ET LA QUESTION RELIGIEUSE
VRAI SENS DE SES INTERVENTIONS || TOLÉRANCE RELATIVE ET PROTESTATIONS INDIGNÉES || UN ÉGAREMENT DE SON ÉLO- QUENCE Il SON DÉISME II UNITÉ ET RAISONS DE SON ATTITUDE CONTRE « LES FACTIEUX DU DEHORS ET DU DEDANS ».
PARMI les problèmes que les Constituants avaient légués à leurs successeurs, les deux plus graves étaient celui des rapports de l'Église et de l'État et celui de l'émigration. Ils étaient d'autant plus difficiles à résoudre qu'ils étaient indissolublement liés. Ils s'étaient posés devant la Législative dès ses débuts, simultanément et dans des circonstances telles qu'ils lui avaient paru ne comporter que des solutions violentes. En tout cas, les nouveaux députés n'en trouvèrent pas d'autres. Les mesures que nous leur avons vu discuter, pour faire cesser et refluer l'émigration, — invitations à bras ouverts alternant vite avec les menaces de répression, — avaient été également impuissantes. Elles avaient contribué à rendre inévitable la guerre étrangère. Toutes les lois qu'ils croiront devoir faire, par solidarité avec leurs devanciers, pour appliquer la Constitution civile du clergé et imposer la loi du serment, ne faisant qu'aggraver l'erreur initiale de ceux-ci, la guerre civile allait éclater derrière la guerre étrangère. La masse du clergé préludait,
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à l'exemple de la grande majorité des évêques, par une vaste insurrection morale à l'insurrection matérielle qui se préparait çà et là. à l'Ouest surtout, allumant, selon le mot prophétique du pape au roi, « la flamme dévorante d'une guerre cruelle ».
Or, l'Assemblée législative ne pouvait empêcher cette flamme de s'étendre, quoique l'ayant vu s'allumer. Ses membres, liés par serment à la Constitution, étaient tenus d'en faire exécuter les articles consécutifs au décret du I2juillet 1790, comme les autres. Bon gré mal gré, elle se trouvait prise dans le terrible engrenage. Parmi les fautes qu'elle ajoutii à l'erreur si lourde des créateurs de l'Église constitutionnelle, il y eut celle de traiter les prêtres insermentés avec la même rigueur que les émigrés, sans faire les distinctions nécessaires entre les résistances de la conscience religieuse et les cris de révolte du fanatisme. Mais Vergniaud ne commit pas cette faute, quoi qu'on en ait dit. Tout au long de ses interventions dans la discussion des lois de répression contre les insermentés, il distingua, avec énergie et même avec indignation, entre « les perturbateurs » et ceux qui n'étaient coupables que d'obéissance à leur conscience et aux brefs du pape. Ce fut là une ligne de conduite dont il ne dévia pas, même après le 10 août.
Dès le 7 octobre 1791, Couthon avait posé, avec insistance, la question des mesures à prendre contre les prêtres réfractai res. Deux jours après, un rapport précis et sagace de Gensonné et de Gallois, sur la nature des troubles dans les départements de la Vendée et des Deux-Sèvres, était venu démontrer la nécessité de les faire cesser au plus vite, non sans iivertir l'Assemblée que des mesures de rigueur « seraient infailliblement le signal de la guerre civile ». Ajournée à quinzaine, la discussion allait durer jusqu'au 29 novembre.
Vergniaud y eut peu de part. Il fit, les 16 et 17 novembre, deux brèves interventions, qui ne portaient que sur la marche à suivre dans le débat. Le 18, il commença à
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prendre position contre les partisans des mesures draconiennes, notamment contre Couthon. Celui-ci voulait que l'ecclésiastique qui refuserait le serment civique fût obligé de s'éloigner : Vergniaud déclara qu'il y avait « quelque chose de barbare » à forcer l'ecclésiastique de « se dénoncer comme perturbateur du repos public >/. Le 2i, — pour ne pas donner au fanatisme une occasion de plus de « secouer ses torches », — il avait prudemment proposé d'ajourner jusqu'à la revision des lois sur la Constitution civile du clergé, l'article 14 qui avait trait à des modifications partielles de ces lois, notamment à celle de leurs titres, « comme n'exprimant pas leur vraie nature ». Il avait fait, à l'appui de sa proposition, cette remarque incisive : « Nous nous occupons, dans ce moment, d'une loi répressive contre les délits que fait commettre le fanatisme; il faut donc que les mesures que nous allons prendre ne donnent pas occasion au fanatisme de commettre de nouveaux délits ».
Quand il s'engagera à fond dans le débat, ce sera pour développer des opinions conformes à celle de son ami Ducos qui, dans son remarquable discours du 26 octobre, s'était écrié : « Séparez de ce qui concerne l'État tout ce qui concerne la religion !» et à celle de Gensonné qui avait signalé, le 3 novembre, « le terrible inconvénient de frapper l'innocent comme le coupable ». Qu'il pensât exactement comme eux sur la tolérance nécessaire et sur les distinctions non moins nécessaires entre le spirituel et le temporel à faire passer dans la loi, c'est ce que prouve d'abord son discours du 10 avril 1792 sur la laïcisation des registres de l'état civil. Il y proteste énergiquement contre « le mélange anarchique des pouvoirs » et il se demande: «Que peuvent avoir de commun telle ou telle opinion religieuse et l'état civil des cito^-ens? » Mais, sous ces réserves, il y déclare expressément : « Notre intention n'est pas de flétrir l'âme, en détruisant des espérances qui la consolent et des jouissances qui la rendent heureuse ».
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Treize jours après, il éUiit amené à prononcer, sur les mesures à prendre envers les prêtres réfractaires, des paroles dont on a singulièrement méconnu le vrai sens, faute de les éclairer par certaines de ses déclarations antérieures et ultérieures sur le même sujet.
Roland était venu lire à l'Assemblée un mémoire sur les troubles intérieurs du royaume, pour la « fixer essentiellement > sur ceux de ces troubles que l'on devait « au fanatisme ». Là-dessus, Merlin déclare que lu faute en est à « un excès de tolérantisme » de l'ex-ministre de l'Intérieur, Cahier, qui avait fait ouvrir les églises aux prêtres réfractaires. Il s'écrie que « le fanatisme est prêt à faire couler le sang des citoyens 3», et il conclut, aux applaudissements des tribunes et d'une partie de l'Assemblée : « Je demande que tous les prêtres perturbateurs soient chargés sur un vaisseau et envoyés en Amérique. 2» V'ergniaud intervient alors. Il propose « non piis que l'on charge les vaisseaux de prêtres ^, mais, comme « seule mesure prudente et possible >> , qu'on renvoie le mémoire du ministre au comité des Douze, qui devra développer, dans son rapport, le principe de la déportation, « afin que l'on sache dans quelle circonstance il est permis à une nation de rejeter de son sein ceux qui n'y restent que pour le déchirer. » Il constate d'ailleurs que « le fanatisme n'a continué ses progrès que parce qu'il 1 n'existe pas de loi répressive », — celle du 29 novembre n'ayant pas été sanctionnée par le roi, — et il conclut : « Il faut faire cesser enfin ces convulsions anarchiques. Il 1 est temps de leur faire une guerre ouverte au nom de la / loi. »
Pour déduire de cette proposition et de ces considérations que Vergniaud, « plus contenu />, fut -« non moins impitoyable » que Merlin, il faut n'avoir pas présentes à l'esprit ses autres interventions qui suivirent et donnent leur vrai sens à celle du 23 avril. C'est évidemment ce qui est arrivé aux écrivains qui, examinant avec sévérité les déclarations de Vergniaud, au cours des divers débats
sur les prêtres réfractaires, ont passé sous silence celle du 23 août, entre autres, où, protestant contre la déportation à la Guyane, proposée par Cambon, il traita cette mesure d'inhumaine et de déshonorante pour la France. Entre la tolérance, voltairienne sans doute, mais constante de l'ex-séminariste Vergniaud et l'intolérance sans merci de certains de ses collègues défroqués, il y a tout de même des distinctions à faire.
Au fond, ce qu'il voulait, en demandant le renvoi aux Douze de la proposition de Merlin, c'était justement la faculté d'établir, dans les délits des réfractaires à la loi du serment, ces nuances, ces possibilités de justification^ cette procédure qu'avait réclamées, le 3 novembre, son ami et collègue du barreau de Bordeaux, Gensonné, mû par des scrupules de justice et aussi de tolérance qu'il partageait. Il eût volontiers répété avec l'abbé Maury : « Prenez garde de faire des martyrs! » Au reste, la vraie nature de ses intentions ressort avec é\'idcnce de l'examen attentif de certains faits qui suivirent.
Sa proposition de renvoi ayant été votée, la discussion du rapport du comité des Douze s'ouvrit le 13 mai. Le 27, elle aboutissait à un décret qui prescrivait, comme mesure de sûreté publique et de police générale, la déportation des ecclésiastiques — en un pa3\s étranger, à leur choix, — sans autre motif que la plainte de vingt-cinq citoyens d'un même canton, sauf avis conforme du directoire du district et décision arbitrale, en cas de conflit, de commissaires nommés par le directoire du département. Sans apporter aucune preuve, — peut-être en vertu d'un contresens sur la déclaration faite par Vergniaud à la tribune, le 23 août, d'avoir « concouru » à ce décret, ce qui signifiait simplement qu'il avait pris part à sa discussion en séance publique, — on a prétendu que la rédaction lui en était due, pour une bonne part. Or, voici des preuves matérielles et morales du contraire.
D'abord, à la date du 27 mai, Vergniaud ne faisait plus
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partie de la commission des Douze qui avait été saisie du rapport. Il en était sorti, par le tirage au sort du 7 avril, et il n'y rentra que le 18 juin, dans la fournée des neuf membres suppléants qui en fit la fameuse commission des € Vingt et un ». En second lieu, les comptes rendus des débats de la Législative constatent que, le 24 mai, le priorité fut accordée au projet de décret de Benoiston et que, le 26, celui-ci ét\it « seul chargé >-> de la rédaction des articles modifiés. Enfin et surtout, comment Vergniaud aurait-il pu se mêler de rédiger un décret dont les dispositions draconiennes étaient en contradiction formelle avec l'opinion qu'il venait d'exprimer, au cours même des débats, dans son grand discours du 16 mai?
Il y avait examiné ces deux questions : Exigera-t-on de tous les prêtres le serment civique? Emploiera-t-on dans les troubles religieux la peine de la déportation? Sur la première question il avait conclu par l'affirmative : il y avait, à ses yeux, au nom de la sûreté de l'État, nécessité pour les membres du corps social d'obéir aux lois qu'il fait; et se refuser à cette obéissance fondamentiile, lorsque l'État est en guerre, c'est lui adresser une véritable déclaration de guerre. Telle fut sa thèse qui, pareille à celle de son discours sur l'émigration, était conforme à la pure doctrine du Contrat social.
En examinant la seconde question, il avait soutenu que, dans les troubles religieux, en face du fanatisme, — « cet égarement d'une raison exaltée et stupide //, qui est dangereux et funeste, même s'il est de bonne foi, « parce qu'il se propage avec la rapidité de l'incendie ;>, — on avait le droit d'employer la déportation, « sauf à rédiger la manière dont on pourra en faire usage ». C'était là, disait-il, une peine qui, sans atteindre personnellement les coupables, conciliait le mieux <? et la pitié que vous devez au fanatisme et le soin paternel que vous devez à la tranquillité de l'État ». La suite de son discours montre qu'en dépit de murmures nombreux et réitérés, il chercha le moyen de faire traduire
ce sentiment de pitié, à l'égard des délinquants, par des discriminations inscrites dans la loi.
S'excusant d'improviser, car il était venu à la séance, « ne songeant même pas que cette question était à l'ordre », il proposa des mesures d'adoucissement, presque d'indulgence. La première — dont l'ingéniosité même prouve combien il avait à cœur de ne pas se montrer impitoyable et dont l'énoncé fut accueilli avec des mouvements divers^ — consistait à « encourager la déportation volontaire », en faisant une loi « en sens inverse de celle sur les émigrés ». Elle excepterait de sa rigueur « ceux qui consentiraient à fixer leur résidence dans des pays étrangers », et on leur dirait : « Par votre refus de prêter serment d'obéissance à nos lois, vous prouvez que vous êtes leur ennemi. La nature, qui vous a fait hommes libres, vous permet d'aller chercher un gouvernement qui convienne mieux à vos principes. Vivez sur un autre sol; vous conserverez vos propriétés sur le nôtre, dès que vous cesserez de le troubler par votre influence et par l'exemple de votre rébellion. Vous serez traités comme des étrangers propriétaires en France. Je ne vois là qu'une mesure politique, qui peut être d'un très grand avantage et qui est d'une justice rigoureuse. » Vergniaud émettait ensuite, — non sans soulever encore des murmures, — l'avis que la déportation ne fût d'abord employée que « d'une manière individuelle », et qu'elle ne le fût « d'une manière simultanée » qu'en cas de récidive dans la même commune et dans les trois mois. Quant au lieu de la déportation, il désapprouvait, parmi de nouveaux murmures, que ce fût « dans quelques-unes de nos îles », au lieu de l'étranger. Enfin il faisait succéder les rires et les applaudissements aux murmures, en égayant les rigueurs tempérées de ses déductions à la Jean-Jacques par cette boutade voltairienne, — où il voulut rivaliser sans doute avec une proposition antérieure d'Isnard demandant la déportation des réfractaires, « ces pestiférés », dans « les lazarets de Rome et d'Italie » — : « Les hommes qui troublent
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notre société ne sont coupables que d'avoir des principes contraires aux nôtres, et qui peuvent être conformes à ceux de plusieurs des gouvernements qui nous avoisinent: et même ces principes leur vaudront de la fa\eur dans quelquesuns d'entre eux. Par exemple, je ne doute point qu'en Italie ils ne soient accueillis comme de saints personnages que l'on persécute, et qui méritent les palmes du martyre; et le pape ne pourra voir, dans le présent que nous lui aurons fait de tant de saints vivants, qu'un témoignage de notre reconnaissance pour les bras, les têtes et les reliques des saints morts dont il a gratifié, pendant tant de siècles, notre crédule piété. » Le fait est que « les perturbateurs » auraient trouvé, à Rome même, dans l'émigration, avec qui frayer et comploter.
On voit combien ces distinctions, indulgentes, — même avec le sourire de Voltaire, — et ces adoucissements aux rigueurs de la loi, ingénieusement cherchés et présentés, s'écartaient déjà des suspicions menaçantes et des formules brutiiles des décrets auxquels on veut associer Vergniaud, avec le prétendu bloc des Girondins. En vérité, était-ce là se faire l'auxiliaire de Merlin et autres sectaires qui ne proscrivaient pas sans phrases, tels que Français de Nantes?
Relevons encore à l'appui de notre jugement sur sa tolérance et sur sa loyauté dans la question religieuse, sa protestation contre « l'escobarderie » d'une proposition qui tendait à reculer le paiement de la pension des prêtres.
Il prendra la même position intermédiaire et conciliante, dans le débat, et y soutiendra avec plus d'énergie encore son opinion contre les mesures de rigueur aveugle, le 23 août, à la veille du second décret de déportation ; et c'est ce qu'on oublie trop de rappeler, à sa décharge.
Benoiston était venu soumettre à l'Assemblée un nouveau décret, plus rigoureux que celui de mai, « sur le mode de déportation des prêtres » qui n'avaient pas prêté le serment ou l'avaient rétracté. Il leur était enjoint, dans le premier article, sans autre forme de procès, de sortir du district de
leur résidence en un jour, du département en trois jours, du royaume en quinze jours. Pour mieux veiller « au salut de l'empire » et empêcher ces fanatiques de revenir, avec l'ennemi, « armés d'un crucifix, ravager les frontières », Cambon avait demandé, parmi de vifs applaudissements, d'armer des vaisseaux, coûte que coûte, « pour porter ces prêtres à la Guyane française », en leur donnant « des vivres, des femmes même ». Vergniaud prend aussitôt la parole et, dans une improvisation chaleureuse, il proteste contre « l'inconcevable proposition d'une déportation à la Guyane ». Il rappelle à l'Assemblée son devoir de « n'adopter que des mesures dignes d'elle », de ne pas « déshonorer le peuple français qu'elle représente, par des actes que l'humanité désavoue », par une loi qui, lui étant « un outrage », n'est plus« qu'un acte de tyrannie et couvre d'opprobre le législateur ». Il rappelle le principe sanctionné par le précédent décret sur la matière, en vertu duquel était établie « une différence entre les prêtres insermentés qui troublaient l'ordre public, et ceux qui le respectaient », puisqu'ils ne tombaient sous le coup de la loi qu'après des dénonciations faites dans les conditions qu'elle édictait : « Voilà, déclarait-il , le principe qui doit encore vous diriger » ; et il proposait de prendre pour base de la discussion ce premier décret. Dans une péroraison émouvante, il s'écriait : « Que vous propose-t-on aujourd'hui? Une loi qui enveloppe dans la même proscription et l'innocent et le coupable.... Tâchons, en finissant notre carrière, d'emporter quelques regrets et l'estime de la nation. Laissons dans cette enceinte le souvenir que nous avons fait, pour sauver la patrie, tout ce qui était nécessaire, et que, dans l'énergie des moyens que nous avons choisis, nous avons respecté l'humanité, honoré notre propre pays par la sagesse de nos lois. » Sans doute, le décret Benoiston, deuxième du nom, n'en sera pas moins voté, le 26 août, donnant à tous les insermentés, sans autre distinction, huit jours pour sortir du district et du département, quinze jours pour être hors du
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royaume, sous peine d'être déportés à la Guyane. Cette sanction sera aggravée par le décret du 23 avril 1793, ordonnant la déportation en bloc des insermentés, lequel sera voté sans phrases. Il avait été rendu sur l'initiative de Cambon qui, le 19 mars, raillera le reproche d'inhumanité que lui avait fait Vergniaud, le 23 août, — d'où il était résulté, selon lui, qu'on s'était borné à « renvoyer sur les frontières » les réfractaires. Il y sera même ajouté « la mort dans \'ingt-quatre heures » pour tout déporté rentrant sur le territoire de la République. Ce dernier article donnait une demi-satisfaction au député Monma3'ou qui ne craignait pas, lui, de faire des martyrs, et qui, le 23 mars, avait proposé de décréter que les insermentés seraient tenus de sortir du royaume, sous peine de mort, «k tout simplement ». Mais où est donc la part prise par Vergniaud dans ces mesures dont les circonstances ambiantes de guerre étrangère et de guerre civile expliquent la rigueur croissante, sans en excuser la cruelle maladresse?
Dans toutes ses déclarations sur la question religieuse, nous n'en voyons qu'une où son horreur du fanatisme, et aussi sans doute l'esprit de parti, aient égaré son éloquence : et encore l'emploi qu'il en fit, cette fois-là, n'était-il pas sans excuses. Ce fut le jour, 19 mars 1792, où il demanda l'extension de l'amnistie à la seconde bande des assassins d'Avignon, — celle des '< vengeurs /> de Lécuyer, si atrocement torturé, — et plaida pour eux les circonstances atténuantes. En tête de celles-ci, il invoqua le fait que les meurtriers du malheureux secrétaire de la municipalité avignonnaise avaient été fanatisés par « l'hypocrisie abominable » des prêtres qui avaient répandu « l'imposture des larmes versées par l'image de la Vierge » ; et il conclut que l'indulgence s'imposait pour les cruels vengeurs de cet attentat, parmi lesquels se voyait le jeune fils de la victime. Pathétiquement, en avocat au criminel qu'il avait été, il proposa, après avoir plaidé ces circonstances atténuantes, d'étendre l'amnistie de la Constituante qui couvrait les pre-
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miers criminels, vu la date de leur crime, aux bandits politiques qui avaient commis ces massacres de la glacière d'Avignon « à laquelle on ne peut penser qu'avec terreur », selon sa propre expression, — et sur lesquels allaient prendre modèle les septembriseurs.
Mais, au cours de tous les débats sur les mesures de répression contre le clergé réfractairc, son langage avait été en parfait accord avec ses déclarations tolérantes d'an tan. Ainsi, dès le 3 avril 1791, chargé, en qualité de président de l'assemblée électorale du district, de proclamer les curés élus, il avait fait, en termes lyriques, l'éloge de l'Église constitutionnelle. Puis il avait adressé au clergé réfractaire cet avis à bon entendeur : « Citoyens, il est des hommes ou animés d'un faux zèle, ou aveuglés par des préjugés funestes, qui murmurent contre une si belle régénération : des prêtres même semblent ne l'avoir envisagée qu'avec terreur et se sont éloignés de l'arche sainte. Plaignez-les, car on doit de la pitié à tout homme qui s'égare. Mais si quelque factieux entreprenait de jeter l'alarme dans nos consciences, s'il tentait d'allumer les torches do la discorde à celles du fanatisme, ah! repoussons alors avec la plus vive énergie ces suggestions fatales. » Mais il avait vite écarté ces visions de guerre civile, pour présenter, en finissant, à son auditoire un tableau enthousiaste du pacte auguste formé, en ce jour, entre les Français et « le Dieu des nations >> : « Vous allez voir, dans les temples, flotter le drapeau de la liberté à l'ombre de l'étendard de la croix : oui, vous avez pour garants et pour médiateurs de cette alliance solennelle et les prélats vertueux élus par le peuple, dans les diverses parties de la France, et les pasteurs citoyens que vous avez nommés et dont je vais faire la proclamation. »
Dix jours après, le pape condamnait la constitution civile du clergé; et nous avons vu quels cruels démentis les événements avaient donnés à cet optimisme. Celui-ci était d'ailleurs tout de circonstance et il faudrait
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bien se garder de prendre le lyrisme de l'orateur pour mesure de sa conviction en la matière. Au fond, le déisme de VeroTiiaud était tiède, malgré ses invocations assez fréquentes de la Providence. Dans un discours sur l'état civil des citoyens, le lo avril 1792, il approuvait, comme « vraiment philosophique », l'arrêté du département de Paris ouvrant les églises à tous les cultes. Lorsque, les 17 et 19 avril 1793, il combattra la proposition de placer la nouvelle déclaration des droits, comme son aînée, sous les auspices de l'Être Suprême, il insistera sur la nécessité de séparer de l'organisation sociale, — où ne fut pas stipulée « une communauté de conscience », — « les relations qui peuvent exister entre vous et la divinité », car « l'existence de l'Être Suprême » ne tient pas « à la reconnaissance que les hommes peuvent en faire ».
Quant au déisme plus chaleureux dont il avait fait montre en présence des curés élus, il avait dû en trouver facilement l'inspiration dans ses souvenirs de séminaire : mais ce déisme ne nous paraît être en somme que de style, comme l'avait été son royalisme dans V Adresse à nos concitoyens. Son admiration de l'embrassade constitutionnelle, — ce baiser Lamourette de la nature et de la religion, « ces deux filles du ciel », que célébrait la péroraison de sa harangue aux curés constitutionnels, — fera place, dans ses discours de tribune, à une libre-pensée tolérante, mais formulée sans ambages et, à l'occasion, avec une ironie acérée. Mais nous n'avons trouvé rien, dans ces mêmes discours, qui ne soit d'accord avec ses déclarations antérieures. Nous l'y avons vu reproduire scrupuleusement, au nom de la liberté de conscience et de la tolérance, et en termes presque identiques, les mêmes discriminations entre les prêtres insermentés mais paisibles, et les réfractaires militants qui tentaient « d'allumer les torches de la discorde à celles du fanatisme ».
Ainsi, pendant son mandat, comme avant, il nous paraît s'être appliqué en conscience à distinguer entre les apôtres
de la foi et ceux de la rébellion, comme il faisait entre la foule des émigrants par snobisme ou par nécessité et les bataillons des émigrés en armes contre la patrie.
Ce sont là des remarques dont il faut faire état, pour éviter de crier à la palinodie devant les déclarations républicaines ou laïques que l'orateur girondin a multipliées à la tribune, en face de la royauté agonisante ou de la guerre religieuse menaçante. En les oubliant ou en les passant sous silence, pour la commodité de leur thèse, ses détracteurs systématiques se donnent vraiment trop beau jeu.
S'il lança si souvent les traits de son éloquence contre « la coalition fatale » des « factieux du dehors et du dedans », s'il contribua ainsi, comme le remarque judicieusement l'auteur de VHistoire religieuse de la Révolution^ à faire qu' « une idée se grava, celle que Tennemi le plus redoutable était celui de l'intérieur », ce n'était pas pour infliger aux uns« le supplice de l'égalité», selon un mot de Brissot, non plus que pour « déprêtriser » les autres, en vue de « décatholiciser » la France, comme avait déclaré Mirabeau, ou de la « déchristianiser », comme dira Hébert; c'était avec l'unique souci de la faire plus forte dans la double crise et — comme il l'avait expliqué, dans sa vibrante et généreuse péroraison du 23 août, — de « sauver la patrie », avec humanité et honneur.