DERNIÈRE PENSÉE DE MATHO
O la toute adorée ! On dit que la victime Au moment où le fer pénètre dans son sein Conserve dans ses yeux les traits de l'assassin Et même après sa mort peut dénoncer son crime. Ainsi quand ton ami va cesser de souffrir Fais entr'ouvrir son cœur avant la sépulture ; On en verra sortir ta divine figure :
Car, meurtrier divin, tu m'auras fait mourir !
IOI
M. Reyer a aussi le bonheur de voir sa Salambô^ et l'absence de Mme Caron triple d'une façon heureuse. Mme Bosman est une cantatrice exquise, elle y est souvent admirable. MIle Bréval, dont la voix et la physionomie ont des parentes avec Rose Caron, est une belle Carthaginoise.
Verdi m*a fait l'honneur de m'appeler « un convaincu » ; je ne serais pas digne de ce compliment si je ne commençais pas mon étude sur les trois Othello par celui de Rossini !
A tout seigneur tout honneur ! Rossini est Rossini et Verdi est son prophète !
Mais parcourons d'abord, à marches forcées, le poème des trois Othello : celui de Shakespeare, puis ceux du marquis
Berio et d'Arrigo Boïto. Aucun d'eux n'a créé le sujet. Il est emprunté à Giraldi Cinthio : Cento norelle, part I décade 3, nouvelle 7, pag. 3i3-32i, Venise 1608.
Donc tout le monde avait le droit de puiser et de s'inspirer à cette source légendaire.
Pour juger impartialement les libretti du marquis Berio et de M. Boïto, il faut être également impartial dans l'examen du drame de Shakespeare. L'œuvre tout entière du grand dramaturge est placée tellement haut dans l'opinion des lettrés et des illettrés qu'y toucher semblera téméraire. J'aurai cette témérité, en plaçant Lamartine devant ma poitrine. La page suivante de l'auteur immortel des Méditations sera mon bouclier :
« On a affecté dans les dernières années, dit Lamartine, de subalterniser Ra-
cine et de lui préférer Shakespeare et ses imitateurs français et allemands. Nous vous parlerons bientôt de Shakespeare et nous vous en parlerons avec l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne. Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque étonnante qu'elle soit, ne peut se comparer à la perfection. Shakespeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui fait plonger ses regards dans les abîmes, tantôt sublimes, tantôt vertigineux du cœur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains sanctifiées par la piété et lui fait tourner les regards vers les profondeurs et les sérénités du firmament plein de divinité. L'un regarde en bas, l'autre regarde en haut ; mais en bas sont les ténèbres, là haut la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.
« Voilà la différence entre les deux hommes. L'un émeut et passionne, l'autre édifie et divinise. L'un est terrible, l'autre est beau.
» L'émotion par le laid s'appelle tout simplement l'horreur. Nous voulons, nous, l'émotion par le beau. »
Shakespeare est presque toujours grand, souvent il n'est pas beau, très souvent il est grossier et ordurier. Or, le Beau, émanation de Dieu, est toujours grand, tandis que le Grand souvent n'est pas beau. Il ne peut y avoir de beauté sans grandeur, tandis qu'il peut y avoir de la grandeur sans beauté. Le laid peut être grand comme il peut être petit : le Beau ne peut pas n'être pas grand. La Vision cTEçéchiel, de Raphaël, qui n'a pas trente centimètres carrés, est aussi
grande que la fresque du Jugement dernier, de Michel-Ange. C'est la dimension, la surface agrandie par le génie et la beauté. Le laid, le difforme, je l'ai dit, peuvent avoir leur grandeur: cette grandeur relative n'a rien de commun avec la beauté.
\J Othello de Shakespeare a encore plus de vigueur que de grandeur. Peu de pages sont belles, mais elles sont belles d'une suprême beauté. Au point de vue psychologique, il faut en rabattre beaucoup de la croyance que le poète anglais a traité la question de la jalousie de main de maître. Non. Shakespeare n'a pas dit le dernier mot sur ce sujet. Molière et Walter Scott et Byron peut-être auraient mieux vivisecté le cœur humain.
Le caractère de Iago, un des trois principaux personnages du drame, est invrai-
semblable. Pour faire croire à la possibilité d'un pareil monstre, il fallait donner à sa conduite infâme des motifs autrement sérieux que ceux donnés par le dramaturge anglais. Ou bien, comme dans le Faust, faire sortir le diable de terre, sans crier gare, pour les besoins de la cause. Iago en veut à Othello ; mais il ne sait pas encore ce qu'il fera. Il cherche, il tâtonne. Son siège n'est pas fait. Or c'est là ce qui différencie le héros de Shakespeare de ceux de Molière. Dès le début du Tartuffe, du Misanthrope, de L'Avare, on sait à quoi s'en tenir sur les faits et gestes de Tartuffe et de Harpagon.
« L'avancement se fait par apostille et par faveur », nous dit-il. Cette raison n'est pas bonne : plus tard il dira : « qu'il soupçonne le More d'avoir. . . sa femme. » Ceci est mieux; mais il n'est pas sûr de
ces outrages. Enfin, il se montre tel qu'il est dans la confession qui suit :
« Il en est d'autres — qui tout en affec- » tant les formes et le visage du dévoue- » ment — gardent dans leurs cœurs la » préoccupation d'eux-mêmes — et qui » ne jetant à leur seigneur que des sem- »> blants de dévouement — prospèrent à » ses dépens... Ce n'est, le ciel m'est » témoin, ni le devoir, ni l'amour qui me » font agir — mais, sous leurs dehors, » mon intérêt personnel. »
D'autres taches doivent être observées sur l'astre shakespearien. Le premier sentiment que l'on devait deviner dans l'âme d'Othello, c'est l'amour. Or, c'est la vanité qui se fait jour chez lui, aux premières paroles qu'il prononce :
« Les services que j'ai rendus à la Seigneurie parleront plus fort que ses
plaintes. On ne sait pas tout encore.
Quand il y aura honneur à s'en vanter, je révélerai que je tiens la vie et l'être d'hommes assis sur un trône ; et mes mérites sauront, à défaut d'autres titres, sourire à la fortune hautaine que j'ai conquise. »
Iago conseille à Cassio de prier Desdemone d'intervenir auprès d'Othello. L'idée est géniale ; mais l'insistance de Desdemone, qui n'aime pas Cassio, cette insistance auprès d'Othello est absurde. Cette couture de fil blanc suffit pour enlever à Othello la place d'honneur que les Anglais et les Français peu patriotes veulent lui donner.
Desdemone n'est plus une sainte victime; c'est une sainte bête qui, vraiment, fait l'impossible pour rendre fou de jalousie son mari. L'histoire du mouchoir n'est
pas heureuse, non plus. Comment Emilia, qui aime Desdemone, livre-t-elle si facilement le mouchoir de son mari ? Quelle est la femme qui n'aurait pas été intriguée par la demande du mouchoir ? Le dilemme suivant devait se présenter à son esprit : ou Iago la trahissait, elle, ou il voulait trahir sa maîtresse. Je ne trouve pas non plus que les combats, livrés par l'amour et la jalousie dans Tàrne d'Othello, soient assez violents et bien nombreux. Trois scènes sont admirables : celle où Iago et Roderigo vont réveiller le vieux Brebantio. Quoique triviale et écrite dans un langage à faire rougir des pompiers, il y a là une énergie et un pathétique superbe.
« Juste en ce moment même, un vieux bélier noir est monté sur votre blanche
brebis. Levez-vous ! levez-vcus ! éveillez
à son de cloche les citoyens en train de ronfler, ou autrement le diable va faire de vous un grand-papa... Voulez-vous des petits-fils. qui vous hennissent au nez? Vous voulez avoir des étalons pour cousins et des gorets pour alliés ! »
Est-ce assez réaliste ? Il est vrai qu'à côté de ce langage ignoble, Shakespeare se rappelle le beau parler de Dante et de Pétrarque, et il met dans la bouche de Desdemone une déclaration d'amour qu'on croirait sortie de la bouche de Béatrix ou de Laure. « Elle me dit », c'est Othello qui parle, « que si j'avais un ami qui l'aimait, je lui apprisse seulement à répéter mon histoire et que cela suffirait à la charmer. »
Le récit dOthello devant le do^e est un chef-d'œuvre. Le dernier acte serait sublime si, après la mort de Desdemone,
il n'y avait pas d'insupportables longueurs. Ce n'est qu'un long plaidoyer d'Othello pour se disculper. Il met beaucoup trop de temps avant de se tuer. Le dénouement de YOtello de Rossini est autrement beau et vrai.
Il y a là un discours philosophique qui n'est ni dans la situation, ni dans le caractère, ni dans l'éducation du More. Le marquis Berio et Rossini l'ont rejeté et ils ont bien fait.
— « Eteignons d'abord cette lumière et puis (montrant Desdemone) éteignons celle-là; si je souffle sur toi, ministre de flamme, je puis ressusciter ta clarté première, pour peu que je me ravise. Mais la sienne, une fois éteinte, je ne sais pas où est le feu prométhéen qui pourra la rallumer ! Quand j'aurai cueilli cette rose, je ne pourrai plus lui rendre sa sève vi-
taie. Il faudra qu'elle se flétrisse : je veux la respirer sur sa tige. »
Mais le naturel revient et la fin des adieux d'Othello à Desdemone est sublime :
« Sois ainsi quand tu seras morte, et je vais te tuer et je t'aimerai après... Encore un, c'est le dernier ! »
Passons à YOtello de Rossini. Le marquis Berio a écrit le libretto jour par jour, sous la surveillance de Rossini, âgé alors de vingt-cinq ans, un mois après l'exécution du Barbier de Séville.
C'est d'abord une mise en scène sans pareille dans l'univers. On est sur la pia- {ctta à Venise. En face Saint-Marc et le Palais ducal, puis la lagune Saint-Georgesle-Majeur. La foule a envahi les Procuraties. Le Lion de Saint-Marc flotte à
tous les vents. Le doge et le Sénat prennent place sur une estrade.
On entend les cloches et le canon.
Otello débarque, il comparaît devant le doge.
Il exprime sa gratitude dans un cantabile triomphal ; mais sa première pensée, c'est l'amour. Dans un libretto, où le poète ne peut naturellement s'étendre comme dans un drame parlé — car sans cela les représentations dureraient trois jours, comme dans la Tétralogie de Wagner, — le marquis Berio a fait naître la jalousie chez Otello avec une rare habileté. Il tombe sous le sens que tous les apprêts du mariage de Desdemone avec Roderigo, toutes les résistances du père, encore plus que les conseils de Iago, devaient mettre le cœur du More à la torture et le préparer à sa jalousie mortelle.
Ij8 VERDI ET SON ŒUVRE
Le dernier acte, n'y aurait-il même pas la musique de Rossini, est une merveille dramatique. Le gondolier passe sous les fenêtres ; il chante ces beaux vers de Dante :
Il n'est pire douleur Que de se souvenir des jours heureux Dans l'adversité.
Ce chant de douleur pénètre comme un glaive dans l'âme déjà affolée d'affliction de Desdemona. Son père l'a abandonnée, mais non pas sa mère qui est morte. Elle se réfugie dans les souvenirs de l'enfance. Sans s'en rendre compte, elle ressent déjà les affres de la mort et, comme les mourants, elle se rejette en arrière, aux portes de la vie. On lui chantait le Saule quand elle était petite. Elle aperçoit sa harpe, elle la prend. Un critique de talent, mais absolument fantaisiste, a reproché à Ros-
LES TROIS OTHELLO iig
sini l'emploi de la harpe, instrument démodé, dit-il. La plaisanterie est bonne.
D'abord, la harpe est tellement peu démodée, qu'on en fait un abus scandaleux dans l'orchestre moderne où, même dans des opérettes, on fait intervenir trois ou quatre harpes. Mais la harpe était l'instrument du temps. L'aimable M. Bellaigue ignore qu'une harpe conservée pendant quatre siècles au musée Marosini à Venise, et attribuée à Desdemone, a été achetée 100,000 francs par le comte d'Arundel ?
Au pied d'un saule Isaure Assise avant l'aurore Supplie, appelle, implore L'ingrat qu'elle aime encore...
Et sur son front déjà pâli L'arbre s'incline et pleure aussi.
La brise fugitive,
Le flot baignant la rive
Mêlent leur voix plaintive
A sa douleur si vive
Et sur son front déjà pâli
L'arbre s'incline et pleure aussi.
Pâle et sombre verdure Sois ma triste parure, Au cœur est ma blessure, Je meurs aimante et pure, Incline-toi, mon front pâli!
La tombe seule offre un abri.
Cette romance, belle en italien, est encore charmante dans la traduction.
Chaque couplet est interrompu par des coups de tonnerre. Les éclairs illuminent la chambre fatale. Tout-à-coup, dans la tourelle, le More apparaît. 11 tient une lanterne d'une main, de l'autre un Canigar. Il paraît et disparaît; cela est d'un effet saisissant. Il entre. La scène est aussi belle, mais plus vraie que celle de Shakespeare. Mais ce qui dans cet acte assure la supériorité à celui du mar-
quis Berio, c'est la mort d'Otello. Cette mort est une idée de génie. Otello n'a pas besoin qu'on rassure sa conscience. Il n'y a pas d'hésitation chez lui. Il aime Desdemone, elle n'est plus, il ne peut plus vivre, il se tue. Dans Shakespeare, il est absolument douteux que Othello se fût tué si Desdemone eût été coupable. Il a fallu batailler une demi-heure pour lui prouver l'innocence de Desdemone. Alors, il se tue et le drame finit sur des vers touchants. Mais cela est bien loin de la spontanéité du coup de poignard qui réunit Otello à Desdemona chez Rossini.
Après Shakespeare et Berio, il restera peu de chose à dire de YOtello d'Arrigo Boïto. Il a supprimé purement et simplement l'acte à Venise, évitant prudemment le récit d'Otello devant le doge et la scène
fameuse de Roderigo et Iago vont réveiller Brabantio. Le drame commence dans Chypre. Il est calqué d'ailleurs sur celui de Shakespeare avec cette particularité qu'il accentue encore davantage les côtés barbares de l'œuvre shakespearienne. Otello, chez M. Boïto, est absolument une bête fauve. M. Boïto a modifié aussi le caractère indécis d'Iago. Et là je ne peux que le féliciter. On sait du moins à quoi s'en tenir. C'est le génie du mal, sorti de je ne sais où, pour les besoins de la cause. Mais on n'a pas besoin, comme pour le Iago de Shakespeare, de se creuser la tête pour trouver un prétexte à l'infâme conspiration du scélérat.
M. Boïto a accéléré le dénouement après la mort de Desdemone. 11 faut encore l'en féliciter. Mais il a supprimé les sublimes adieux adressés par Shakespeare à Des-
demone endormie. Enfin Verdi voulait écrire un Otello ; M. Boïto a eu le talent de deviner les parties où non seulement le cygne de Busseto ne pourrait atteindre des hauteurs rossiniennes , mais encore celles où sa muse non épuisée, mais fatiguée par quarante ans de gloires mélodiques, pourrait avoir quelques défaillances.
Examinons les partitions.
VOTELLO DE ROSSINI