POUR (( LA PATRIE EN DANGER
UN <' 20 JUINS» PARLEMENTAIRE \\ IMPORTANCE DU DISCOURS DU 3 JUILLET li AVIS AU LECTEUR |i LE CHEF-D'ŒUVRE || SON EFFET SUR l'assemblée et sur l'opinion 11 « LA PATRIE EN DANGER >/ Il NÉGOCIATIONS AVEC LA COUR \\ SOUS « L'ŒIL >y DES JACOBINS.
LE discours que prononça Vergniaud, le 3 juillet 1792, fut un bilan formidable de la situation de la France, à l'intérieur et à la frontière. Ce bilan était dressé, au nom d un parti puissant, par une éloquence hardie et pressante qui mettait à nu toutes les responsabilités du gouvernement dans « cette terrible effer\'escence », et osait le sommer directement d'avoir à changer de politique. C'était l'invasion de l'opinion publique dans le Conseil du Roi, le pendant, à la tribune nationale, de la manifestation du 20 juin dans le palais des Tuileries.
Il est le cinquième des grands discours de Vergniaud dont il lance les quatre thèmes à l'assaut du pouvoir : menées des émigrés, guerre étrangère, perfidie de la Cour, conspiration du clergé réfractaire. Mais, par le fait même qu'il est formé du confluent de ces quatre torrents oratoires, s'il est le plus important de ceux que le principal orateur de la Gironde a prononcés, il est aussi celui qui se passe le moins de commentaires, pour être goûté comme il faut. L'ignorance ou i oubli des à-côté et des dessous, y rend plus
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facile que dans tout autre le plaisir de la critique, en ôtant celui de goûter ses beautés, comme elles le méritent.
Voici quelques exemples des points où il faut lever le voile des allusions épaissi par le temps, pour voir et sentir l'intérêt et toute la portée des traits d'éloquence.
L'orateur s'écrie, au début : « Il ne restera de nous, chez les malheureux Belges, que le souvenir des incendies qui auront éclairé notre retraite » : cette image, qui pourrait s'appliquer à beaucoup de retraites, a l'air banale, mais elle dut paraître singulièrement émouvante, — et elle l'est redevenue depuis, hélas ! — en présence de l'événement auquel elle fait allusion. On venait de recevoir et on allait lire, dans la même séance, une lettre de Luckner portant à la connaissance de l'Assemblée un épisode nouveau de la retraite sur Courtrai, qui s'était produit quatre jours auparavant. Le maréchal de camp Jarry, commandant de l'avant-garde, ayant essuyé un coup de fusil, parti d'une des maisons du faubourg de cette ville, y avait fait mettre le feu, après en avoir délogé l'ennemi. Mais l'incendie avait gagné le reste des faubourgs et les aurait eu vite réduits en cendres, si Luckner n'était accouru à étripe-cheval pour arrêter « une mesure aussi violente » et dont il se disait consterné. L'Assemblée ne l'était pas moins. La nouvelle de ce désastre, déjà répandue dans les couloirs, était venue y aviver l'amertume d'une retraite déjà suspecte : d'où l'image de Vergniaud qui traduisait éloquemment une émotion toute chaude.
Comment deviner aujourd'hui ce qu'il y a sous l'euphémisme de ce membre de phrase, prononcé à propos du double veto relatif au décret du 27 mai sur les prêtres insermentés et à celui du 8 juin pour le camp des 20 000 fédérés sous Paris : « Rendre le ministère responsable des mouvements désordonnés qui auront pu être la suite de ce refus », si on n'évoque pas le souvenir précis des événements auxquels il est fait allusion ? Ces mouvements désordonnés n'étaient en effet rien de moins que la formidable
CONTRE LE ROI : POUR LA PATRIE
« visite :> du peuple au Roi, — comme disaient les journaux brissotins, — faite le 20 juin et où Vergniaud lui-même était accouru pour opposer son éloquence de représentant aux clameurs injurieuses de l'émeute, dans cet essai de mobilisation de l'armée du 10 août.
Il ne suffit pas de penser à Bonaparte, — ce « Robespierre à cheval », selon la boutade de Mme de Staël, — pour mesurer la portée de cette anxieuse question : « Est-ce le gouvernement militaire que l'on veut établir? Voilà peutêtre le plus imminent, le plus terrible de nos dangers. » Ce n'est pas là une prédiction en l'air que fait Vergniaud, — après et avec bien d'autres de ses collègues, dénonçant de loin le péril de la stratocratie, — c'est le sentiment d'un danger immédiat qu'il porte à la tribune, celui-là même que Robespierre dénonçait violemment dès le mois d'avril aux Jacobins. La réalité en apparaît dans le pronunciamiento esquissé par La Fayette et qu'il eût peut-être achevé, si la reine avait consenti à être sauvée par lui. La menace n'en gronde-t-elle pas en effet, sous la politesse des formules de déférence, dans ce passage du manifeste que « ce monstre», selon Chaumette, vint lire, le 28 juin, à la barre de l'Assemblée, en -r habit d'officier général » : « Cet honorable rempart que l'affection des troupes forme autour de moi... »?
A première vue, on est tenté de trouver que l'orateur force le ton et dramatise la situation, en s'exclamant, à la date du 3 juillet 1792 : <-< Vous enfin à qui chaque jour découvre un immense horizon de conspirations, de perfidies, de dangers, qui êtes placés sur les bouches de l'Etna, pour conjurer la foudre!... » Il semble d'ailleurs qu'il ait voulu, cette fois encore, renchérir sur une image d'Isnard qui avait déjà signalé « tout un volcan de conjurations » près d'éclater. On est tenté de se dire qu'il est au moins prématuré d'avancer, même avec l'atténuation des hypothèses oratoires : « Si tel était le résultat de la conduite dont je viens de tracer le tableau, que la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât, que la Constitution fût
ébranlée, que la contre-révolution fût là.... » Certes dételles expressions peuvent paraître exagérées, avant la guerre générale de Vendée, la Terreur et l'invasion de la Champagne : mais le lecteur réagit contre cette première impression, s'il se reporte aux faits suivants et y réfléchit. On est alors à cinq semaines du drame du lo août, dont la journée tragicomique du 20 juin venait d'être la répétition générale, et à deux mois des massacres de Septembre, De juillet 1791 à août 1792, il n'y eut pas moins de neuf tentatives d'insurrection dans les seuls départements de la Vendée et de la Loire- Inférieure, et sanglantes. Ces événements étant évoqués, on reconnaît que se dire « placé sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre » c'était risquer une image hardie, en sa forme, mais juste au fond, et que « découvrir un immense horizon de conjurations », ce n'était que voir ce qui couvait.
Vergniaud n'apparaît pas moins clairvoyant quand, rappelant que « le roi de Prusse marche vers nos frontières», il pense pouvoir « présumer que cette armée nous attaquera dans un mois ». Depuis la fin de juin, c'est-à-dire depuis quelques jours à peine, les cinq colonnes de l'armée prussienne étaient en marche vers le Rhin ; le 19 juillet, elles se trouveront réunies à Coblentz; le 19 août, elles entreront en France par Redange, faisant sabrer à Fontoy, par les hussards bruns du « régiment des bouchers », les escadrons de Depretz-Crassier; et, le 23 août, Longwy, « la porte de fer de la France », sur laquelle « le génie de Vauban » veillait en vain, puisqu'on avait laissé se dégrader ses ouvrages de défense, se rendra à ceux que le chroniqueur anonj'-me du siège appelle déjà « cette horde de barbares ».
On risque aussi d'être sévère jusqu'à l'injustice, en jugeant obscures et quelque peu pédantes les allusions et invocations de l'orateur à l'histoire grecque et à la romaine. Mais songeons qu'il s'adressait à une Assemblée où dominaient les avocats, les lettrés. Tout de suite, ils saisissaient, par exemple, le rapprochement entre la duplicité d'un roi amusant les hommes par des serments, et celle du tyran
CONTRE LE ROI : POUR LA PATRIE
Lysandre pour lequel « la vérité ne valait pas mieux que le mensonge x>. Pour en goûter toute l'amère saveur, ils n'avaient pas besoin de rouvrir leur Plutarque, comme le lecteur d'aujourd'hui : ils en étiiient nourris. Les Vies parallèles des hofnmes illustres avaient été, selon le mot de Mme Roland, « la pâture des grandes âmes », comme de ceux qui visaient à s'en faire de telles : et qui n'y visait pas, à cette heure-là, parmi les acteurs parlementaires du grand drame entré dans sa crise? Tirer des événements, à la tribune, la morale de Plutirque peut paraître une habitude gênante aux réalistes dune certaine politique, mais elle ne 1 etiiit pas pour les orateurs plus ou moins idéalistes de la Révolution, car c'est de bonne foi qu'ils semblent s'être dit tous, avec Montaigne : « Nous autres, ignorants, étions perdus si ce livre ne nous eût relevés du bourbier : sa mercy, nous osons à cette heure et parler.... *
Mais, en se pliant à cette adaptation de goût et en faisant cet etfort de mémoire, on est prêt à apprécier le discours du 3 juillet, jusque dans ses « détails oratoires }/, comme disait, en le louant, Mathieu-Dumas — qui fut le plus adroit des contradicteurs de Vergniaud, ce jour-là.
Au nom de la commission des Douze, le député Jean Debry avait présenté à l'Assemblée, le 30 juin, un rapport et un projet de décret sur ». les moyens à prendre, dans le cas de danger de la patrie ». Il y proclamait que le salut du peuple est la loi suprême, quand « l'inertie des uns, la corrosive activité des autres ont détruit tous les ressorts, et que la rébellion se lève ». 'Vergniaud avait fait fixer la discussion au mardi 3 juillet. Vers le commencement de la séance du matin, le président, après avoir dit que l'ordre du jour appelait la délibération ^f. sur les mesures générales à prendre sur la sûreté de l'État », donna aussitôt la parole à l'orateur girondin. Celui-ci allait prononcer son chef-d'œuvre.
Il débute par un flot impétueux d'interrogations pathétiques, haletantes. Elles portent d'abord sur l'étrangeté de la situation, sur la fatalité des circonstances, sur l'énigme
des destinées de la France et de la Révolution. Il se demande quelles sont les causes de l'énigmatique retraite des armées du Nord, les trouve suspectes et aboutit à cette terrible question, où prennent corps soudain les soupçons de l'Assemblée : « Serait-il vrai que l'on redoute nos triomphes? Est-ce du sang de l'armée de Coblentz ou du nôtre qu'on est avare? » Passant aussitôt à l'autre danger, celui des désordres excités par le fanatisme, il continue à procéder par des questions serrées et de plus en plus pressantes. Pourquoi rejeter, « avec une invincible opiniâtreté », toutes les lois de répression présentées contre les perturbateurs? Où veulent en venir ceux qui paral3''sent de la sorte l'Assemblée? « Quelle est, au juste, la quantité de larmes, de misères, de sang, de morts qui suffit à leur vengeance? Où sommesnous enfin? Dans quel abîme veut-on nous entraîner?»
Du bord de cet abîme il se retourne soudain vers l'Assemblée, pour l'encourager elle aussi, avec une anxiété qui l'aiguillonne : « Et vous. Messieurs, qu'allez-vous entreprendre de grand pour la chose publique? Vous dont les ennemis de la Constitution se vantent insolemment d'avoir ébranlé le courage? Vous dont ils tentent chaque jour d'alarmer les consciences? Vous.... » Dans une série d'apostrophes véhémentes, il leur fait d'eux-mêmes une peinture qui les élève au-dessus de ceux qui veulent les intimider et les alarmer. Il avoue avec douleur « que l'on est parvenu à les affaiblir par de funestes divisions ». Mais ils vont y faire trêve pour l'union sacrée, en face de l'ennemi commun : car « vous ajournerez après la guerre nos bruyantes querelles, nos misérables discussions..., vous déposerez au pied de l'autel de la liberté, notre orgueil, nos jalousies, nos passions », ne préférant pas au salut de la patrie « l'infernale jouissance » de se haïr.
Après cette première partie qui n'est qu'une sorte d'exorde, où l'orateur, par un feu roulant d'interrogations et d'apostrophes, a mis les amis en éveil et les ennemis en émoi, il passe aux réponses.
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CONTRE LE ROI : POUR LA PATRIE Brusquement, il s'attaque au principal adversaire, à celui autour duquel il tournait depuis le début, que la chaîne de ses arguments encerclait graduellement, qu'il visait pardessus les autres et qu'il va harceler de - suppositions douloureuses », accabler d'hypothèses terriblement suggestives. Il fond sur lui, de haut : « Le Roi a refusé sa sanction à votre décret sur les troubles religieux. Je ne sais si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre encore sous les voûtes du palais des Tuileries; si l'hypocrisie sanguinaire des Jésuites Lachaise et Letellier revit dans l'âme de quelque scélérat brûlant de voir se renouveler les Saint-Barthélémy et les Dragonnades. Je ne sais si le cœur du Roi est troublé par des idées fantastiques qu'on lui suggère, et sa conscience égarée par les terreurs religieuses dont on l'environne... » Le Roi a refusé aussi sa sanction au décret sur le camp de réserve entre Paris et les frontières, proposé par le ministre Scrvan, et voté par l'Assemblée « pour kl sûreté extérieure de l'Empire ». Mais qui donc le conseille si mal? Ses nouveaux ministres? Alors on doit les rendre responsables autant qu'il est juste et possible : car si « le Roi est inviolable, seul il jouit de son inviolabilité qui est incommunicable. » Seul! Avis cà la reine et combien plus direct, plus formidable que celui du lo mars ! Mais qu'importe à la patrie opprimée une vengeance tardive et à quoi servirait de "< jeter les ministres eux-mêmes dans l'abîme que leur incurie ou leur malveillance pourrait avoir creusé devant la liberté? » Il y a des vérités -r. plus salutaires que la responsabilité des ministres »; et, écartant ces figurants d'un geste dédaigneux, c'est au principal auteur de cette tragi-comédie qu'il va les dire, en le démasquant. 11 parlera, par les fenêtres du Manège, à ces Tuileries que son geste menaçant désigne une fois de plus, de la tribune, et vers lesquelles se dirigent les regards chargés de soupçons de l'auditoire qu'il semble pousser à l'assaut.
Après avoir ainsi isolé le Roi de ses vagues ministres, il le montre entouré de ceux qui se disent ses amis et sont les
ennemis déclarés de la nation; il le solidarise étroitement avec eux; il le cloue au même pilori, le perçant de ses répétitions lancinantes, le martelant de ses accusations indirectes, mais qui retombent pesamment et sonnent formidablement sur le bouclier de son inviolabilité : « C'est au nom du Roi que les princes français ont tenté de soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe; c'est pour venger la dignité dix Roi que s'est conclu le traité dePillnitz et formée l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin; c'est pour défendre le Roi.... Enfin tous les maux qu'on s'efforça d'accumuler sur nos têtes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du Roi qui en est le prétexte ou la cause. » Or, l'orateur lit dans la Constitution, chapitre II, section i", article 6 : « Si le Roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté. » S'emparant alors de ce si constitutionnel, il s'en sert pour former et lier un faisceau d'hypothèses accusatrices, et avec quelle force! De la dextérité avec laquelle est dirigé cet orage de coups, de la véhémence accélérée avec laquelle ils sont lancés, voici un échantillon : « Si le Roi chargé de veiller à la sûreté extérieure de l'Etat, de notifier au Corps législatif les hostilités imminentes; instruit des mouvements de l'armée prussienne, et n'en donnant aucune connaissance à l'Assemblée Nationale; instruit ou du moins pouvant présumer que cette armée nous attaquera dans un mois, disposait avec lenteur les préparatifs de répulsion;... si le Corps législatif rendait des décrets de sûreté générale, que l'urgence du péril ne permît aucun délai, que cependant la sanction fût refusée ou différée pendant deux mois,... pourrait-on dire que le Roi a fait la résistance constitutionnelle, qu'il a rempli pour la défense de l'État le vœu de la Constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit? Vous frémissez, Messieurs.... »
CONTRE LE ROI : POUR LA PATRIE
Après ce tir à mitraille, l'orateur manœuvre l'adversaire, le poussant, lépée dans les reins, maniant Testoc à la française, avec une finesse de jeu qui rappelle l'escrime des Provinciales, la subtilité du contrat mohatra, ou le patelinage de l'excuse du duel. Dans la transition d'une manière à l'autre, il semble jouer avec l'adversaire et se complaire en artiste dans sa tactique meurtrière : « V^ous frémissez. Messieurs ; souffrez que je raisonne encore dans cette supposition douloureuse. J'ai exagéré plusieurs faits, j'en énoncerai même tout à l'heure qui, je l'espère, n'existeront jamais, pour ôter tout prétexte à des applications qui sont purement hypothétiques : mais j'ai besoin d'un développement complet, pour montrer la vérité sans nuages. »
Certes, elles sont sans nuages les vérités qui vont éclater aux yeux de l'auditoire, et ce seront au fond les mêmes que celles qui viennent de fondre sur le Roi, dru comme grêle, mais renouvelées, aiguisées par l'ironie des suppositions aggravantes et qui sont mises dans la bouche même du monarque tartufié. N'est-ce pas d'un art admirable ?« Si tel était le résultat de la conduite dont je viens de tracer le tableau, que la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât, que la Constitution fût ébranlée, que la contrerévolution fût là, et que le Roi vous dît pour sa justification : Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir que pour relever ma puissance, qu'ils supposent anéantie; venger ma dignité, qu'ils supposent flétrie; me rendre mes droits royaux, qu'ils supposent compromis ou perdus : mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice, j'ai obéi à la Constitution qui m'ordonne de m'opposer par un acte formel à leurs entreprises, puisque j'ai mis des armées en campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop faibles, mais la Constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner.... Il n'est émané de moi aucun acte que la Constitution condamne : il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité pour elle, de mon zèle pour sa défense. »
Après avoir prêté, par hypothèse, au Roi « ce langage dérisoire », l'orateur, supposant que celui-ci ait pu parler « avec une ironie aussi insultante », en prend texte pour une nouvelle attaque. Mais là il quitte soudain la raillerie pour l'apostrophe et celle-ci est foudroyante : « O Roi ! qui sans doute avez cru avec le tyran Lysandre que la vérité ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes par des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des osselets, qui n'avez feint d'aimer les lois que pour parvenir à la puissance qui vous servirait à les braver; la Constitution, que pour qu'elle ne vous précipitât pas du trône où vous aviez besoin de rester, pour la détruire ; la nation, que pour assurer le succès de vos perfidies, en lui inspirant de la confiance; pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec d'hypocrites protestations et nous donner le change sur la cause de nos malheurs, par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes? »
A l'apostrophe succèdent, comme au début, à flots torrentueux, les interrogations et les exclamations, et c'est l'assaut suprême, superbe, triomphant : <' Était-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des forces dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite?... Était-ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la désorganisation continuelle du ministère? La Constitution vous laissa-t-elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte?... Vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se remportaient en votre nom sur la liberté; mais vous ne recueillerez point le fruit de ces indignes triomphes; vous n'êtes plus rien pour cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi. »
Mais il n'entrait pas dans le dessein de Vergniaud et de ses amis de pousser plus loin la victoire. Après avoir réduit le Roi à merci, en lui donnant le sentiment aigu de toute la
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force du parti, en une pareille situation, on voulait ménager la possibilité d'une alliance avec lui, pour gouverner par lui. C'est ce que la suite du discours, en attendant celle des événements, va nous montrer, à n'en pouvoir douter.
L'orateur, '< venant aux circonstances actuelles >/, retire avec un air d'indulgence, « les horribles suppositions » qu'il a brandies sur la tête du Roi. Il suggère l'idée de lui adresser un message, en vue de rétablir cette « harmonie entre les deux pouvoirs », qui suffira ''< pour arrêter la monarchie chancelante sur le penchant de l'abîme ». Venant ensuite droit au fait dont la préoccupation a visiblement dominé ses développements, il la formule ainsi : « C'est une déclaration que la patrie est en danger ». A cette proposition, les applaudissements éclatent et l'orateur s'élance à la péroraison.
Elle porte tout entière sur cette déclaration de la patrie en danger. Il en montre superbement la nécessité et l'urgence, — « le jour n'est-il pas venu de réunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont Aventin ?» — non sans des retours offensifs contre la Cour et ses espérances inavouables : ^< Ne voyez-vous pas le sourire insolent de nos ennemis intérieurs qui annonce l'approche des tyrans coalisés contre nous? » Toute cette péroraison étincelle d'images hardies, inégales, mais saisissantes : par exemple, celle de l'audace de ces puissances « qui vomissent contre nous des armées et des fers », — dont il y aura comme un écho dans la riposte du vieux sergent de Béranger :
La liberté mêlait à la mitraille
Des fers rompus et des sceptres brisés;
— ou encore celle du despotisme qui, pareil au monstre religieux de Lucrèce, ^< soulevant sa tête longtemps humiliée, attend sa proie pour la dévorer ».
L'orateur girondin termine par un acte de foi dans l'héroïsme des soldats de la liberté : « Ce ne sera pas dans les Français régénérés, dans les Français de 89 que la
nature se montrera dégradée ! » Pour eux et pour les législateurs il fait retentir, du haut de la tribune nationale, un conseil suprême, celui de suivre deux grands exemples qui donneront, en tout cas, à leur mort une consolation, celle de son utilité glorieuse : « Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolèrent aux Thermopyles, ces vieillards vénérables qui, sortant du sénat romain, allèrent attendre sur le seuil de leurs portes la mort que des vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux ».
La vertu de pareilles invocations a vieilli. Mais que l'on veuille bien se demander quel autre exemple pouvait être invoqué, à cette date, qui offrît plus d'analogie avec la situation. Aujourd'hui, quand la patrie est en danger, au cours des invasions périodiques qui violent notre frontière, nous pouvons en appeler à l'élan sauveur de ceux de 92 et de l'an II, mais eux, pour trouver une situation qui ressemblât à la leur et qui fût faite pour les ennoblir et les exalter, ils étaient bien obligés de reculer jusqu'à Rome ou à Sparte, et de se réclamer de ce patriotisme antique que nous révérons aujourd'hui en eux. Quand Vergniaud jure par « ceux de Marathon », il peut paraître plagier son Démosthène, mais en vérité pouvait-il trouver mieux pour la circonstance? Souvenons-nous! On faisait autour de l'orateur « d'horribles suppositions» : «Vous êtes- vous jamais représenté, s'écriait Brissot, six jours plus tard, les Prussiens entrant triomphalement dans Paris, ayant à leur tête cet illuminé Bischofswerder, qui dirige les destinées de la Prusse, souillant le sanctuaire des droits de l'homme, insultant à l'arbre de la liberté, aux ruines de la Bastille, à tous les monuments de nos triomphes?,.. Quel est l'homme qui, se rappelant nos fêtes civiques, nos sociétés politiques, la liberté de nos débats et de nos opinions, contraint désormais de s'agenouiller devant des uhlans, d'observer ses discours et jusqu'à ses regards; quel Français, dis-je, ne mourrait pas de rage? Ah! périsse plutôt Paris, que de le voir souillé d'un pareil spectacle! » Pour cette fois, l'invasion ne vint
CONTRE LE ROI : POUR LA PATRIE
pi\s mettre à une si rude épreuve le courage des « Romains » du « Sénat français :»► : mais n'aliait-on pas pouvoir répéter textuellement sur les tombes des défilés de l'Argonne, ces <f. Thermopyles de la France a>, sur celles du tertre de Valmy et du mont d'Yvron, la laconique épitiiphe des héros des Thermopyles de la Grèce, et redire avec son distique : ^. Étranger, annonce aux Français que nous gisons ici par fidélité à leur Constitution '^? Ce n'est pas Gœthe qui eût trouvé le rapprochement forcé, après Valmy : il y était et on sait ce qu'il en a dit, dans l'élan rétrospectif d'une admiration devenue si enthousiaste qu'elle se vantait d'avoir été prophétique.
Le succès du discours de Vergniaud fut grand. L'Assemblée en vota l'impression et l'envoi aux 83 départements. Cambon avait appuyé ce vote, mais en y apportant une restriction qui soulignait l'effet de la grande parole que l'on venait d'entendre et qui dévoilait, sans précautions oratoires, l 'arrière-pensée de l'orateur : ^f Je demande que l'on change tout ce qui est hypothétique dans ce discours et que Ton mette cela d'une manière réelle, car les suppositions sont des vérités. »
Au reste, toutes les hypothèses de Vergniaud, surtout celle '^ d'un Roi contre-révolutionnaire qui voudrait anéantir la Constitution par la Constitution elle-même», avaient trouvé leur application immédiate dans l'esprit de ses auditeurs, comme en témoigne le Patriote français. Le journal de Brissot ajoute : <■< M. Vergniaud s'est surpassé dans son discours où à la force de la logique il a joint des mouvements oratoires qui ont fait la plus vive impression sur l'Assemblée, et qui ont obtenu les plus vifs applaudissements. >/
L'impression sur l'opinon publique ne fut pas moindre. Nous en trouvons une preuve significative dans la correspondance de Mme Jullien, jacobine pure, qui reçoit à sa table les deux Robespierre et leur sœur, et qui n'est pas suspecte de tendresse pour les ^< Brissotins », puisqu'elle écrira, lors de leur triomphe apparent : « Je vois une
VEKGNIAUD
république sans républicains », et qu'elle notera avec mépris, avant la fin du mois ; <•'. Vergniaud est surnommé Barnave deux ». A son fils, — Jullien de Paris, favori et futur agent de Robespierre à Bordeaux, qui devait donner la chasse aux amis de Vergniaud traqués à Saint-Émilion, en déclarant publiquement : « A la honte des nations, le sang est le lait de la liberté naissante », — elle écrit, dès le 4 juillet : « En vérité, mon ami, toutes les sources de l'éloquence sont rafraîchies et renouvelées par les Français. Ils deviennent Cicéron et Démosthène. Lis Vergniaud dans le Moniteur. » Pour son mari, Jullien de la Drôme, pareil sujet de lettre, le lendemain, 5 juillet, et pareille admiration : « Un discours de Vergniaud, que je vous engage à lire, éclaira les plus aveugles ».
Le 1 1 juillet, au nom du Comité des Douze, Hérault de Séchelles faisait un rapport « sur le danger de la patrie ». Il « a mirabeauté », écrira la même Mme Jullien qui aurait dû garder, pour Vergniaud et son discours du 3 juillet, ce piquant néologisme, et sans y mettre d'ironie. Le président de l'Assemblée ayant prononcé : « Citoyens, la patrie est en danger », Vergniaud, au nom du Comité des Douze, proposa une adresse au peuple français. Elle est très vibrante : « Souffrirez-vous que des hordes étrangères se répandent comme un torrent destructeur sur vos campagnes! qu'elles ravagent vos moissons! qu'elles désolent votre patrie par l'incendie et les cruautés! en un mot, qu'elles vous accablent de chaînes teintes du sang de ce que vous avez de plus cher ! » Mortimer-Ternaux dit, en négligeant les dates, que « Rouget de l'Isle se contenta de mettre en vers ces paroles échappées à la verve brûlante de Vergniaud » : nous avons vu que ce n'étaient pas les premières qui appelaient un tel rapprochement. Il est si peu forcé que tout lecteur attentif le fait de lui-même, là et ailleurs, — car il y eut une bonne demidouzaine de Marseillaises parlées de Vergniaud, avant que le chant de Rouget de l'Isle prît son vol. Il était dans l'air.
L'Assemblée, ayant déclaré la patrie en danger, adopta
CONTRE LE ROI : POUR LA PATRIE
à l'unanimité l'adresse de Vergniaud. Le dimanche 22 et le lundi 23 juillet, avec « un cérémonial sévère, sans être décourageant », comme le note Chaumette, « le cri d'alarme » poussé à la tribune par le grand orateur, était répété à chaque carrefour par un des officiers municipaux à cheval, tandis que flottait une bannière tricolore où se lisait la proclamation de l'Assemblée : <' Citoyens, la patrie est en danger », que le canon d'alarme tonnait d'heure en heure, depuis le matin et que, sur les estrades, décorées de couronnes de chêne et oii frissonnaient les trois couleurs nationales, — se pressant si nombreux que l'on avait peine à les inscrire, aux tables posées sur deux tambours, — les volontaires, les prochains vainqueurs de Valmy et de Jemmapes, montaient.
Mais si Mme JuUien étiùt alors contente de Vergniaud, Mme Rolland l'étiiit moins que jamais. Elle ne trouvait pas que sa manière fût la forte, surtout dans le discours du 3 juillet. Quatre jours après, elle écrivait à son mari : « Vergniaud sera-t-il chez Mme Dodun ? Dans le cas de l'affirmative, ne craignez pas de lui dire qu'il a beaucoup à faire pour se rétablir dans l'opinion, si tant est qu'il y tienne encore en honnête homme, ce dont je doute. >y Par quel acte s'était-il donc déshonoré au point de faire douter Mme Roland qu'il voulût même se réhabiliter ? Par ce fait, évidemment, qu'il avait émis, à la tribune, l'idée d'un message ouvrant des négociations entre le Roi et l'Assemblée. Quel crime après celui qu'avait commis le Roi en osant congédier Roland et que la déchéance seule pouvait expier! Cependant Vergniaud allait aggraver sa culpabilité aux yeux de la vindicative épouse de Caton-Roland : il s'avisait de donner des conseils au Roi, sans en prendre de Manon, ministresse d'hier et de demain.
Par la porte ouverte aux négociations avec la Cour, dans la dernière partie du discours du 3 juillet, des officieux passèrent et s'entremirent. Ce furent d'abord Boze, le peintre du Roi, à qui revint l'iniative de la démarche, — si ce n'est
à Brissot, comme l'affirmera Chabot au Tribunal révolutionnaire, — puis Thierry, le valet de chambre du Roi. Dans la seconde moitié du mois, — le 20, d'après les déclarations écrites et parlées de Gensonné, ou bien le 26, au plus tard, d'après l'interrogatoire de Boze, — fut rédigée la fameuse lettre à celui-ci, qui commence par ces mots : « Vous nous demandez, Monsieur, quelle est notre opinion sur la situation actuelle de la France ». C'est Gensonné qui avait tenu la plume : Vergniaud n'avait fait que signer la consultation avec Guadet. Les négociations furent-elles poussées par eux plus loin que la rédaction et l'envoi de cette lettre? Pour Guadet, le fait est affirmé par son neveu, — lequel a d'ailleurs retouché le dramatique « tableau de fantaisie » de l'entrevue de son oncle avec le roi et la reine, le pauvre petit dauphin étant en tiers, que Lamartine avait tracé d'après le propre récit de Guadet neveu, mais aussi d'après cette imagination qui s'ingérait toujours dans son œuvre d'historien. Pour Vergniaud, l'entrevue qu'il aurait eue avec Louis XVI est une fable. Elle n'a pour garant que l'auteur anonyme des lettres attribuées à ce monarque et achetées par la candide miss Williams, qui les publia en 1803, en disant le fort prix dont elle les avait pa3'ées, sans les rendre par là plus authentiques. Non, l'honnête Vergniaud dont nous avons vu combien il était loin d'être devenu pécunieux, à la fin de ce même mois de juillet, ne poussa pas l'imitation de Mirabeau jusqu'à donner un pendant à la fameuse scène nocturne du parc de Saint-Cloud, en vue de former un ministère clandestin.
Mais il existe une autre lettre à Boze et signée de Vergniaud seul. On a dit qu'elle était le brouillon de la lettre signée du trio : c'est une inadvertance. Elle en est plutôt le post-scriptum, car elle lui est postérieure d'au moins trois jours, étant datée du 29. Mais comment Vergniaud a-t-il pu l'écrire, après la manifestation oratoire du 26, — véritable ultimatum des Girondins au Roi, — que Guadet avait lu à la tribune et que Brissot lui-même avait fait mine d'appuyer énergiquement, comme « préparatoire aux
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mesures très décisives »? Faisait-il donc jeu à part? Évidemment non : mais les négociations avaient dû continuer dans la coulisse, au mépris des hurleurs de « la crête :^ de la Montao^ne qui traitaient déjà Vcrgniaud de '< Barnave II », d'après ses seules « temporisations » de tribune. C'est sur quelque nouvelle instance de Boze, — qu'il houspillera d'ailleurs, lors de la déposition embarrassée de ce dernier devant la Convention, le 23 janvier, — qu'il lui aura écrit cette lettre, en son nom seul. Elle diflfere de celle de Gensonné, surtout par l'éloquence et un peu par les mesures proposées. Elle est une condensation de son discours du 3 juillet, dont il répète même quelques termes, notamment ceux relatifs à « la grande effervescence ». Il y proposait des déclarations du Roi et des ministres, dont il donnait le canevas, et la nomination au Conseil du Roi de quatre membres de l'Assemblée, pris dans la majorité.
Il ne se faisait d'ailleurs aucune illusion sur le résultat de cette nouvelle épître. Il la terminait en effet par cette phrase : « Je ferme ma lettre : elle n'est que trop longue, puisqu'elle sera inutile. J'ai le cœur oppressé par la plus vive douleur. » Cette seconde lettre pour le Roi est datée du 29 juillet, <»: l'an IV de la Liberté ». A cette date, elle était fort inutile en effet et, une fois de plus, les conseils étaient demandés trop tard par le pouvoir contre la Révolution. L'insurrection qui avait failli éclater le 26, et sera encore tentée le lendemain 30, n'était qu'ajournée, et la section des Quinze- Vingts allait en fixer ouvertement la date au 10 août.
L'émotion de Vergniaud n'était d'ailleurs pas un effet de post'Scriptum. Elle était sincère, comme le reste de la lettre. Nous en avons pour preuve celle qu'il adressait le surlendemain à son beau-frère et où il écrivait notamment : 'X La conduite toujours équivoque du Roi augmente nos dangers et préparera peut-être, s'il ne se prononce pas d'une manière décidée, quelque grande catastrophe ». La prédiction est d'un homme qui, à travers les clameurs orageuses et les grimaces féroceb du carnaval du 20 juin, — dont il avait eu,
VERONIAUD.
des heures durant, le contact brutal et le spectacle significatif, — avait vu venir la tuerie du lo août. Il ne cachait même pas assez son sentiment là-dessus et s'attirait, dès le i8 juillet, de terribles dénonciations au club des Jacobins, de la part d' « une sentinelle vigilante », pour son Fayettisme latent. A cette date, il n'avait garde d'ailleurs de se rendre là pour se justifier. S'il y était v^enu tout droit, en arrivant de la filiale de Bordeaux, c'était avec la ferveur d'un débutant et dans l'ignorance des dessous. La place appartenait de plus en plus à Robespierre et aussi, à l'occasion, à Danton : elle ne lui était pas heureuse à les y rencontrer. D'ailleurs il n'avait jamais cherché à leur y disputer l'influence. H n'était pas interyenu dans les querelles entre Montagnards et Girondins, — notamment entre Brissot et Robespierre., à propos de la guerre, — dont le club était le théâtre, depuis la mi-décembre, et qui y étaient toujours ardentes, en dépit des réconciliations passagères, à l'époque même de sa présidence, en avril. Celle-ci l'avait bien forcé à être parmi les dupes de la journée où furent fêtés les Suisses du régiment de Châteauvieux, et à s'associer par une harangue de circonstance à cette première des manifestations savamment machinées qui devaient assurer aux implacables rivaux de la Gironde la royauté du pavé de Paris : mais il avait dû se douter aussitôt qu'il était venu se faire de fête hors de propos, car il n'avait reparu aux Jacobins que le dernier jour de cette présidence qu'il avait exercée du bout des lèvres, ayant d'ailleurs été absent de quatre séances sur neuf. Depuis lors, s'il y avait fréquenté, il n'y avait guère parlé, témoin les procès-verbaux et le journal de la société. Le 29 avril, jour fixé pour sa réponse à une accusation de complicité avec ses amis, — Fauchet en tête, — dénoncés comme suspects de vouloir élever Narbonne au protectorat, il avait été dispensé de répondre à son accusateur Chabot par un passage à l'ordre du jour, qu'avait appuyé Robespierre lui-même. Nous ne voyons pas qu'il se soit montré au club, depuis le 20 mai, jour où il y avait rendu compte de la séance de la
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veille à TAssemblée, au cours de laquelle il était intervenu contre le juge de paix Liirivière, pour blâmer son scandaleux abus de pouvoir contre les représentants du peuple, ce qui était de nature à lui attirer les applaudissements de l'assistance. Évidemment, il ne tenait pas plus à se dépenser là comme orateur que comme président. Ce n'était pas son milieu, non plus que celui de ses amis qui, selon une remarque ironique de Chabot, lors de leur procès, « n'y firent pas fortune ». Entre eux et la plupart des Montagnards, \ hôtes du club, ces « braillards >/, comme disait Gcnsonné, il}' avait eu, outre les dissentiments politiques, certains froissements inévitables qui tenaient aux différences d'origine et d'éducation : les Girondins étaient en effet, suivant un mot de BaTTleul, aussi piquant que juste. ^ des Jacobins bien élevés ». Ces froissements n'avaient pas peu contribué à allumer fa querelle qui devait durer plus d'une année entre les deux partis et s'envenimer au point de n'avoir d'autre issue que la disparition tragique de l'un deux. i
C'est cette issue que Vergniaud et les plus avisés de ses amis prévoyaient depuis plusieurs mois et dont la perspective les avait mis dès lors sur leurs gardes. Il semble bien en effet que la crainte des Jacobins ait été le commencement de leur ambition ministérielle et qu'un témoin de leurs entretiens, au petit comité de la place Vendôme, ait eu raison de dire qu'ils sentaient le besoin du pouvoir pour gagner de vitesse et dominer ces adversaires qui commençaient à « les inquiéter beaucoup ». Ils savaient que l'œil symbolique de l'emblème de la société des Jacobins restait jalousement ouvert sur leurs faits et gestes. Nous vo^'ons par la lettre de Vergniaud à Boze que les événements avaient porté chez lui cette inquiétude à son comble. Ses pressentiments ne le trompaient pas : douze jours après cette lettre, la destinée du Roi et la sienne se côtoyaient déplus près, se nouaient tragiquement, pour ne se dénouer que dans le sang de ces « grandes catastrophes » qu'il prédisait avec mélancolie, mais dont l'enchaînement fatal allait alimenter son éloquence et révéler son stoïcisme.