, sa musique, à la fois rayonnante et funèbre, toujours vraie, pathétique et troublante, sans redresser une erreur accréditée au sujet des vocalises rossiniennes. On s'imagine que Rossini a créé une musique à roulades. Non seulement il ne l'a pas
8o VERDI ET SON ŒUVRE
inventée, mais il a été le premier à la corriger, à la réduire à de justes mesures, à la supprimer quand son génie Ta cru nécessaire. Tous ses prédécesseurs, tous, sans exception, ont usé et abusé des vocalises et des roulades. Ils ont une excuse bien simple. A leur époque, les compositeurs étaient les esclaves absolus des chanteurs, tous exigeaient des ornements, des agréments, c'est-à-dire des vocalises. Mais mieux que cela, dans chaque partition, il y avait des points d'orgue qui donnaient au chanteur le droit de composer des exercices pour faire valoir leurs voix. Tant que c'étaient des grands ou des grandes artistes, il n'y avait aucun mal à cette licence ; mais lorsque les points d'orgue étaient exécutés par des maladroits, l'œuvre du maître était déshonorée. Rossini détruisit cet abus. « Si
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vous voulez des roulades, dit- il, soit; mais c'est moi qui les écrirai et vous serez tenus à les exécuter telles que je les ai composées. »
Ce raisonnement à La Palisse n'a pas besoin de commentaires , c'est aussi simple que deux et deux font quatre :
passons à Aida.
Le 7 février 1872, la salle de la Scala de Milan faillit s'écrouler sous les bravos enthousiastes. Rappelé trente-deux fois, Verdi se montra huit fois sur la scène. Après le finale du deuxième acte, les artistes lui offrirent un témoignage de la reconnaissance des Milanais. Sur un coussin de soie blanche figurait le modèle d'un sceptre que les familles patriciennes
de la ville faisaient exécuter pour lui. Ce sceptre est en ivoire avec l'étoile du génie en diamant; le nom à' Aida est en rubis. Sur un rameau de laurier en pierres précieuses est inscrit le nom de Verdi. Au bas, sont gravées les armes de Milan et de Busseto.
La partition à' Aida n'appartient pas à tel système, à telle école. Elle est le résumé des progrès accomplis dans certaines parties accessoires de l'art musical. Verdi pour moi n'a eu qu'une manière.
Le jour où il a voulu l'abandonner, comme dans son Otello, elle s'est cramponnée à lui et Ta forcé, par des continuelles réminiscences , à rester l'homme génial d'iTrnani, du Trovatore et de Rigoletto. Verdi dans Aïda reste italien d'une façon absolue. Aida ruisselle de mélodies, elle en est ensoleillée. On y sent les brises tièdes et
embaumées qui courent le long de la Riviera, où Guido Reni a vu lever son Aurore. De race italienne, Aida est née en Ethiopie. Elle brûle les encens d'Arabie, mais elle se parfume avec les roses de Pœstum et les iris de Florence. Comme les Croisés qui rapportaient le sable de la Judée pour sanctifier le sol natal, Verdi a transporté aux pieds des Pyramides l'humus sacré de la terre italienne. A côté des grands palmiers il a fait croître les magnolias de Catane et les rosiers d'Albenga. Les calomniateurs de Verdi ont prétendu que le frère de Donizetti, mort douze ans avant la création à' Aida, lui avait envoyé du Bosphore cette chanson ineffable, accompagnée par les harpes, dans la coulisse : c'est une erreur. Mais le maître, ce qui n'est pas, eût-il introduit dans sa partition quelques inspirations orientales,
cela n'entamerait en rien son originalité. Le ran\ des vaches, développé, agrandi par Rossini, est un joyau de plus à sa triple couronne. Mais ces airs voluptueux, ces frémissements des voix lointaines , ces murmures adorables sur les bords du Nil, le chant des prêtresses, tout cela est sorti du cœur comme de l'inspiration du Maître.
Verdi, l'antithèse faite homme, comme Victor Hugo, a voulu se surpasser dans la scène du souterrain où vont mourir Rhadamès et Aïda. Cette opposition des chants pieux et sensuels à la fois, qui s'élèvent en haut, et de l'agonie amoureuse des deux amants, est saisissante : est-elle vraisemblable ? Le poète et l'artiste chez Verdi n'ont-ils pas surpris la bonne foi du compositeur? Nous allons bientôt exprimer nos doutes à ce sujet.
Ce qui donne un rang spécial à Aida, dans l'œuvre de Verdi, ce n'est pas un orchestre plus savant ; je n'ai cure de la science chez un homme de génie comme Verdi : il peut s'en passer. Peu m'importe aussi une mise en scène qu'avec de l'argent on peut se procurer partout et qui ruine les directeurs de théâtre : ce qui est la gloire d'Aïda, c'est une couleur locale incroyable. On dirait que Verdi a passé sa vie en Orient. De la première note à la dernière tout est oriental dans la partition ; symphoniquement, harmoniquement, mélodiquement.
Je ne fais pas l'analyse technique de la pièce , je passerai vite sur la partition. Cependant je citerai parmi les beautés nombreuses d'Aïda, la cavatine du ténor : Céleste Aida. La camarilla des impuissants avait décrété qu'il n'y aurait plus
de romances. Et voilà que Verdi leur en sert une, toute humide de tendresse, de mélodie. Et les bonzes sont forcés de l'admirer pour ne pas être convaincus d'imbécillité.
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Je ne serais pas un critique loyal si je ne tempérais mon admiration de quelques réticences. En plein soleil les astronomes assurent que les taches de l'astre sont plus visibles.
Je ne puis comprendre pourquoi un génie fécond comme Verdi a eu la faiblesse d'emprunter au finale des Martyrs de Donizetti une très grande partie de son finale. Aucune erreur à ce sujet ; c'est le même ton, la même mesure, les mêmes