L'OTELLO DE VERDI
L'opéra de Verdi diffère par tous ses éléments essentiels — du type wagnérien. Il est aussi humain et concret que l'autre est abstrait et surnaturel. Le leit motiv, le noyau de la Mecque du wagnérisme, y fait défaut. Une seule fois le maître se répète : entre deux baisers il a écrit son drame musical. Ce n'est pas ici un motif ramené pour la centième fois,
d'innombrables redites qui accusent , à chaque instant, l'insigne pauvreté mélodique du compositeur. L'orchestre de Verdi n'est pas non plus un tyran comme celui de Wagner. 11 ne détrône pas les voix, il partage avec elles l'honneur de captiver et d'enchanter l'auditoire. On ne trouvera donc pas dans YOtello de Verdi la mélopée infinie chère à Wagner, ni ce fluide étrange qui captive parfois dans les œuvres du maître de Bayreuth, mais cependant quelque chose d'insolite, d'hésitant, une sorte de protestation, inavouée par Verdi, contre ses procédés ordinaires. On a tellement répété autour de Verdi qu'il ne faut plus ni airs, ni duos, ni trios, ni morceaux dont le thème se développe régulièrement ; qu'au lieu des modulations naturelles, il faut se borner à la déclamation appuyée sur les dissonnances
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les plus monstrueuses, que le maître de Busseto lui-même a eu la faiblesse de prêter l'oreille à ces glapissements d'impuissants. Heureusement, il n'a pas tenu un compte absolu des exigences de cette école absurde ; mais il en a été impressionné et dans son Otello il n'a pas cette aisance du génie qu'on admire dans Aida.
Je sais bien que le chef-d'œuvre de Rossini se dressait devant lui et qu'à chaque instant, il devait se demander si ce n'était pas imprudent que de vouloir se mesurer avec le grand Italien dans son œuvre, assurément la plus pathétique et la plus passionnée. Ces deux sentiments à la fois ont ébranlé la foi de Verdi. Son Otello est une œuvre de mérite. Elle ne diminue pas sa gloire : elle n'y ajoute rien.
Ayant fait mes réserves, il ne m'en coûte pas d'avouer que la partition de Verdi
renferme de belles pages. Le double chœur qui forme {'introduction a une réelle grandeur. On y trouve la vie intense, le mouvement tumultueux qu'on admire dans Lohengrin à l'arrivée du Cygne, au premier acte ; mais avec plus de coloris encore.
Le duo où Otello et Desdemona se racontent comment l'amour est né dans leurs âmes n'est qu'une mélopée : on ne peut nier qu'elle soit dramatique. Il y a là aussi des réminiscences de Lohengrin, non pas dans la mélodie (elle est discrète chez Verdi), mais dans le poème. Lohengrin et Eisa se font les mêmes aveux.
Les vers de Boïto sont beaux ; voici la traduction de quelques-uns :
Desdemona.
Tu me contais les gloires de ta vie Et ton exil et tes jours de douleur,