‹ VergniaudChapitre 40 sur 113 · DÉPUTATION DE LA SECTION BON-CONSEIL · texte numérisé non relu

DÉPUTATION DE LA SECTION BON-CONSEIL

{Moniteur universel du 10 avril 1793, n" 100.)

Elle dénonce les Brissot, les Guadet, les (lensonné, comme complices de Dumouriez et appelle le glaive de la Loi sur ces inviolables '.

1 Nous avons retrouvé aux Archives le texte de cette délibération

c( Marat demande que les membres de la Députation soient admis aux honneurs de la séance. V Assemblée les admet.

La pensée de se défaire des Girondins par le meurtre remonte beaucoup plus haut. On la trouve exprimée dans une lettre annexée à un mémoire que Roland adressait à la Convention le 29 octobre d792.

Extrait d'une lettre adressée par le citoyen Merodière au citoyen Dubail, Vice-Président de la deuxième Section du Tribunal criminel de Paris,

Je me trouvai avec un membre de la Section de Marseille et du club des Cordeliers, il me dit que la Révolution n'était pas achevée, que la journée du 2 septembre n'avait pas été complète, mais qu'il fallait une nouvelle saignée.

« Nous avons, a-t-il ajouté, la cabale de Roland et de Brissot dont il faut se défaire. J'espère que nous y parviendrons sous quinze jours. )>

Je n'ai pas cru devoir demander sur-le-champ le nom de ce particulier, mais je pourrai vous le dire sous deux jours. Je crois qu'il est temps d'arrêter la source du mal, en prenant une mesure sévère contre les provocateurs au meurtre.

Buzot leur déplaît beaucoup.

de la Section Bon-Conseil, c. II, 68, p. 442. Les citations du Moniteur sont exactes. On y lit encore ce passage :

Il est temps de livrer aux tribunaux ces monstres que ropinion publique a déjà proscrits. Livrez une guerre à mort à ces Modérés, à ces Feuillans, à ces Prothées aristocrates et enfin à tous ces collaborateurs du ci-devant Cabinet des Thuilleries. Voilà, Représentants, votre devoir que vous impose l'amour de la Liberté et de l'Egalité. La France a les yeux fixés sur vous, et la France attend.

Paroissez à cette tribune, appeliez sur la tête de ces inviolables conspirateurs le glaive de la Loi, alors vous aurés vraiment servi la République... et la Patrie, reconnoissante même lorsque vous ne serés plus, bénira encore le jour où vous avez existé.

Powr copie conforme à l'original :

Signé : Marchand, Président, — SarraziD, — Bonhommet, — Griot, — Merger, — Pereyra, — Giraud-Fournier, — Gâteau, — Jouen, Secrétaire-Greffier.

[Section Bon-Conseil, Séance du 7 avril 1793, etc.)

VERGMAUD A LA COXVENTIOX NATIONALE. 455

Vergniaud, Lasource, Guadet, Barbaroux, Brissot, sont ceux qui, selon eux, composent la cabale Roland.

Ils ne veulent entendre parler que de Robespierre et prétendent que seul il peut sauver la patrie. L'accusateur public est grand ami du quidam chez lequel j'étais, etc.

Suit une note :

« Ce quidam est Fournier, américain, demeurant près du

Luxembourg. »

Signé DuBAiL.

Moniteur du 31 octobre 1792, no;305.

Bordeaux répondit à l'appel qui lui était fait, en envoyant à la Convention deux Commissaires porteurs d'une adresse énergique * et à Yergniaud la lettre suivante, commune aux autres Députés de la Gironde.

Chers Citoyens,

Combien votre lettre nous a pénétrés de douleur! Combien les complots liberticides des scélérats qui veulent tout désorganiser pour nous replonger dans l'esclavage ont affligé les bons citoyens ! Auraient-ils déjà souillé la terre du plus atroce des forfaits? Cette idée fait frémir, mais espérons que la masse importante des bons citoyens que Paris renferme encore, aura formé le rempart qui garantira la Convention contre les attaques de cette horde d'assassins.

Bordeaux s'est enfin levé et s'est levé tout entier. Une adresse forte, énergique et exprimant toute l'indignation dont nos âmes sont pénétrées, a été rédigée ce matin par la réunion des Sections, et, d'après l'unanimité de leurs vœux, elle pai't et pourra vous convaincre que plus les Bordelais ont été confiants dans la loyauté des Parisiens,^\us aussi les crain-

* Voy. aux Archives nationales, Toriginal de cette adresse, C. II, 71, p. 480. Elie coinmence ainsi : « Législateurs, quel horrible cri vient de retentir jusqu'aux extrémités de la Républi(iue ! Trois cents repréï^entants du peuple, voués à la proscription ; vingt-deux à la hache liherticidc des Centuinvirs, etc. » La Convention décréta l'impression, l'envoi aux dé|)artemeQtd, rafûchage dans Paris.

tes que les membres dévoués à la proscription leur inspirent, et plus les risques qu'ils courent excitent leur sollicitude et les déterminent à déployer la vigueur que les circonstances commandent. Nous sommes bien assurés de l'énergie que le Président, notre ancien collègue, aura mise dans la réponse à cette députation armée, instrument des scélérats qui ne désirent que l'anarchie. Il aura donc exprimé les sentiments d'une nation entière qui veut la liberté et sans doute qui ne saurait être maîtrisée par une poignée de factieux! Qu'il nous tarde, chers citoyens, d'apprendre l'effet de notre adresse et combien nous désirons que les défenseurs de la liberté n'aient pas succombé sous les efforts du crime.

Ce sentiment que tous nos concitoyens partagent pour tous les membres qui ne désirent que le règne de la loi, nous affecte plus particulièrement pour vous, et nous devons vous en témoigner l'assurance par une suite de l'amitié et du vif intérêt que nous inspire la situation affreuse où vous vous trouvez.

Signé Satge, Maire, etc.

(Lettre de la Municipalité de Bordeaux ; — Archives de cette ville.)

Yoici maintenant la réponse du Président de la Convention aux deux députés extraordinaires de Bordeaux :

Citoyens,

Si la liste de proscription proclamée insolemment à la Convention nationalle a dû allarmer les courageux habitants des rives de la Gironde, le mépris profond dans lequel les bons citoyens ont plongé les proscripteurs, au sein même de la ville qui les renferme, a déjà vengé la République de cet attentat.

Allez donc, citoyens, allez rassurer vos compatriotes ; dites-leur que Paris renferme un grand nombre de patriotes courageux qui veillent sur les scélérats que Pitt soudoie, et qui sont prêts à périr en défendant l'Assemblée nationalle.

Si de nouvelles conspirations menaçoient l'Assemblée, si de nouveaux tyrans vouloient aujourd'huy s'élever sur les

débris de la République, vous vous saisines à votre tour de l'initiative de l'insurrection, et la France indignée suivroit voti*e exemple. La Convention applaudit au dévouement que vous montrés pour la représentation nationale, et elle vous invite à sa séance.

(Archives nationales, C. II, carton 71, p. 480.)

Il est aujourd'hui démontré que les Girondins ne vouaient pas le 10 août K

Yergniaud, dans son interrogatoire et sa défense, Guadet, dans sa lettre à M. de Meynot, Buzot, dans ses Mémoires, le disent en termes exprès. Sans doute la plupart d'entre eux rêvaient une République idéale, mais ils la voulaient pure et non pas sanglante ; lointaine et progressive, nullement immédiate et tyrannique ; ils ne croyaient pas que le pays fût apte à en comprendre et à en pratiquer les institutions.

Dans le 10 août cependant, il y avait une idée, un changement de système politique, la substitution d'une forme de gouvernement plus parfaite et plus haute à un régime vieilli, usé, qui s'était allaissé de lui-même. D'ailleurs, la représentation nationale avait été resj)ectée ; aucune violence n'avait été exercée à son égard. Mais au 31 mai et au 2 juin, il n'en était pas de même. La liberté des opinions, le droit do discussion, l'inviolabilité de la tribune, tous ces grands principes élémentaires chez une nation libre étaient remis en

Voyez à l'Appendice».

question par un parti qui trouvait tout simple, tant l'éducation politique était alors peu avancée, de supprimer une opposition gênante au lieu de la combattre, et de proscrire en masse des hommes qu'on ne pouvait convaincre, ce Nous sommes toujours malades du 2 juin, disait un contemporain avec tristesse, longtemps après l'événement (Edme Petit, Le procès des 31 mai et Ijuin^ p. 14). » Et en eiiet, le 2 juin contenait en germe le 16 germinal, le 9 thermidor, le 12 germinal, le 1" prairial, le 18 fructidor, le 18 brumaire ^... Ou, en d'autres termes, le système des coups d'P]tat contre les Assemblées parlementaires, le suicide du dogme de la souveraineté du peuple 2. Vergniaud, qui avait le pressentiment de ces malheurs, multiplia les efforts pour empêcher la catastrophe imminente. On le voit prendre quatre fois la parole dans la séance du 31 mai, et deux dans celle du 1" juin.

Dès le début delà séance du 31 mai, il demande l'ajournement de la discussion sur la Commission des Douze.

L'appel à la barre du commandant général qui a fait tirer le canon d'alarme ^.

1 On comprend que nous pourrions pousser l'énumération jusqu'à nos jours; si nous nous arrêtons, c'est que nous cherchons surtout à isoler l'histoire de la politique.

2 II y a dans la journée du 2 juin un tel non -sens, que, ne pouvant le comprendre, on a eu recours pour l'expliquer aux aberrations les plus étranges. En voici un exemple :

Cette journée célèbre (celle du 31 mai), préparée d'abord par les puissances étrangères, avoit pour but définitif de relever l'autorité royale. Proly, et Pereyra avoieut reçu, à ce sujet, des instructions suffisantes. Le plan consistoit à faire ressortir tout à coup la Royauté du sein du plus affreux désordre. La Convention, surprise daus ses sanglans débats, alloit être sacrifiée... {Mémoires de Barthélémy, p. 18).

3 Hanriot, c'est à lui qu'appartenait la responsabilité d un acte alors puni de mort.

C'était l'espagnol Guzman qui avait fait sonner le tocsin et qu'on avait surnommé, en raison de cette circonstance. Don Tocsinos.

Le serment que tous Jes membres de la Convention sont prêts à mourir à leur poste.

Cette triple proposition est adoptée.

Puis, quand la situation est un peu détendue, il fait décréter que les Sections de Paris ont bien mérité de la patrie .

Plus tard, lorsque l'horizon s'assombrit de nouveau, il demande avec insistance l'évacuation des tribunes, l'envoi aux départements d'une adresse tendant à la mise en jugement des Yingt-Deux, etc..

Enfui, quand l'Assemblée est envahie par une foule d'individus qui s'introduisent sous le prétexte de présenter une pétition, il proteste contre l'impossibilité de déhbérer dans cet état; il réclame de nouveau la citation à la barre du commandant de la force armée ; enfm, il propose à la Convention d'aller se joindre à cette force armée qui est sur la place et de se mettre sous sa protection.

Les actes de Vergniaud dans cette séance suprême ont été diversement jugés.

La motion de déclarer que les Sections de Paris avaient bien mérité de la patrie a été regardée par les uns comme un aveu de faiblesse, comme le cri de la peur, comme une concession faite à la menace (F. Louis Blanc, t. YIII, c. x, p. 433); les autres y ont vu une tactique habile (F. Bertrand de Molleville) ou même une preuve de courage (K. Tissot). a On connaît, dit Carat, la motion pleine de noblesse et de prudence de Vergniaud ; cette motion, si propre à faire ranger autour de la Convention Nationale, pour en défendre l'intégrité, cette même force armée mise sur pied pour l'entamer (Mémoires, p. 226, édition Poulet-Malassis). »

Pour apprécier sainement la motion de Vergniaud, il

i60 VERGNIAUD A LA CONVENTION NATIONALE.

faudrait dater d heure les différentes péripéties de la séance du 31 mai et déterminer exactement le moment où se place cette motion.

La Convention, alarmée parle tocsin et le canon^ était réunie depuis six heures du matin ; elle avait entendu le Ministre de l'Intérieur et le Maire en personne. Cambon, Yalazé, Thuriot et Yergniaud s'étaient succédé à la tribune.

Différentes députations avaient demandé à comparaître. On peut estimer que cette première partie de la séance devait avoir duré jusqu'à midi.

Ensuite Danton, Rabaut, Guadet, Couthon avaient successivement pris la parole et prononcé de véritables discours.

On peut supposer que cette seconde période avait duré jusqu'à cinq heures du soir \

C'est après le discours de Couthon qu'intervient la proposition de Yergniaud.

La journée paraissait finie.

Un témoin important va nous le dire, c'est Condorcet [Chronique de Paris^ 2 juin 1793, n** 1S3) :

La journée étoit superbe, et, comme vers midi il n'y avoit aucun événement sinistre, chacun se promenoit, rioit librement ; toutes les femmes étoient assises tranquillement sur

1 Guadet. — La preuve que la Convention n'est pas libre, c'est qu'elle a lutté pendant trois heures pour faire accorder la parole à Rabaud {Moniteur, séance de la Conv. du 31 mai), et le passage suivant d'un autre compte-rendu, prouve que Guadet n'exagère pas :

Rabaud a conjuré la Convention, au nom de sa gloire, au nom du Salut public, de lui donner la parole comme rapporteur de la Commission. Trois décrets successifs lui donnent la parole, mais la minorité plus forte que la majorité, mais les tribunes plus fortes que les représentants du peuple, mais le tumulte plus fort que les décrets, ont empêché Rabaud de se faire entendre, ont empêché la Convention de faire exécuter ses lois, expression de la volonté générale. {Patriote français, séance du 31 mai, article sigué J.-M. Girey).

leurs portes pour voir passer V insurrection ; aucun désordre n'a été commis, il n'y a eu qu'un cul fouette dans les tribunes de la Convention.

Voici maintenant une appréciation différente, mais non moins curieuse. Elle est de Ducos qui publia et signa dans le même journal un article sur le 31 mai. Il dit :

La Convention Nationale a pensé qu'il étoit juste et politique à la fois de donner aux Sections de Paris un témoignage de sa satisfaction et de la reconnaissance publique, pour la conduite sage et ferme qu'elles avoient tenue en ce jour. Ce témoignage a été provoqué par un de ces hommes qu'on accuse sans cesse de calomnier Paris, parce qu'ils voudroient y détruire l'empire de quelques perturbateurs. Il l'a été par Vergniaud. Voici le décret :

« La Convention Nationale décrète à l'unanimité, etc.. »

Tel est le jugement des contemporains. Ajoutons que la Convention avait reçu les députations de plusieurs Sections (la Section Lafontaine et Molière, celle de l'Ob-

1 J'ai analyse les registres de 30 Sections qui étaient conservés aux archives de la Préfecture de police, en ce qui touche la mort de Marat, et j'ai été heureux aujourd'hui de pouvoir mettre ce travail à la disposition de M. Léon Labat, Thabile et laborieux conservateur de ce dépôt. Malheureusement ces extraits ne s'étendent pas A la journée du 31 mai ni à celle du 2 juin. Mais j'avais lu attentivement ces pages intéressantes. Je puis affirmer (ju'on y trouvait de nombreuses ])reuvos du dévouement des Sections à la cause de la légalité et de la Convention. Des comptes-rendus entiers étaient rédigés en vue du trionij»he de celle-ci. On y lisait des adresses de félicitation sur l'heureuse issue de la séance du 31 mai. Fuis ces lignes avaient été biltonnées, mais de manière ù laisser lire récriture. Tout cela est aujourd'hui détruit, par suite d'un mouvement analogue i\ celui des 31 mai et 2 juin. M. Michclet parait avoir fait le dépouillement de ces registres. M. Morlimer- Temaux doit en avoir fait prendre des copies. Kspérons que ces documents pourront venir A l'appui de notre faible témoignage.

servatoire^ celle des Gardes-Françaises), qui toutes s'étaient prononcées contre l'insurrection. La grande majorité des autres était dans le même sens.

Ainsi, lorsque Yergniaud provoqua une déclaration honorable pour les Sections, aucune accusation contre les Yingt-Deux ne s'était produite, aucune pétition injurieuse pour eux n'avait été portée à la barre de la Convention *.

SU avait proposé de répondre à des gens qui demandaient la tête de ses collègues et la sienne, en leur décernant un éloge, si banal qu'il fût, il aurait commis une bassesse. L'étude attentive des moments prouve qu'il n'en est rien et que loin de faiblir il avait commencé par soutenir énergiquement la Commission des Douze et obtenu son maintien. En agissant moralement sur l'esprit des Sections, il tentait un coup de politique comme il avait fait dans une autre occasion, en décernant une pension aux prêtres insermentés qui iraient fixer leur résidence sur une terre étrangère (Discours du 16 mai 1792). Si les circonstances étaient bien différentes, la pensée était la même : essayer de produire une diversion qui déconcertât les adversaires qu'il avait à combattre.

1 M. Thiers a parfaitement compris et expliqué ce mouvement : « Vergniaud, dit-il, qui venait de sortir un moment de la salle et qui avait été témoin du singulier spectacle de toute une popula- •.tion ne sachant quel'parti prendre et obéissant à la première autorité qui s'en emparait, pense qu'il faut profiter de ces dispositions; il fait une motion qui a pour but de distinguer encore les agitateurs du peuple parisien et de s'attacher celui-ci par un témoii^nage public de conflance. Cette motion était fort adroite sans doute, mais, continue M. Thiers, insuffisante pour rendre aux Sections le courage de résister à l'insurrection {Histoire de la Révolution française, t. IV, p. 157, 13^ édition). Remarquer aussi que M. Thiers place la motion de Vergniaud à une heure avancée de la journée, après le discours de Couthon.

Peut-être aussi était-il sincèrement touché de ce qu'une jourace qui s'annonçait comme devant être sanglante et qui débutait par le tocsin et le canon d'alarme, aboutissait à des paroles de conciliation et de paix. Qu'il ait agi par siratégie ou par humanité, sa conduite nous paraît exempte de blâme, en ce sens que sa motion se place avant l'intervention des pétitionnaires insurrectionnels et la députation dont Lullier était l'orateur.

C'est ce que va démontrer encore plus clairement un épisode raconté par M"" Roland, dans ses Notices historiques sur la Révolution :

Il étoit cinq heures et demie du soir (31 mai), lorsque six hommes armés se présentent chez moi. L'un d'eux fit lecture à Roland d'un ordre du Comité récolutionnaire en vertu duquel ils venoient le mettre en arrestation. Roland refuse de les suivre

M"* Roland continue :

L'idée me vint aussitôt qu'il seroit bon de dénoncer ce fait à la Convention, avec quelque éclat... Aussitôt elle se rend aux Tuileiies et demande un député qu'elle puisse entretenir. « — Qui? » répond l'huissier. « Eh ! j'en connais beaucoup, mais je n'estime que les proscrits, dites à Yergniaud que je le demande. » — 11 paraît après un fort long temps ; nous causons durant un demi-quart d'heure, il retourne au bureau, revient et me dit : « — Dans l'état où est l'Assemblée, je ne puis vous flatter et vous ne devez guère espérer d'être entendue; si vous ôtes admise à la barre, vous pourrez, comme femme, avoir un peu plus de faveur. Mais la Convention ne peut plus rien de bien, n — Cependant M"" Roland insiste. — Voyant, dit-elle, tout ce qu'elle aime au monde exposé aux derniers dangers, elle compte exprimer avec force des vérités qui ne seront pas inutiles à la Répul)li(jue. « — Mais dans tous les cas, lui répond Yergniaud, votre lettre ne peut être lue d'une heure et demie d'ici ; on

va discuter un projet de décret en six articles ; des pétitionnaires, députés par des sections, sont à la barre ; voyez quelle attente I » {Œuvres de M'^^ Roland, édition Ghampagneux, t. II, p. 9-15.)

M""" Roland se retira, et à minuit elle étoit arrêtée chez elle.

Ce récit, si intéressant par lui-même, nous révèle bien quel était l'état de l'Assemblée et quels changements s'étaient opérés depuis la motion de Yergniaud. Alors qu'on croyait tout fini, tout apaisé, les pétitionnaires étaient revenus à la charge, plus menaçants que jamais : ils avaient reproduit leurs exigences, la cassation de la Commission des Douze, la mise en accusation ou, pour mieux dire, la tête des Vingt-Deux, la création d'une armée révolutionnaire, etc. Ils avaient fait plus, ils avaient forcé l'entrée de l'Assemblée et étaient venus se mêler aux députés. Leurs clameurs, jointes à celles des tribunes, rendaient toute discussion impossible. Doulcetde Pontécoulant, Yalazé, d'autres encore avaient protesté \

Là se place un passage du procès-verbal primitif du 31 mai, qui a été supprimé dans le procès-verbal révisé, et qui est d'autant plus remarquable qu'il est conforme au compte-rendu de Ducos. 11 est ainsi conçu :

Plusieurs membres réclament contre le défaut de liberté. Il se fait du tumulte. Quelques députés quittent la séance. Ils rentrent en annonçant avec satisfaction à l'Assemblée

^ Compte -rendu de la séance du 31 mai, par Ducos, dans la Chronique :

Les pétitionnaires admis aux honneurs de la séance se sont mêlés aux déjjutés dans une des parties de la salle; ils étoient extrêmement nombreux. Cette confusion, qui Iroubloit la délibération et empêchoit d'en connoître le résultat, a excité de nombreuses réclamations. Elles ont été couvertes par d'indécentes huées qui ont duré plusieurs minutes; alors, indignés de cette ojjpression, un grand nombre de membres ont abandonné leurs places en tumulte et se sont rendus

qu'elle est parfaitement libre et qu'elle peut délibérer avec calme et tranquillité (Archives nationales, G. II, n° 450, carton 72)'.

Vergniaud. — La Convention Nationale ne peut pas délibérer dans l'état où elle est. Je demande qu'elle aille se joindre à la force armée qui est sur la place et se mettre sous sa protection.

Vergniaud sort, plusieurs membres le suivent. (Applaudissements des tribunes.)

Chabot. — .le demande l'appel nominal, afin de connaître les absents. (L'Assemblée est très agitée.)

Robespierre. — Citoyens, ne perdons pas ce jour en vaines clameurs et en mesures insignifiantes. Ce jour est peutêtre le dernier où le patriotisme combattra la tyrannie. Que les fidèles représentants du peuple se réunissent pour assurer son bonheur.

Vergniaud rentre dans l'Assemblée. (// s'élève quelques rumeurs, dit le Moniteur ; — au milieu des rumeurs des tribunes, dit le Républicain français.)

sur la place où la force publique, rangée dans le plus grand ordre, protégeoit la sAreté de la Convention. Le contraste imposant d'une immense multitude armée, avec le tumulte effrayant qui régnoit dans le temple des Loix, n'a pu échapper aux observateurs.

Bientôt après, les députés sortis sont rentrés dans la salle, et l'un d'eux s'est écrié : « La Convention Nationale apprendra avec salisfaction que les braves citoyens de Paris veillent autour d'elle et sont prôts à i)érir pour sa défense. »

1 Ceux de nos lecteurs qui ont lu M. Mortinier-Ternaux, pourraient demander comment nous pouvons citer le procès-verbal du 31 mai, alors que ce grave auteur annonce que les démagogues devenus tout-puissants, le firent disparaître ainsi que ceux des l*' et 2 juin, et les remplacèrent par des procès-verbaux falsifiés {La Terreur^ vol. VII, p. 353). Il est jiarfaitement vrai que le procès-verbal du 31 mai fut revu et modifié en septembre 1793 pour l'impression, mais la minute originale ne fut j>as détruite, elle existe aux Archives, lococitato, dossier n» 490; minutes du !«' au 6 juin 1793, f» 49. Nous la publions avec les pièces justificatives. '

Les procès-verbaux des 1" et 2 juin n'avaient jamais été rédigés. Ils n'existaient qnX l'étit de notes volantes, et ne reçurent une consécration officielle (ju'cn septembre 1793. (Voyez, jiour plus do détails, notre Appendice.)

Robespierre. — Je n'occuperai point l'Assemblée de la fuite OU du retour de ceux qui ont déserté ses séances.

Vergniaud. — Je demande la parole. (Murmures, dit le Moniteur; — le tumulte commence de nouveau, dit le Bépublicain français.)

Évidemment Yergniaud voulait répondre à l'allusion blessante de Robespierre, et il en avait le droit. Cette attaque était contraire aux usages parlementaires, puisqu'elle reposait sur une personnalité et sur une insinuation aussi fausse que méchante. L'absence de Yergniaud avait été de bien courte durée ; Robespierre avait à peine eu le temps de prononcer quelques phrases. C'est cette sortie qu'il ne craint pas de qualifier de fuile et de désertion des séances. On reconnaît l'homme dont Fauchet disait : « Sa langue est un poignard, son haleine est du poison. » Il continue cependant son discours et se perd dans les divagations qui lui sont habituelles < . A propos du décret de Barere, qu'il combat comme insuffisant, il en arrive à parler de l'armée : « Les propositions, ditil, que j'ai combattues, peuvent-elles empêcher l'armée d'être trahie? Non, il faut purger l'armée, il faut... »

Ici Vergniaud aurait pu répondre sur-le-champ à un fait personnel. Impatienté sans doute par les digressions de l'orateur, il s'écrie : « Concluez donc. »

Alors Robespierre relevant le mot avec beaucoup de sang-froid et d'habileté : a Oui, je vais conclure, et contre vous, contre vous qui... etc. »

Suit une énumération qui se termine ainsi : « Eh

1 Meillan, qui cependant défend Robespierre (F. p. 5, in fine de ses Mémoires), qui le croit sincère, de bonne foi, dit de lui :

Son éloquence n'était qu'un tissu de déclamations sans ordre, sans méthode et pans conclusion. Nous étions obligés chaque fois qu'il parlait de lui demander où il voulait en venir. Il se plaignait, se lamentait ; il gémissait sans cesse des malheurs de la patrie, et jamais il n'avait un remède à proposer.

bien ! ma conclusion, c'est le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires. »

Après quelques débats sur la rédaction du premier article, le décret de Barere est adopté.

Vergniaud ne répondit pas, dit M. Louis Blanc, bien qu'il eût demandé la parole. Il resta accablé sous cette apostrophe terrible*. »

Nous savons déjà que si Vergniaud avait demandé la parole, c'était avant le discours de Robespierre et pour répondre à l'allusion personnelle dont il était l'objet. La discussion s'étant prolongée, l'Assemblée étant impatiente de voter, à ce point que Robespierre avait eu de la peine à se faire entendre, l'incident tombait de luimême. Vergniaud eut le bon goût de ne pas le relever, alors qu'il était dix heures du soir et que la séance avait commencé à six heures du matin; il aima mieux se taire que d'exciter un nouveau tumulte dans les tribunes. Le

* Foudroyé, dit M. E. Haniel, Histoire de Robespierre, t. II, p. 717. Mais que M. Harael, dont nous nous lionorons d'être l'ami, quoique nous soyons enrôlés sous des bannières très différentes, nous permette une observation. 11 constate lui-mômc que la terrible apostrophe avait été saluée par les acclamations de tous les spectateurs et d'une partie de l'Assemblée. N'est-ce jkis la preuve de ce qu'avait dit Vergniaud, que toute délibération était impossible dans l'état où se trouvait la Convention envahie. Qu'est-ce qu'une Assemblée parlementaire où les sj)ectateurs m«Ment leurs acclamations aux discussions de la tribune? Qu'est-ce que peut enfin la voix d'un homme seul contre le parti pris d'une multitude ou d'une Assombl«''e hostile? Le l) thermidor répond". Il ne faut donc jkls tirer avantage de ces triomphes de la force, car ces triomphes ont uu lendemain, et le talion étend son niveau sur tous les partis.

«On ronnaît le mot de Rnli : Président des assassins, etc.; un

journal pou connu ajoiitt^ : rri' demande ou vain la i>arole,

il est hué par le ppupk (Cori. ,.........ico poliliijue de Pari-^ • • ''-•- '•••-

partomontiJ, décadi 10 thorrnidor de l'an H» do la Hépul

çuiso). Il 80 tut. Vergniaud aussi avait été hué lorsuu'ilava

la parole. Il ne serait pas juste d'abuser contre lui ne ce qu'il garda lo

silence.

débat qui s'agitait avait une importance bien autre qu'une querelle de personnes !

Cependant M. Louis Blanc voit là un triomphe pour Robespierre, une défaite accablante pour Vergniaud.

Examinons : nous avons commencé par reconnaître que la réplique de Robespierre était heureuse à son début. Mais comment se soutint-elle? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

Il s'adresse aux Girondins et il conclut contre eux qui, après la Révolution du 10 août, ont voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite ;

Contre eux qui n'ont cessé de provoquer la destruction de Paris ;

Contre eux qui ont voulu sauver le tyran ;

Contre eux qui ont poursuivi avec acharnement ceux dont Dumouriez demandait la tête.

Contre vous enfin, dit-il, dont les vengeances criminelles ont provoqué les mêmes cris d'indignation dont vous voulez faire un crime à ceux qui sont vos victimes.

Yoilà quelle est l'accusation de Robespierre ; elle ne nous paraît pas bien terrible, et il nous semble que Vergniaud était de taille à y répondre sur-le-champ, si les circonstances l'avaient permis. La réponse était facile, il suffisait d'un démenti, et c'est Thistoire qui s'est chargée de le donner solennel et énergique à des calomnies qui couraient les rues \

Quant h la phrase embarrassée et inintelligible qui termine l'apostrophe, elle n'était justiciable que de la grammaire.

1 C'est du reste ce que reconnaît M. Louis Blanc, avec une impartialité qui l'honore, « en rangeant Vergniaud au nombre des complices de Dumouriez : Robespierre manquait de justice, et il y avait bien peu de générosité quand un parti était déjà par terre, à lui marcher ainsi sur le corps... » (T. VIII, p. 439.)

La réponse, disons-nous, n était pas difficile à Vergniaud, car déjà il l'avait faite une fois. L'apostrophe de Robespierre n'est en effet que le résumé de son grand discours du 10 avril. Les accusations sont les mêmes, elles s'y présentent dans le même ordre, presque dans les mêmes termes '. Vergniaud avait-il été accablé lorsque Robespierre avait dirigé cette attaque contre son parti et l'avait introduite à l'improviste dans une discussion à laquelle elle était tout à fait étrangère.

Ecoutons un contemporain, qui a rendu compte de la réplique improvisée de Vergniaud. Ce n'était pas seulement un homme politique, c'était un érudit, un littérateur et par conséquent un juge compétent.

Je me borne à vous citer cette célèbre réplique dans laquelle son talent parut au plus haut degré et dont le sujet n'est que trop analogue à la cérémonie qui nous rassemble.

* Première proposition. — Ils n'ont rien négligé pour empêcher la Révolution du 10 août; di;s le lendemain, ils travaillèrent efficacement «\ en arrêter le cours, etc.. (N° 102 du Moniteur, séance du 3 avril 1793, p. 106.)

Deuxième projiosition. — Il fallait détruire ce vaste foyer du républicanisme et des lumières publiques; ils s'accordèrent tous à peindre cette immense cité comme le séjour du crime et le théâtre du carnage. (Ibid.)

Troisième proposition. — Ils étaient venus à bout de reculer, pendant (jualre mois, le ])rocès du tyran. Quelles chicanes! quelles entraves! etc.. Qui peut calculer sans frémir les moyens employés l>ar lioland... j)()ur apitoyer le peuple sur ie sort du dernier roi... quelques efforts qu'ils aient faits pour sauver la France. {Ibid.)

Quatrième proposition. — Dumouriez. — Sa trahison. — La complicité des Girondins (p. 107-111).

Cinquième proposition. — Là, chose singulière, Robespierre s'embarrasse i\ la fin de su harangue comme au bout de son apostrophe. Il le dit lui-même :

Plusieurs cirron.ttancnfl ont dérangé ici le coufa de uieg idëeft, et si J'en ai préseuté uue partie en ce moment, mius mettre eu ordre la suite <;t en résumer w» coutM'quence», c'est «pie l'audace des couspilateurs m'a i>aru être à suu comble, etc. (j). 112).

Robespierre, dans un discours écrit et préparé, mais qui n'était pas annoncé, attaque Brissot, Guadet, Gensonné et Vergniaux. Jamais rien de plus amer et pourtant de plus froid ne fut entendu dans cette enceinte.

Tous ceux contre lesquels cette diatribe dégoûtante est dirigée, réclament le droit d'y répliquer à loisir. Yergniaud seul succède immédiatement à son dénonciateur, réduit à huit chefs distincts et précis une accusation délayée dans une longue déclamation, les discute successivement sans les confondre jamais, répond victorieusement à tout sans se permettre de verser sur un orateur si méprisable l'horreur qu'il méritait, et obtient le silence de l'admiration, non pas seulement de tous ses collègues, mais aussi d'un auditoire évidemment dévoué à son détracteur. (F. Bibliothèque nationale, L^^, 1671, Discours de Baudin des Ardennes, et notre ouvrage Charlotte de Corday et la Gir^onde, p. 777 K)

Après la séance du 31 mai, Yergniaud paraît avoir écrit à ses concitoyens, à Bordeaux, si l'on en juge par le factum connu sous le nom de procès de Brissot, p. 131.

L'accusateur public. — Voici une lettre que Yergniaud a déclaré avoir écrite à Bordeaux.

Il en fait lecture, elle est relative à l'insurrection du 31 mai :

1 Baudin était membre de la Convention et député des Ardennes. Il pourrait donc déjà être invoqué comme un témoin oculaire. Mais son autorité n'est pas isolée, elle est confirmée par un autre témoignage concordant. On lit en effet dans le Patriote français, nû du 12 avril 1793 :

«Robespierre, pour donner le change à l'Assemblée, a lu (le mot est souligné dans le texte) un long discours récriminatoire contre Yergniaud, Brissot, Guadet et Gensonné. Ce discours a fait beaucoup moins d'impression, même sur les tribunes, que la réponse éloquemment improvisée de Yergniaud. » Baudin avait donc dit vrai sur les deux points. Le Patriote français, ionmal de Brissot et de Girey-Dupré, appartenait sans doute au parti adverse de celui de Robespierre, mais son assertion, rendue publique le lendemain de la séance, aurait été démentie à la tribune et dans la presse si elle avait été inexacte.

Nous avions compté, dit Verçniaud dans cette lettre, sur la Commission des Douze et sur la force départementale que vous prépariez; mais la Commission vient d'être dissoute et nos concitoyens ont mis trop de lenteur à se décider. L'anarchie vient de remporter une victoire complète; cette victoire va relever l'audace des fauteurs.

La journée du 1" juin fut relativement calme. La séance de la Convention fut sans ora^e, dit une relation dont l'auteur n'est pas connu. Barere lut, au nom du Comité de Salut Public, une adresse qui tendait à la conciliation des cœurs. Il y était dit : « D'une part, que des mesures plus rigoureuses que celles qui conviennent à une République naissante, avaient excité du mécontentement ; de l'autre, que la liberté des opinions s'était encore montrée dans la chaleur même des débats de la Convention. Que l'Assemblée qu'on avait voulu alarmer jusque sur la vie de plusieurs de ses membres, avait vu ses alarmes disparaître au moment même où l'agitation était devenue plus générale, et que c'était au milieu de ce mouvement... qu'elle avait décrété que les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie.

Telle a été cette journée : elle a inspiré un instant des inquiétudes, mais tous ses résultats ont été heureux ; elle a présenté l'étonnant spectacle d'une insurrection dans laquelle la vie et les propriétés ont été aussi sûrement protégées que dans le meilleur ordre social. »

Vergniaud propose pour toute adresse l'envoi aux départements du décret portant que les Sections ont bien mérité de la patrie.

Louvct, — Je demande l'improbation de ce projet do mensonge.

Divers avis sont émis.

Lasonrce. — J'ai demandé h proposer un autre projet de proclamation, et je la renferme en trois phrases :

1° Que des malveillants ont formé un complot;

2° Que les citoyens de Paris ont déjoué cette manœuvre en maintenant le calme et l'ordre ;

3° Que le calme le plus profond règne à Paris, et que la Convention Nationale y est respectée. Il est donc très possible de faire connaître à la République les trois faits sans entretenir la division dans la Convention Nationale. Voici la proclamation que je propose :

Citoyens,

Des conspirateurs, travestis en patriotes pour égarer le peuple et perdre la liberté, ont fait tirer le canon d'alarme et sonner le tocsin. Les citoyens de Paris, dignes de la République et d'eux-mêmes, se sont réunis, ont pris les armes pour faire respecter les lois, protéger la Convention Nationale et maintenir l'ordre.

Le calme le plus profond règne à Paris.

La Convention Nationale veille. Elle prendra des mesures qui ne laisseront aux conjurés que la honte, le mépris et la mort.

Chabot appuie le projet d'adresse de Barere.

Vergniaud. — On parle sans cesse d'étouffer les haines et sans cesse on les rallume. On nous reproche aujourd'hui d'être des modérés, mais je m'honore d'un modérantisme qui peut sauver la patrie, quand nous, nous la perdons par nos divisions.

Je pense que faire une adresse au Peuple françois seroit prendre une mesure indiscrète.

Je respecte la volonté du Peuple françois; je respecte même la volonté d'une section de ce peuple, et si les Sections de Paris avoient elles-mêmes sonné le tocsin et fermé les barrières, je dirois à la France : c'est le peuple de Paris, je respecte ses motifs, jugez-les.

Mais pouvons-nous nous dissimuler que le mouvement opéré ne soit l'ouvrage de quelques intrigans, de quelques factieux?

Vous en faut-il la preuve?

Un homme en écharpe, j'ignore s'il est de la municipalité, alla dire aux hommes du faubourg Saint-Antoine : Eh! quoi, vous restez tranquilles quand la Section de la Butte-des-Moulins est en contre-révolution, que la cocarde blanche y est ar-

borée ! Alors les généreux habitans de ce faubourg, toujours amis de la Liberté, sont descendus avec leurs canons pour détruire ce nouveau Goblentz. Cependant on excitait à la défense les habitans de la Section de la Butte-des-Moulins. Bientôt on est en présence; mais on s'explique, on reconnaît la ruse, on fraternise et l'on s'embrasse. Les sentiments du peuple sont bons, tout nous l'a prouvé. Mais des agitateurs l'ont fait parler : il ne faut rien dire qui ne soit vrai. Je demande la priorité pour l'adresse de Lasource. {Journal des Débals et des Décrets, juin 1793, tome IX, n° 258.)

Le Moniteur ne parle même pas de la séance du soir et par conséquent ne rend pas compte de ce discours.

C'est la dernière fois que Yergniaud se lit entendre à la tribune. 11 parla, suivant l'expression du Patriote français, avec une énergie qui semblait croître avec le danger. Nous le comprenons, il s'agissait d'une fausse nouvelle, qui avait failli faire éclater la guerre civile. Dans les idées de Yergniaud, c'était le plus grand des crimes. Aussi il oublie les périls qui le menacent pour signaler cette manœuvre coupable et en obtenir la répression. Rien n'était plus conforme à ses principes, plus digne de son caractère, plus propre à couronner glorieusement la fin de sa vie politique.

On trouvera à l'Appendice le procès-verbal de cette séance, du 1" juin, rédigé tout entier et signé de la main de Fauchet.

2 Juin. — Quelle lut l'altitude de Yergniaud pendant la journée du 2 Juin?

Son nom n'était prononcé dans aucun des documents authentiques qui ont raconté l'événement (F. à l'Appendice). Les Mémoires de Petion, récemment publiés, seuls en faisaient mention. Une lettre de Yergniaud luimême, que nous considérous comme une découverte,

quoiqu'elle ne soit pas inédite, va nous apprendre par des lignes tracées de sa main, quels furent en ce jour néfaste, sa conduite et ses résolutions. (V. infrà^ p. 183.)

Suivant son récit, il s'était rendu à l'Assemblée et jusqu'à une heure ou deux il n'y avait pas d'apparence de trouble autour de la Convention. Il en sortit alors, et se rendit dans une maison où étaient réunis plusieurs de ses collègues.

Cette maison est celle de Meillan, rue des Moulins, nous le savons par Meillan lui-même, par Corsas et par les mémoires de Petion, dont nous venons de parler.

Là étaient réunis Brissot, Gensonné, Guadet, Buzot, outie Meilland, Petion, Yergniaud, en tout une vingtaine de Députés. Ils avaient résolu d'adresser une proclamation au Peuple français pour mettre leur mémoire à couvert et éclairer la nation sur les malheurs qui la menaçaient. Deux d'entre eux s'occupaient de la rédaction, lorsque Corsas et le frère de Rabaut Saint-Etienne, vinrent leur annoncer que le péril était imminent et qu'il fallait songer à leur sûreté.

On vint nous dire^ continue Yergniaud, que les citoyens des tribunes s'étaient emparés de passages, qui conduisent à la salle de nos séances, et que là ils arrêtaient les Représentants du peuple, dont les noms se trouvaient sur la liste de proscription dressée par la Commune de Paris.

En présence de l'obstacle qui se dressait sur leur passage, quelle devait être la conduite des Girondins? Deux partis se présentaient à eux : chercher à forcer la ligne d'investissement qui entourait la Convention et venir défier sur leurs sièges de Députés, la mort ou l'arrestation en pleine séance.

Telle eût été la volonté de Buzot, telle fut la résolution effectuée par Barbaroux.

L'autre parti consistait à quitter Paris, comme Petion*, Salle (sa déclaration du 3 juin à ses commettans, collection Cli. Renard), Louvet (Notice de mes périls), Brissot, qui croyaient à un renouvellement du 2 septembre -, ou à attendre, chacun dans leur domicile, la décision de l'Assemblée. C'est à quoi s'arrêta Yergniaud, et il en donne la raison : il n'a pas voulu s'exposer à des violences qu'il n'était plus en son pouvoir de réprimer, mais il n'a pas pris la fuite ; il n'a pas cherché un asile pour sa tête menacée, il est resté sous la seule sauvegarde du foyer domestique, prêt à obéir à la Loi, si elle parlait, à se soumettre à un décret si la Convention en portait un contre lui.

C'est bien là l'homme de haute légalité qu'on retrouve constamment dans Yergniaud, on le reconnaît aussi dans cette espèce de noli me tangcre qu'il prononce. Ennemi de la force brutale, il ne veut pas se commettre avec elle dans une lutte dégradante. Il ne s'inclinera que devant la loi, ou môme ce qui n'en était que la fausse apparence. Notons qu'il dit n'avoir connu le décret de proscription qui l'atteignait que dans la nuit, et en effet, le Décret ne fut rendu que fort tard, peu de temps avant que la

i Par Z61ia, Barbaroux avoit su que le projet au 2 juin étoit de se débarrasser dun seul coup de toute la Convention sans distinction, de Montagne ou de Côté droit {Mémoires de Pction, cités dans notre ouvrage : Charlotte de Corday et les Girondins, p. 478).

« V. Lettre à la Convention du IG juin 1793, vol. IV, p. 277 des Mémoires :

Quand une nssembléc ou un trihunnl n'est pas libre, est sous le couteau des assassins, fuir est un devoir pour l'hoMiine le plus inuocent. Ou m'a dit que j'ai quitté mon poste, mais il n'existait plus de poste là où il n'existait plus de liberté d'opinions; il n'eu exisUiit

ftlus surtout jtour les di'putt's proscrits, à moins qu'une prisou ue iH)it e noste destiné par la nation à ses ri>présen teints.

Lorsaue tout nnnonçoit un 2 septembre y rerli's, il n'y avait aucune lâcheté à ne pas tiMidre la gorge au fer des bourreaux'. Cicéron uc se déshonora pas en «piittaut Itome, lorsque Claudius et sc« assassius dounëreut des lois au Séuat.

Convention ne levât sa séance, c'est-à-dire à dix heures ou dix heures et demie du soir.

Gensonné suivit la même ligne que Yergniaud. Le péril lui paraissait si imminent, qu'il écrivit une sorte de testament daté du 2 jum, trois heures^ oii il dit (V. à l'Appendice cette pièce dans son entier) qu'il s'attend à devenir, dans peu d'instants, la victime d'un mouvement populaire ou d'un assassinat politique. Il n'en resta pas moins chez lui.

Yergniaud figure le second sur la liste des Députés à la Convention, mis en arrestation chez eux. Il est indiqué comme demeurant rue de Clichy, n° 337.

Un autre état rédigé, à la date du 24 juin, par Michel et Jobert, administrateurs de police et envoyé par le Ministre de la justice à la Convention, contient la liste comparative des Députés évadés et des Députés restés dans leurs domiciles sous le coup de l'arrestation qui les frappait. Yergniaud est au nombre de ces derniers. Sa présence est d'ailleurs attestée par une série de lettres qu'il adresse à la Convention et que nous ferons bientôt connaître.

Telle fut la participation de Yergniaud aux journées du 3J mai et du 2 juin, un récit sérieux, approfondi de ces événements est encore à faire. Nous ne l'essayerons pas ici. C'est une œuvre essentiellement collective, qui ne peut s'accomplir qu'en puisant tout à la fois aux Archives nationales oii se trouvent des sources inexplorées et dans les Archives de tous les départements. Il y aurait lieu de procéder par pubhcations préparatoires, faites officiellement, sans esprit de parti. Jusque là il faut s'en tenir au rapport de Juhen de Toulouse, sur les administrations rebelles ^

^ Rappouï fait au nom du Comité de Surveillance et de Sûreté

C'est la statistique la plus complète sur le fédéralisme. Le nom de Vergniaud n'y est pas prononcé. La Gironde est seulement signalée comme centre du fédéralisme et la Haute-Vienne, comme divisée.

L'influence du 2 Juin sur les provinces fut profonde, on peut la mesurer par cette réponse de Charlotte de Corday à ses juges :

Le Président. — Y avait-il longtemps que vous aviez formé le projet de tuer Marat ?

V Accusée. — Depuis l'affaire du 31 may (elle veut dire le 2 juin), jour de l'arrestation des Députés du Peuple. {Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ p. 71.) ^

Le 2 Juin fut donc l'arrêt de mort de Marat.

Il n'est pas facile de savoir quel fut à Paris l'effet produit par l'événement sur l'opinion publique , les journaux se taisent ; les rapports de police gardent aussi le silence^.

générale, par J. Julien (de Toulouse), député du département de la Haute-Garonne, sur les Administrations rebelles. Imprimé par ordre de la Convention Nationale.

1 On pourrait citer d'autres exemples, notamment celui du jeune Foy (le futur général), une des gloires de la tribune française :

Dénoncé pour avoir éclaté en plaintes contre la journée du 31 mai..., il fut jeté dans les prisons de Cambrai et traduit au Tribunal révolutionnaire de cette villf»... Joseph Lebon ayant fait paraître devant lui le prisonnier, celui-ci laissa éclater sa généreuse imprudence par des paroles aussi franches que hardies. La môme assurance le soutint devant ses juges... qui, touchés peut-être de sa candeur et de ses services, se contentèrent de le renvoyer eu prison jusau'à plus ample informé... (P.-F. Tissot, Notice àiographiqtie sur le générai Foy, p. vi, en tête du recueil des Discours.)

t F' uille des déclarations et rapjx)rls faits au bureau de surveillance du 6 au 7 juin 1703, l'an II de la République françiiise.

Nota. — On n'a pas présenté de feuilles depuis plusieurs Jours, parce que les rapports de la survcillunce ue présentaient que des faits connus et que les inspecteurs n'étaient employés qu'A des observations de circoustance et momentauées. (Archives nat., A. F., Il, 45.)

Les piipiers de la police publiés par M. .\. Schmidt sont 6fçalcment muets sur la journée du 2 juin.

178 VEllGMAUD A LA CONVENTION NATIONALE.

« Depuis le 31 may, chacuQ raisonne à sa manière sur les événements qui se sont succédé.

(( Les uns se plaignent du peu de succès des mesures prises, d'autres attendent avec inquiétude le parti que prendront les départements sur les arrestations de leurs Députés. Mais la majorité tourne les regards vers la Convention avec l'espérance qu'inspire une bonne Constitution. (Rapport de police.)

La presse exprime les mêmes doutes et la même incertitude :

Situation intérieure.

Un grand procès est maintenant pendant entre Paris et les Déparfcemens : il s'agit de savoir si les mouvemens irréguliers des 29 mai et 2 juin seront appelles sédition contre la Représentation nationale, ou insurrection contre une faction liberticide. Les différens partis se prononcent vigoureusement pour l'un et pour l'autre système ; de là ce déluge d'adresses motivées en sens contraire l'une de l'autre; de là ces arrêtés des Directoires de département, qui ont renié la puissance de la Convention, qui lèvent des armées, qui arrêtent des caisses, etc., etc.. De ce choc d'opinions il résulte que les départemens n'ont encore fourni qu'un contingent de menaces, tandis qu'à Paris le parti régnant va un train de poste sur la Constitution qu'il se dispose à présenter aux insurgés comme la tête de Méduse qui doit les pétrifier. (Correspondance entre Paris et les départements du 18 juin 1793, n° du 19.)

Yoici quelques-unes des conséquences des 31 mai et 2 juin :

Pour la liberté de la Presse (séance des Jacobins du 7 Juin 1791).

Robespierre aîné. — J'ai demandé la parole pour rappeler à la Société qu'elle a des traîtres à punir.

Robespierre jeune. — La liberté de la presse ne doit pas être permise lorsqu'elle compromet la liberté publique. Ce

sont les Gorsas, les Rabaud et autres écrivains qui ont corrompu l'opinion publique, etc. C'est parce qu'on savait que Paris était la boussole de la République qu'on a attaqué Paris, et tout homme coupable de ce crime doit être frappé du glaive de la loi.

Liberté de pétition (séance du 13 Juin).

Des députés de la petite ville de Laval, département de la Mayenne, sont admis. Ils demandent qu'une procédure soit instruite sur la conduite de la municipalité de Paris, et que tous les décrets rendus depuis le 3 juin soient révisés après la réintégration des trente-deux membres détenus.

Collot d'Uerbois. — Je n'envisage pas qu'elle est l'étendue des pouvoirs donnés aux fonctionnaires ; mais j'observe qu'aucune commune n'a le droit d'envoyer à cette barre attiser le feu de la guerre civile.

Liberté de penser.

Une des premières mesures qui suivirent le 2 juin, une des plus odieuses , fut l'établissement d'une Commission chargée de décacheter les lettres à la poste et de surprendre ainsi le secret des correspondances. On retrouve aux Archives nationales, dans les papiers du Comité de Salut public du département de la Seine, une série de pièces qui montrent ce cabinet noir en fonctions. Nous ne rapporterons que le procès- verbal d'une séance.

« L'an ii'^ de la République française, une et indivisible, la Commission inspectante des Postes ouvre sa séance à cinq heures du malin par la lecture des journaux, gazettes et affiches. La vérification des lettres et journaux terminée, il en est résulté que ceux-ci, après être enregistrés, ayant paru suspects à la Commission, elle en a arrêté l'envoi au Comité de Salut public (suit l'énumération de six brochures, trois journaux, huit lettres). La Commission nomme pour les porter au Comité de Salut public les citoyens Molière et Josse, membres de ladite (Commission. — Pour extrait conforme : Levillain, président; Joachim, secrétaire. V. dans notre ouvrage, ChartoUe de Corday et les Girondins, les lettres de

Jean Guadet à sa famille, interceptées par ce Comité, quoiqu'on reconnût qu'elles étaient écrites dans de bons principes (vol. III, p. 747) K ))

Indiquons encore, en terminant, deux noms qui se rattachent aux 31 mai et 2 juin :

ce L'infâme Hanriot..., cet assassin des 2 et 3 septembre, avait fait avancer la troupe de Rosenthal ; il était à la tête avee Maillard et ses complices de septembre. »

(La longue conspiration des Jacobins, etc., prouvée par Berrgoeing, Député de la Gironde et membre de la Commission des Douze, p. 73.)

Le 31 Mai, Rovère se porta un des persécuteurs des Girondins; on assure même qu'il se vanta d'avoir été un des acteurs de cette journée, et d'avoir poussé nominativement à la guillotine ses deux collègues Mainvielle et Duprat. (Biographie de Leipsig, art. Rovère.)

* Voyez, dans le même sens, le Moniteur, séance du 5 juin :

Doulcet de Pontécoulant dénonce le Comité Central révolutionnaire pour avoir décacheté les lettres suspectes et momentanément arrêté la circulation des journaux.

Et séance des Cordeliers, discours du citoyen Roussillon : Pour étouffer l'hydre qui siffle sur nos têtes et distille au loin son venin pestilentiel, arrêtons les postes et ne laissons passer que les lettres qui feront l'apologie de la Montagne et de la Constitution. Nos Buzot, nos Gorsas et tous les coquins de cette race ont voulu la violation de la liberté des opinions. La liberté des opinions n'est pas pour eux. Ils en ont trop abusé, ils en abuseraient encore. {Correspondance entre Parts et les Départements, n» du 20 juin 1793.)

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