AX>ÉE
quoique le résultat n'en ait pas été très satisfaisant, le peu qu'on a découvert a soulagé la ville dans une disette aussi fâcheuse. Je n'ai point d'autre nouvelle à vous tracer qu'une surveillance attentive et continuelle pour empêcher l'effet des mauvaises intentions et maintenir la tranquillité publique. Signé : le baren de Bezenval.
On ne parle pas encore du retour de M. d'Angivilliers (1), on parle au contraire d'une reddition de compte qu'on veut lui demander et de l'embarras que lui causeroit cette demande.
11 Décembre 1789.
J'étois hier (2), mon cher frère, à l'Assemblée Nationale. Il s'agissoit des finances et particulièrement du plan du Comité qui se rapproche infiniment de celui de M. Necker. Vous verrez les détails de cette séance, qui a été extraordinairement tumultueuse, dans votre Point du jour. Cependant, comme je n'ai pas d'autre nouvelle à vous mander, je vous dirai ce qui m'a frappé le plus. M. le baron de Bapst (3) a prononcé
(1) On lit dans le Mdeur, sous la date du 6 décembre 1789, n° o, p. 73 :
Qu'est devenu M. le comte d'Ang... ce fameux directeur des Bâtimentâ? On dit qu'il e8t en Espagne où il fait sans doute de fort beaux châteaux. Est-il vrai qu'il ait dépensé pour le comte du Hoi 120 millions depuis la paix de 1783? Est-ce lui qui préside encore de loin aux travaux nécessaires qui se font aux Tuileries et à la galerie du Louvre? Il faut espérer que Ton épluchera sévèrement les comptes de M. le directeur et que rAsscmbléc nationale les prendra tôt ou tard en très grande considération. C'est le va>u de votrt, etc.
Un citoyen de Rambouillet.
(2) Vergni?iud fait allusion h la séance du samedi 10 décembre 1789 où l'on discuta le plan proposé par le Comité des finances. Tous les oralcurs qu'il cite prirent la parole (V. Moniteur du 20 déc, n* 120). Son compte-rendu est très fldcic.
(3) Vergniaud écrit mal le nom qui est Batz,
118 CORRESPONDANCE DE VERGMAUD.
un discours éternel^ où il a parlé des monarchies anciennes et modernes. Ce que j'ai pu comprendre, c'est qu'il posoit pour principe que les banques ne dévoient être admises que dans les petits Etats qui, n'ayant pas de ressources suffisantes dans leur sol, étoient forcés de recourir à l'industrie pour vivre. Il a parlé contre le plan. M. de Cazalès Ta, au contraire, adopté en proposant néantmoins pour amendement que les billets de la caisse d'escompte n'eussent de circulation que dans la capitale. M. le Duc du Chatelet a proposé un sous-amendement très adroit. Pour exciter dans les provinces Tenvie de se procurer des billets, il a proposé de décréter que, quant aux provinces, il seroit libre d'y payer les impositions en billets de caisse. M. le Camus a crié comme un aveugle pour qu'on ne restreignît pas la circulation desbillets à la capitale; il prétendoit que c'étoit ruiner Paris. M. Dupont, membre du comité des finances, a dit qu'on avoit agité longuement cette question dans des conférences tenues chez M. Necker ; qu'on avoit jugé à propos de laisser la question indécise jusqu'à ce qu'on auroit écrit aux villes de commerce pour les engager à délibérer sur le danger ou l'utilité qu'il y auroit à admettre ces billets sur la place ; qu'en conséquence on avoit cru devoir exprimer ainsi le projet du décret : Les billets de la caisse d'escompte continueront à être reçus pour argent dans les caisses publiques et particWières. M. de Cazalès a dit avec raison que le plus grand inconvénient d'une loi étoit d'être obscure. M. de Custine est monté à la tribune. Plusieurs membres dévoient encore parler sur le plan. Mais ce M. de Custine est, dit-on, en possession d'ennuyer. On a crié aux voix» Là-dessus, grand tapage. Les uns vouloient qu'on discutât, les autres qu'on ne discutât plus. Le président a consulté l'Assemblée. La discussion a été fermée à la majorité des voix, et, quoique dans le fait on n'eût pas discuté, ainsi le plan s'est trouvé admis. Il ne s'agissoit plus que de statuer sur les amen démens. Ils étoient réduits à trois. M. le Président a proposé d'aller aux voix sur chacun séparé-
AysÊE 1789. r.'.i
ment. Cet avis a été adopté. Mais M. de Beauharnois a jette une petite pierre de discorde. 11 a dit qu il n'entendoit rien en finances, et, qu'avant de donner son opinion sur ces aincndemens, il vouloit savoir celle du comité. Les membres de ce comité ont répondu qu'ils adoptoient l'amendement de M. de Cazalès, mais l'un d'eux a ajouté qu'il ne l'adoptoit que comme le moins contraire au projet du décret arrêté dans le comité, projet auquel il donnoit la préférence et sur lequel il a réclamé la priorité dans les opinions. Alors il n'a plus été possible de s'entendre. Plusieurs réclamoient aussi cette prioriorité. D'autres vouloient qu'on opinât séparément. Ceux-ci crioient la question préalable ! Au milieu de ces débats, l'abbé Mauri est monté deux fois à la tribune et deux fois est parvenu à se faire entendre et à obtenir quelques instans de silence. Il a dit que les billets de la caisse d'escompte avoient favorisé l'exportation de l'argent de Paris ; que cette exportation avoit servi de prétexte à beaucoup de calomnies, mais qu'il savoit où avoit passé cet argent et qu'il alloit indiquer la route qu'il avoit suivie. Consultez, a-t-il dit, les registres des messageries depuis 1783. Vous verrez les sommes énormes qui ont passé chez l'étranger et qui les a envoyées? Les banquiers. Les banquiers ont deux patries : l'une, celle où ils peuvent acheter l'argent à bon marché, l'autre, celle où ils peuvent le vendre cher. Il est parti de là pour dire que si l'on introduisoit les billets de caisse dans les provinces, on y introduiroit l'agiotage, qui en chasseroit le numéraire, etc. Il n'a parlé que sept à huit minutes. On l'a beaucoup applaudi et il est sûr qu'il a bien parlé. Mais après lui le tumulte a recommencé. Trois heures ont sonné. Je n'avois pas dîné. La faim m'a chassé. C'est un rude métier que celui d't>tre président : il faut avoir d'abord un esprit doux et conciliant, et, néantmoins, de la fermeté; il faut un poignet infatigable pour agiter sans cesse une cloche qui, comme les huissiers, réclame le silence ; il faut accompagner le son de la cloche, qu'on ne respecte pas, de celui de la voix et crier de toutes
ses forces pour ramener à l'ordre ; il faut relire vingt fois
l'objet mis en délibération et faire cette lecture à la moitié
de la salle pendant que l'autre moitié étouffe par ses cris la
voix du lecteur.
Adieu, je n'ai plus de papier. J'ai votre argent. Je vous
aime de tout mon cœur.
Mille choses chez vous et au papa. Le vicomte de Mirabeau s'est fait tancer comme vous le savez. Je l'ai vu, il étoit soûl comme un cochon.
Ce 16 Janvier 1790.
Vous avez lu les relations de la séance que l'abbé Maury a rendu si orageuse (1). Croyez qu'elles ont dû être extrême-
(1) Nous ne trouvons de séance orageuse dans laquelle l'abbé Maury ait pris la parole autre que celle du 1 1 janvier. La discussion portait sur l'aflaire du parlement de Rennes et durait depuis le 9. Les deux Mirabeau, Chapelier, Barnave, Cazalès, Desprëmenil s'étaient succédé à la tribune. L'abbé Maury y monta à son tour à la fin de la séance du il. Le Moniteur ne donna, comme le dit Vergniaud, qu'un compte-rendu sommaire de son discours, et il termina de la manière suivante. «L'orateur continue dans de longs développements historiques, de fréquentes apostrophes aux opinants qui avaient parlé avant lui, de violentes réclamations contre les décrets de l'Assemblée le font plusieurs fois rappeler à l'ordre : quelques inexactitudes dans ses citations excitent également des rumeurs. » [Moniteur, n^ i4, p. 113, 1790.)
Sur l'affaire du parlement de Rennes, voyez Histoire de l'Assemblée Constituante, par Alexandre de Lameth, 1828, t. I, p. 278-297. La chambre des vacations avait refusé d'enregistrer le décret de l'Assemblée Constituante qui prorogeait les vacances. L'Assemblée avait mandé les membres de cette chambre. Le président de La Houssayene craignit pas de soutenir que la Bretagne était une nation associée à la nation française, que dans le centrai de cette association, renouvelé tous les deux ans, depuis les deux mariages successifs d'Anne de Bre tagne avec Charles VIII et Louis XII, il était stipulé expressément que tous les changements dans l'ordre public de cette province, devraient
Awïii: 1790. 451
ment alToiblies par les journalistes. Il est vraiment impossible de se faire une idée de l'audace ou plutôt de TeiTronterie de l'abbé à laquelle ce malheureux joint un talent rare et la force de poumons nécessaire pour le mettre au jour dans une grande assemblée. Il est impossible de se faire une idée des cris qui se sont élevés contre lui. C'étoit un tapage qui croissoit d'autant plus qu'il avoit l'air de s'en moquer. J'ai sous la main une feuille intitulée le Rôdeu?' (1). J'imagine qu elle ne rôde pas en province ; j'y trouve une plaisanterie qui me fait rire. La voici : dans un village du Périgord, les paysans ont obligé leur curé à mettre une cocarde nationale à leur Saint- Sacrement ; ils ont de plus exigé que le curé laissât la porte du Tabernacle ouverte, parce qu'ils vouloient que leur Bon Dieu fût libre.
Lettre publiée par M. Colin de Verdière avec celte seule indication : Bordeaux.
Lundy commencent nos assemblées primaires. Nous avons ici formé une société appelée : La Société des Amis de la Révolution ; elle est très intéressante
Vous avez entendu parler des troubles de Montauban.
être consentis par ses Etats.... que le parlement avait dû refuser l'cnregistrement d'un décret qui changeait tout l'ordre judiciaire cl ainsi sous celte simple question, s'agitaient les inlérùls les plus graves, et l'on comprend que la discussion eût soulevé des orages el mis aux prises les plus grands orateurs de l'Assemblée.
(i) Le Rôdeur Fraî^çais. — Bibl. nal., L»., c. 207-268, le n« 16 correspondant au 1 0 janvier, manque à la collection, c'est dans ce ni"""r" que devait se trouver l'anecdote dont parle Vergniaud. D'api chiens, ce journal aurait 30 numéros, du 20 octobre 1789 au 20 1 — ^x «790.
Lundy dernier il est parti de Bordeaux 1,300 hommes pour y porter la paix en donnant la chasse aux Aristocrates (1).
LETTRE N« iU.
Février 1790.
Lettre relative à l'enregistrement de la Société que formait M. Alluaud.
9 Mars 1790.
Mort de Vanier. — Vergniaud dit : il m'a fallu par humanité lui donner 12 livres... J'ai encore fait les frais de l'enterrement du malheureux Vanier... Nécessité d'un voyage de M. Alluaud à Bordeaux. Embarras de la manufacture. Vergniaud y fait face le mieux qu'il peut.
20 Mars 1790.
Même sujet. — La dernière fournée a été très belle, quoique la maladie de Vanier Fait empêché d'y veiller : il reste quel-
(1) On trouve un passage relatif à cette affaire de Montauban, dans le projet de défense que Ducos avait rédigé pour le Tribunal Révolutionnaire :
C'est encore Fonfrède et mol qui avons fortement contribué à diriger vers Montauban ud détachement de la Garde nationale de Bordeaux (mai 1790],
wxÉK 1790. 153
ques pâtes; il y avoit un grand nombre de tasses en biscuit sans soucoupe. Adieu. Dépêchez-vous de venir. Je ne suis pas expert en porcelaine. Je ne peux pas y donner tout le tems que je voudrois. Votre arrivée fera cesser une foule de dépenses inutiles et, quand vous aurez vu par vous-même, je serai plus tranquille sur vos intérêts. Je vous embrasse et suis avec la plus tendre amitié,
Votre frère, Vergniaud.
19 Mars. — 10 Avril. — 17 Avril 1790.
Même sujet. — Vergniaud en avance de 15 louis.
23 Avril.
Je ne suis pas bien content de la fournée... Mon œil a cru voir que celui du maître n'était plus là... Il n'y a pas de charbon, mais on m'en offre à crédit, et comme il en faut nécessairement, j'en prendrai (1).
30 Avril.
Nécessité d'une liquidation avec la dame Vanier et de la présence de M. Alluaud à Bordeau.x, etc.
pour y délivrer des patriotes qui, après avoir échappé au fer des royalistes, Kémissoient dans les cachots. On se rappelle l'influence prodlKJeuse de cette première marche des soldats de la Liberté sur l'esprit public. A cette époque, la terreur que ce mouvement Inspira aux aristocrates, enfin les éclatans témoignages qu'en reçurent les Hordclois, de l'Assemblée Constituante et des Parisiens. Konfrède cl moi abandonnâmes le grade d'oflici»'r pour marcInT comme volontaires avec ce détachement dont j'ai fait toute la correspondance.
Notes sur les principales époques de ma vie politique, Arch. nat., W, 292, n*204, 3* partie, pièce 32.
(I) On croyait l'emploi du charbon de terre pour cuire la porcelaine tout récent. Ce passage démontre que la solution du problème remonte à 1790.
8 Mai. — 16 Mai. — 14 Août. - 21 Août.
Mêmes instances.
16 Mai 1790.
Ma position est si pénible qu'à peine puis-je me livrer au peu de travail que me fournit le Palais. Je vous prie donc, si ce n'est pour vous, au moins pour moi, pour mon repos, de vous rendre à Bordeaux aussitôt que vous serez revenu de
Brive C'est avec une véritable douleur que je vous parle
d'une manière aussi pressante. Mais à qui confierait-on ses chagrins et son embarras, si ce n'est à un frère dont on a déjà reçu des services et que l'on aime de tout son cœur.
Je suis tout à vous,
Bordeaux, 19 mai 1790.
J'ai eu recours, mon cher frère, a un usurier pour payer mes billets On a commencé ici les élections pour le Département : je crois que je suis nommé.
Lettre publiée par M. Colin de Verdière, p. 101.
Bordeaux, 10 juillet 1790.
Je suis, moucher frère, honorable membre du Département de la Gironde... Tout pauvre que je sois, je voudrois payer
ANXÉE 1791. 155
assez d'impositions pour me trouver éligible en cas d'événemens. Je paye 13 francs à Bordeaux. Veuillez bien veiller à ce que je sois complété pour le marc d'argent lors de la confection du rôle.
Vergniadd.
Lettre publiée par M. Colin de Verdière, p. 102.
La loi d'élection votée par l'Assemblée Constituante avait fixé au prix de Irois journées de travail le cens nécessaire pour être admis dans les assemblées primaires, à dix francs le cens exigé pour pouvoir devenir électeur de district, à cinquante-quatre francs la valeur du marc d'argent qui rendait éligible à la législature.
Vergniaud ne perdit son père que le 25 octobre 1790, mais sa mère était décédée dès le 26 mars 1786, il pouvait donc posséder de son chef des biens à Limoges. C'est ce qui explique la recommandation qu'il tait à M. AUuaud.
Bordeaux (sans date) 1791.
. . . 11 y a eu un mouvement populaire relatif à l'augmentation du pain, mais il a été étouffé dans la matinée. On a volé quelques pains chez un boulanger. Ces excès n'ont été suivis d'aucun malheur. Pas un coup de poing n'a été donné. On a cependant dénoncé à l'Accusateur public les instigateurs de cette fermentation ou du moins de ceux qui ont eu la maladresse ne se laisser prendre et qui pouvoient bien n'être pas les plus coupables. Heureusement que nos loix pénales sont adoucies et que nous n'aurons la douleur de pendre personne ] our une faute qui, quoique très grave, n'a pas eu de suites funestes et n'a peut-être pour cause qu'une inquiétude irréfléchie ou l'augmentation des subsistances.
Colin de Verdière, p. 102.
t5H COURESPONDANCE DE VKRGMAUI).
27 Mars 1791.
J'avoue^ mon cher frère, que j'ai oublié votre commission, maisje suis bien excusable, car j'oublie mes propres affaires. Je me trouve entraîné dans un tourbillon aussi irrésistible qu'il m* est funeste dans la position où je suis. On m'a nommé Président de l' Assemblée électorale du District, et c'est une dizaine de jours qu'il me faut entièrement sacrifier. Notre District est, j'imagine, comme celui de Limoges^ c'est-à-dire un de ceux où la coalition ecclésiastique à eu le plus d'influence...
J'écris à Estier pour qu'il presse Devarnet de hâter mes affaires. Il me tarde autant qu'à vous de retirer les fonds que j'ai entre les mains de M. Gauthier. Dans le dérangement général dont je me ressens plus que personne, j'ai besoin du peu de ressources qu'il me procureroit. Dimanche dernier, nous avons eu une cérémonie magnifique : c'est celle du pavillon national. La plus grande harmonie règne entre tous les corps, et plus heureux que vous ne l'êtes à Limoges, il ne paroit pas que nous ayons aucun trouble à craindre, etc. Votre frère,
Ce 21 juin 1791.
J'ai appris avec bien du regret, mon cher frère, la perte de la pauvre Claire (1). La bonté de son cœur me la rendoit aussi chère que vous deviez l'aimer vous-même par les rap-
(l)UneûUedeM.Alluaud.
ports qui l'unissoient à vous. Puissent ses autres frères et sœurs vous consoler de l'avoir perdue. Il m'est encore impossible de vous envoyer aujourd'huy ni procuration, ni pouvoir. Je suis écrasé par le travail. L'affaire de Tulle et Brive m'est revenue (1) , elle est immense ; le rapport commence lundy, et j'ai à peine commencé à travailler. Je vous laisse donc pour m'enfoncer dans ce chaos où, avec des fautes et des imprudences, on découvre vraiment des iniquités de la barbarie et beaucoup de passion de la part de ceux qui y sont entrés, soit comme témoins, soit comme juges.
Adieu, j'embrasse votre famille, etc.
Sans date, juin 1791 (2).
La nouvelle de l'évasion du Roy n*a pas troublé notre tranquillité. On a pris seulement toutes les mesures de prudence; on s'est emparé de tous les fonds. Nous avons appris cette nuit par un courrier extraordinaire l'arrestation du Roy.
Colin de Verdicre, p. 101.
Bordeaux, juin 1791.
Je quitte le corps de garde, mon cher frère, pour venir vous écrire deux mots...
(i) L'aflaire de Pierre Durricu. V. p. 555, 2" partie.
(2) Le départ de Louis XVI pour Varennes cl Montmëdy est du 20 juin i7iM. La nouYclle de rtivéncnicnl put parvenir à Bordeaux, vers le 23 ou le 24.
Le service se fait à Bordeaux avec un zèle admirable. Nous sûmes avant-hier, à quatre heures^ que les Espagnols avoient violé notre territoire. Deux heures après, quatre canons étoient en marche et mille hommes dévoient partir le lendemain matin. A dix heures du soir arriva la dépêche que les Espagnols étoient rentrés chez eux. Nous apprenons aujourd'huy par un ouvrier de Saintes qu'on a signalé sur la côte du Poitou une escadre angloise de vingt-six voiles, qui probablement disparoîtra aussi subitement que les Espagnols. Il est évident que ces manœuvres étoient combinées d'avance avec le départ du Roy et que son arrestation^ en les dérangeant, nous a préservés des horreurs de la guerre.
Bordeaux, 3 septembre 1791.
Je vous écris, cher frère, de l'Assemblée électorale où je suis collé depuis dimanche matin comme scrutateur, m.étier le plus ennuyeux possible ; dix députés sont déjà nommés. Ce soir nous en nommons un et demain matin le dernier. En général, je suis content des élections. Il n'y a que les Aristocrates qui en gémissent ; c'est vous dire assez qu'elles ne sont pas mauvaises. Je vous en donne une note dans l'ordre qu'elles ont été faites. Je ne vous parlerai pas d'autres nouvelles, car je n'ai pas même le temps de lire le Moniteur, Portez-vous bien.
Barennes, procureur général syndic ;
Ducos fils ;
Servière (1) ;
(1) Membre du Tribunal de district de Bazas.
ANNÉE 1791. i59
Lafond Ladebat ;
Guadet ;
Journet Aubert ;
Lacombe, curé constitutionnel ;
Sers, négociant ;
Jay de Sainte-Foy. Vergniaud.
LETTRE N° 137, à madame Alluaud
Paris, ce 27 septembre 1791.
Me voilà arrivé, ma chère sœur, dans la grande ville ; je suis dans tous les embarras de notre installation en ménage. Nous sommes quatre qui voudrions demeurer ensemble et qui courons de tous côté pour trouver des logemens. Nous n'en avons qu'un provisoire et encore l'avons^nous cherché longtems : tous les hôtels sont remplis. J'ai déjà assisté à une séance de l'Assemblée Nationale mourante ; nous lui succédons le 1" du mois ; c'est une mission qui me flatte et m'effraye.
Je pense qu' Alluaud est maintenant de retour à Limoges, embrasse-le pour moi. Si Cadet veut rester avec lui et qu'il croie pouvoir en tirer parti, je te prie de m' écrire sur-le-champ à cet égard, parce que j'ai absolument besoin de quelqu'un. Si ton mari ne le garde pas, envoie-le moi, sans retard par la voie la plus économique. Je vais savoir aujourd'huy si mon
(1) L'éleclion de Vergniaud est du 31 août, comme on le vond plus loin.
Grangoneuvc fut nommé le onzième et Gensonné le douzième. I.a leUre de Vergniaud se place donc entre Tiileclion de Jay, qui est du 2 septembre, cl celle de Gcnsonoé qui est du i ; dès lors elle est du 3 (1702).
1(J0 CORRESPONDANCE DE VERGMAUD.
linge est arrivé. Je te remercierai de tout à la fois. Adieu^ je
suis, etc..
Ton frère, Vergniaud.
Ecris-moi chez MM. Senn-Bidermann, négociants, rue des Jeûneurs.
10 Octobre 179Ï.
J'ai reçu votre lettre, mon cher frère, et j'ai écrit sur-lechamp à M Cette commission étoit facile à faire. Il n'en
est pas de même de l'autre^ et je vous avoue franchement que je suis fort embarrassé pour la faire. Je doute que j'aie assez de relations avec les Ministres ; je n'en aurai jamais d'assez intimes pour demander des grâces, et dans ce momentci je ne connois pas même leurs visages. Si M""** Dupaty étoit ici^ j'aurois tâché de la faire agir. Mais elle est à la campagne pour deux mois. A tout événement je hasarderai de voir M. Laporte et de lui communiquer vos observations. Je vous rendrai compte de sa réponse, et nous verrons qu'elles seront les démarches ultérieures qu'il conviendra de faire.
Je vous remercie d'avoir embarqué Cadet. Je vois que son voyage me coûtera plus que si je l'avois fait venir directement. La différence ne sera pas assez grande pour que je m'en affecte. J'ai reçu le linge que ma sœur m'a envoyé. Je joindrai à vos fonds la petite somme que je lui dois et vos avances pour Cadet afin de ne pas embrouiller notre compte. Je vous prie de le faire à vos premiers instans perdus. Je vous prie aussi de m'envoyer une quittance des quatre mille deux cents livres que j'ai payées à ma sœur. Je ne vous parle pas de l'Assemblée Nationale^ nous n'avons encore fait que du bruit. J'espère que nos travaux pourront commencer à la fin de la semaine. Je vous embrasse et toute la famille. . .
ANTfÉE 1791. 161
Sans date.
Quand vous m'écrirez, ne mettez pas d'autre adresse que mon nom et ma qualité de député, la lettre sera portée à l'Assemblée Nationale et je ne payerai pas de port. Je crois, du moins, qu'il n'y a pas d'autres précautions à prendre. S'il y en a, je vous en instruirai... (F. à la fm de l'Appendice.)
LETTRE No 140.
18 Octobre 179t.
Je voudrois pouvoir donner des nouvelles de M. Laporte, mais il est comme les Ministres de l'ancien régime, invisible. Il est vrai qu'un travail que je fais journellement aux Archives et les autres occupations de l'Assemblée ne m'ont laissé que le tems d'y aller deux fois. Je ne vous dissimule point que s'il n'est pas de bonne volonté pour vous, il me sera impossible de vous être utile par moi-même. Comme je ne veux pas qu'on puisse jamais m' accuser d'avoir eu une opinion qui fût le prix d'une faveur, je me suis fait un devoir de n'en solliciter aucune, quand je parviendrois à acquérir assez de crédit pour en obtenir. Je crois que cette profession de foi doit me rendre plus digne encore de votre estime et de votre amitié. Je viens de recevoir un témoignage de la bienveillance de l'Assemblée : j'ai été nommé Vice-Président. Je serois plus flatté de mon élévation si j'avois fait quelque chose pour la mériter ; mais je sais que je ne la dois qu'à une espèce de hazard qui dirige les élections tant qu'on ne se connolt pas. Nous n'avons encore rien fait, mais je pense qu'avant la fin
de la semaine, l'Assemblée aura pris l'aplomb convenable et qu'elle se montrera digne des fonctions qui lui sont confiées.
Veugniaud.
¥m\o\ d'une sonmie en assignats. — Il manque J 00 livres. — Vergniaud prend cette erreur à son compte.
Paris, ce 28 novembre 1791.
Je réponds aujourd'huy à l'oncle, qui m'a écrit sur sa séparation d'avec vous. Je lui njande qu'on peut penser différemment et rester bons amis, qu'en conséquence j'espère que la diversité de vos opinions n'altérera pas votre amitié mutuelle, et qu'en tout cas elle n'affoiblira point mes sentimens pour lui... J'ai tardé à répondre comme à vous écrire. Je suis bien excusable : pendant ma présidence je n'avois pas un instant à moi, et j'étois si horriblement fatigué en quittant le fauteuil que j'ai été plus de huit jours hors d'état de rien faire. Je suis encore prodigieusement échauffé, et mes yeux, qui jamais de ma vie n'ont été malades, se ressentent de cet échauffement. L'Assemblée prend de l'aplomb, il y a des talens, mais il y a trop de bavards.
Ce 1er janvier n92.
Je vous souhaite, mon cher frère^ une bonne année ; je la souhaite à ma sœur, à l'oncle et à toute la famille et à tous les amis, le loul accompagné de plusieurs autres. Vous
la souhaitez vous-même aux Parisiens en leur procurant le plaisir de vous voir. Vous aurez l'avantage de terminer vos affaires. J'en ai causé avec M. Durand de Laborde qui m'a promis d'en parler à MM. de la Liste civile. Ne me sachez pas mauvais gré si je ne leur en ai pas parlé moi-môme ; vous verrez par la lettre-circulaire que je renvoie à ceux qui m'écrivent pour des demandes k faire et. dont je joins une copie à ma lettre, que je suis tout à la fois enchaîné par la délicatesse et par un décret (1).
Je vous envoie en même temps un exemplaire d'un projet d'adresse que j'ai présenté à l'Assemblée et dont elle a ordonné l'impression avant de l'adopter (2). Nous fesons toujours un peu de bruit; cependant à proportion que nous approchons des grands événemens, l'Assemblée prend du caractère, de la dignité. Ce ne sont pas les talens qui lui manquent, ce sont des bavards qu'elle a de trop. Heureusement ceux-ci, dont plusieurs ont des intentions pures, commencent à sentir leur impuissance et la nécessité de laisser la tribune à d'autres. Au reste, ce qui nous est arrivé arriva ri l'Assemblée Constituante, et, les trois premiers mois, elle fit plus de bruit ((ue de besogne...
J'ai passé bien du tems sans vous écrire, mais j'ai été incommodé ; j'ai eu mal aux yeux pendant près de quinze jours, et le tems s'écoule pour nous avec une inconcevable rapidité.
Je vous embrasse, etc. . .
Votre frère, Veiigniaud.
(J) Un décn t de rAssemblôe Consliluanlo, du 7 avr l 1791, rendu sur la proposition de M. Dmdré, portail i|ne :?ei iiiernbros et coux dos légisUlures à venir ikî pourr.iieiit recevoir du pouvoir exticulif aucun* •îii)|)lMi>, pl;ice5, dons, gritilio-ilioni et commissiou* d'aucun t;tnu'ift (|U( (|Mri • ans aprèj la durée de leur sesision, ni tes solliciter \yntr 'I Un lu s jitr sonnes.
(i) Voyrz VergnUtadf l)/paté à l'Assemblée Urjislalivey ci-desidus, vol. Il, p. î)9.
Mai 1792(1).
Ménagez- VOUS davantage afin de ne pas me donner ce genre d'inquiétudes. C'est bien assez de celles qui tiennent à notre position politique ; elle n*est pas cependant si mauvaise que nos premiers échecs ont pu le faire craindre ; l'ordre se rétablit dans les armées, et à l'exception de quelques régimens étrangers qui pourroient fort bien encore déserter, nous avons lieu d'attendre tout du courage de nos troupes. Paris est inondé d'Aristocrates émigrés revenus, et d'Aristocrates qui ont quitté leurs départemens pour se réunir à eux. Leur rassemblement a donné quelques inquiétudes; mais avec des précautions de police on en viendra à bout. J'avois remis à l'ancien Ministre de la guerre (2) les mémoires dont vous m'aviez chargé ; le nouveau (3) , qui les a trouvés dans ses bureaux, m'a répondu hier qu'il s occuperoit et de M. Aubert et de M. Auvray.
11 pourroit survenir avant peu quelque changement dans le Ministère. La Cour est un foyer d'intrigues continuelles, et ce qu'il y a de particulier est qu'on rejette tout sur la députation de la Gironde; c'est elle qui fait et défait à son gré les Ministres, qui gouverne despotiquement l'empire. Depuis les décrets d'accusations contre M. de Lessart, tous les jours on Tattaque dans quelque libelle et dans quelque journal. Heureusement qu'avec un profond mépris pour toutes ces plates
(1) Le décret de mise en accusation rendu contre M. de Lessart, est du 10 mars 1792; la déclaraiioii de guerre du 20 avril; l'affaire de Mons, où Théobald Diilon fut massacré, est du 28 avril, et la désertion du régiment Royal Allemand, du 6 mai. Le remplacement de M. de Grave, par Servan, est du 8 mai. La lettre de Vergniaud, qui fait allusion à ces derniers événements, est donc probablement de mai 1792.
(2) M. de Grave.
(3) M. Servan. — Ce changement, survenu dans le ministère de la guerre, est du 8 mai 1792.
AivivÊE 1782. 165
calomnies, on va son train en fesant de son mieux sa besogne et tâchant de sauver le vaisseau de l'Etat au milieu de la tempête. Adieu, etc...
31 Juillet 1792.
Je n*ai point répondu à votre dernière lettre, mon cher frère, je n'y répondrai même pas car je l'ai égarée, mais nous vivons dans une agitation continuelle et extrêmement fatiguante pour la santé. J'ai été incommodé quelques jours. 11 y a continuellement des scènes au Palais-Royal ou ailleurs. La plus grande fermentation règne dans les têtes, et nous ne savons trop où elle s'arrêtera : nous entrons dans le mois où doivent, dit-on, se passer de grands événemens, où les armées étrangères entreront sur notre territoire. Jamais les patriotes n'eurent besoin de plus d'union, de plus de courage. La conduite toujours équivoque du Roy augmente nos dangers et préparera peut-être, s'il ne se prononce pas d'une manière décidée, quelque grande catastrophe; on assure qu'il vient aujourd'huy à l'Assemblée. Il a maintenant des efforts bien extraordinaires à faire pour précipiter dans l'oubli toutes les fausses démarches qui ont irrité contre lui, parce qu'on les regarde comme autant de trahisons, et qui oseroit affirmer qu'en effet nous ne sommes pas trahis ?
Je vous prie de me rendre un service. Carreau, le boulanger, à qui je fis un billet l'année dernière, me l'a fait présenter. Je n'ai point d'argent, car mes anciens créanciers de Paris m'ont fait des visites, je les paye chaque mois ; si avec les loyers échus il y a de quoi le payer, je vous prie de l'envoyer chercher et de le satisfaire ou de lui donner un à-compte, s'il n'est pas possible de payer le tout.
100 CORRESPONDANCK DK VKlUiMAUJ).
LETTHE N*» 145.
16 Septembre 1792.
J'ai été si tourmenté, si accablé, si malade, mon cher frère, depuis le commencement du m.ois, et en même tems si occupé à la Commission extraordinaire (1) que je n'ai pu écrire une seule lettre. J'apprends avec plaisir que vos concitoyens vous ont donné un témoignage éclatant de leur estime. Quant à ma nomination, je vous avoue que l'épuisement de mes forces morales me la rend aussi pénible que flatteuse; et si les tems eussent été calmes, si l'horizon de Paris ne paraissoit pas encore chargé d'orage, s'il n'y avoit eu aucun danger à courir en restant, si je n avois pas cru que je pourrois être utile pour lutter contre quelques scélérats dont je connbis ou je soupçonne les projets^ je n'aurois pas hésité à refuser. Mais dans les circonstances actuelles, c'eût été une lâcheté et un crime, et je reste.
Je ne verrai qu'aujourd'huy ou demain matin le Ministre de l'Intérieur. Je lui parlerai de la situation de notre ville ei nous verrons s'il est possible de la secourir efficacement. Je vous souhaite du courage : votre poste estbeau, mais périlleux. Je vous embrasse, etc.
LETTRE No 146.
Paris, janvier 1793.
Je te remercie, ma chère sœur, du tendre intérêt que tu me témoignes. Je suis très fatigué, malade même encore pour
(1) Voy. ci-dessous, vol. II, p. 128 à 141, les travaux de Vergniaud à la Commission extraordinaire.
iXNKK 1793. 167
(Jeux ou trois jours des suites de ma présidence (1), mais je ne sache pas d'ailleurs avoir couru aucune espèce de risque pour ma vie. A la vérité le bruit se répandoit à Paris, le dimanche où Saint-Fargeau fut assassiné (2), que je l'avois été aussi au ci-devant Palais-Royal, et rentrant chez moi le soir, je fus tout étonné d'apprendre ma mort par les gens de la maison. Je me pressai de leur donner un démenti , et je suis obligé de renoncer aux honneursdu Panthéon. Au reste, je me tiens sur mes gardes. Je sais que j'ai beaucoup d'ennemis, et parmi les Aristocrates et parmi les faux patriotes, et je prends mes précautions en conséquence.
Je t'envoie la réponse de Glavière au mémoire d'Alluaud, qu'il me fasse passer de nouvelles observations et je les remettrai.
11 y a plusieurs jours que ton fils n'est venu me voir, et il ne m'est guerre possible d'y aller ; je m'arrangerai cependant de manière à ce que nous pussions nous voir une fois par semaine. Adieu, chère Marie, mille complimens à la famille, je t'embrasse en gros et en détail. Mes respects à l'oncle. Aime-moi toujours comme je t'aime.
Vergkiaud.
LETTRE r^" 147.
Vercjniaud à François Aliuaud, son Jieveu,
Saos date.
Je te remercie, mon cher Fraiicis, de m'apprecdre que ton
(1) Vcrgniaud fut élu préaitUnt Je la Convention le 10 jiin>icr 1793, et présidj du 1 1 au 23. Voy. ci-di;s>ou.«, l. II. p. 147.
(2) Le nieurtie de Le Peklier de S&ïdI Fiirgcau par r&ris, est du 20 janvier 17'J3.
papa se porte bien. Il est inutile que tu viennes encore (1) , car tu.ne pourrois pas me voir. Ménage ta santé, la mienne est bonne. Fais passer ce petit billet à ton père.
L'original du billet ci-dessus ne se trouve plus dans les papiers de M. Victor Alluaud. Son père, M. AUuaud, en avait été privé dans les circonstances qu'indique la note suivante :
Un libraire de Paris, M. Hygonet, avait demandé, il y a environ vingt-cinq ans, à M. Alluaud, un billet de Vergniaud pour en faire autographier un facsimilé qu'il devait joindre à sa biographie. M. Alluaud remit, en cédant à de vives instances, le billet ci-dessus à M. Hygonet dont il n'a plus entendu parler.
Heureusement, M. Alluaud en avait conservé la copie.
Dernières lignes de Vergniaud à son beau-frère et à sa famille*
Sans date.
Malgré les persécutions, je me porte bien. Il est glorieux de souffrir pour son pays et pour la liberté. Je ne suis inquiet que pour la chose publique ; puissent mes persécuteurs la sauver ! Je leur pardonne tout le mal qu'ils me font. Je vous écris de la Force, oii je suis aussi bien qu'on peut l'être en prison. Adieu, mon frère, embrassez ma sœur, les enfans et Toncle. Je vous embrasse vous-même de tout mon cœur.
(1) Sur la visite de Francis Alluaud à son oncle détenu à La Force, voyez ce que dit M. Alluaud lui-même, ci-dessus, p. 7 et 43.