‹ VergniaudChapitre 101 sur 113 · LE JUGEMENT DES GIRONDINS · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DES GIRONDINS

la lecture du décret rendu la veille sur l'accélération des jugements criminels : « Les jures, dit le procès-verbal, ayant déclaré que leur conviction notait pas encoro arqni^c, les débats ont continué. »

Quels débats? il n'y avait plus de témoins à entendre. Et en effet il n'en a été entendu aucun. Tout s'est borné k des questions adressées à quelques-uns des accusés, jusqu'à trois heures. Là se place uns suspension inexpliquée de deux heures. Le tribunal fait retirer les accusés et se retire lui-même, u Et le même jour, continue le procès-verbal, cinq heures de relevée, l'audience ouverte au public..., les accusés ont été réintroduits libres et sans fers, et leurs conseils. »

(( Le juré de jugement a déclaré qu'il était suffisamment instruit d'après les débats ci-devant. »

« D'après laquelle déclaration, en exécution du décret de la Convention nationale du jour d'hier, il a été passé au jugement de suite, sans entendre l'accusateur public dans son résumé, non plus que les accusés ni les défenseurs dans leur défense générale; et le président n'a point non plus fait de résumé, il a rédigé... les questions de fait sur lesquelles les jurés ont eu à prononcer, etc. »

Ainsi, le matin à neuf heures, les jurés le déclarent, ils ne sont pas éclairés, et le même jour ils se trouvent suffisamment instruits d'après un débat qui n'a pas eu lieu, qui ne pouvait pas être, puisqu'il n'y avait plus de témoins à entendre. La seule chose qui eût été possible, c'eût été la défense, mais c'est précisément ce qu'on voulait supprimer. Aussi les accusés interrogés de neuf à trois heures sont-ils des hommes secondaires (Duperret, Antiboul, Sillery, Le Hardy). Nulle question n'est adressée à Vergniaud, à Consonne, à Valazé ou Brissot, qui étaient capables de faire impression sur le jury ou le public. C'est une atrocité de plus à relever dans cet indigne procès, et nous ne croyons pas qu'elle eût encore été signalée. La défense de» Giron- «liiH aurait été possible, même avec les combinaisons cap-

lieuses du récent décret introduit au milieu des débats. Leurs ennemis n'ont pas voulu leur laisser ce dernier moyen de salut. L'audience aurait pu, suivant la première réponse du jury, être employée à les entendre. Mais on a gagné du temps, et puis, à Taide d'une suspension de deux heures, que rien n'explique ni ne justifie, on s'est ménagé les moyens de pratiquer le jury, de le travailler en dessous main, et alors il s'est déclaré suffisamment instruit sans qu'aucun élément d'instruction nouveau puisse rendre compte de ce changement entre la réponse du matin et celle du soir.

De là Texaspération des accusés qui est ainsi décrite dans le procès-verbal :

A dix heures et demie de relevée, les jurés ont fait avertir qu'ils étaient prêts à faire leur déclaration, et aussitôt ils ont été introduits : ils ont fait chacun individuellement à haute voix leur déclaration sur les questions qui leur avaient été remises par le président.

Leur déclaration finie, le -Tribunal a fait rentrer libres et sans fers les accusés, à qui il a donné lecture de la délibération des jurés,- après quoi l'accusateur public a requis Tai^plication de la loi. Ensuite le Président demande aux accusés slls n'avaient rien à dire sur l'application de la peine.

A ce moment tous les accusés se sont levés en jetlant des cris, d'aucuns même ont fait entendre ceux de : Vive la République ! Us ont fait des gestes et des mouvements qui, joints à leurs cris et leur nombre, n'ont pu permettre la délibération en leur présence : il a fallu UQ très grand nombre de gendarmes pour les contenir.

Aux cris qu'ont jette les accusés se joint ceux de l'auditoire qui a manifesté son indignation contre des hommes que le glaive de la loi allait atteindre en punition de leurs perfidies et de leurs trahisons.

Il n'a plus été possible de délibérer en présence desdits accusés qui, d'un côté par leurs cris et leurs gestes et le public qui y répondait, ont jeté un tel désordre dans l'auditoire que le Tribunal s'est vu forcé de faire retirer les accusés pour délibérer et prononcer. Les accusés étant sortis et le calme étant rétabli, le ])résident a été aux opinions, etc. Signé : Hermann et Fabricrs.

R«)BKSi»iKiiiu: i;r i/w n-i kdkrai.iîjtk. 437

La part prise par Robespierre h la condamnation des Girondins, la rL'daction du df^'cret qui rendit leur défense impossible, l'acharnement qu'il déploya dans cette circonstance ont fait peser sur lui la plus grave responsabilité.

On a essayé cependant de le disculper, on a dit : la mesure proposée par Audouin, appuyée par Osselin, était encore bien plus cruelle. Elle permettait aux jurés de se déclarer instruits sans limitation de temps, ainsi dès le second, dès le premier jour, ils auraient pii demander à aller aux voix et condamner.

D'après le système de Robespierre, au contraire, ils ne pouvaient faire cette déclaration qu'au bout de trois jours, et ce, sur la provocation du Président. 11 y avait donc ainsi plus de garantie pour la défense !

Examinons et constatons d'abord que dans les deux hypothèses le décret proposé devait être appliqué sur-le-champ et rétroactivement. 11 n'y avait sous ce rapport aucune différence entre les deux propositions.

Maintenant posons des dates.

Les débats de l'affaire avaient cnnimfiicé le 'A brumaire an II (24 octobre 1793).

On était au 8 brumaire (29 octobre).

Les débats avaient donc duré cinq jours.

Par conséquent, en appliquant le système de Robespierre, on les privait de la possibilité de se défendre tout aussi bien qu'on l'eût fait avec la mesure proposée par Audouin.

C'est même ce qui eut lieu : à peine la loi rmdue, le Président du Tribunal Révolutionnaire posait aux jurés lu question de savoir si leur conscieucc était éclairée.

Dès lors les accusés n'avaient rien gagné à l'amendement de Robespierre, au contraire, leur condition fut empirée. Le premier jour, les jurés avaient résisté à la provocation du président, le second ils subirent cette influence dominatrice, peut-être s'ils n'avaient pas été soumis à cet entraînement, n'auraient-ils pas osé se déclarer éclairés.

Robespierre n'améliorait donc en rien la condition des accusés. M. Louis Blanc le reconnaît avec une impartialité à laquelle nous devons rendre hommage : « Il y a, dit-il, ici une chose qui le condamne, le procès des Girondins durait depuis quatre jours et la disposition leur devenait conséquemment appHcable. ») (VoL IX, p. 439.)

Il ajoute : « un devoir plus impérieux lui était imposé, celui de combattre ce qu'avait de monstrueux ce droit d'étrangler les causes judiciaires. »

Nous approuvons fort ces généreuses paroles, mais elles nous prouvent que M. Louis Blanc, privé des sources au moment où il a écrit cette partie de son histoire, n'a pas connu le fond des choses. Robespierre ne pouvait combattre cette mesure, car il en était réellement l'auteur.

Pour s'en convaincre il faut recourir à un journal qu'on cite peu, qui est cependant fort intéressant, parce qu'il paraît avoir été un organe particulier de Robespierre ; nous voulons parler de l' Anti-Fédéraliste.

Il était rédigé par Julhen (Marc-Antoine), Payan (le jeune. Juré d'abord du Tribunal Révolutionnaire, puis Agent national près la Commune de Paris), et Fourcade, trois hommes qui avaient toute la confiance de Robespierre et peuvent être considérés comme ses agents intimes.

On sait qu'on a trouvé dans ses notes {Papiers inédits, t. II, p. 7 à 11) plusieurs Hstes des patriotes ayant des talents et une probité qui les recommandaient pour les emplois de confiance; il les y fait figurer tous les trois et signale particuHèrement Payan, comme un homme énergique et honnête, ' capable des fonctions les plus importantes.

L'étroite intimité de Robespierre et de Jullien est connue

ROBESPIERRE ET L'AXTI-KÊDtKA I 1> I I . 43Jf

par le rapport de Courtois qu'est venu compléter la publication dt; la Correspondance de Saint-Emilion et de Bordeaux. (V. Charlotte de Corday et les Girondins, t. H et III.)

Aussi l'influence de Robespierre sur ce journal est-elle visible. Son nom y revient sans cesse. Ses discours et ses rapports y sont reproduits avec les plus grands développements et la plus extrême complaisance *.

Bien plus, il est consulté servilement sur la rédaction du journal, Payanlui soumet les articles qu'il se propose de publier 2, comme on en voit la preuve dans l'Orateur du Peuple, de Fréron (t. VIT, n° xvi, p. i26) :

Lettre de Payan à Hoùespieire.

Paris, 21 septembre.

Citoyen,

Je joins ici la minute d'un article que je compte insérer dan- I.journal de demain^. Je l'ai fait pensant qu'il pourroit produiiv quel({ue bien dans un moment où Timriot se joint au côté droit qui ose lever la t^te; s'il pouvoit produire de mauvais effets, je vous

* V. n»» 49. Robespierre a prouvé, etc.

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