‹ VergniaudChapitre 59 sur 113 · DE PIERRE-VICTURNIEN YERGNIAUD · texte numérisé non relu

DE PIERRE-VICTURNIEN YERGNIAUD

Du 26 du !<"■ mois de l'an 2« de la République.

Ce jourd'hui, vingt-sixième jour du 1" mois de I'an SECOND DE LA RÉPUBLIQUE, (lix hcuves du matin. Nous, René-François Dumas, Vice-Président du Tribunal Criminel Révolutionnaire établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans recours au Tribunal de Cassation et encore en vertu des pouvoirs délégués au Tribunal par la loi du 5 avril de la même année, assisté de Jacques

Goujon, COMMIS-GREFFIER DU TRIBUNAL, EN l'uNE DES SALLES DE l'auditoire DU PaLAIS, ET EN PRÉSENCE DU citOI/eU GrC-

bauval, adjoint a l'Accusateur Public, avons fait amener

r>E LA maison d an^èt de la Conciergerie , auquel

nous avons demandé ses noms, Age, profession, pays et «lemeure.

A RÉPONDU SE NOMMER Pierre- VictumieH VERGNIAUD, àf/é de ^9 ans, homme de Loi, Député à la Convention Nationale par le département de la Gironde, natif de Limoges^ déparlement de la Haute-Vienne, demeurant il Paris, rue de Cliclii, n° 337.

D, S'il a eu dos rapports avec Lafayello.

/?. Qu'invité à dîner par le député F^amanjue, détenu

IG

par les ennemis^ et y étant avec Lausade et sa femme, Guadet, Grangeneuve et autres dont il ne se rappelle pas les noms^ étant passé après le dîner, dans la chambre de la citoyenne Lausade, Lafayette, alors commandant en général de la garde parisienne, y fut introduit, et sur-le-champ^ les Députés présens sortirent tous avec le répondant ; que c'est la seule fois qu'il ait vu Lafayette.

D. S'il a eu des rapports avec Dumouriez.

i?. Qu'il l'a vu quelquefois chez lui, répondant avant le ministère de Dumouriez, et que celui-ci l'ayant invité à dîner le lendemain du jour oii il fut nommé Ministre ; il y fut, après l'avoir prévenu que c'étoit la dernière fois qu'il vouloit le voir pendant qu'il seroit ministre ; que dès lors Dumouriez étant à Paris, à son retour de la Champagne, il a soupe avec lui et grand nombre de personnes, chez Talma, à l'invitation de celui-ci ; qu'il n'a eu avec lui aucun autre rapport.

D. S'il a eu des rapports avec Louis Capet, sa femme ou leurs agents, notamment si au mois de juillet 1792, il n'a pas été auteur et signataire d'une lettre dans laquelle les moyens de maintenir la Royauté en France étoient indiqués à Capet.

R. Qu'il n'a eu aucun rapport avec la Cour ni ses agents, que cependant, dans le mois de juillet 1792, Boze, peintre, vint le demander à la Commission des Vingt-et-Un, que lui répondant, Guadet et Gensonné se trouvèrent dans l'antichambre de la Commission, que là Boze qu'il voyoit pour la première fois, leur dit : « Il y a une grande agitation dans les esprits, on paroît mécontent du Roi, s'il va mal c'est qu'il ne sçait que faire. ^) A quoi le répondant répliqua : « S'il étoit de bonne foi, sa conduite seroit bien simple, il n'auroit qu'à éloigner

les années étrangères, etc. » — Boze répondit : « Ecrivés-moi ce que vous venés de me dire, je connois quelqu'un en qui le Roi a confiance et à qui je parlerai, et je suis persuadé que le Roi fera ce qui paraîtra utile à la Nation. » Le répondant, inquiet lui-même sur les événemens, répondit qu'il n'y voyoit aucun inconvénient ; qu'en effet une lettre à Boze, rédigée par Guadet ou par Gensonné, lui fut présentée par Gensonné, que lui répondant la lut et qu'il la signa ; qu'elle resta entre les mains de Gensonné, et que dès lors il n'en a plus entendu parler que quand Gasparin l'a dénoncé.

D. Si à cette époque il avoit connoissance qu'il se préparât dans Paris une insurrection tendant à l'abolition de la Royauté.

/?. Qu'il voyoit que Paris étoit agité, qu'il ne connoissoit ni le mouvement préparé, ni quel seroit le résultat de l'agitation.

D. Comment connoissant la perfidie de la Cour, et son intelligence avec les ennemis extérieurs, il a pu indiquer à Capet les moyens de faire cesser les soupçons et les mouvemens contre lui.

R. Qu'il ne connoissoit pas positivement, mais qu'il présumoit les perfidies de la Cour, d'après sa conduite, que craignant les résultats de mouvemens qui seroient mal combinés, il avoit consenti à proposer des moyens qui auroient prévenu des convulsions fâcheuses.

D. S'il a eu des rapports avec Roland le ministre.

H. Qu'il l'a vu et a mangé quelquefois chez lui, Roland.

D. S'il a eu connoissance que Roland ait fait circuler des écrits tendant à égarer l'opinion publique.

/?. Qu'il ne les a connu ^^/'-^ f|iu' |»aj' 1rs dénonciiiliuns faites à l'Assemblée.

244 VERGMAUD A LA CONCIERGERIE.

D. S'il a eu des rapports avec d'Orléans dit Égalité ou avec ses agents.

R, Qu'il a dîné une fois avec lui chés Robert, Député, à l'invitation de celui-ci, au commencement de la Convention, et une autre fois chez Garât, alors Ministre de la Justice, à l'invitation de celui-ci.

D, S'il a eu des rapports avec le département de Corse.

R. Aucun.

A lui représenté la copie certifiée de la lettre à lui adressée d'Ajaccio^, le 8 juin dernier, ainsi qu'un imprimé contenant : articles arrêtés par l'assemblée générale DES Mandataires du Peuple du département de Corse, il a dit ne connoître ni l'une ni l'autre de ces pièces, ni aucun individu de ce Département.

D. Si le 2S mai dernier il a mangé avec Fonfrède.

R. Qu'il ne s'en rappelle pas (sic).

D. S'il a connoissance que, dans le repas de ce jour, il ait été dit que l'ancienne Constitution alloit être rétablie.

R. Que non.

D. S'il a pris part aux calomnies portées à l'Assemblée Nationale et disséminées dans toute la France, contre la Commune de Paris et une partie de la représentation nationale, à l'etîet de diviser Paris et les Départemens.

R. Qu'il n'a pris part à aucune calomnie, qu'il a fait quelquefois des observations, mais avec les égards dus aux Autorités constituées et aux Représentants du Peuple.

Z). S'il a pris part aux projets d'appeler à Paris une force départementale.

R. Que non. Que ce n'étoit pas même son opinion.

/>. S'il a dit ou écrit que la Convention fut influencée par les tribunes, et que par leurs mouvemens elles gênassent la Liberté.

B. Oue non, qu'il a dit seulement une fois à la tribune de la Convention que de mauvais Citoyens se glissoient quelquefois dans les tribunes pour y exciter du désordre.

A lui représenté un imprimé contenant deux lettres signées Vergniaud, en date des 4 et 5 mai dernier, la première commençant par ces mots : Vous avez été instruits^ la seconde par ceux-ci : Je vous écrivis hier, par lui écrite à une Société séante aux Récolets à Bordeaux, et interpellé de déclarer s'il reconnoît avoir écrit ces dites lettres. (Voyez ces lettres ci-dessus, p. loi.)

I{. Qu'il ne peut pas affirmer que lesdites lettres imprimées contiennent textuellement ses {sic) expressions, mais qu'il se rappelle avoir écrit deux lettres dans ce sens à la même adresse.

/>. S'il a écrit quelques lettres à Bordeaux sur les événements du 31 Mai, 1" et 2 Juin.

R. Qu'il a écrit à Bordeaux sur ces événemens le 1" et le 8 ou le 9 du mois de Juin.

D. Si dans ses dilYcrentes lettres, il a provoqué la rébellion des Départemens contre la Convention Nationale, et leur coalition armée contre la Commune de Paris.

/?. Que non.

/>. Quels sont les Tyrans et les Scélérats qui, selon lui, vouloient dissoudre la Représentation nationale, assassiner ses membres, détruire la Liberté et asservir les Départemens.

R. Que c'étoit ceux qui, selon lui, étoient coupables de ces délits, qu'il n'en peut nonuner aucun, qu'il a

des soupçons sur certains individus qu'il ne veut pas nommer.

ce Et attendu que nous n avons voulu inscrire des dé- « veloppemens qui nous ont paru ne devoir pas apparc( tenir à un interrogatoire, il a dit que ce n'étoit pas là toute sa réponse.

D, Pourquoi il a provoqué la rébellion du département de la Gironde.

R, Qu'il n'a pas provoqué la rébellion, mais la réunion à la Convention.

A lui représenté qu'en écrivant aux hommes de la Gironde de se lever, il paroît avoir provoqué plutôt la rébellion que la réunion et la soumission aux décrets de la Convention.

R. Que la phrase suivante explique son Intention.

A lui observé que ses correspondances ont produit de la part de la ville de Bordeaux des menaces faites à la Convention et une rébellion ouverte.

R. Que ses correspondances n'ont pas pu produire cet effet, puisque dans sa lettre du 1" Juin il a provoqué l'envoi de Députés pour fraterniser avec Paris.

D, Quels motifs il avait pour annoncer dans sa lettre du 3 Juin, au Président de la Convention, que son Département pourroit éprouver des troubles funestes s'il donnoit sa démission.

i?. Que son Département auroit pu supposer que ç'auroit été une démission forcée et que la Convention n'étoit pas libre K

1 Depuis mon arrestation, j'ai écrit plusieurs fois à Bordeaux; dire que dans ces lettres je fis l'éloge de la journée du 31 mai seroit une lâcheté, et pour sauver ma vie je n'en ferai point. Je n'ai pas voulu soulever mon pays en ma faveur; j'ai fait le sacrifice de ma personne. (Voyez la lettre de Vergniaud, ci-dessus, p. 229.)

D. Pourquoi dans une seconde lettre du 6 Juin, au Président de la Convention, il a dit que l'arrestation de plusieurs membres de la Convention étoit l'etîet de la violence et rompoit l'unité de la Convention.

R. Que ses expressions étoient subordonnées à la supposition que les inculpations par lesquelles on avoit provoque l'arrestation, auroient été reconnues calomnieuses.

D. Pourquoi dans sa lettre du 16 Juin, époque à laquelle les plus malveillans ne pouvoient même plus prétexter le défaut de liberté de la Convention, il insistoit à dire que les mesures qu'elle avoit prises étoient le résultat de machinations exécutées avec la force armée, et menaçoit le Comité de Salut public de publier sa lettre.

R. Que ses dires se rapportoient à la journée du 31 Mai, et qu'il n'a pas publié sa lettre.

D. Pourquoi, dans sa lettre du 12 Août dernier, il accuse une partie de la Convention nationale.

R. Qu'il se plaint et n'accuse pas.

/>. S'il a participé à quelques complots tendant à rompre l'Unité, l'Indivisibilité de la République, contre la Sûreté et la Liberté du Peuple Français.

R. Que non.

D, S'il a un deffenseur.

H, Que non.

Et lui avons nommé d'office le citoyen Guillot («c), homme de loi, rue de la Coutellerie, n" 6.

Lecture faite du présent Interrogatoire a dit que ses réponses en Icelui contiennent vérité, qu'il y persiste et a Signé avec nous, l'adjoint à l'accusaleur public et le Commis greffier.

Vergniâud, Dumas, Goujon, Creqàuvai..

248 VERGNIALD A LA CONriElîGKRÏE.

L'interrogatoire de Dumas est calqué sur le réquisitoire d'Amar ; quoique reposant sur une accusation vide de sens et de faits, il est habilement conçu et dirigé. D'abord il porte sur les relations de l'accusé avec Louis XYI, Lafayette, Dumouriez, Roland, d'Orléans, noms compromettans avec lesquels les passions intolérantes du temps n'admettent pas le moindre contact. Avoir connu ces hommes est un crime capital, le plus simple rapport avec eux est matière h des incriminations, à des suspicions infinies.

Viennent ensuite les questions sur les dispositions de Yergniaud contre la Commune de Paris et en faveur de la province ;

Enfin la correspondance avec Bordeaux, la provocation à la rébellion ; le mot : « Hommes de la Gironde, levez-vous! » le seul qui pût prêter à l'inculpation. Mais quand on lit les lettres incriminées, on voit qu'il s'agit d'un appel au secours, que Yergniaud ne fait que signaler les menaces de proscription et d'assassinat qui circulent contre son parti, qu'il ne parle que des députations qui vont demander leur tête à la barre de la Convention et qui y sont venues en effet. Sa réponse était donc la vraie. Lisez la lettre dans son ensemble, et vous arriverez à ces mots : g Hommes de la Gironde..., vous forcerez à la paix les hommes qui provoquent à la guerre civile. » Et c'étaient ceux qui avaient fait le 2 juin qui osaient transformer en crime de haute trahison la défense la plus légitime contre Tag/ession la plus cou ■ pable ! Passons, 11 y a dans l'interrogatoire deux réponses de Yergniaud à noter :

La première est sa déclaration à Dumouriez qu'il ne voulait plus le voir tant qu'il serait ministre, déclaration qui atteste une pureté singulière et qui est bien digne de celui qui pouvait dire devant la Convention, sans être contredit : Je n'ai même pas fait donner une place de garçon de bureau.

La seconde réponse, digne de remarque, est celle qui clôt l'interrogatoire, cf — Pourquoi, dans sa lettre du 12 août dernier {V. ci-dessus, p. 229), il accuse une partie de l'Assemblée nationale? — Qu'il se plaint et n'accuse pas ! »

Vergniaud est tout entier dans la grandeur de cette triste parole !

On lui nomme ensuite un défenseur d'office, k citoyen Guyot, le même qui avait été désigné conune conseil de Charlotte de Corday. {V. Dossiers du procès de Charlotte de Corday, p. 1)3.)

Vergniaud, défendu par un obscur homme de loi, plus agent d'affaires qu'avocat! Dérision amère! Il ne dit rien, mais il apprêta en silence ses armes pour le combat qui était proche.

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