‹ Verdi et son œuvreChapitre 25 sur 35 · LOTELLO DE ROSS1NI 12 (J · texte numérisé non relu

LOTELLO DE ROSS1NI 12 (J

On me saura gré de faire connaître l'opinion du public parisien lorsqu'en 1821 Le Barbier et YOtello firent leur entrée triomphale dans notre opéra. Voici le jugement de Boiëldieu : c'est une trouvaille :

« Otello continue à attirer une foule enthousiaste. La querelle qui s'est élevée entre les admirateurs de Mozart et les partisans de Rossini vient uniquement de ce que, de part et d'autre, les mots sont mal définis. J'ai dit que l'auteur d'Otello et du Barbier était plus dramatique qu'aucun de ses prédécesseurs et de ses rivaux. Le mérite dramatique est indépendant du style. En admettant, ce qui n'est pas, que le style du célèbre compositeur ne soit pas d'une pureté académique, il n'en restera pas moins acquis que les partitions de Rossini sont plus parlantes, plus expressives, plus dramatiques que celles

l3o VERDI ET SON ŒUVRE

des maîtres les plus renommés. Que m'importe que Mozart soit plus harmonieux, s'il est moins vrai ! Voyez son Figaro ; ce n'est qu'un excellent musicien ; celui de Rossini est un comique qu'on ne pourra jamais égaler. Comparez Don Juan et Otello ; il y a, clans la musique de Rossini, je ne sais quoi de vivant, d'actuel qui se mêle plus intimement avec nos goûts et nos impressions. Dans Don Juan Mozart est plus magnifique ; dans Otello Rossini est plus dramatique. »

Après le musicien Boiëldieu, écoutons les deux grands poètes Musset et Lamartine, et appuyée sur ces trois colonnes de porphyre, la petite chapelle que je dédie à XOiello du divin Maître sera solide.

« On ne saurait trop louer YOteilo de Rossini ; je ne sais pas s'il passera de mode, car la mode en musique est ef-

l'otello de rossini r 3 i

frayante. Mais pour nous qui sommes de notre temps, l'opéra <XOtello est un chefd'œuvre.

» Dans la tragédie anglaise la passion conduit tout. Dans Topera une fatalité terrible, inexorable, domine. Depuis le moment où l'action commence jusqu'à celui où elle s'achève, la victime est dévouée. La musique respire constamment la plus sombre mélancolie ; en dépit des roulades et des concetti chantés qui s'y trouvent, tous les motifs sont tristement frères ; tous s'appellent, s'enchaînent, de plus en plus sombres jusqu'au dernier ; celui qui annonce l'arrivée de la mort dans la chambre nuptiale et qui semble le chœur invisible des démons qui poussent à la mort. »

Après Musset, Lamartine :

— « En Italie j'ai entendu XOtello de

Rossini, cet homme sans parallèle parmi les hommes vivants, qui a plus de poésie, de vibrations , de littérature inarticulée dans une de ses notes que son siècle entier dans toutes ses œuvres. »

Je devrais m'arrèter. Quelle valeur peut avoir mon jugement après celui de nos deux grands poètes, après celui de l'auteur de La Dame blanche, écrivant dans Le Moniteur ? Je continuerai cependant la tâche que je me suis imposée.

Pour bien saisir YOlello de Rossini en particulier et l'œuvre de ce grand homme en général, il faut apprendre, si on ne le sait pas, et se souvenir, si on Ta su, que, en musique comme dans tous les arts, le vrai mérite est de se rapprocher de la nature. Or, examinons l'homme, l'animal et le monde insensible et voyons ce qu'il s'y passe, au sujet des sons. Le rire et les

l'otello de rossini i 33

pleurs de l'homme se traduisent en vraies roulades, en vocalises. Les duos, les trios, les morceaux d'ensemble y sont en permanence. Dans les conversations animées, dans les discussions, il n'y a absolument que les gens bien élevés qui ne parlent pas tous à la fois et encore !. . . toute personne un peu gaie a un penchant à fredonner. Aux heures de tristesse peu de personnes échappent au besoin de se rappeler une romance triste.

Passons aux animaux. Le chant des oiseaux est une vocalise éternelle : les rugissements des bêtes fauves ne sont pas des vocalises, mais elles ne ressemblent en rien à un récitatif. Si vous prêtez l'oreille aux voix de la nature insensible, partout, zéphirs, vents., tempêtes, roulements du tonnerre, tout est une roulade et une vocalise sans fin. Et c'est en étu-

l34 VERDI ET SON ŒUVRE

diant ces concerts naturels que Ton a créé la musique symphonique où le récitatif n'existe réellement pas, où les instruments vocalisent tout le temps.

Si, après cette démonstration basée sur la nature et le bon sens le plus élémentaire, on veut reprocher à Rossini des roulades absolument obligatoires et qui donnent une vie singulière à sa musique, il n'y a plus qu'à jeter une pelletée de terre sur les cendres de l'intelligence musicale en Tan du Seigneur 1894.

Pénétrons dans le chef-d'œuvre. Je ne partage pas l'admiration de Stendhal pour l'ouverture. C'est une page symphonique traitée de main de maître. Mais elle ne me prépare pas assez au drame terrible qui va se dérouler. C'est la seule restriction que l'on peut apporter à l'éloge d'Otello. Ouvrons l'écrin et énumérons les joyaux

i/OTELI.O DE ROSSINI ] 35

qui frappent le plus. Le récitatif d'Otello est superbe. Il est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment où le chant d'Otello parle du triomphe l'orchestre dit : Tu mourras ! La cantilène Ah! in roi gia sento résonne plus haut qu'une fanfare de victoire. Pourquoi Tamagno ne le chante-t-il pas ? Il ferait courir l'univers. Le finale Cnor d'un padre amante est un des chefs-d'œuvre de Rossini.« On peut dire, dit Cherubini, qu'aucun des rivaux de ce grand maître n'a pu s'élever à un morceau semblable. » Leterzetto est très beau. Mais la nouvelle entrée d'Otello est incomparable. La lutte des deux ténors est au-dessus de toute louange. « Dans la cantilène de ces trois mots : Virlù, costan^a, amore, Rossini, dit Stendhal, a été l'égal de Mozart clans le genre où il a le plus approché de la per-

fection. Il est impossible de rien écrire de plus beau en musique et en même temps de plus vrai, de plus fidèle et de plus éminemment dramatique, c'est le véritable accent de la passion. » Tout le monde connaît : Empia ti maledico. C'est l'effet le plus fort que la musique puisse produire. L'admirable duo entre Otello et Iago, le trio fameux A h vieni, nel tuo sangue ; le passage célèbre : Se il padre m'abbandona nous conduisent au dénouement, à la page immortelle où Rossini est l'égal de Dante et de Shakespeare. Là, que Rossini fût ou non d'une nature amoureuse, il a atteint dans la peinture de l'amour de plus hautes cimes. Le jeune compositeur s'est montré même plus profond que Dante.

La barcarole du gondolier est la preuve de ce que j'avance. Dante a écrit ceci,

Page 1