ÉCRITE VERS 1842 PAR M. FRANÇOIS ALLUAUD
SON NEVEO
Pierre- VicturnieiJ Vergniaud, avocat et député de la Gironde, est né à Limoges, en 1753, le 31 mai, ce même jour où, quarante ans plus lard, les sections armées de Paris assiégeaient la Convention nationale au bruit du tocsin et demandaient la têie des Girondins.
Vergniaud, par son père et sa mère, appartenait à l'ancienne bourgeoisie du Limousin.
Dans une biographie, on le fait descendre de Vergniaud, qui, lors de l'organisation des cours d'appel sous le Consulat, fut nommé premier président de celle de Limoges. C'est une erreur. Le président Vergniaud, parent de l'orateur et ci-devant avocat à Limoges (calendrier de la ville de Limoges, 1791, p. 78), était père d'Henri Vergniaud, député des Colonies au Corps législatif. Ce dernier est mort octogénaire à Limoges, il n'y a pas encore un an.
Sans posséder une grande fortune, le père de Vergniaud jouissait d'une honnête aisance qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises. La trop mémorable disette de 1770 à 1771 fut la cause de sa ruine. Cette disette, pendant laquelle Turgot se montra si généreux et si bienfaisant pour ses administrés, fit doubler le prix des grains. M. Vergniaud était alors fournisseur des vivres du régiment de cavalerie en garnison à Limoges. Il lui fut impossible de remplir ses engagements. 11 se dépouilla des biens dont il pouvait librement disposer, vendit les domaines qu'il possédait aux environs de Limoges et ne se réserva pour toute ressource que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme était assise. La valeur de ses maisons représentait à peine le montant d^s dettes qui restaient encore à payer.
On conçoit aisément ce que ce revers de fortune dut avoir d'influence sur la destinée du jeune Vergniaud.
Sa première éducation se fit dans la maison paternelle par les soins d'un prêtre nommé Roby (l),ami de son père, et qui avait fait partie de la corporation des Jésuites du collège de Limoges. Sous ce maître très versé dans les langues anciennes (2) , le jeune Vergniaud fit de rapides progrès et eut
(\) L'abbé Roby n'était pas seulement versé dans les langues ancienne?, il connaissHÏt à fond le patois si souple et si original de son pays, et il a laissé le manuscrit d'une traduction limousme, en vers burlesques, de ÏEnéîde de Virgile. Do cet ouvrage, remarquable à plus d'un titre, quelques fragments seulement ont été publiés. Outre ce poème, on a de l'abbé quelques pièces de poésie patriote p^rmi lesquelles nous citerons un compliment à M. de La Milltère, l'Intendant de la Généralité, lors de sa première visite au collège, en 1751.
L'abbé Roby mourut vers 1761 . Il ne put donc pas pousser bien loin son jeune élève. (Note de M. Guiberl.)
(2) Vergniaud se trouva au collège du Plessis en même temps que Gorsas, son compatriote, que Lalayelte, le futur commandant en chef de la garde nationale parisienne, et, croyons-nous, que Chaumette (?) et Anacharsis Clootz (?). (Note de M. Guibert.)
beaucoup de succès dans ses études au collège de Limoges.
Turgot, touché des malheurs du père et voulant favoriser les heureuses dispositions du fils, lui procura une bourse au collège du Plessis, dans lequel Turgot avait lui-même fait ses humanités. Comme son protecteur, Vergniaud, en sortant de ce collège, entra au séminaire de la Sorbonne et consacra plusieurs années à Tétude de la philosophie et de la théologie ; n'espérant qu'une modique fortune de sa mère, il se destinait alors à l'état ecclésiastique auquel le défaut de vocation le fit ensuite renoncer.
Ses goûts littéraires, que la modicité de ses ressources ne lui permettait pas de cultiver, le laissèrent longtemps indécis sur le choix d*un état. Le succès de quelques pièces de vers, qu'il faisait avec facifité, lui procura Tentrée de plusieurs salons dans Paris, et particulièrement de celui de l'auteur des E loges j M. Thomas. Vergniaud y fit la connaissance de M. Dailly, directeur des Vingtièmes, ou il se procura des recommandations pour parvenir jusqu'à lui. Il en obtint une place de surnuméraire dans ses bureaux et la promesse d'un bureau de recette qui le rapprocherait de sa famille.
Vergniaud ne put vaincre l'antipathie qu'il ressentit bientôt pour ce genre d'occupation. Il perdit par sa faute un bureau que M. Daily (sic) lui avait donné, n'osant pas l'avouer à son père, dans la crainte de le mécontenter. Il s'en excusa par un subterfuge dont il ne tarda pas à lui demander pardon {Lettre nT)),
Vergniaud n'avait qu'une sœur aînée, mariée à M. Alluaud, alors ingénieur-géographe du roi. Celui-ci soutenait son beau-frère autant que ses facultés le lui permettaient. Ver-
gniaud^ désolé de lui être à charge, incertain sur sa destinée, lui écrivait le 1" janvier 1780, qu'il était prêt à reprendre, par nécessité l'état ecclésiastique qu'il avait pris une première fois, sans savoir ce qu'il faisait et qu'il avait quitté parce qu'il ne l'aimait pas [Lettre if 6).
Ayant consulté à ce sujet un frère de son père, prieur de Bernardins, et qui était entré dans les Ordres après avoir fait les guerres du Hanovre, il en reçut cette réponse : que l'état ecclésiastique était fort beau, fort honorable; mais que c'était assez d'un prêtre dans la même famille, et qu'ainsi il lui conseillait de suivre une autre carrière.
Au mois de février 1780, Vergniaud quitte Paris où il avait perdu un temps précieux, et revient chez son père sans état et sans savoir ce qu'il deviendrait.
Son beau-frère le surprit un matin improvisant un discours. Etonné de la facilité de son élocution : — Que ne prends-tu donc l'état d'avocat, lui dit-il, si tu te sens les dispositions nécessaires pour y réussir? — Je ne demanderais pas mieux, répond Vergniaud ; mais comment subvenir à ma dépense jusqu'à ce que je sois en état de plaider. — Je t'aiderai. Et cette réponse de son beau-frère décida de son avenir.
Vergniaud part pour Bordeaux et s'y installe le 22 avril 1780, dans un logement plus que modeste. Cette fois, il se remet sérieusement à l'étude. Il espère passer bachelier en droit à la rentrée des vacances et se faire ensuite recevoir avocat au moyen de lettres de bénéfice d'âge.
M. le président Dupaty, qui avait connu Vergniaud à /^aris, chez M. Thomas, en reçut une pièce de vers sur sa nomination au Parlement. M. Dupaty le fit appeler^ l'ac-
cueillit avec bontés et, en attendant mieux, l'occupa dans son cabinet en qualité de secrétaire, à AOO francs d'appointements.
Le II mai 1781, Vergniaud est reçu bachelier et, le 25 août suivant, il prête serment en qualité d'avocat.
Son beau-frère, père de huit enfants, et qui continuait à lui être en aide, se plaignit de ce qu'il ne se plaçait pas en qualité de clerc chez un avocat ou un procureur, afin d'augmenter ses ressources et de hâter son instruction. Vergniaud^ affligé de ce reproche, en fit part à M. Dupaty. Celui-ci écrivit aussitôt à M. Alluaud qu'en se conduisant ainsi^ son beau-frère avait suivi ses conseils ; que son avenir ne devait causer aucune inquiétude à sa famille à qui il ferait honneur un jour; mais qu'il avait encore besoin pendant quelque temps des bons oiTices qu'il avait déjà reçus. (Cette lettre de M. Dupaty est jointe à celle de Vergniaud.)
Le 13 avril 1782, Vergniaud annonce qu'il vient enfin de plaider sa première affaire. A dater de cette époque, il se suffit à lui-même.
(Il paraît y avoir ici une lacune. La notice continue ainsi) :
Ces documents donneront la clef de ce qui aurait pu paraître obscur dans les lettres de Vergniaud. Celles-ci feront toutefois bien mieux connaître que le faible auteur de cette notice ne le pourrait faire, tout ce que Vergniaud a dû souffrir pendant les plus belles années de sa vie.
A la mort de son père, Vergniaud n'en répudia point la succession. Il traita avec ses créanciers, il prit du temps, et se priva de l'aisance que son état lui aurait procurée, pour payer chaque année une partie des dettes dont sa piété filiale ui avait fait un devoir de se charger.
Sa famille n'a conservé qu'une partie des lettres qu'il lui avait écrites pendant qu'il siégeait à l'Assemblée législative et à la Convention nationale. Après le 31 mai, lorsque Vergniaud était détenu à la Force, son beau-frère fut dénoncé à la Société populaire de Limoges comme fédéraliste et girondin. Pendant qu'on délibérait sur la proposition de faire apposer les scellés sur ses papiers, madame Alluaud, qui tremblait déjà pour les jours de son frère^ effrayée des périls dont était menacé son mari et dont elle fut prévenue, rassembla dans ce premier moment de trouble toutes les lettres de son frère qu'elle put découvrir et les fit brûler.
Parmi les lettres qui ont échappé à ce malheur, il en est une qui montre l'exquise délicatesse des sentiments de Vergniaud. Son beau-frère, à qui il conservait autant d'amitié que de reconnaissance, était créancier de l'Etat et de la Liste civile. Il pria Vergniaud de solliciter la liquidation de ses comptes et le remboursement de ses avances. Certes, il ne s'agissait pas de demander une faveur, mais un acte de justice. Vergniaud écrit à M. Alluaud, le 18 décembre 1791 : « Si le ministre n'est pas de bonne volonté, il me sera impossible de vous être utile. Comme je ne veux pas qu^on puisse jamais m' accuser d'avoir eu une opinion qui fût le prix d'une faveur, je me suis fait un devoir de n'en solliciter aucune quand je parviendrais à acquérir assez de crédit pour en obtenir. Je crois que cette profession de foi doit me rendre plus digne encore de votre estime et de votre amitié. »
Pendant la détention de Vergniaud^ un seul billet de lui est parvenu à son beau-frère. L'aîné de ses neveux, celui qui écrit cette notice, alors âgé de lA à 15 ans, était en pen-
sion à Paris (1). Vergniaud lui envoya le billet, en le chargeant de le faire passer à son père. Quelques jours après, son neveu parvint jusqu'à lui sous le nom d'un parent de l'infirmier de la prison. Peindre les impressions qui lui sont restées de cette triste et dernière entrevue, de son passage sous le guichet de la Force dont l'entrée était gardée par une foule d'employés à figures sinistres et couverts de bonnets rouges, du logement étroit où sept ou huit Girondins étaient entassés, de leur courageuse résignation dans l'attente du sort auquel ils savaient bien qu'ils n'échapperaient pas, serait impossible. Ce souvenir est resté dans sa mémoire comme un douloureux cauchemar sur lequel il ne peut reporter ses pensées sans que son âme en soit encore oppressée (2).
(1) Nous avons trouvé dans les registres de la Société populaire de Liaioges une preuve à l'appui de ce qu'avance ici M. Alluaud, sur son séjour dans rinstitutiou de Léonard Bourdon. Voici ce passage :
Séance du ^*jour du 2^ mois de Van II de la République française.
a Alluaud fils, jeune homme de 15 ans, fait un discours relatif à l'Ecole formée par Léonard Bourdon, où les jeunes gens sont élevés palriotiquement. 11 développe les avantages que les jeunes citoyens peuvent puiser dans cette source des vrais principes républicains : le petit Alluaud, vivement applaudi, reçoit l'accolade fraternelle et prend place au bureau, d (V. ci-dessous, pièce G.)
(2) Nous avons découvert aussi dans les registres de la Société populaire de Limoges le curieux passage qu'on va lire :
Séance du \1^ jour du 2* mois, etc.,
< Alluaud propose à la Société de prendre connaissance de la correspondance de Vergniaud.
• Il s'exprime en Romain.
a Mais il semble excuser ce grand coupable : Foucaud trouve
A dater de ce jour, Vergniaud n'a plus eu de relations avec aucun des siens. Sa sœur était désolée. Son fils fut rappelé auprès d'elle pour faire diversion à sa douleur, et celui-ci, heureux de quitter Paris et de s'en retourner dans sa famille, partit sans avoir revu son oncle.
Vergniaud était de moyenne taille et fortement constitué. Les traits de sa figure étaient très prononcés. Il avait le nez gros, les lèvres épaisses, l'œil noir et vif, le sourcil saillant, le front large et découvert, le visage criblé de marques de petite vérole, le teint peu coloré et les cheveux châtains. Ses traits^ observés en détail, n'avaient rien de gracieux; mais lorsqu'il s'animait dans la conversation ou à la tribune, la pénétration de son regard, sa physionomie mobile, noble et ouverte, s'accordaient si parfaitement avec son geste et avec les intonations de sa voix puissante et flexible, exprimaient si bien sa pensée, que sa figure ne conservait aucune trace de laideur et semblait réellement belle.
Vergniaud aimait peu à écrire et n'écrivait que lorsqu'il y était en quelque sorte obligé. Il travaillait de mémoire et ne
« de l'héroïsme dans les premières expressions d'Alliiaud, mais « il l'accuse de faiblesse sur ce qu'il croit encore à l'innocence « de ce prévenu.
« La Société passe à Tordre du jour.
« Signé : iMarjambost, Président. »
Hélas! au moment où le jeune Alluaud tentait cet effort héroïque pour sauver son oncle, la tête de Vergniaud était tombée depuis deux jours! Le 12' jour du second mois de l'an II correspond au I" novembre 1793, et ia sentence avait été exécutée dès le 30 octobre." La nouvelle n'étail pas encore parvenue à Limoges. On ne croyait pas que le procès à peine commencé dût finir si promptem<nt. On ignorait l'odieux moyen qui avait été employé pour l'abréger. C' It^^ démarche courageuse d'un entant de quinze ans n'en reste pas moins une belle page de la vie du neveu de Vergniaud, digne de son once, et nous sommes heureux de l'avoir exhumée des Archives de Limoges où elle était restée oubliée jusqu'à aujourd'hui.
NOTICE SUR VERGNIAUD. î»
prenait la plume que lorsque ses idées étaient parfaitement arrêtées. Au lieu de s'accouder sur une table il s'asseyait alors sur une chaise basse, croisait les jambes et écrivait sur ses genoux, en se servant ordinairement de petits carrés de papier. S'il s'agissait d'un mémoire ou d'un discours destiné à l'impression, il envoyait à l'imprimerie ses petites feuilles volantes, à mesure qu'il les avait écrites, et à peine avait-il achevé, que son travail se trouvait imprimé.
La modicité de ses ressources lui avait fait contracter des habitudes simples et modestes. D'une mise propre et décente, il n'avait d'autre recherche dans sa parure que les soins qu'il était obligé de faire donner à sa coiffure, poudrée, crépue {sic) et relevée comme l'était celle de Mirabeau.
Accoutumé à de longues privations et à soumettre ses volontés à la position de sa lortune, il se montrait aussi insouciant pour tout ce qui lui était personnel, qu'il était serviable et dévoué quand il s'agissait des intérêts de ses amis ou de ses clients. Ce trait de caractère lui mérita le reproche de s'abandonner à sa destinée au lieu de chercher à la maîtriser. La sûieté de ses relations, sa franchise, sa loyauté, ses qualités personnelles lui valurent de nombreux amis. Boyer, Fonfrèdeet Ducos furent de ce noLnbre; ils étaient à Paris en famille, avec leur femme et leurs enfants. Vergniaud vivait avec eux en frère ; tous ensemble habitaient rue de Clichy, au petit hôtel qui se trouvait dans les dépendances des jardins de Tivoli.
Peu de ten)ps avant la fatale journée du 31 mai, un jeune sculpteur modela en terre, d'après nature, le buste de Vergniaud. Ce sculpteur était Dupaty, de l'académie des Beaux- Arts, fils du Président au parlement de Bordeaux.
Vergniaud, ayant été admis dans l'intimité de Candeille, des Français, n'a pas été étranger, a-t-on dit, à la composition de la comédie de la Belle fermière. {Voyez toutefois ci-dessous, papiers trouvés chez Vergniaud^ p. 208.)
A la mort de Vergniaud, ses propriétés furent confisquées et vendues. Quelques années plus tard, son frère [sic) adressa au Corps législatif une supplique, par laquelle il demandait que l'Etat se chargeât des dettes de Vergniaud, ainsi qu'il avait fait pour celles de Mirabeau. (V. pièce A, p. 10.)
Après la mort de M. Alluaud, son fils aîné adressa au premier Consul la même demande, que Louis Bonaparte, époux d'Hortense de Beauharnais, avait bien voulu appuyer par une apostille. — Cette démarche n'a pas eu plus de succès que celle de son père (V. pièce B, p. 12.)
Lors du partage de Tindemnité qui fut accordée sous la Restauration aux émigrés et aux héritiers des condamnés, la part de Vergniaud fut liquidée à la somme de six mille et quelques cents francs. Sa sœur, qui vivait encoie il y a huit ans, et qui était tout à la fois son unique héritière et, par son mari, la plus ancienne créancière, fit abandon de toute l'indemnité en faveur des autres créanciers^ par acte déposé au greffe du tribunal civil de Limoges.
Pièce A.